QU IL EST DANGEREUX DG INE RIEN JETER DANS UNE AUMÔNIÈRE
Les deux pèlerins n'eurent pas mauvaise chance en route. Partout ils reçurent beaucoup d'aumônes. Les hommes donnaient par pitié pour l'aveugle, les femmes par intérêt pour le jeune et loyal visage de son conducteur. D'ailleurs le passage d'un pèlerin de Rome n'étaitil pas une bénédiction du ciel !
Perrier était doué d'un vif et charmant esprit; il ani-
mait la conversation par de continuelles saillies, par des observations drolatiques, par des descriptions colorées pour sauver l'ennui du voyage. Le vieil aveugle prenait de plus en plus confiance en lui, et reportait sur ce guide jovial et dévoué l'affection qu'il réservait jadis au mélancolique Normand.
François se complaisait souvent à causer avec lui de la fidélité et du courage du pauvre cheval mort. Il profitait des longs récits de Tristan pour s'arrêter sous un berceau de pampres ou sur le bord d'une source fraîche, et là son crayon esquissait rapidement une ruine majestueuse, quelque vieux donjon féodal brûlé dans les guerres de religion et dont les pierres moussues s'éboulaient sous l'escalade d'une chèvre alerte. Si les arcades mutilées d'un aqueduc romain évoquaient à sa pensée une des légions romaines de Julius César, ce vainqueur de Vercingétorix qui, le lendemain de la bataille, changeait ses soldats en cantonniers, et en maçons, il dessinait l'aqueduc triste et sévère en égayant le paysage aride d'un groupe de paysans, de. bandits ou d'animaux.
Un jour ils s'arrêtèrent sous un gros noyer, au bord du lac de Genève, car on touchait à la fin d'août et la campagne, incendiée par le soleil, ardait comme une fournaise. Perrier s'installa au pied de l'arbre pour dessiner :
— Que tu es heureux, François, — lui dit l'aveugle,, — de pouvoir admirer et reproduire cette splendide nature ! Voir, n'est-ce pas aimer et savoir? Oh ! qu'il est cruel de sentir brûler en vain dans son cœur la soif de la curiosité insatiable et infinie,, de vouloir vainement absorber les merveilles de la création, depuis la goutte d'eau qui tremble au soleil dans le calice d'un liseron jusqu'à la cascade écumante dont les spirales semblent joindre, comme les degrés d'un escalier gigantesque et mouvant, l'éther pourpré du ciel à la terre verdoyante. N'est-ce pas là le supplice du damné? Je ne vois rien que dans mon souvenir, et le passé ne se produit à ma
pensée que terne et décoloré. A quoi sert que Dieu ait émaillé la terre de sites merveilleux, que le génie de l'homme ait entassé sur le sol tant de palais, d'églises et de statues, que les siècles passés nous aient légué leurs armes, leurs costumes et leurs ruines, que le soleil se lève dans un ciel d'opale et se couche dans des nuages d'or et de flamme, puisque une nuit aussi épaisse que celle de la tombe remplace pour moi cette fête rayonnante et éternelle ? Mon âme est éteinte ainsi que mes yeux, car l'âme de l'artiste, c'est le miroir qu'il promène le long du chemin. Gomme Ixion, je tourne sur ma roue brûlante. Comme Sisyphe, je roule mon rocher qui retombe et m'écrase. Gomme Tantale, je tends des lèvres sèches et altérées vers la source qui s'écoule et se tarit dans le sable. Oh! l'artiste aveugle qui ne peut plus toucher un pinceau que pour créer des formes ridicules lorsqu'il voit le beau idéal dans son imagination, qui ne peutplus étudier avec amour les lignes chastes et pures des vierges de Raphaël ou les chairs vivantes et rosées des nymphes de Rubens, celui-là est aussi à'plaindre que le musicien devenu sourd, qui n'entend plus les symphonies dans sa tête et pour qui les basses et les violons sont des morceaux de bois sans âme et sans voix. Oui, le peintre aveugle et le musicien sourd ne sont plus que deux moribonds qui subissent la vie comme une agonie, deux mutilés, deux impuissants, deux cadavres qui ont le tort de n'être pas couchés sous une dalle du cimetière. C'est un noble métier que le tien, François, mais Dieu veuille que tu n'aies jamais à en souffrir comme j'en ai souffert!
— Bon Tristan, — dit le jeune Bourguignon, — vous avez le cœur d'un artiste véritable, et, sans votre infirmité, je suis certain que votre talent eût jeté un grand éclat, car vous êtes encore plus enthousiaste que moi de notre art sublime. Mais, dites-moi, n'avez-vous pas déjà, dans votre jeunesse, visité l'Italie ?
— Crois-tu donc, — répliqua l'aveugle avec une sorte d'ironie, — que hors de l'Italie il n'y ait point de salut
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pour l'artiste? Tu ressembles à tous tes frères; à peine nés, ils cherchent d'un regard inquiet les pays lointains. L'Italie les attire la première. Ce doux nom les fait tressaillir. Rome! Rome! leur crie une voix inconnue. L'antique et sainte cité les appelle par la magie toutepuissante des madones du divin Sanzio, des damnés de Michel-Ange, et d'un ciel lumineux et profond, tableau signé par la main de Dieu. Cependant je sais des peintres, et des plus illustres, qui n'ont jamais foulé en pleurant ce sol sacré.
— Nommez-en donc un seul? — demanda impétueusement François Perrier.
— Hans Holbein, le grand Holbein ! — dit en souriant l'aveugle, — ne le regardes-tu pas comme un maître, mon ami? et sais-tu quelle fut l'Italie de ce glorieux peintre? Ce fut la froide Angleterre, la patrie du brouillard; mais il eut pour Mécène le noble chancelier Thomas Morus; mais il eut pour ami le terrible Henri VIII, qui jouta avec François Ier au camp du Drap-d'Or, qui fit passer tant de femmes de son lit nuptial à l'échafaud, et qui punit le saint-père d'avoir résisté à un de ses caprices en se sacrant pape d'une nouvelle religion. Mais un jour qu'il était enfermé dans son atelier, absorbé par le travail, un pair du royaume voulut forcer sa porte, ivre qu'il était de vin et de colère, et Holbein, le saisissant à bras le corps, le jeta si rudement en bas de l'escalier que le fier lord roula aux pieds de ses serviteurs tout meurtri.
— Ah! Holbein avait un vaillant cœur! — s'écria Perrier dont les yeux étincelèrent; — il ne ressemblait pas à ces peintres serviles qui sont plutôt les bouffons et les domestiques des grands seigneurs que leurs compagnons! Mais que fit le lord, mon bon Tristan?
— Demande-moi d'abord ce que fit le pauvre Holbein, cher enfant, — répondit l'aveugle. — Il était aussi irascible et violent que son ami Henri VIII; mais il n'était pas fou, et il savait qu'on ne traitait pas impunément un lord d'Angleterre comme un chien enragé.
Les gentilshommes du lord avaient déjà tiré leurs épées et s'apprêtaient à le charger. Il se sauva par le toit de sa maison.
— Il se sauva ! — répéta Perrier avec un accent de dédain.
— 0 tête brûlée! — dit le vieux Tristan; — devait-il donc se faire éventrer par ces bons gentilshommes, si dévoués à leur maître? Oui, il se sauva par le toit et parvint ainsi jusqu'au cabinet de son ami Henri VIII. Il se jeta à ses pieds et le supplia de lui octroyer sa grâce sans lui avouer son crime. Le roi, fort surpris, le releva; mais quand il sut que cet excellent peintre avait fait rouler un lord du parlement en bas de son escalier, il parut très-embarrassé. Il ménageait beaucoup son parlement, ce grand roi, car sans ce parlement il n'eût pu ni faire couper le cou à ses femmes, ni remplacer le pape dans le royaume d'Angleterre. Tout d'abord il tança vertement son peintre favori; puis il l'enferma dans le cabinet et lui défendit d'en sortir sans son ordre. Quinze jours après le lord se faisait transporter, plus emmailloté de bandages qu'une momie d'Egypte, chez le roi Henri VIII, et comme ce dernier restait calme et indifférent à l'écouter crier : Sire, justice! justice! » le noble pair ne se contint plus et dit: « Il s'agit d'un lord et non d'un chien, sire, et puisque Votre Majesté me refuse justice, je me ferai justice à moi-même. » Le roi sourit dédaigneusement, et le lord hardi dut trembler en entendant cette réponse que tout artiste doit garder gravée dans son cœur et dans sa mémoire. « Vous allez déchirer ces bandages, cher lord. Vous venez de manquer de respect à votre souverain, c'est maintenant à vous de crier grâce et de demander merci, au lieu de crier justice! Quant à Holbein... » Il fit un signe et Holbein sortit du cabinet où il était resté prisonnier. » Quant à Holbein, » reprit-il, cet artiste est un des plus précieux joyaux de notre couronne. Il faut donc me le conserver, messieurs, et non lui chercher querelle. A cette heure même je puis
envoyer quérir sept paysans sur le grand chemin et en faire sept comtes comme vous, milord; mais de sept comtes comme vous je ne ferais pas un peintre tel que lui. Donc, insulter Holbein c'est s'attaquer à moi. Rentrez dans votre atelier sans crainte^ mon ami; vous êtes sous le manteau du roi. » Holbein obéit, et depuis ce jour, nul autre que Henri VIII n'osa venir le déranger dans son atelier sans sa permission.
— Brave Holbein et noble Henri! — s'écria François; — mais, hélas ! où sont les souverains qui ressemblent à cet hérétique royal?
— Mon fils, — répliqua Tristan, — l'empereur Maximilien proclama, au milieu de sa cour, que maître Albrecht Durer valait un duc ; et l'empereur Charles- Quint ramassa le pinceau du Titien. Pour en revenir à Holbein, je te le répète, ce grand peintre n'alla point en Italie ; il travailla tout seul, il n'étudia que sa propre inspiration, il ne chercha de modèles que dans sa pensée et son cœur.
— N'importe! — dit François, — l'Italie est la terre promise de l'artiste, car elle est couverte des chefsd'œuvre anciens et modernes. Rome est notre école., Rome la ville éternelle que les barbares ont souvent prise d'assaut, mais qui a toujours vaincu les barbares, ses vainqueurs. C'est au soleil éclatant de l'Italie, et non aux brumes du Nord, que nous devons demander le feu sacré.
— Mais, insensé, — reprit l'aveugle, — ce feu sacré que tu veux en vain demander au soleil de l'Italie, Dieu l'a caché au fond de ton cœur ! ne cherche pas ailleurs. C'est là que couve cette flamme qui échauffe et vivifie la pensée, cet ardent foyer qui illumine pour nous la nature et qui nous inspire. Depuis que mes yeux se sont éteints sous leurs paupières alourdies, que de fois je» l'ai senti se réveiller sous sa cendre. Horrible tourment ! concevoir, et être impuissant à produire! — Le pauvre Tristan laissa tomber sa tête entre ses deux mains crispées: — Pourquoi ne m'a-t-il pas tué, mon Dieu!
le misérable qui a tant fait de ma vie un enfer! murmura-t-il; et deux grosses larmes coulaient le long de ses joues brunes amaigries par la souffrance. .
François posa doucement la main sur l'épaule de son compagnon :
— Ami, — lui dit-il, — confiez-moi ce secret qui semble ronger votre cœur comme une plaie vive.
— Pourquoi attrister ton souvenir d'une histoiee aussi désolée que la mienne? À ton âge, il faut marcher avec confiance dans les sentiers verts et fleuris ; il ne faut pas laisser les espérances se faner le long des routes poudreuses qui ont lassé mes pieds.
— Joie ou misère, vous le savez, tout doit être commun entre nous, — dit vivement Perrier.
— Eh bien! soit, — repartit l'aveugle. — Qui sait! Le récit de ma vie sera peut-être pour toi une salutaire leçon. Si mon malheur te sert de bouclier et d'expérience, je bénirai Dieu de notre rencontre.
— Je vous écoute, bon Tristan, comme j'écouterais la voix de mon père lui-même.
L'aveugle sourit doucement à cette réponse pleine d'effusion et commença son histoire douloureuse :
— Tel que tu me vois, mon fils, courbé et tremblotant sous ces haillons sordides, la lèvre lasse de marmotter des psaumes et de demander l'aumône, les pieds poudreux et durcis par le calus comme le sabot d'un cheval, la barbe argentée par le souci de chaque jour, lesyeux couverts d'une ombre que nul rayon n'effacera, je suis le fils d'un fier gentilhomme, d'un haut et puissant seigneur, d'un de ces grands barons que l'on encense à l'église comme des dieux. Je descends d'une de ces fortes races féodales qui dentelaient de donjons et de tourelles les bords verdoyants du Rhin, ce fleuve facile à s'irriter capricieusement comme la mer. Je ne te dirai pas le nom de mon père, car ses os tressailleraient dans sa tombe si j'osais accoler son écusson à ma besace de mendiant.
» Je n'étais pas destiné à continuer cette lignée de
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guerroyeurs aux mœurs rudes. Mon premier malheur fut ma naissance, car elle coûta la vie à ma mère. Le baron ne me le pardonna jamais, car il l'aimait comme le lion aime l'écureuil qu'on lui jette pour jouet dans sa cage. C'était d'ailleurs un farouche chasseur, qui passait sa vie monotone le jour à courir la bête fauve dans ses bois et ses plaines, à festoyer gaillardement le soir, et à dormir la nuit quand il n'avait ni procès ni querelles avec ses voisins. J'étais abandonné aux soins de ma nourrice Madeleine et nul autre ne s'inquiétait de moi. Je ne tenais de mon père que ses instincts nomades et aventureux. Je poussais comme l'épi dans le champ.
» Parfois, l'hiver, quand les chemins défoncés se changeaient en canaux, quand la neige poudrait les arbres et voilait le sol de son triste suaire^ mon père, assis sous le manteau de la haute cheminée sculptée, m'attirait par mes longs cheveux flottants, essayait de me faire tenir immobile sur le bout de sa large botte de chasse, et portait à mes lèvres une coupe où pétillait le vin doré du Rhin ; mais je criais comme un damné, je me débattais et m'échappais de sa rude étreinte, car son visage couturé, barbu et rougi par la lueur des bûches .craquant dans l'âtre, me faisait vraiment peur. Alors il me repoussait dans un coin obscur, haussant les épaules d'avoir créé un si faible, si chétif et si débile rejeton. Il regrettait hautement de ne pouvoir laisser son château et son épée à un robuste garçon, moulé sur son corps gigantesque. Pour moi, je pleurais silencieusement réfugié auprès de mon seul ami. Cet ami me réchauffait et me consolait en me léchant les mains, car c'était tout simplement un gros chien, nommé Pollux, qui remplaçait le père insoucieux auprès de l'enfant abandonné. Cette phrase-là te fait rire, n'est-ce pas, François ! je le devine. C'est que tu as été aimé et que tu ne peux comprendre le froid, l'ombre, le vide qui endolorissent un cœur froissé par l'indifférence des mercenaires,
» J'étais le fils du maître, le louveteau avec lequel nul n'osait jouer de crainte d'être mordu, Fhéritier que le vassal n'osait aimer de peur d'être châtié de cette affection comme d'une familiarité criminelle.
» Le baron avait l'humeur sauvage et n'était jovial qu'à table, avec ses égaux. Pollux, lui, ne connaissait pas mes armoiries; il ne craignait pas mon fouet d'enfant, et il laissait mes petites mains saccager son épaisse fourrure. Souvent même je me cachais dans son chenil et je m'endormais couché sur le bon chien, dont j'entourais le cou de mes bras et qui n'osait ni aboyer, ni remuer. Gomment ne l'aurais-je pas préféré à mon père?
)) Il faut être juste cependant. Je me souviens d'une journée brumeuse, anniversaire de la mort de ma mère, où le baron me fit agenouiller auprès du prie-Dieu de la défunte et m'ordonna de prier pour son âme. J'obéis, ému et effrayé à la fois. Quand je me relevai, je le vis mê regarder avec une attention triste et profonde ; il cherchait à surprendre dans mes traits une ressemblance prodigieuse en effet avec ceux de ma mère. J'étais pour lui le portrait vivant de cet ange gardien envolé. Ses paupières devinrent humides. Il s'attendrissait involontairement. Enfin il m'embrassa avec une, sorte d'emportement étrange, puis son visage se crispa d'une expression d'égarement, et, se détournant pour me cacher le frisson soudain qui agitait tous ses membres, il s'éloigna sans prononcer une parole. Je l'entendis marcher pendant longtemps avec agitation sur les dalles sonores de la grande salle peuplée des images de nos aïeux. J'allai à petits pas regarder curieusement à la porte. Je vis le baron s'arrêter en soupirant devant plusieurs de ces' portraits et murmurer : « Jamais le pauvre Tristan ne pourra porter comme vous, mes bons seigneurs, la cuirasse, le casque et l'épée ; mais il ressemble tant à sa mère! » Ou bien il s'arrêtait devant les hautes et étroites fenêtres, d'où il contemplait les coteaux dépouillés, endormis sous le brouillard, et le
Pthin furieux qui grondait sa menace éternelle; puis il disait : « Ce n'est pas Tristan qui saurait échapper à ses ennemis, comme notre ancêtre Maximiïien, sur une méchante barque., en ramant d'une seule main pour couper le courant, l'autre ayant été percée par la flèche d'un archer suisse; mais il ressemble tant à sa mère! »
j> Au fond du cœur il m'aimait, mais il était honteux et humilié de ma chétive apparence. Il ne s'inquiétait pas de savoir si le cœur était vaillant quand le bras était débile. Plein d'une confiance orgueilleuse dans la force physique et visible, il ne se doutait même pas qu'un corps frêle et délicat pût s'endurcir par l'habitude des travaux, des fatigues et des dangers.
» D'ailleurs la solitude même à laquelle j'avais été abandonné me prédisposait plutôt à la rêverie habituelle, aux bergers, qu'aux exercices violents du chasseur. J'aimais à errer le long des bois, des haies et des rives'du fleuve sans autre compagnon que Pollux. La voix sévère et mélancolique du Rhin et les . chœurs étranges du vent se lamentant au fond des ravins, aux cimes des forêts, aux guettes des donjons, m'apportaient des sensations enivrantes. Souvent je me réveillais la nuit en sursaut, saisi d'une soif singulière d'espace, d'air et de liberté; je m'habillais rapidement, j'ouvrais ma fenêtre pour admirer le clair de lune ruisselant comme une gaze d'argent sur toute la campagne, et je finissais par me laisser glisser dans les fossés du château au risque de me rompre le cou. Alors j'allais rôder avec une curiosité inquiète et crédule aux sites redoutés dont la tradition faisait le domaine des assembleurs de nuées ou des lavandières nocturnes.
» J'affrontais ces épaisses brumes dont le vieux Rhin s'enveloppe comme d'un manteau, dans l'espoir de surprendre les sabbats mystérieux des lutins chargés d'égarer le voyageur par leurs signaux perfides ; je cherchais à démêler dans les clameurs discordantes de la rafale le bruit monotone, régulier et sinistre des bat-
toirs magiques. Mon imagination s'effarouchait à plaisir; je croyais entendre et voir distinctement les images de mes rêves, jusqu'aux sorciers nains accroupis sur la crinière échevelée des chevaux errants, et une sueur glacée perlait à la pointe de mes cheveux hérissés. Enfin je rentrais au matin brisé, lassé, fiévreux et le cerveau troublé de ces folles chimères.
» Je ne sais où m'aurait conduit cette existence morne, calme, rigide en apparence et si bizarrement surexcitée de visions et de vagues aspirations en réalité, sans un événement assez simple qui devait décider de ma destinée.
» Un soir, dans une de mes lointaines excursions, je fus attiré au bord du fleuve non par le clapotement des vagues, mais par les cris de quelques paysans qui se pressaient avec des torches sur le bac de Zarhneim. Une petite fille de six ans venait de tomber à l'eau. Les paysans stupides se contentaient de retenir violemment là mère, qui, tout encapuchonnée dans sa mante de voyage, voulait aller disputer au Rhin cette chère proie. Jamais je n'oublierai l'expression amère et désespérée de cette Niobé abîmée dans sa terreur. Je crus voir une de ces créatures idéales dont étaient peuplés mes songes, et je m'étonnais qu'elle n'eût pas le pouvoir de commander aux flots de s'ouvrir devant un geste de sa main et de lui rendre son enfant. Mais tout d'abord j'avais fait un signe impérieux à Pollux. Le bon et brave chien s'était jeté à l'eau, avait plongé, et il rapporta bientôt, en la traînant par ses longs cheveux, une petite fille blême et glacée.
» La mère sauta dessus comme une lionne, la pressa sur son cœur avec un rire convulsif, et jeta autour d'elle des regards où rayonnait une joie presque folle.
» Au même instant le passeur détacha la corde qui amarrait le bac, les torches cessèrent d'éclairer le groupe des passagers de leurs reflets rougeâtres, tout retomba dans la nuit, et je restai seul sur la rive, sans que personne eût songé même à me remercier au milieu du
trouble et de la confusion. Le bac en s'éloignant emportait cette tragédie muette comme une vision de sorte que je me demandai sérieusement si j'avais rêvé.
» Je crois encore que cet incident fut la source de mon amour pour la peinture. J'avais été émerveillé du visage sombre de la mère, aux contours purs et sévères comme ceux des impératrices que nous admirons sur les médailles antiques, mais te dire l'impression qui me remua le cœur, tout enfant que j'étais, en voyant le visage de la petite fille noyée, cela me serait impossible.
» Il me sembla qu'un sang plus chaud affluait dans mes veines.
» J'étais frappé d'extase comme si mes yeux se dessillaient à une éclatante lumière, comme si j'avais franchi le seuil de ce monde enchanté que poursuivaient mes rêves ; mon cœur se gonflait et je finis par pleurer abon* damment.
» Je pourrais bien te décrire ses longs cils de velours, ses cheveux magnifiques, sa bouche éclose comme une grenade au soleil, sa peau dorée et diaphane, ses pieds et ses mains de fée, car tous ces détails s'étaient à l'instant gravés dans mon souvenir; mais à quoi bon? les mots sont impuissants à faire revivre l'image de la beauté extérieure comme à ressusciter le charme d'une mélodie ou l'arôme d'un parfum.
» Le peintre seul, s'il est inspiré, peut rappeler le fantôme de la forme créée par Dieu pour éblouir un instant nos yeux et s'évanouir.
» Voilà ce que je compris instinctivement, François, lorsque je me surpris, à la suite de cette aventure, esquissant, crayonnant, charbonnant au besoin sur les murs l'épisode dont j'avais été le héros inconnu.
» Je recherchais avec une ardeur fébrile dans ma mémoire le moindre linéament du visage de l'enfant, le pli de ses lèvres contractées, le dessin charmant de ses petites mains pâles et fines; mais j'éprouvais un mortel regret de n'avoir pu connaître la couleur de ses yeux
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restés fermés, de n'avoir pu entendre le son de sa voix, restée muette.
» Je lassais mon esprit à rouvrir ces beaux yeux sous leurs franges veloutées, à les animer de cet azur inaltérable, profond et brillant d'étoiles qui semble, dans les nuits d'été, être la frontière du paradis.
» Les basses et les violes les plus mélodieuses me paraissaient grincer des sons faux et criards quand je songeais au timbre argentin^ caressant et sonore, qui devait s'exhaler de cette bouche vermeille. Enfin je n'éprouvais un peu de trêve à mes tortures qu'en matérialisant mon souvenir et mon rêve sur le papier; le crayon à la main j'étais presque heureux.
» C'est ainsi que je devins peintre.
» J'avais quinze ans lorsque mon père mourut en chasse d'un coup de boutoir de sanglier traqué dans sa Bauge. Livré à moi-même, les instincts de mon enfance, qu'il avait inutilement tenté de comprimer en me faisant fréquenter les académies, se réveillèrent avec une impétuosité inouïe. Je jetai l'épée aux orties.
» J'avais pour tuteur le chanoine de Saint-Maxenee, mon oncle maternel, qui, plus occupé du soin de son salut que de mon avenir, me laissa vivre à ma guise.
» L'indépendance, les voyages, la gloire étaient nécessaires à ma vie.; je sentais mon cœur agité d'une curiosité inquiète et vague que je n'osais plus m'expliquer par la poursuite chimérique et puérile de l'apparition qui avait troublé mon enfance. Je voulus étudier sérieusement la peinture, et je commençai mon noviciat sous un maître renommé de la ville impériale de Francfort. J'appris tout d'abord à reconnaître mon ignorance. Pendant longtemps mon existence fut mêlée d'espoir et de dégoût, de larmes et de folles joies. Un jour j'admirais en moi un nouveau Raphaël, le lendemain je n'étais plus qu'un misérable barbouilleur, indigne d'enluminer un missel. C'est notre histoire à tous. Sous la couronne de fleurs se cache la couronne d'épi-
nés. Enfin, après dix ans de persévérance et de travail, j'étais peintre.
» Un jour, le hasard, ou plutôt le désir d'admirer un tableau de Martin Schœn m'attira dans une église de la bonne ville. C'était pendant l'office divin. J'aspirais le suave parfum de l'encens qui brûlait au pied de l'autel; j'écoutais la voix harmonieuse des enfants qui chantaient en chœur; le scintillement des étoles, l'éclat des tentures, l'illumination des cires odorantes, le silence religieux des fidèles agenouillés, tout me plongeait dans une sorte d'extase, lorsque je vis une jeune fille vêtue de blanc s'avancer lentement à travers les groupes. Elle tenait à la main une aumônière de velours frangée d'or, qu'elle tendait à chacun avec une grâce chaste et divine, et chacun, en échange d'un gracieux sourire de la belle quêteuse, s'empressait d'y déposer son offrande.
» Quant à moi, j'étais resté ébloui; mon regard éperdu ne pouvait la quitter. Je ne priais plus; je n'ornais plus les murs nus de l'église de tous les tableaux capricieux que je venais de rêver; je n'admirais plus le soleil embrasant la rosace des couleurs caméléoniennes du prisme; je ne m'occupais qu'à regarder cette merveilleuse beauté que je croyais reconnaître pour la compagne familière de toutes mes heures, et pourtant où l'avais-je donc vue? Je me creusais la cervelle à fouiller dans mon souvenir stérile.
» Quelle était belle, ô mon Dieu! Jamais madone ne me parut plus naïve, plus sereine et plus pure. Sa taille svelte, ses cheveux annelés, son col souple, sa démarche légère ne semblaient pas appartenir à une mortelle. Ses longs cils abaissés voilaient modestement son regard que je ne pouvais surprendre. Pourquoi mon cœur battait-il d'une émotion inconnue? Je n'aurais pu le dire, mais l'homme n'est-il pas armé d'un instinct mystérieux grâce auquel il sent venir à lui le bonheur ou le mal?
» Enfin elle s'arrêta devant moi, qui restais immobile comme les statues de marbres de la nef. Confus, rouge,
interdit, je ne pensais pas à mettre ma main à mon escarcelle. Elle leva les yeux. vers moi, et alors, puissance du ciel ! je la reconnus, je revis ces yeux bleus comme la voûte éthérée, animés de ce regard céleste que j'avais rêvé et qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Surprise de mon embarras, la jeune quêteuse fit une petite moue moitié sérieuse, moitié souriante, s'inclinant avec une grâce singulière, elle me dit : « Pour les pauvres, messire ! »
» G'était bien sa voix séraphique, le timbre frais et virginal que j'avais entendu vibrer à mes oreilles dans mes hallucinations fiévreuses. Transporté d'une joie étrange, je portai précipitamment la main à mon escarcelle et à mes poches, je les trouvai vides. J'avais, la veille, perdu aux dés mon dernier sou avec des peintres qui partaient pour Rome, et je comptais même payer mon hôtelier en enluminant sa vieille enseigne que le vent et la pluie avaient détériorée. J'aurais voulu m'engloutir à cent pieds sous terre. La rougeur de la honte me monta au visage.
» En remarquant que tous les yeux se tournaient malicieusement vers moi et que mes voisins commençaient à ricaner tout bas, je sentis redoubler mon trouble.
» Cependant la jeune fille eut pitié de moi : touchée de mon embarras, elle allait s'éloigner. Je la retins hardiment par le bras et frissonnai de la tête aux pieds au doux contact de cette peau fraîche et satinée. Je sentis un ruisseau de feu courir dans mes veines : « Pardon, » lui dis-je d'une voix altérée, « vous n'avez pas compris » mon hésitation. Je ne voulais pas salir votre aumô- » nière de quelque méchante pièce d'argent rognée. » Voilà tout. »
» Et je jetai en même temps dans la bourse sainte une bague d'or précieusement ciselée, que j'arrachai violemment de mon doigt ; c'était un souvenir sacré que m'avait légué ma mère.
» La demoiselle me remercia par un doux sourire, et continua sa quête. Un rayon de soleil auréolait sa
tête et ses cheveux dorés aux reflets diamantés. Il me sembla que mon cœur la suivait. Quand elle eut disparu au tournant de la nef, je crus que la nuit emplissait soudainement l'église, que les hautes colonnes s'affaissaient sous le poids des voûtes, que les cierges s'éteignaient, que les voix des chœurs expiraient dans le vide. L'agitation de mon sang dans mes artères troublait seule ce silence soudain. .
)) Quand, après la prière du prêtre, les chants recommencèrent, je distinguai une voix entre toutes, claire et vibrante comme le son du cristal; c'était une caresse amoureuse pour l'oreille, c'était l'harmonie d'une brise courant sur les roseaux.
» Mon rêve s'était incarné dans cette jeune fille, et je résolus de la revoir à tout risque, car je sentais qu'elle était la maîtresse suprême de ma destinée.
» Je quittai l'église, absorbé par mon idée fixe au point de craindre par instants que la folie ne commençât à secouer ses grelots creux dans mon cerveau.
COMMENT LA BELLE ULRIQUE QUITTA SON MARI POUR LUI PROUVER QU'ELLE f/ AIMAIT
» Je passai le reste du jour sans repos et la nuit sans sommeil; le lendemain, je voulus me mettre à la recherche de cette éblouissante jeune fille qui m'avait paru le modèle inimitable de la perfection.
)> Je ne tardai pas à obtenir les détails les plus minutieux sur sa naissance et sa triste situation. Elle se nommait Ulrique de Thornstein et elle était orpheline.
Une vieille tante du côté paternel lui avaif donné asile, mais la pauvre enfant achetait chèrement cette hospitalité chagrine au prix d'humiliations sans nombre. La tante, dévote, minutieuse, avare et entichée de sa noblesse à l'excès, la tenait à la chaîne de tous ses caprices et de ses bizarreries d'humeur comme une esclavç. La beauté même de la jeune fille attisait sourdement la jalousie de sa vieille parente, qui lui répétait sans cesse que c'était un piège de Satan. Jamais Ulrique ne jouissait d'une heure de liberté, si ce n'est à l'église, où elle pouvait du moins vivre un instant avec elle-même en priant Dieu. Son éloge était du reste dans toutes les bouches. Elle pratiquait les maximes d'humilité, de patience et de charité, qui n'étaient pour la tante que des prétextes de leçons à donner aux autres. Elle subissait sa vie froide et uniforme, comme la religieuse subit la règle de son couvent. La vie pour elle se bornait à cet horizon étroit, et elle ne songeait pas à désirer pour sa beauté splendide plus de lumière, d'espace et de soleil.
» J'éprouvai une sensation de joie inexprimable en apprenant qu'elle était pauvre, et pour la première fois je songeai à remercier le ciel de m'avoir donné en partage cette richesse que tant d'hommes regardent comme la source du bonheur.
» La vieille dame fréquentait assidûment l'église; or, pour voir ma jolie quêteuse, j'allais chaque jour, à la grande édification de mon tuteur, entendre et la messe et les vêpres.
» Agenouillé près d'elle, je passais de longues heures à la contempler en silence ; chose bizarre ! elle ne levait pas les yeux de dessus son missel, son voile couvrait chastement ses traits; elle priait avec une ferveur et un recueillement exemplaires ; sa pensée semblait s'élancer tout entière vers le ciel ; elle restait immobile comme une statue, et pourtant elle me voyait comme sises yeux fussent restés attachés sur mon visage, car une rougeur charmante animait ses joues. Mystère inexpîi-
cable! C'est ainsi que l'amour s'insinua dans ce cœur loyal et pur qui peut-être ne se fût pas laissé surprendre par un aveu hardi et passionné.
» Lorsque, après l'office, Ulrique se disposait à suivre sa tante revêche, je m'approchais du bénitier afin de lui offrir l'eau bénite, imitant, sans m'en douter, l'usage un peu profane des amoureux d'Italie et d'Espagne. Mon cœur battait en la voyant s'avancer, et je devais ressembler à un criminel surpris en flagrant délit. Mais comment t'exprimer le bonheur que j'éprouvais, rien qu'à effleurer ses jolis doigts tremblants comme les miens, rien qu'à la voir me sourire avec cette distraction hypocrite que l'amour enseigne aux plus naïves créatures. Que notre silence était éloquent et que nos yeux baissés à terre étaient radieux d'une félicité idéale I
» Mais, en femme prudente et ennemie de tout scandale, la tante d'Ulrique ne tarda pas à s'alarmer de ces vagues sourires qui ne pouvaient, dans son esprit, s'adresser aux saints martyrs peints sur les murs de l'église, de ces frôlements de mains dont l'eau bénite était le prétexte, de ces prières ferventes accomplies à deux. Un jour elle m'attendit vaillamment sous le porche du temple et me supplia d'un air renfrogné, au nom du repos de sa nièce, de vouloir bien aller remplir mes devoirs religieux dans une autre paroisse. ■
» Ulrique se tenait à côté d'elle, tressaillant de confusion et de honte, et cherchant, mais en vain, à l'entraîner sur la place. J'eus pitié de la pauvre enfant, et je répondis en souriant :
» — Je vous obéirais volontiers, madame, si je ne craignais de causer quelque chagrin à mon oncle Saint-Maxenee, chanoine de cette église.
» A celte révélation, la dévote s'épanouit :
)) — Comment, — dit-elle en essayant de donner une gracieuse expression à sa maussade figure, — vous êtes le jeune baron Tristan de***?
» — Oui, madame, et mon oncle pourra vousrassu-
rer complètement sur la pureté de mes intentions. Votre logis serait peut-être resté fermé au pauvre peintre ; puis-je espérer qu'il sera ouvert au riche et puissant baron ?
» Ulrique paraissait souffrir de cette conversation. J'avais hâte de la terminer.
» — Monseigneur, — reprit la vieille avec majesté, — l'alliance de ma nièce ne vous déshonorera pas; elle est de bonne noblesse, et je ne lui aurais pas permis de se mésallier comme a fait son malheureux père.
» — Oh ! madame I — interrompit Ulrique, dont les yeux se remplirent de larmes, — respectez la mémoire de ma mère ; elle a tant souffert; elle m'a tant aimée ; ne jetez pas la pierre à cette sainte femme.
» — C'était la fille d'un batelier après tout, ma mie, — répliqua avec aigreur la vieille dame sans être émue, du chagrin de sa nièce le moins du monde.
» Je lui aurais certes volontiers tordu le cou en ce moment.
» Pour ne pas attirer la curiosité des oisifs, nous nous étions mis en marche et je donnais le bras à l'excellente tante.
» — Madame, — dit doucement Ulrique, votre frère Rodolphe avait donné son nom à la fille du batelier.
» — Parce qu'elle était belle et digne de servir de modèle aux peintres, grand mérite en vérité 1 mais Rodolphe n'avait pas demandé l'aveu de sa famille pour commettre cette folie, il s'est marié clandestinement, et, -s'il ne s'était pas sauvé à temps en Suède...
» — Sauvé, madame, — interrompit la jeune fille, — c'est-à-dire qu'il est allé offrir son épée au roi de Suède et qu'il a honorablement servi le pays qui lui donnait asile.
» — Oui, il a eu un bras emporté et n'a pas obtenu de pension, — repartit sèchement la tante.
» — Et alors ma mère Ta fait vivre de son travail, — ajouta Ulrique avec vivacité; — jusqu'à sa mort, le comte
Rodolphe ne s'est pas douté delà misère qui nous accablait.
» — La fille d'un batelier a l'habitude du travail, et cette nécessité ne devait avoir rien de nouveau pour votre mère, ma nièce.
» — Et pourtant, madame, la pauvre femme n'a jamais maudit la famille de son mari qu'une seule fois; ce fut le jour où elle me vit tomber tout enfant du bac de Zarnheim dans le fleuve.
» — Dans le Rhin, — m'écriai-je troublé d'une indéfinissable émotion, — à Zarnheim! Oh ! ce n'était donc pas un rêve! Et vous avez été sauvée...
)) — Par un chien qui disparut aussitôt, — répondit la jeune fille en me regardant avec surprise. — Que de fois ma mère m'a raconté cette minute d'angoisse qui avait blanchi ses cheveux! Etque j'aurais aimé à caresser ce pauvre chien à qui je dois la vie!
)) — Ce chien est encore vivant, Ulrique, — m'écriaije. — Voulez-vous le revoir?
» Elle tressaillit :
» — Gomment savez-vous?... — murmura-t-elle tout émue.
» — Si vous voulez voir le bon Pollux lécher vos mains, — repris-je en souriant, — il faut que vous consentiez à accepter mon nom et à devenir la maîtresse du château de mes pères, car ce chien m'appartient.
» Ulrique me tendit sa main par un mouvement plein de tendresse et me dit :
» — J'étais bien sûre que nous n'étions pas étrangers l'un pour l'autre, car le jour de la quête, lorsque je levai les yeux sur vous, je vous reconnus, vous que je n'avais jamais vu.
» — Et moi, Ulrique, je me demandais pourquoi je distinguais le bruit léger de vos pas parmi le bruit de la foule, le son de votre voix parmi celles de vos compagnes, pourquoi je devinais votre place à l'église, dans l'ombre, comme si elle eût été éclairée par un rayon de soleil, et pourquoi du fond du sanctuaire, je vous enten-
78 LE CHASSEUR D'iiOMMES
dais venir avant que vous eussiez franchi la porche de l'église.
» Le regard par lequel Ulrique me répondit était un aveu. Je la quittai agité d'une véritable fièvre d'amour.
» Dès lors, je vis chaque jour la belle orpheline, et, trois mois après, je l'épousai avec l'agrément de mon tuteur, le chanoine de Saint-Maxence.
» Ce dernier avait persuadé à la vieille tante que cette union était le meilleur moyen de me convertir et de transformer le peintre un peu mondain en un artiste mystique et pieux.
» Après mon mariage, je me lassai bientôt de la vie agitée et inféconde de la ville. Il me semblait que ma belle et chère Ulrique m'appartenait moins tant qu'elle restait exposée aux regards ardents de mes amis et de tous les godelureaux de Francfort.
» Je voulais cacher mon trésor dans la solitude et le garder pour moi seul. Je craignais les rivaux; j'éprouvais une vague et fnquiète jalousie de tous ces amusements frivoles qui pouvaient distraire l'esprit et peutêtre le cœur de ma femme. 11 m'était impossible en effet de surveiller le pauvre étudiant qui venait chanter sous sa fenêtre en demandant le denier d'usage, le joueur de cornemuse qui faisait grimper son singe au balcon, la mendiante qui marmottait sa patenôtre en tendant la main, le galant gentilhomme qui lui enseignait une sarabande nouvelle.
» Mon humeur s'aigrissait. Plus je trouvais Ulriqiïe belle, douce et inaltérablement patiente, plus je m'entêtais dans une sorte de féroce et stupide jalousie. Si elle m'aimait davantage, elle ne supporterait pas si facilement mes injustes défiances, pensais-je. J'avais le bonheur dans ma main, et, comme l'enfant capricieux qui brise son jouet, je me plaisais à l'anéantir.
» Je sentais instinctivement ma faute, et une honte secrète me poussait à l'aggraver encore. Je me créais mille fantômes : je me plaisais à douter de l'amour de
cette noble créature, et au fond j'y croyais aveuglément. Le païen ne ressent pas pour son idole, le nègre pour son fétiche, une adoration plus profonde que mon amour pour Ulrique. Celui qui m'eût dit : Elle ne t'aime pas ! n'eût pas alors éveillé en mon âme le démon caché du doute, il m'eût fait pitié.
» Oh ! que le cœur de l'homme, et je parle des meilleurs, François, est vraiment immonde ! Que de scorpions venimeux s'agitent dans cette vase où éclosent parfois des fleurs éclatantes comme le rubis et le diamant! Ne comprenais-je pas, misérable, que si Ulrique paraissait subir avec le calme de l'indifférence mes ombrages insolents, c'est qu'elle s'humiliait dans sa naïve et sincère modestie devant le riche et puissant seigneur qui l'avait épousée (
» Plus elle s'efforçait d'ôter tout prétexte à mes irjquiétudes et à mes soupçons, plus j'étais sourdement irrité contre elle. Je ressentais une honte singulière de livrer ainsi, à sa commisération ou à son mépris les faiblesses puériles de mon âme. Je me révoltais contre cette force patiente et tendre qui était si supérieure à ma débile nature d'artiste. Je me débattais et je mordais cruellement le joug, pour me prouver à moi-même que j'étais fort.
» J'en arrivai à parader devant Ulrique comme un fanfaron et un sot, et pourtant je souffrais de jouer à ses yeux ce rôle qui devait lui paraître ridicule, car en moi il y avait deux hommes, le jaloux dont l'amour avait détraqué la cervelle, et l'amant sincère qui se jetait aux pieds d'Ulrique en sanglotant quand il voyait la trace d'une larme au coin de sa paupière. Il me fallait une leçon pour m'arrêter dans ce chemin qui menait à la folie. Ce fut mon bon ange qui se chargea de me la donner.
» Un soir, en rentrant au logis l'esprit brouillé de mauvaises pensées, je ne trouvai ma femme ni dans sa chambre ni dans la salle commune. Je ne demandai pas aux servantes où elle était, car rien n'avait changé
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de place dans l'appartement ; sa quenouille semblait l'attendre; sur sa chaise s'ouvraient ses ciseaux; son missel enluminé, à fermoir d'or, était resté sur sa table. Je la cherchais machinalement comme l'enfant cherche sa mère absente^ et je croyais entendre à toute minute le frôlement de sa robe dans l'escalier. Nul pressentiment fâcheux ne troublait ma sécurité. Je savais qu'Ulrique n'aurait jamais osé sortir de la maison sans moi à pareille heure. Cependant je finis par m'impatienter de la mine inquiète des servantes et j'appelai d'une voix brève : « Conrad, où êtes-vous? »
(( Conrad était un de mes vassaux, bon et robuste garçon de mon âge, fils unique de ma nourrice Madeleine, et que j'avais attaché en qualité de page, d'écuyer ou. d'espion involontaire au service de ma femme. Sa' gaieté un peu bruyante, sa naïveté crédule, son obéissance affectueuse lui avaient concilié l'amitié d'Ulrique, qui souriait parfois de se voir suivre à l'église par ce page de six pieds dehaut, aux yeux bleus et candides, aux cheveux blonds flottants et aux joues rouges comme des coquelicots. J'appelai donc Conrad à diverses reprises et d'un ton de plus en plus impérieux ; mais le page ne répondit pas, et une de mes servantes finit par m'avouer timidement qu'il était parti depuis deux heures avec sa maîtresse.
» Ulrique partie sans me prévenir, à cette heure ! Je crus que j'allais devenir fou. Les diables de l'enfer m'auraient plongé et secoué dans leurs chaudières bouillantes que je n'eusse pas souffert de plus cuisantes angoisses. J'errais comme un désespéré dans tous les recoins du logis; je cherchais Ulrique, j'invoquais son nom ainsi qu'on invoque Dieu dans un grand danger: je sanglotais et me tordais les bras. Je voulais seller mon cheval et partir, mais pour quelle contrée inconnue? Pouvais-je courir les chemins au hasard, et d'ailleurs n'allait-elle pas revenir? Était-il réellement possible qu'elle m'eût quitté, abandonné, renié sans merci, sans regret, sans un mot d'adieu? Que lui avais-
je fait? Je l'aimais, c'était là tout mon crime; Et si elle était coupable, eût-elle choisi le fils de Madeleine pour complice ! Ma tête s'y perdait. Je passai la nuit dans une crise furieuse pire qu'une agonie. Je regardais les chambres vides, je touchais tous les objets qui l'avaient entourée, je baisais les colliers, les bracelets, les anneaux, qui me semblaient conserver le parfum de son contact. Je passais ses bagues à mes doigts et je croyais sentir sa main étreindre doucement la mienne.
» Au point du jour, mon délire tomba et fit place à une peur farouche du monde et du bruit. Je pensai aux railleries, aux consolations, aux étonnements, à la curiosité des indifférents, et mon cœur se glaça à l'idée de ce nouveau supplice. J'aspirai de nouveau à la retraite, à ma chère solitude, où j'aurais dû installer et enfermer mon bonheur au lieu de le gaspiller dans l'agitation de cette ville maudite. Je résolus de partir pour mon château au bord du Rhin ; là seulement je pourrais pleurer sans être étouffé par mes larmes.
» Dès que j'eus la force de monter à cheval, je quittai Francfort sans dire adieu à aucun des peintres mes compagnons et mes nouveaux amis. Pendant toute la route je voyais distinctement flotter devant moi le fantôme d'Ulrique, et, chose étrange ! mon cœur se dilatait. Plus je me rapprochais du manoir paternel et plus je croyais me rapprocher de ma bien-aimée. En dépit de moi-même, ma tristesse devenait moins amère. Déjà je m'accusais de mobilité et d'inconstance; je me demandais si mon amour se changeait en mépris ou s'évanouissait en fumée. Enfin j'arrivai lesoir devant le vieux château. Quelle fut ma surprise ! Les fenêtres étincelaient comme des étoiles sur la sombre façade. Je pressai le galop de mon cheval, et j'arrivai devant la grande porte, où m'attendaient des vassaux armés de torches. Je reconnus la bonne figure de la vieille Madeleine. Dans la cour, Pollux se traîna au-devant de moi et aboya d'une voix cassée. Conrad s'avança respectueusement pour me tenir l'étriei% et lorsque je levai
les yeux je vis sur le perron Ulrique resplendissante de beauté, le regard brillant, le visage rayonnant d'un sourire divin et les bras tendus vers moi. Était-ce un rêve? Je chancelai comme un ivrogne et faillis tomber à terre en descendant de cheval, mais Conrad me prit dans ses bras musculeux et m'emporta au haut du perron en criant :
» — J'avais bien dit que le maître saurait retrouver notre chemin, madame f
» J'embrassai Ulrique et lui demandai pourquoi elle m'avait fait subir une si cruelle épreuve :
» — Tristan, — me répondit-elle, — c'est ici seulement que tu sauras m'aimer sans angoisses et sans douleur ; c'est ici que tu croiras à mon amour et qu'il ne se changera pas en martyre pour ton cœur, malheureusement aussi faible et aussi inquiet qu'il est tendre et dévoué. Tu n'aurais pas osé me demander de m' ensevelir dans cette solitude. C'est moi qui ai voulu t'y emprisonner et t'y garder, car moi aussi je suis jalouse.
» Je ne répliquai rien, car je sentais la délicatesse exquise de cette leçon salutaire. Ulrique avait cherché elle-même un refuge contre ma jalousie et contre les distractions du monde dans le château tranquille gardé par les tombes de mes ancêtres.
» Dans ce nid solitaire, dans cette saine atmosphère, mon cœur ne tarda pas à se calmer et à s'épurer. En voyant ma femme prendre au sérieux son rôle de châtelaine, diriger avec une grâce et une fermeté parfaites les travaux des serviteurs, veiller au bien-être de mes vassaux, devenir l'ange vigilant de mes domaines dont j'avais jusqu'alors négligé la surveillance, je commençai à croire au bonheur, c'est-à-dire à cette sécurité profonde de l'âme qui résulte de l'accomplissement religieux de tous les devoirs de la vie.
» Bientôt je devins père d'une charmante petite fille dont le visage semblait moulé sur celui de ma chère Ulrique. Ce doux lien resserra encore les nœuds étroits de cette sympathie instinctive qui nous avait réunis.
LE CHASSEUR DHOMMES 83
Nos lèvres se rencontraient sur le front tiède de l'enfant; quand elle dormait sur nos bras entrelacés qui lui formaient un berceau, nos mains se serraient dans une étreinte furtive et nos regards souriaient ensemble à son sommeil. Nous nous aimions dans notre petite fille, et nous l'aimions parce qu'elle était le symbole visible de notre amour.
» Je vécus dix-huit mois heureux de cette félicité sereine et sans nuages, qui fut tout à coup troublée par un événement singulier.
POURQUOI LE BARON TRISTAN PRIT A SON SERVICE UN HOMME QUI N'ÉTAIT PAS SORCIER.
« Depuis quelque temps la colère du ciel avait frappé nos montagnes et nos plaines. Une sécheresse extraordinaire avait brûlé les épis et crevassé la terre aride. Tout brin d'herbe verte séchait et jaunissait. Une mortalité effrayante vidait les étables ; les bestiaux mouraient par troupeaux comme s'ils avaient bu des poisons invisibles. Des ouragans de grêle voilaient par instant le soleil incandescent et hachaient ce que la chaleur avait épargné. Un désordre inexplicable troublait les éléments. Le peuple s'agitait dans une inquiétude menaçante; les moines parlaient de la fin du monde comme' d'une catastrophe prochaine et véritable, et la famine allongeait déjà plus d'un visage amaigri.
» Notre évêque venait d'ordonner une neuvaine pour implorer la cessation de cette sécheresse désastreuse, et j'avais voulu inaugurer cette neuvaine d'une façon
solennelle en me rendant à l'église du village, éparpillé au pied du château, avec ma femme et tous mes serviteurs. La vieille Madeleine tenait dans ses bras ma petite Christine.
» La cérémonie venait de commencer, lorsqu'elle fut interrompue par de grands cris qui s'élevaient de l'extérieur, et nous vîmes tout à coup un homme de haute taille, maigre, aux cheveux et à la barbe rouges, entrer ou plutôt bondir dans le sanctuaire comme un cerf traqué par les chasseurs, se traîner en chancelant au milieu d'une haie de fidèles épouvantés, et venir tomber éperdu à nos pieds, en criant : « Asile! asile! asile! »
» Au même instant une meute de paysans accourut sur ses talons en remplissant l'église d'un tonnerre de malédictions et de clameurs furieuses; les uns levaient en l'air leurs bâtons, d'autres leurs faux de moissonneurs; les plus rapprochés frôlaient ses cheveux de la pointe de leurs couteaux luisants.
» Ulrique, effrayée et surprise, étendit sa main sur la tête du misérable, comme un bouclier, et cette sauvegarde le préserva d'un coup mortel. Les yeux ardents des paysans fixés sur cet homme semblaient aspirer sa vie ; il osait à peine remuer sur la dalle, il se courbait, il se rapetissait, il eût voulu creuser la pierre avec ses ongles pour s'ouvrir un chemin, et enfin il resta immobile comme le cloporte qui sent le pied levé sur lui pour l'écraser.
» Du regard j'interrogeai les vassaux. De tous les groupes jaillit le même cri : « C'est un sorcier! c'est un » jeteur de sorts! »
» Le malheureux se mit à trembler de tout son corps et une sueur abondante ruissela sur son visage. Il osa me regarder pour savoir si j'allais l'abandonner ou si j'avais la volonté et la puissance de le sauver. Puis, avec cet instinct de la conservation qui délie les esprits les plus grossiers, il rampa jusqu'aux pieds d'Ulrique, et, saisissant le bas de sa robe d'une main tremblante,
la baisa avec l'humilité d'un chien qui lèche la main de son maître.
» Mais mal lui en prit, car aussitôt Conrad, qui poussait jusqu'à l'adoration son respect pour la châtelaine, qui la veillait comme un chien fidèle, repoussa violemment le fugitif du pommeau de son épée et lui cria :
» — Ribaud! oses-tu bien toucher à notre dame et maîtresse? tu mériterais d'être fouetté par nos valets de chenil.
» As-tu quelquefois vu, mon fils, un serpent aplati sous l'herbe, que cherche et que pique le bâton d'un berger? l'as-tu vu se dérouler et se redresser sur sa queue en dardant sur son adversaire une tête aux yeux sanglants, armée d'une langue venimeuse? Eh bien ! le serpent n'est pas plus agile et plus terrible que ne le parut notre sorcier en bondissant sous l'outrage. Je crus qu'il allait mordre la croix de l'épée de Conrad ou la lui arracher pour se venger. Un éclair de haine jaillit de ses yeux verdâtres comme ceux d'un chat. Puis toute cette tempête s'affaissa sans défaillance nouvelle, et il s'agenouilla devant moi en demandant humblement :
» — Justice, mon bon seigneur ! justice!
» — Justice! C'est ce que nous demandons tous, — répliqua le page d'un air insultant.
» — Arrière, Conrad ! — dis-je à ce dernier d'une voix sévère. Et me tournant vers les paysans : — Quel crime a donc commis cet homme? — ajoutai-je.
» — Il a jeté du poison dans les fontaines, — crièrent une douzaine de voix. Le suppliant laissa errer un sourire dédaigneux sur ses lèvres pâles. Une clameur terrible s'éleva dans les groupes. — A mort l'empoisonneur! à mort le sorcier ! à mort!
» Et les paysans l'entouraient de si près que leurs souffles lui brûlaient le visage, et comme une brise ardente soulevaient ses cheveux roux.
» — Peux-tu te défendre de cette accusation ? — de-
mandai-je au misérable que je voyais greloter, accroupi contre mes genoux, comme s'il eût été transporté soudainement dans les steppes neigeux de la Sibérie.
» — Seigneur, mon doux et clément seigneur, — bégaya-t-il, — qu'on m'apporte de l'eau de toutes les fontaines du pays, et j'adjure le Dieu vivant que j'en boirai avec joie, car je meurs de soif et de chaleur.
» Les paysans restèrent abasourdis à cettte proposition, aussi surprenante pour eux que logique pour moi. Je profitai de leur étonnement pour ordonner au fils de Madeleine d'aller remplir une gourde d'eau fraîche à la fontaine du village.
» La gourde passa de main en main avec une rapidité incroyable, comme s'il se fût agi d'un seau destiné à combattre l'incendie, et revint bientôt pleine à déborder.
» Conrad, sur.un signe de moi, s'avança vers le prétendu sorcier et porta la gourde à ses lèvres non sans une visible répugnance. Il s'attendait sans doute à voir des flammes jaillir de la bouche de l'impie et le consumer, mais il éprouva le plus complet désappointement.
» Le fugitif vida la gourde avec avidité ; mais son visage reprit une expression calme et narquoise qui, dans la circonstance, pouvait passer pour une bravade muette.
» — Si cette eau est empoisonnée, — ne pus-je m'empêcher de dire en souriant, car je ne partageais pas les brutales superstitions de cette plèbe, — elle donne au moins au chrétien qui en a bu le temps de recommander son âme à Dieu.
» Les vassaux n'osèrent rien répliquer à leur maître; mais sans doute ma réflexion leur parut entachée de sacrilège, et Conrad s'empressa de dire :
» — En supposant que ce ribaud ne soit pas un empoisonneur, et qui oserait en jurer! je le défie de me prouver qu'il n'est pas sorcier.
» — La preuve est pourtant facile, — repartit hardiment le malheureux. — Faites-moi seulement passage jusqu'à l'autel et vous verrez! — Je jetai un regard impérieux aux paysans, leurs rangs s'ouvrirent, et ils formèrent deux haies entre lesquelles le sorcier se traîna sur ses genoux jusqu'aux marches de l'estrade. Là il se releva, monta à l'autel , et , étreignant dans ses grands bras maigres le haut crucifix d'argent, don de mes ancêtres, il s'écria : — Venez ici, mes frères, venez donc, fidèles serviteurs, m'arracher à ce divin Sauveur ! Si j'étais un sorcier, si le démon rugissait en moi, je n'invoquerais pas la protection de Notre-Seigneur Jésus- Christ, car cette croix tomberait sur moi et m'écraserait pour me punir de mon sacrilège. — Puis il imprima ses lèvres sur les pieds cloués du christ et ajouta: — Estce un impie qui oserait baiser ces plaies célestes? Non, car elles sécheraient sa langue comme un fer rouge.
» Je n'étais pas très-édifié, à vrai dire, de cette scène, qui me semblait bien jouée, mais assez peu naturelle, carie visage du faux sorcier ne portait pas l'empreinte d'une conviction religieuse très-sincère. Quant aux paysans, la plupart furent ébranlés par la solennité de cette invocation religieuse. Cependant quelques-uns qui avaient fait la guerre et couru le monde paraissaient moins disposés à lâcher leur proie.
» — Quel est ton nom, ton pays, ton métier? — demandai-je alors au fugitif, pour brusquer le dénouement en sa faveur.
» — Je suis un enfant de la grand'ville, messire baron, — s'écria le drôle, — j'ai nom Jean le Rebouteur ; je suis le plus habile guérisseur des bestiaux du monde et le plus adroit redresseur de bras et de jambes cassés ; je fais marcher les culs-de-jatte, voir les aveugles et entendre les sourds , tout cela avec la permission de messeigneurs les évêques et la bénédiction de notre saint-père le pape.
» La joviale impudence du ribaud me parut plaisante et me convainquit mieux que tous les serments de son
innocence. Son crime était sans doute de n'avoir pu empêcher la mort d'une vache atteinte de l'épidémie régnante, et d'avoir attiré les soupçons, comme étranger, en traversant ce pays désolé par tant de maux.
» Je voyais que ma chère Ulrique était péniblement affectée de cet incident singulier, et, me tournant vers l'autel :
» — Que nul ne touche à cet homme, — dis-je sévèrement, et j'ajoutai en m'adressant à lui : — Tu peux 'maintenant partir sans crainte et monter au château, où tu trouveras le pain et le sel. — Mais le pauvre diable ne bougea pas ; il jeta des regards louches autour de lui; quelques paysans avaient déjà disparu de l'église, et il était présumable que, une fois éloigné de notre présence, le faux sorcier aurait encore à compter avec les couteaux, les faux et les poings de nos grossiers vassaux. Conrad le regardait avec un sourire méprisant, comme s'il l'accusait de lâcheté dans le fond de son âme. — Marche devant le Rebouteur, — dis-je au fils de Madeleine, — et montre-lui le chemin.
» Le page tressaillit.
» — Quitter ma maîtresse pour garder ce misérable ! — grommela-t-il entre ses dents.
» Le suppliant se pencha vers moi.
» — Vous me confiez à ce garçon de mauvaise volonté, seigneur, — .dit-il à voix basse; — mais pourrat-il à lui seul et voudra-t-il me défendre? il suffit d'un coup de faux ou de pierre pour m'abattre, songez-y !
» Je haussai les épaules.
» — Peut-être Conrad serait-il en effet impuissant à vous sauver, — répondis-je; — mais un enfant sera sans doute un protecteur plus sûr et plus loyal.
» En même temps, je pris ma petite fille des bras de Madeleine, et je la tendis au Rebouteur, qui s'arma avec un transport de joie de ce gage précieux de salut.
» Ulrique poussa un cri désespéré quand elle vit l'en-
fant se débattre en pleurant dans les mains de cet homme, et me demanda d'une voix altérée :
)> — Es-tu fou, Tristan? Risquer la vie de ta fille pour sauver cet insolent ribaud !
» — Ce ribaud est mon hôte à cette heure, madame. Gardez l'enfant, hardi compagnon; ce sera pour vous un plus solide bouclier que le crucifix même.
» Ulrique se tut, mais son regard effaré ne quittait pas sa petite fille, dont les joues roses avaient blêmi, comme la fleur surprise par une gelée d'avril, et je sentis tressaillir sa main brûlante dans la mienne. Les paysans avaient assisté à cette scène avec une sorte de consternation farouche et stupide, mais ils étaient restés silencieux.
» Le terrible sorcier descendit alors les marches de l'autel, la tête haute, traversa l'église, et disparut, suivi de Conrad, au milieu des sourdes menaces de la foule, sans que nul osât traduire sa colère en violences, par respect pour cette enfant dont la mère était l'ange gardien des pauvres gens.
» Dieu exauça les vœux et les prières de la neuvaine. Des pluies abondantes mouillèrent nos plaines et rafraîchirent l'atmosphère. Les paysans attribuèrent ce résultat à ce qu'ils appelaient la conversion du sorcier.
» Je pris ce dernier à mon service, parce que son intelligence et son dédain des superstitions vulgaires m'avaient plu ; et puis Conrad était devenu si complètement le serviteur intime et familier de ma femme, quç je crus avoir besoin d'un homme attaché par un dévouement absolu à mon service. J'aimais Jean le Rebouteur parce que je l'avais sauvé et que sa reconnaissance m'était due.
)) A partir de' ce jour, notre bonheur se voila d'une ombre bien légère, qui s'épaissit de plus en plus. Ulririque ne put cacher une aversion instinctive pour mon protégé, aversion que j'attribuai à la malveillance de Conrad. À tout propos des rixes violentes divisaient les
deux favoris et troublaient jusqu'au scandale la tranquillité et l'ordre intérieur du château. Je donnais presque toujours tort au bouillant fils de Madeleine, mais il m'était difficile de refuser sa grâce aux prières d'Ulrique. Ces luttes puériles aigrissaient peu à peu les heures de loisir où nous avions la douce habitude, ma bien-aimée et moi, de nous réjouir de la félicité que Dieu nous avait faite.
» Cependant un jour vint où je crus devoir ne pas jouer le bonheur et le repos de ma vie en faveur d'un inconnu qui ne méritait peut-être pas toute la confiance que je lui prodiguais.
» Je t'ai dit combien Ulrique était bonne et douce envers les plus humbles. Elle servait Dieu en secourant les affligés et les souffrants beaucoup mieux que la nonne priant sous le cilice dans une cellule.
» Or, un jour d'hiver, comme la bise du nord mollissait et que je craignais la fonte prochaine des neiges, je voulus chasser les loups qui faisaient grand ravage dans le pays. Je partis avec Conrad, qui connaissait à merveille les sentiers et les traces, mais qui m'accompagnait à regret parce que sa vieille mère était gravement malade, et je laissai Jean le Roux au château pour éviter toute rixe.
» Ma chasse ne fut pas heureuse ; les loups mirent la meute sur les dents; nous les voyions courir par bandes devant nous, disparaître, quand nous approchions, dans des terriers invisibles, et peu après hurler lamentablement à la croupe de nos chevaux. Conrad tressaillait et se signait en entendant ces abois sinistres, et il disait à voix basse :
» — C'est signe de mort, maître, retournons au château?
» Je haussais les épaules, je le traitais de poltron, et je m'entêtais à poursuivre les bêtes maudites. Je remarquai bientôt un vieux loup qui semblait me narguer ; dès qu'il avait obtenu une avance médiocre, il s'asseyait sur sa queue, me regardait avec ses yeux
jaunes tachetés de sang, et me montrait des dents qui riaient de ma chasse impuissante. Quand je croyais l'atteindre, il franchissait d'un bond énorme quelque ravin et se mettait à l'abri. Je m'échauffai si bien à sa poursuite que je laissai peu à peu derrière moi mes compagnons et mes chiens. Cependant le dégel avait soudainement changé l'aspect du paysage autour de moi. Les arbres brillants de neige laissaient dégoutter des larmes de leurs branchages maigres, nus et noirs; les plaines blanches se fondaient en étangs ; les neiges ruisselaient avec la fougue des torrents du haut des collines. Enfin mon cheval s'abattit dans une clairière perfide comme une mare de vase, et aussitôt je vis un cercle de loups affamés onduler autour de ce cadavre palpitant que je leur abandonnai, en essayant de me retirer de la vase, le couteau de chasse d'une main et le pistolet de l'autre. Les loups, acharnés à leur proie, m'oublièrent volontiers, et j'espérais être bientôt hors de danger lorsque j'entendis derrière moi un sourd clapotement. Je me retournai et je vis briller les yeux sinistres du rusé compère qui m'avait attiré dans ce guet-apens. Je me crus perdu. Je tirai précipitamment un coup de pistolet, et je lui cassai une patte; mais il continua d'avancer en grinçant des dents. Je voulus me jeter sur lui et enfoncer mon couteau de chasse dans sa gorge, mais je glissai et restai enseveli dans la boue. Je recommandai alors mon âme à Dieu et regrettai de mourir sans embrasser Ulrique. Je sentis le souffle chaud et infect du vieux loup qui me flairait au visage, et au même instant il me sembla voir passer une ombre devant mes yeux hagards. C'était Conrad qui me rejoignait au galop. Du pommeau de son épée il fendit la tête à mon adversaire victorieux, sauta à bas de son cheval, m'enleva dans ses bras comme un enfant, m'assit sur sa selle, et, cinglant dun coup de fouet la croupe de la bête frissonnante, il me cria :
» — Que Dieu vous garde, maître, et priez-le pour moi !
» Je fus bientôt hors de vue, sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qui venait de se passer, mais poursuivi toujours par les hurlements affreux des loups qui se disputaient peut-être une nouvelle proie. La nuit tombait, nuit sans étoiles et sans lune, noire comme le charbon, chargée de vents humides et de brouillards opaques. Pendant plusieurs heures, j'errai à la volonté de mon cheval, que l'instinct préservait des ravins et des marais. Enfin je vis trembloter au loin, dans cette ombre épaisse, une lueur rougeâtre.
» Je respirai plus librement. Était-ce la hutte d'un charbonnier de la forêt, la maison d'un garde ou la retraite nocturne de quelques braconnier, c'est ce qu'il* me fallait savoir avant de me risquer à demander l'hospitalité à cette hôtellerie du hasard. Le cheval de Conrad avait senti renaître sa vigueur, et il se dirigeait vers le point lumineux avec une rapidité singulière; mais je l'arrêtai court, je l'attachai par la bride à un arbre, et je m'avançai doucement vers ce gîte inespéré, pour ne pas éveiller les abois des chiens. La terre détrempée par le dégel amortissait le bruit de mes pas. »