QUE CHARITE BIEN ORDONNEE COMMENCE PAR AUTRUI
L'homme tient rarement compte dans ses calculs d'avenir des petites misères, des accidents puérils, des déceptions qui doivent le faire trébucher dans son chemin, tout cuirassé qu'il soit contre les malheurs.
Notre jeune peintre s'était attendu à combattre des brigands, à gravir des montagnes, à traverser des orages.
Il n'avait pas songé qu'il pourrait manquer de pain au milieu du voyage.
Il n'osait rentrer à son hôtel, où il n'eût su comment payer son écot, et il maudissait la fantaisie qui l'avait poussé à ce voyage impossible.
La sottise de maître Scholasticus le décourageait et le faisait presque douter de son talent.
Indigné tout à l'heure en sa présence, il sentait maintenant des larmes amères brûler ses paupières comme des grains de sable ardent.
Il ne voyait aucun moyen de continuer sa route, à moins de s'occuper le long du chemin à détrousser les passants.
S'il avait seulement trouvé quelque enseigne d'auberge à enluminer ! mais cette chance lui fut refusée.
Pas une n'était assez déteinte par la pluie et le soleil pour lui fournir un prétexte de gagner son pain de la journée.
Il craignait cependant les railleries du retour, et avait honte de revoir son père sans avoir réussi dans sa tentative.
Le visage morne et abattu, il se laissa tomber avec accablement sur un banc de pierre scellé au mur du couvent des Carmes, et se mit à rêver le plus tristement du monde. En ce moment, la place du couvent était calme et silencieuse, mais elle ne tarda pas à se peupler d'une étrange population.
C'était toute une fourmilière de manchots, deculs-dejatte, de paralytiques, de boiteux et autres estropiés, qui se groupaient autour de la porte d'entrée comme un essaim de frelons.
Un vieil aveugle, à cheveux argentés, à barbe biblique, monté sur un petit cheval fourbu, couronné, poussif, qui montrait encore d'infructueuses dispositions pour le trot, vint s'arrêter devant le banc de pierre. Il descendit péniblement de sa monture, attacha son licou à un crampon de fer, et se glissa timidement derrière la bande.
François s'étonnait de voir la petite place envahie soudainement par cette cohue de haillons et de membres disloqués, d'où s'élevaient contre lui des apostrophes malveillantes accompagnées de regards jaloux et haineux. Mais la porte du couvent s'ouvrit, et il s'expliqua l'affiuence de ces malheureux en voyant un moine apparaître suivi de trois frères servants qui
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portaient une énorme marmite remplie d'une soupe toute bouillante.
L'arôme des légumes chatouilla de ses effluves les plus pénétrantes l'organe olfactif du peintre affamé ; il jeta un coup d'œil d'envie sur la marmite d'où s'exhalaient ces succulents parfums, et, se levant machinalement, il se rapprocha de la troupe mendiante.
Un murmure menaçant punit sa curiosité.
François, sans se soucier de cette réprobation, voulut se faufiler au milieu d'eux et s'avancer vers le moine, mais, quoique chacun de ces honnêtes gens reculât devant son allure déterminée, il fat assailli d'une nuée de reproches insultants qui finirent par attirer l'attention du moine distributeur.
— Que veut ce grand gaillard ? — s'écria un paralytique aux cheveux roux en ricanant; — il a bon pied, bon œil, il porte une plume au chapeau, et il vient goûter notre soupe. Qu'il mette sa plume en gage, et il aura de quoi diner!
— Chassons-le! — ajouta un cul-de-jatte; — de quel droit se mêle-t-il de troubler notre repas? N'a-t-il point de honte de ne pas travailler, ce damoiseau ? Le couvent se laisserait-il gruger par ces beaux fainéants, et devons-nous le souffrir ?
— Prenez garde, mes frères, — hasarda timidement le vieil aveugle, — de porter un jugement téméraire sur ce pauvre jeune homme! S'il se décide à quêter une portion de soupe au milieu de nous, c'est qu'il est plongé dans la dernière détresse. N'est-ce pas notre devoir de chrétiens et de souffreteux de partager avec lui et de venir en aide et consolation à sa misère, quoiqu'il ne soit point des nôtres?
François Perrier pâlissait de douleur et de honte en entendant ces discours.
Il ne voulait pas engager de lutte de parole ni d'action avec ces mendiants ; il ne voulait pas avoir l'air de reculer devant leurs menaces ; il attendait debout, muet, calme extérieurement, mais le cœur déchiré, et
expiait en quelques instants tous les rêves d'orgueil qui avaient charmé sa jeunesse.
Son silence enhardit la meute déguenillée.
— Qu'il s'adresse aux bonnes âmes! — répliqua la paralytique d'un ton hargneux.
— Mais il n'a pas sans doute l'habitude de tendre la main aux passants charitables? — dit l'aveugle.
— Ah oui ! ce beau sire aurait honte de demander l'aumône comme nous autres misérables ! — s'écria le cul-de-jatte. — Pourquoi donc, s'il est si fier, aurait-il les bénéfices du métier ?
— La maison du bon Dieu ne doit-elle pas être ouverte pour tous? — demanda le bonhomme.
— Allons ! chassons le protégé de l'aveugle, s'il ne s'en va pas de bonne grâce, — poursuivit sourdement le cul-de-jatte tout en reculant devant le sourire dédaigneux et le regard irrité du Bourguignon.
Le moine, qui avait observé cette scène avec intérêt, jugea alors à propos d'intervenir.
— Paix ! braillards que vous êtes, — interrompit-il sévèrement, et, le silence s'étant aussitôt rétabli, il s'adressa d'une voix douce à François : — Approchez, mon fils, — dit-il, — et soyez sincère. Vous avez l'air d'un honnête garçon, et je serais surpris de vous voir engagé dans une mauvaise route. Vous ne voudriez pas voler la part d'un malheureux. Cette soupe est le bien des pauvres et des estropiés, et non la ressource des paresseux et des vagabonds. Si vous avez droit à notre charité, elle ne vous sera pas refusée. Êtes-vous affligé de quelque infirmité secrète, malgré votre robuste apparence ?
— Oui ! qu'il montre comme nous sa plaie, son bras cassé, son œil arraché, sa jambe paralysée, ses reins brisés, ses poings brûlés ! — s'écria le chœur glapissant des gueux qui étalaient chacun à l'envi leur ulcère et leur difformité.
— Parlez, mon fils, — reprit le moine en leur commandant d'un geste le silence. — Êtes-vous réellement
hors d'état de travailler et de gagner honnêtement votre* pain à la sueur de votre front, ainsi que l'a prescrit le Très-Haut?
— Non, mon père, — répondit fièrement et sans hésiter le jeune peintre. — Dieu merci ! — ajouta-t-il en jetant un regard de pitié sur la foule qui grouillait autour de lui, — j'ai conservé sains et vigoureux tous les membres que le Seigneur m'a donnés.
— Retirez-vous alors, mon fils, — répondit le moine comme à regret, — et laissez-nous achever en paix notre œuvre de commisération.
Perrier, étonné de cette conclusion toute naturelle qu'il n'avait pas prévue, eut un instant envie de répliquer : « Je suis en état de travailler, mon père, mais je manque de travail; je suis jeune, fort et courageux, il est vrai, mais je meurs de faim ! » Le moine n'eût pas attribué aux veilles de la débauche, mais à la fatigue et à la faim, le cercle bleuâtre qui encadrait ses grands yeux, la teinte mate qui blêmissait ses joues, le frisson de désespoir qui crispait ses lèvres.
L'orgueil retint le peintre. Il sentit qu'il aimerait mieux mourir que d'avouer son extrême détresse.
Ce fut j'aveugle qui devina la vérité et qui murmura tristement :
— Ce jeune homme a faim ; il n'est pas infirme, voilà tout. — Mais ces paroles furent étouffées par les clameurs discordantes des mendiants qui entouraient le moine. Us s'empressaient de saisir à l'envi les écuelles de soupe, et chacun se défiait de son voisin comme d'un voleur. Le vieil aveugle ne bougeait pas et attendait patiemment que les frères servants pensassent à lui. Le moine s'en aperçut; il ordonna aux distributeurs de servir au bonhomme une double portion, et la lui porta lui-même avec une sorte de sollicitude respectueuse, car l'aveugle était un pèlerin de Rome, et il devait à son retour apporter au couvent une provision de chapelets et de scapulaires bénits par le saint-père. François était allé retomber sur le banc de pierre, et,
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le front caché dans ses mains, il maudissait sa destinée et doutait de la Providence, lorsqu'il sentit ses mains s'écarter sous un effort bienveillant. Il releva la tête avec impatience, mais son visage s'adoucit en voyant la face placide et souriante du vieil aveugle, qui soutenait de ses doigts tremblants sa large écuelle pleine. — Mon cher enfant, — lui dit à voix basse le bonhomme, — je ne puis porter tout seul ce lourd fardeau. Ayez pitié de moi et ne vous offensez pas si je vous prie de m'aider à vider mon énorme écuelle.
— Je n'ai besoin de rien, pauvre aveugle, — reprit François un peu humilié en le repoussant avec douceur. •—Mangez, vous qui êtes vieux et débile; cette soupe rendra un peu de vigueur à vos membres alourdis.
— Jeune homme, — dit. le vieillard attristé, — tu dédaignes l'offre du pauvre, et tu as tort d'être fier dans la souffrance avec celui qui souffre comme toi. Ton corps jeune et vigoureux supportera moins que le mien le manque de nourriture. D'ailleurs je suis aveugle; mon infirmité est mon gagne-pain. A chaque coin de rue, à chaque carrefour de route, des mains pieuses me jettent leur aumône, car on ne peut pas, à moi, me reprocher de ne pas travailler. Je chemine doucement, moi, sans fatigue, sur mon vieux Normand, et toi tu voyages à pied. Prends cette écuelle, mon cher enfant, ou je la jette à terre, et cette portion de soupe ne profitera à nul autre, pas même à mon fidèle compagnon.
Ému, attendri par cette instance si cordiale et si pressante, Perrier saisit l'écuelle des deux mains de l'aveugle et la porta avidement à ses lèvres; puis, lorsqu'il fut rassasié, il lui dit :
— Merci, digne pèlerin, je n'oublierai pas votre charité. Pourquoi donc, sans m'avoir vu, vous êtes-vous senti attiré vers moi et ne m'avez-vous pas confondu avec ces gueux qui m'outragent?
— Oh! c'est que, malgré mes yeux éteints, je devine leurs faces hargneuses et hypocrites au son nasillard ou glapissant de leur voix5 et qu'à ton accent fier, doux et
sonore, j'ai deviné une âme loyale et un visage ouvert. Adieu, mon enfant, espère en Dieu; il ne m'a jamais abandonné dans mes douleurs, et je le prierai pour toi. Puis l'aveugle s'approcha de son vieux cheval, qui hennit de plaisir, le caressa de la main, essuya avec un linge la sueur qui perlait à ses flancs maigres et pelés, et lui fit vider le fond de l'écuelle, en l'écoutant manger avec une expression de sollicitude inquiète qui illuminait sa physionomie aussi vivement que* la flamme de deux yeux ouverts.
— Ce vieux spectre de cheval mange comme un chrétien ! — murmura le paralytique en regardant d'un œil louche la pauvre bête.
— Que veux-tu, Gervais, — répliqua le cul-de-jatte, — les carmes donnent maintenant la pâture aux richards.
— Tu as raison, Gorju. Porter double ration à ce vieil aveugle qui se fait traîner par un cheval^ c'est une injustice criante.
— S'il faut à cette heure partager avec les bêtes et, avec les bacheliers qui courent les champs, le métier est perdu !
— Ce cheval serait certainement plus utile à de pauvres estropiés comme nous, — reprit Gervais avec un sourire fourbe et sinistre, — qu'au bonhomme Tristan, qui est encore vert pour son âge, et qui a d'excellentes jambes.
— C'est une idée, compère. On pourrait engager le pèlerin à se défaire de sa bête, quoiqu'il paraisse y tenir plus que de raison. Il faudra s'occuper de ce marché-là.
Les deux mendiants échangèrent un coup d'œil d'intelligence sournoise. Cependant François, étourdi des clameurs confuses de tous les gueux, s'était hâté de quitter la place, plus leste et plus dispos qu'à son arrivée, grâce à la soupe de l'aveugle. Il sortit de la ville inhospitalière sans perdre de temps et sans trop se soucier de la direction qu'il suivait. Mais, lorsqu'il eut marché une heure, il se sentit accablé de chaleur et de lassitude, et ne put résister à une soudaine envie de
dormir. Il s'étendit tranquillement sur l'herbe, au pied d'un arbre qui déployait son parasol de feuillage sur le revers de la berge d'une petite rivière peu profonde.
COMMENT UN JEUNE PEINTRE PEUT REMPLACER AVANTAGEUSEMENT UN VIEUX CHEVAL
Perrier dormait depuis quelque temps du sommeil d'un juste fatigué, lorsqu'il fut réveillé en sursaut par des cris plaintifs. Il se frotta les yeux tout chargés de sable, et assista à un pitoyable spectacle.
Le vieil aveugle Tristan conduisait à- pied, parla bride, son cheval efflanqué, qui cheminait au petit pas, pliant sous le poids de deux étranges cavaliers, dans lesquels Perrier reconnut le paralytique et le cul-dejatte, à qui le bonhomme charitable avait offert sa monture jusqu'au prochain village. La route était déserte et brillante comme un ruban d'or, le soleil pailletait d'étincelles les flots endormis de la petite rivière. L'aveugle grommelait un cantique, le paralytique jetait sur la campagne des regards inquiets, et le cul-de-jatte Gorju défaisait négligemment quelque bandage trop étroit. Tout à coup Gervais, donnant une violente secousse au cheval, fit lâcher la bride à l'aveugle, qui trébucha et faillit tomber la face contre terre. Puis, guérissant par un miracle subit de la paralysie qui raidissait la moitié de ses membres, il enfourcha de ses longues jambes le pauvre Normand, tandis que le cul-de-jatte sautait à terre avec une élasticité merveilleuse, et piqua des deux comme un mousquetaire.
Gorju s'était redressé de la façon la plus souple du
monde, et courait à la suite de son compagnon. Pour l'aveugle, il restait abasourdi, se lamentait sans se rendre compte de l'incident et poussant les cris qui venaient de réveiller le jeune peintre.
Cependant le vieux cheval, se voyant séparé de son maître, hennissait de douleur, soufflait, suait, renâclait, chancelait sur ses jambes énervées et essayait de rebrousser chemin. A cet appel plaintif et désespéré, le bonhomme Tristan comprit tout. Les deux infirmes étaient deux ribauds qui lui volaient son pauvre fidèle Normand. Il voulut le rappeler, la voix sécha dans son gosier.
— Au revoir, compère Tristan ! — cria Gervais. — Nous te débarrassons d'une fière charge, car ce bidet te coûte plus cher que deux enfants à nourrir.
— Normand ! mon vieux Normand î — bégaya l'aveugle d'une voix étouffée et haletante. — Rendez-lemoi ! il n'est d'aucun prix pour vous, il ne connaît que ma voix, il n'obéit qu'à moi !
— Il connaîtra bientôt notre bâton, il obéira bientôt aux poings du paralytique, — répliqua en riant Gervais.
— Et nous ne le gâterons pas en lui faisant manger de la soupe de chrétien, — ajouta Gorju.
— Il est vieux, il a besoin d'être ménagé, — dit l'aveugle qui recouvrait ses forces pour courir sur leur trace. — Je vous pardonnerai si vous ne le maltraitez pas!
— S'il crève, nous vendrons sa peau et sa carcasse ! — répondit gaiement Gervais.
L'aveugle les suivait toujours. Il allait droit à la rivière, sans que les misérables songeassent à l'avertir du danger. Ils avaient trouvé un gué où l'eau ne leur montait qu'à mi-jambes. Le vieux cheval se cabrait et résistait en vain, les mendiants ne lui épargnaient ni coups ni injures. Gervais rayait ses flancs creux de la pointe d'un couteau; Gorju, qui le tirait par la bride, lui assénait de formidables coups de poing sur les na-
seaux. Le bonhomme Tristan entendait le bruit de la lutte, et ces coups lui tombaient sur le cœur.
— Gardez-le plutôt, — s'écria-t-il, — mais ne frappez pas mon vieux compagnon de misère !
Perrier s'était levé, et lui criait :
— Arrêtez ! arrêtez ! prenez garde! vous allez tomber à l'eau.
Mais Tristan n'entendait rien, ou plutôt il n'écoutait que le hennissement désespéré du pauvre cheval. Ses pieds glissèrent sur la berge humide, et il disparut sous l'eau.
A ce moment la laide figure de Gorju sembla se transfigurer et se couvrir du masque terrible de la vengeance satisfaite; sa haute taille voûtée se redressa, et il laissa échapper un éclat de rire hideux comme celui que doit pousser le démon familier d'une âme tombée en péché mortel.
Perrier ressentit une surprise naïve en observant ce changement singulier, qui effaçait l'attitude humble et servile du mendiant, qui donnait une signification altière et sinistre à tous ses gestes^ et qui semblait jeter un reflet de sang sur les taches de ses guenilles menaçantes; mais il ne put malheureusement entendre les étranges paroles que Gorju murmurait en s'éfoignant après avoir vu l'eau tourbillonner et se refermer sur le pauvre aveugle :
— Adieu, bonhomme Tristan ! tu ne t'es pas défié de mo^ car tu ne pouvais me reconnaître, mais moi j'ai des yeux qui n'ont pas vieilli et qui ne t'ont pas oublié. Il y a longtemps que je m'étais promis cette minute de tionheur. Oh! la vengeance fait du bien! Va au ciel, mon vieux maître; tu t'y souviendras de moi à loisir! Je ne voulais d'abord que te priver de ton cheval et te voir mourir dans la détresse et l'abandon, j'ai mieux réussi que je ne l'espérais. Tu t'es sauvé une fois de mes mains, mais cette fois Dieu voudrait faire un miracle en ta faveur qu'il ne te tirerait pas d'affaire.
Gorju se trompait, car François arriva à temps pour
retrouver Tristan sous l'eau et l'empêcher de se noyer; mais, lorsqu'il l'eut remis debout sur ses jambes, il fut surpris de voir le bonhomme se refuser à remonter sur la berge et s'opiniâtrer à s'avancer dans l'eau, comme s'il obéissait machinalement à la voix gémissante de son cheval. Le peintre dut l'étreindre dans ses bras, en dépit de sa résistance, et le transporter à terre. Il ne parvint à le calmer un peu qu'en lui disant :
— Patience, bon Tristan, je vais rattrapper vos voleurs.
Mais les deux ribauds n'eurent pas plutôt compris la résolution de l'alerte jeune homme qu'ils abandonnèrent leur proie au milieu de la rivière, et gagnèrent lestement l'autre bord. Et de là les deux mendiants accablèrent le Bourguignon d'insultes et de railleries.
— Viens çà, beau chien d'aveugle, — criait Gorju, — viens nous donner la chasse! Il ne suffit pas d'aboyer; il faut mordre, et nous avons la peau dure.
— Puisque tu es un si beau plongeur, — ajoutait Gervais, ne perds pas ton temps à repêcher des aveu- • gles; viens nous prendre dans ton filet.
Mais François ne songeait plus à les poursuivre. Les lamentations de Tristan le touchaient plus que ces sarcasmes grossiers.
— Le lâche! — dit Gorju, qui avait espéré pouvoir donner le change au jeune homme, l'entraîner loin de l'aveugle par une fuite astucieuse, et pendant ce temps livrer le vieillard infirme aux féroces manœuvres de Gervais.
— Le rodomont! — ajouta ce dernier; — il fait le capitan en gestes et en paroles, mais, dès qu'il s'agit d'en venir aux coups, bonsoir! le brave tourne les talons.
— Allons! puisqu'il refuse le combat, gagnons la montagne, — dit Gorju; — mais nous nous retrouverons en terre chrétienne, et le ribaud fera amende honorable du tour qu'il m'a joué, je le jure par les boyaux du diable! ou je lui tordrai le cou de mes propres
mains. — Et le misérable faisant une grimace de désappointement qui rendit plus effroyable encore son visage couturé de cicatrices, entraîna son compagnon en lui disant avec son sourire narquois et cruel : — Le pigeon a eu bon nez de ne pas s'allumer la bile à nos insultes, car j'avais sous mes haillons ce long couteau pointu, avec lequel je l'aurais lardé et embroché comme un poulet.
Cependant le vieux Normand, à bout de forces, luttait contre le courant pour retourner vers son maître qui criait toujours:
— Normand! mon pauvre Normand! — Perrier le saisit par la bride et le ramena sur la berge. Cette lutte avait épuisé les dernières forces du bidet efflanqué, qui s'affaissa sur ses genoux tremblants avec une toux d'agonie en arrivant près de l'aveugle. Ce dernier poussa un cri de joie. Normand tourna vers son vieux maître un œil glauque et languissant. On eût dit que l'aveugle le regardait dans sa pensée. Le peintre admirait cette figure vénérable, ridée et creusée par les chagrins, hâlée par le vent et le soleil, mais à laquelle un nez aquilin, des sourcils blancs bien arqués et une bouche finement dessinée donnaient une expression noble et sympathique. La joie du pauvre homme fut courte. Le souffle du cheval s'éteignait, et Tristan ressentait ses angoisses comme si ses propres membres étaient agités du frisson mortel. Il frémissait en écoutant les tressaillements convulsifs qui soulevaient les flancs amaigris de son compagnon, et de grosses larmes roulaient sur ses joues creuses. Normand essayait de se relever et retombait lourdement, en étendant sa tête décharnée sur les genoux de l'aveugle, qui restait consterné, hébété, abîmé dans son désespoir. Repose-toi, mon fidèle Normand! — murmurait-il d'une voix tremblante; — tu es las, n'est-ce pas? à ton âge, te traiter si rudement! Mais réponds-moi, Normand; ne connais-tu plus ma voix?
Le cheval moribond n'avait plus la force de hennir.
Toute sa vie s'était rallumée et réfugiée dans ses yeux attachés sur l'aveugle avec une expression douloureuse comme celle d'un regard humain; mais son maître ne pouvait le voir.
— Bon pèlerin, — dit François, vous vous consolerez de cette perte et vous trouverez un meilleur cheval plus jeune et plus robuste.
— Un meilleur cheval ! répéta Tristan d'un ton de surprise amère, et il étendit la main sur le corps de l'animal comme un bouclier propre à le défendre. — Oh! il n'est pas près de mourir. Lève-toi, Normand, nous ferons encore route ensemble. — Le cheval se débattait dans les dernières convulsions; son souffle ressemblait à un râle. L'aveugle eut peur. — Êtes-vous donc un messager de mauvaise nouvelle? — dit-il avec agitation au jeune peintre. — Normand, voudrais-tu me laisser seul? Gomment voyagerai-je sans toi? Tu étais mon guide, nos hôtes avaient pitié du cheval comme du maître, et nous ne nous quittions pas à l'écurie, où je dormais à côté de toi! Ses yeux voyaient pour moi, monsieur. Il m'évitait les dangers comme la fatigue, savez-vous? Tu m'as gâté, bon Normand! Si tu meurs, je n'ai plus qu'à m'en aller avec toi.
En même temps, il soulevait la tête du vieux cheval et l'embrassait. Les jambes de Normand se raidissaient; tout son corps s'alourdissait, inerte comme du plomb. L'aveugle promena ses mains tremblantes sur son poil hérissé et baigné d'une sueur froide, et son chagrin éclata en sanglots.
Cette couleur navrante toucha le cœur de François Perrier.
— Ne vous abandonnez pas à un chagrin si profond, pauvre Tristan., — dit-il avec douceur. — Vous ne serez pas abandonné, car, si vous perdez votre cheval, vous gagnerez un guide fidèle et un serviteur vaillant et robuste.
— Ne vous moquez pas de moi, monsieur? Un jeune homme se lasserait bientôt d'accompagner un vieil
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aveugle; je n'ai jamais lassé la patience de Normand; mais ne me dites pas qu'il va mourir, Regardez-le, et dites-moi qu'il vivra !
— Pourquoi vous tromperais-je ! ne vous ai-je pas promis de remplacer votre cheval mort?
Tristan toucha les naseaux de la pauvre bête; ils étaient glacés par le froid de la mort, et un flot d'écume rougeâtre mouillait sa bouche entr'ouverte. L'aveugle poussa un cri terrible.
— Qui m'aimera maintenant] — murmura-t-il avec consternation.
— Je vous aimerai, mon père, — répondit gravement François, — vous qui avez pris ma défense et qui m'avez secouru sans me connaître.
Un triste sourire de doute erra sur le visage de Tristan.
— Comme nous nous parlions, Normand et moi f — reprit-il. — Ah! il me comprenait si bien! sans lui j'aurais péri mille fois au fond d'une mare ou d'un ravin.
— Qui donc vous a retiré tout à l'heure de la rivière? — dit François d'un ton de doux reproche.
— C'est à cette heure que je suis véritablement aveugle, car Normand ne me portera plus, — continua le bonhomme.
— Rassurez-vous, mon père. Je serai doux et patient comme le pauvre Normand, mes yeux verront pour vous. Et, quand il faudra vous faire franchir un gué périlleux ou gravir quelque rude sentier des montagnes, je vous porterai sur mon dos comme eût fait Normand.
L'aveugle écoutait avec une surprise croissante les réponses du jeune Bourguignon, mais il lui répondit avec un accent de défiance et de soupçon :
— C'est impossible, mon enfant. Ton cœur est noble et généreux, mais tu n'as pas calculé tes forces. Que suis-je? un vieux mendiant; et tu aurais bientôt honte de mes haillons et de ma misère, tu renierais demain ton compagnon. C'était bon pour Normand de souffrir
avec moi la faim, le vent, la pluie et le soleil sans se plaindre jamais.
Le jeune artiste sourit.
— Je ne me plaindrai pas plus que Normand, — reprit-il encore. — D'aiileurs j'ai accepté moi-même l'aumône du mendiant, j'ai partagé sa soupe; et, quand vous l'ordonnerez, mon père, eh bien! je mendierai pour vous sans rougir, car votre infirmité commande la pitié et la charité.
L'aveugle leva ses mains au ciel.
— Merci, mon Dieu ! d'avoir inspiré cette sainte résolution à ce brave enfant. Mais non, mon fils, je ne veux pas enchaîner ta florissante jeunesse à ce sort humiliant et misérable. Tu n'es pas né pour être le guide et le valet d'un vieil aveugle.
— Je vous demande comme une grâce de partager votre bonne et mauvaise fortune, — dit le peintre d'une voix suppliante. »
— Mais sais-tu que j'ai un long pèlerinage à accomplir, car je vais à Rome pour le nouveau jubilé que le saint-père a fait annoncer dans toute la chrétienté.
— Moi aussi je veux aller à Rome, mais pour y étudier les fresques de Raphaël et le Jugement dernier de Michel-Ange. Refuserez-vous d'être l'instrument qui peut rendre mon avenir glorieux?
— Tu es donc un pèlerin de l'art sublime de la peinture? — demanda vivement l'aveugle.
— Je suis un humble apprenti du grand compagnonnage, — répliqua François Perrier. — Mais que vous importe, mon père?
— Que m'importe! mon fils; mais, il y a vingt ans, moi aussi j'étais peintre! — s'écria Tristan; — mais, depuis vingt ans, une nuit me cache les merveilles de l'art et me sépare de ce monde magique où s'éveillent sans cesse de nouvelles créations. Mais j'entends parler des tableaux et des statues des maîtres et je ne puis les voir ; je les touche et je ne puis les voir. Comprends-tu ce supplice? Les couleurs se fondent et s'harmonisent
dans mes rêves, ma main cherche des pinceaux, mon esprit crée de vastes compositions et je suis condamné à l'impuissance d'admirer et d'exécuter. Oui, nous partirons ensemble, puisque tu es artiste. Jç veux pouvoir jouir par tes yeux et par tes récits de l'ombre de ces sensations étranges qui ont enchanté ma jeunesse.
— Allons ! décidément, — dit François Perrier, — Dieu m'éprouve, mais il ne condamne pas mon voyage à Rome, et avec un aide si puissant je suis certain d'atteindre mon but. Qu'importe d'y arriver en compagnie d'un aveugle, pourvu que j'y arrive ! — ' Et il ajouta joyeusement : —Je suis prêt à me mettre en route, mon . père.
Jeune homme, tu es plus impatient que le pauvre Normand, — répliqua l'aveugle. — Laisse-moi prier ici ! Je ne puis oublier si vite le compagnon qui m'a fidèlement servi pendant de longues années de misère.
Et il s'agenouilla près du corps du vieux cheval mort, qui, la tête tournée vers lui, semblait encore le suivre du regard.