DE QUELLE FAÇON LES AMATEURS DE TABLEAUX PROTEGENT LES ARTISTES
Arrivé à Vienne en Dauphiné, François Perrier chercha son gîte dans une hôtellerie borgne, fréquentée par les rouliers, les colporteurs et les montreurs de curiosités. Il tâta ses poches, elles étaient vides. Que faire? Il demanda au maître du bouge s'il ne se trouvait pas à Vienne quelques amateurs de peintures auxquels il pourrait offrir un de ses dessins. L'hôte sourit, appela son garçon et lui dit de conduire l'étranger chez le docteur Scholasticus.
— Singulier nom! — observa le peintre.
— Le nom dit l'homme, — répliqua l'hôte ; — le docteur assure à tout le monde qu'il est le plus fin connaisseur et le plus habile collectionneur du monde entier.
Maître Scholasticus reçut François avec une dignité toute doctorale, mais dès qu'il sut avoir affaire à un artiste, il devint affectueux, et s'empressa de le conduire à son musée, dont les murs étaient cachés par des tableaux du haut en bas.
— Voyez i — s'écria-t-il avec une emphase orgueilleuse, — ce Paris offrant la Pomme à Vénus est un des derniers ouvrages du Giotto. Quel style ! quelle étude de la nature, et comme cette pomme est bien imitée ! N'avez-vous pas envie de la manger?
À vrai dire, quoique l'appétit du jeune Bourguignon fût passablement aiguisé, la pomme en question ne lui
inspirait aucune tentation, car elle ressemblait à une orange verte. Paris était coiffé d'un casque d'archer de la garde écossaise, et ses membres étaient agréablement coloriés en rose, pour contraster avec les trois déesses qui s'alignaient devant lui aussi raides, aussi blanches, aussi maigres que les fantômes de femmes mortes de faim.
— Je ne croyais pas, — hasarda Perrier, — que le Giotto eût jamais produit une composition si sèche et si dénuée d'expression.
Le docteur haussa les épaules ; puis il se frotta les mains d'un air de triomphe, au lieu de paraître froissé et mécontent de l'observation.
— Vous venez de faire en un mot l'éloge le plus flatteur de ce tableau, mon jeune ami. Vous le trouvez sec et sans expression ? Ne craignez pas de le répéter. Ah ! ah! vous êtes novice dans l'art sublime de la peinture, maître François. Sec et sans expression, n'est-ce pas? Eh bien! c'est là le grand mérite du Giotto de n'avoir jamais cherché l'expression aux dépens de la vérité et de n'avoir jamais voulu dépasser la nature. Sec et sans expression ! c'est là ce qui prouve que mon tableau est un véritable Giotto. Mais s'il n'était pas sec et sans expression, ce serait un faux Giotto que j'expulserais à l'instant de mon musée et que je ne vendrais pas deux écus, tandis que je ne donnerais point celui-ci pour dix mille livres. —Le jeune peintre se mordit les lèvres pour ne pas éclater de rire au nez de l'original collectionneur. — Regardez maintenant cette Cène, de Léonard de Vinci, — reprit l'enthousiaste Scholasticus ; — vous ne vous plaindrez pas, cette fois, de la couleur et de l'expression. Remarquez bien la diabolique grimace que fait le traître Iscariote, tandis que Notre-Seigneur lui prend doucement la main. N'oubliez pas ces musiciens qui jouent de la basse dans un coin, ces chiens qui se battent sous la table et qui se disputent un os, et ces belles Samaritaines qui écoutent curieusement à la porte.
— Je ne sais,— répondit le peintre, — mais j'ai peine à croire que le grand Léonard de Vinci soit l'auteur de cette indigne ébauche ! Que signifient ces mitres d'or qui font ressembler les saints apôtres à des satrapes d'Orient? Pourquoi ces bagues aux doigts, ces colliers, ces robes fourrées d'hermine sous lesquelles on ne devine aucune forme vivante ! Le bariolage n'est pas la couleur, et l'harmonie d'un sujet aussi simple et aussi sévère que la Cène de notre divin Sauveur n'a rien à voir avec cette confusion de marionnettes et de couleurs incohérentes qu'une main inhabile et un esprit égaré ont pu seuls éparpiller sur cette toile.
Scholasticus leva les mains au plafond avec un soupir de commisération.
— Aveugle et profane ! trois fois profane Bourguignon!— s'écria-t-il dans une sorte d'extase; — as-tu donc des yeux pour ne pas voir? Quoi! un humble apprenti ose critiquer l'œuvre la plus merveilleuse du grand Léonard! à genoux, malheureux! ouvre les yeux, et demande pardon de ton sacrilège. Gomment ! tu ne reconnais pas dans cette profusion de couleurs étincelantes, flamboyantes, rayonnantes, la touche magique du maitre? Mais si tu supprimais ces tiares d'or, ces robes de soie et de velours, ces brillants colliers, ces joueurs de basse, ces belles curieuses à ceinture flottante, cette Cène serait le tableau du premier venu. Que resterait-il de Léonard de Vinci? Quand bien même il aurait signé son nom en lettres d'or au beau milieu de la toile, on ne croirait pas qu'il est de lui.
— Et on aurait raison, — murmura François en souriant.
— Quant à ce saint Jean, — f ontinua Scholasticus en tirant un petit rideau qui cachait ce nouveau trésor, — c'est mon diamant, c'est le chef-d" œuvre d'Albrecht Durer, de Nuremberg, qui, parmi les maîtres allemands,
" surpasse Holbein et Martin Schœn. — Le peintre ne put s'empêcher de secouer la tête, car il pensa que, si l'apôtre favori de Jésus ressemblait à ce vulgaire céno-
bite, rouge ou trapu, Notre-Seigneur devait l'avoir choisi parmi les bouviers de Judée. Mais le docteur ne remarqua pas ce hochement de tête, car, absorbé dans son admiration, il ne pensait qu'à détailler au jeune artiste les beautés du tableau. — Sans doute, maître François, vous allez me dire que ce saint Jean couleur de bière n'est pas l'œuvre du bonhomme Albrecht., cet artiste immortel qui se laissait battre par sa femme et qui se vengeait en peignant l'homme qui bat sa femme. Eh bien! vous vous trompez. Si ce saint Jean avait le visage doux et beau qu'on prête à l'apôtre qui était le reflet gracieux et mélancolique du Christ, je le reléguerais au grenier, comme un tableau de rencontre et de hasard. Mais ce saint Jean n'est autre que Martin Luther, ce terrible hérétique dont Albrecht n'a pas osé avouer et signer le portrait ! comprenez-vous maintenant la valeur de ce chef-d'œuvre? — François s'inclina devant ce stratagème d'amateur; il se contentait d'admirer les magnifiques cadres d'or dans lesquels se prélassaient les exécrables copies et les pauvres originaux dont se composait le musée du docteur, et il finit par se dire qu'un Mécène qui accordait une si fastueuse hospitalité à de honteuses ébauches, ne pourrait manquer de s'extasier à la vue des dessins que lui, simple apprenti de l'art, allait dérouler à ses yeux. — Enfin, vous voyez quelles sont mes richesses , mon jeune ami, — poursuivit Scholasticus. — A la vue de ce musée, l'artiste reste accablé et comme muet d'admiration. Eh bien! telle est l'ignorance de mes stupides concitoyens, telle est leur rudesse barbare et leur grossière indifférence pour les arts, qu'aucun d'eux ne demande seulement à visiter ma galerie ! Ils traitent de manie ma passion pour les chefs-d'œuvre des grands maitres!... Puis, quand je veux vendre quelque tableau, honte et misère ! il faut que j'aie recours à des juifs; et ces infâmes usuriers ne rougissent pas de me les acheter unmorceau de pain î — Comment, — dit Perrier très-surpris, — vous
n'êtes pas seulement amateur de tableaux et de curiosités d'art, vous en êtes donc aussi marchand?
— Vous devez me comprendre , excellent jeune homme, — reprit le docteur. — J'aime à protéger les arts ; ma vie est dévouée à la propagation de ces œuvres sublimes qui appartiennent à l'univers; je cherche donc à les faire circuler le plus possible dans le monde. Chez moi ils seraient perdus et réservés à ma seule jouissance. Il serait odieux de thésauriser égoïstement comme un avare des toiles immortelles.
— Vous avez raison, — répondit François en riant en lui-même de cette nouvelle originalité. — Mais permettez-moi maintenant de» vous montrer quelques essais qui, sans doute, ne souffrent aucune comparaison avec les chefs-d'œuvre que vous venez de me faire admirer...
— De la modestie !• fort bien! cela sied à la jeunesse. Voyons vos dessins, mon jeune ami. Mais prenez garde, je m'y connais, vous vous en êtes aperçu; et je suis très-sévère. — François tira, non sans sensation, ses dessins de son carton. Le docteur Scholasticus les parcourut légèrement des yeux. — Parfait, — dit-il. — Cela ne manque pas de style et d'ordonnance. Il y a là un je ne sais quoi qui annonce un artiste de goût. Vous avez le crayon facile. Et que comptez-vous faire de ces petites exquisses, mon ami?
Le peintre le regarda avec une nuance d'embarras.
— Je désirerais trouver un acheteur, afin de pouvoir continuer mon voyage à Rome, monsieur.
— Ah! vous allez à Rome, maître François. Délicieux voyage, en vérité ! Je voudrais y aller avec vous et voir les œuvres des maîtres, dont je ne connais que le peu qui m'est passé entre les mains.
— Il vous en reste, en effet, beaucoup à voir, monsieur, — observa Perrier avec une intention sarcastique qui échappa au docteur.
— Oui, le Jugement dernier de Michel-Ange, par exemple.
— Il est surprenant, en effet, qu'il ne figure pas dans votre galerie, monsieur, — dit François avec un merveilleux sang-froid.
— Oh! Rome ! Rome ! c'est mon rêve, — reprit Scholasticus. — Mais que voulez-vous, j'ai ici des clients! beaucoup de clients !
— Et vous ne pouvez les laisser mourir tout seuls, cela se comprend, — dit Perrier toujours sérieux.
— Vos dessins promettent un grand talent, mon jeune ami, un grand talent. Je crois même qu'ils ne nuiraient pas à l'ensemble de ma collection. — Un rayon d'espoir passa sur le visage assombri du peintre. — Mais ils ont un grand défaut pour moi, vous en conviendrez vousmême.
— Quel est ce défaut? — demanda Perrier avec inquiétude.
— C'est que vous n'êtes pas mort, mon jeune ami.
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Certes, je ne veux pas votre mort, et je souhaite que Dieu vous garde longtemps en joyeuse vie, maître François. Mais je me suis fait une loi de ne jamais acheter une toile ni un dessin d'un artiste vivant. Voyez plutôt ma galerie. Chaque amateur a son goût, vous le savez; mais je suis vraiment affligé de ne pouvoir vous aider à continuer votre voyage.
François reprit ses dessins, et ferma son carton en disant :
— Il suffit, en effet, de jeter un coup d'œil sur votre galerie, monsieur, pour être convaincu que vous ne pouvez acheter impunément le tableau d'un artiste vivant.
— Comment cela ? — dit vivement le docteur.
— Parce qu'un artiste vivant ne souffrirait pas, monsieur, que vous signiez de son nom une honteuse composition achetée au dernier des barbouilleurs d'enseignes, — répliqua le peintre avec un salut ironique.
— Êtes-vous fou, jeune homme ! — s'écria Scholasticus pourpre de colère et brandissant d'une main
fluette et ridée sa longue canne à pomme d'or. — Osezvous insulter en ma personne le Giotto, le grand Léonard et l'immortel Albrecht Durer?
— Je suis leur disciple, monsieur, — répondit Perrier en jetant un regard de mépris sur les tableaux appendus au mur, — et je suis forcé de vous traiter comme un de ces maraudeurs qui viennent dépouiller les morts, la nuit, sur le champ de bataille. Vous êtes un de ces corbeaux impies et non un protecteur des arts. Dieu me garde à jamais d'un tel Mécène, et vous pardonne, monsieur !
Puis le jeune Bourguignon sortit de ce singulier musée et de la maison du docteur en se demandant s'il retournerait à Mâcon ou s'il persisterait à aller à Rome en implorant la charité des passants.