QU IL EST PLUS FACILE DE PROMETTRE QUE DE TENIR
» Les fenêtres de la chaumière, car l'habitation ne méritait pas d'autre nom, étaient encadrées au dehors d'un lourd rideau de lierre qui les masquait à moitié. La porte mal jointe était violemment secouée par le vent. Toute la charpente craquait d'une façon lugubre, comme une créature animée à qui les tempêtes auraient
arraché des gémissements. Je me cachai contre le mur, et, soulevant un pan de lierre, je plongeai un regard curieux dans ce pauvre logis.
» Je reconnus tout d'abord, à la clarté douteuse et tremblotante d'une lampe de fer, un grand lit à baldaquin de serge rouge que j'avais donné après mon mariage à ma nourrice Madeleine.
» Étendue sur ce lit, la vieille femme agonisait ; son visage jaune tressaillait, contracté par une inquiétude incessante; elle faisait des efforts violents pour rouvrir ses yeux, que la main de plomb de la mort appesantissait cruellement, et alors ses yeux fixes et dilatés se dirigeaient vers la porte avec une expression désespérée. Parfois ses bras s'étendaient hors du lit et s'accrochaient au drap, comme si elle eût voulu s'élancer au-devant de quelque apparition inattendue, mais le reste de son corps était raide et paralysé. Le râle sifflait dans son gosier; mais tout à coup il s'arrêtait, et j'entendais au milieu du silence un cri sourd :
» — Mon fils ! mon fils ! mon fils !
» Elle ne voulait pas mourir avant d'avoir revu Conrad, elle se débattait avec une énergie suprême contre les dernières angoisses; et, victorieuse par instants, on eût dit qu'elle avait ressaisi la vie à force de volonté. Je me rappelai alors que Conrad m'avait parlé de la maladie de sa mère, en me priant de lui permettre de la veiller; mais j avais vu Jean le Roux sourire de ma faiblesse au moment où j'allais y consentir, et j'avais durement ordonné au pauvre garçon de me suivre à la chasse. Ce souvenir me troubla, et j'eus honte d'entrer dans cette chambre de mort, où j'avais changé la douleur en désespoir.
» Pourtant Madeleine ne mourait pas abandonnée comme un chien chassé par ses maîtres. Au chevet du lit sanglotait et priait une femme enveloppée d'une mante noire. Dans l'ombre sommeillait un homme accroupi contre la muraille.
» J'étais curieux de voir le visage de cette femme,
qui n'avait pas la tournure d'une paysanne et qui avait eu le courage, par cette affreuse nuit, de venir visiter ma pauvre nourrice à sa dernière heure. Plus je me condamnais moi-même pour ma dureté et mon indifférence, plus j'étais ému de cette charité chétienne si humble, si vaillante et si cachée. A une plainte plus vive que laissa échapper Madeleine, l'inconnue se leva, prit dans l'âtre où se tordaient quelques sarments une tasse de tisane, et la porta aux lèvres de l'agonisante.
» Je faillis pousser un cri de surprise. C'était Ulrique, mais Ulrique belle d'une beauté que je ne lui connaissais pas encore. Son vêtement noir faisait ressortir la blancheur éclatante de son visage; une tendre pitié alanguissait son regard, qui semblait promettre à la vieille Madeleine les félicités de la vie éternelle. Les ombres de la mort auraient dû se dissiper devant tant de ferveur, et la paix descendre dans le cœur consolé par un ange gardien si doux et si radieux.
» — Patience, bonne mère, — dit-elle enfin d'une voix harmonieuse, — élevez votre âme vers Dieu.
» — Mourir sans avoir revu Gonrad, — murmura l'agonissante, — est-ce possible?
» — Vous le reverrez, Madeleine, si vous mettez votre confiance dans Celui qui peut tout.
» — Je le reverrai î dit la vieille dont le visage s'illumina soudainement; mais elle ajouta: — Oh î si je meurs sans l'embrasser, Dieu me permettra-t-il de ressusciter, madame, pour veiller sur lui?
» Ulrique hésita à répondre :
» — Votre fils a été bon pour vous, Madeleine, Dieu le protégera.
» — Pourquoi n'est-il pas là? pourquoi? — répéta la nourrice avec une insistance opiniâtre, en raidissant ses bras avec un geste de malédiction.
» — Ne l'accusez pas, pauvre femme, ne le maudissez pas; Conrad est innocent.
» — Pourquoi n'est-il pas là? pourquoi ? Il sait que je suis bien malade, — dit encore Madeleine d'une
voix plaintive qui me déchira le cœur. — Oh î si je l'avais su en danger, moi, j'aurais couru vers lui les pieds nus sur des tisons ardents. Lui a-t-on caché la vérité ? Répondez, madame.
» — On ne lui a rien caché, mais il n'a pas pu venir, — répliqua patiemment Ulrique en la recouvrant du drap, qui prenait sur ses vieux membres les plis raides d'un suaire.
» — Vous êtes bien venue, vous, pourtant, madame. Où donc est-il, lui, quand sa mère va mourir?
» Ces dernières paroles glacèrent mon cœur. Je voyais qu'Ulrique évitait de prononcer mon nom et craignait d'attirer sur moi les malédictions de ma vieille nourrice. Je sentais combien je devais paraître coupable aux yeux de cette chrétienne, qui tâchait d'expier par son dévouement mon insouciance et ma légèreté. Sans elle, Madeleine serait morte seule et désespérée comme une impie, et c'était moi qui lui avais volé le dernier baiser de son fils, moi qu'elle avait bercé avec l'humble idolâtrie de la vassale obscure pour son seigneur. Elle était si fière de voir Conrad attaché à mon service qu'elle lui eût certes pardonné, sans oser proférer une plainte, d'avoir oublié sa mère mourante pour m'obéir et me suivre. Je m'avouai sincèrement à moi-même que je ne méritais pas l'amour de ces deux femmes, affection instinctive et touchante chez Madeleine, tendresse pure, intelligence élevée chez Ulrique.
» Les yeux déjà glauques et mornes de la vieille se tournèrent encore vers ma jeune femme, qui devina leur muette interrogation.
» — Vous me recommandez d'avoir soin de la destinée de votre fils, bonne mère; ne craignez rien. N'êtes-vous pas la première amie de Tristan? Conrad n'est-il pas son frère de lait ? Je vous aime tous deux parce que vous aimez Tristan, mais c'est lui qui veillera sur Conrad. Vous savez combien il est bon et généreux pour ses serviteurs.
» — Il n'est pas venu me voir mourir, lui dont j'ai
apaisé le premier cri de douleur avec un baiser! — murmura la nourrice.
» Ulrique feignit de ne pas 'entendre ce regret exhalé par Madeleine du plus profond de son cœur.
)) Je fus humilié de cette délicatesse exquise qui faisait remonter à moi tout le mérite de sa charité.
» — Vous n'avez pas besoin d'une protectrice tant que le baron sera vivant, — ajouta-t-elle d'une voix douce et ferme.
» Madeleine la regarda avec une expression inquiète et lamentable.
» — Vous vous trompez, madame; Conrad a besoin d'être protégé... pardonnez-moi, maîtresse, ce que je vais vous dire... d'être protégé contre le baron luimême.
» — Taisez-vous , pauvre insensée ! — s'écria vivement Ulrique, en regardant avec crainte le serviteur qui dormait,
» L'agonisante leva ses mains décharnées. » — Je ne me tairai pas, madame, que vous ne m'ayez promis de sauvegarder mon fds des violences de Tristan et de demander grâce pour lui si jamais il était en faute.
» En ce moment le brouillard s'était fooidu en pluie, la rafale me fouettait le visage et grésillait aux fenêtres avec fracas; l'homme qui paraissait dormir dans un coin se leva tout à coup, et, s'avançant vers Ulrique, lui dit d'un ton brusque :
» — Noble dame, vous avez assez longtemps écouté les jérémiades de cette vieille folle; il est temps de partir. La pluie redouble de violence et va rompre tous les chemins. Le diable sait si j'ai eu raison de céder à vos ordres et de vous amener dans ce taudis !
» — Allez-vous m'abandonner, vous aussi ? — soupira alors Madeleine avec un accent de terreur indicible, comme si elle eût vu fl'amboyer les fournaises et les chaudières de l'enfer, tant la menace de la solitude est horrible pour le moribond, qui aime à voir la vie
s'agiter autour de lui, et qui repousse de la pensée l'image du silence et du repos suprêmes.
» — Attendez, maître Jean, — répondit Ulrique au Rebouteur, que je venais seulement de reconnaître.
x> — Je ne puis attendre ! — s'écria ce dernier avec une impatience croissante. — Je réponds de vous à notre seigneur Tristan, et je ne sacrifierai pas une existence qui lui est si précieuse au .caprice de cette paysanne poltronne,
» — Vous oubliez que cette paysanne est la nourrice de votre maître, et que je suis votre maîtresse, — répliqua la baronne avec une dignité calme.
» — Que Dieu veille sur la nourrice, mais moi je dois veiller sur vous, et je n'oublierai pas mon devoir, madame.
)) — Partez, si vous avez peur; moi je reste, — dit froidement ma femme.
» — J'ai peur pour vous, et je ne partirai pas sans vous, madame.
» Ulrique ne put s'empêcher de tressaillir à cette réponse brève et impérieuse qui me surprit également ; elle jeta un regard d'effroi sur ce serviteur, plus zélé qu'obéissant, dont un étrange sourire faisait grimacer les traits durs et hardis. Son nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie, ses lèvres blêmes et minces cachées sous une moustache fauve, ses sourcils roux qui s'accolaient l'un à l'autre au-dessus de ses yeux ronds où pétillait une étincelle mobile, et que recouvraient des paupières clignotantes, sa chevelure rousse emmêlée comme une broussaille, donnaient à sa physionomie un aspect terrible et repoussant que je n'avais pas encore remarqué. Son front déprimé et ses joues étaient plaqués de taches de soufre. S'il fût tombé au milieu d'une troupe de bandits, elle l'eût proclamé son capitaine, tant l'astuce et la violence semblaient familières à cette nature sauvage, tant sa main osseuse semblait devoir être agile pour voler un manteau et couper une bourse, ou vigoureuse pour serrer le cou d'un ennemi
98 LE CHASSEUR b'HOMMES
désarmé et faire taire d'un coup de poignard les lamentations d'un voyageur dépouillé.
» Ma vieille nourrice hocha lentement la tête et dit :
» — Maudit sois-tu, toi qui n'as pas pitié d'une mourante !
» Jean le Roux haussa les épaules et dit résolument à la pauvre Ulrique :
» — Si vous faites plus longtemps résistance, madame, je vous emporterai aussi facilement qu'un oiseau, et je vous sauverai malgré vous.
» La baronne ne bougea pas. Tout son sang avait reflué au cœur; pâle et frémissante, elle attendait du ciel un scours improbable ; elle n'osait dévoiler toutes ses craintes dans une nouvelle réponse qui eût pu enhardir l'audace de cet homme. Moi-même je me demandais si je devais reconnaître en lui un serviteur loyal ou découvrir un ennemi caché. Il s'avança et tendit ses longs bras pour saisir ma bien-aimée. Alors l'instinct l'emporta sur ma volonté, et j'allais m'élancer dans la chambre lorsque j'entendis des pas précipités clapoter sur la terre détrempée. Je restai immobile et collé au mur, et je vis bientôt accourir un homme qui bondit comme un chat sauvage dans la chaumière, et s'arrêta sur le seuil, éperdu de douleur, d'étonnement et de colère. C'était Conrad. Mon cœur se dilata, car j'avais toujours dans les oreilles les hurlementsdes loups dont je l'avais laissé entouré.
» — Ma mère! ma mère! ma mère ! — s'écria-t-il d'une voix étouffée par les sanglots.
» Il se jeta sur le lit et colla convulsivement sa bouche à celle de ma vieille nourrice. Un sourire tendre épanouit le masque sévère que l'approche de la mort avait déjà imprimé sur le visage de Madeleine. Son cœur palpita dans un. dernier regard jeune et rayonnant; les cordes sèches de sa voix, assourdies par le râle, reprirent une vibration plus douce, et ses mains raides essayèrent de caresser le front de son fils.
» — Je parlerai de toi au bon Dieu, — lui dit-elle en-
le chasse un d'hommes 99
tre deux convulsions: — je lui dirai combien tu as aimé ta pauvre mère.
)> — Allons! la vieille va mourir en famille, — dit brutalement le Rebouteur, — vous n'avez plus de prétexte pour rester ici, madame.
)> — Conrad se releva en écartant ses longs cheveux collés à ses tempes, et regarda la baronne ainsi que Jean avec une sorte de stupeur.
» — Ah çà ! que fais-tu ici, Jean le tueur de rats et le guérisseur de vaches? — *demanda-t-il d'une voix rauque.
» — Ce que je fais? Tu es curieux, mon garçon. Je veux m'en aller et ramener madame la baronne avant •que la fonte des neiges ait inondé la vallée. Si cela ne te convient pas, tu n'as qu'à parler !
» Conrad chercha à maîtriser sa colère, et, s'inclinant devant Ulrique :
» — Est-ce votre volonté, madame? — demanda-t-il respectueusement.
» — Non, — dit vivement la pauvre femme, à qui le Rebouteur inspirait une répulsion et une défiance instinctives. — Je reste sous votre garde, Conrad. Quant à Jean, il est libre de partir.
» — Tu as entendu! — s'écria alors mon frère de lait en montrant du geste la porte à son ennemi.
» — Tu es peu hospitalier, ami Conrad, — répliqua Jean le Roux en ricanant; — mais je ne m'offense pas de ton manque de courtoisie, et je reste.
» — Tu es chez ma mère et je te chasse, — rugit le jeune homme exaspéré en brandissant sonépieu de veneur.
» La situation était vraiment terrible. Conrad, robuste comme un athlète, les yeux fulgurants d'éclairs, la chevelure hérissée, le. cœur troublé par une douleur poignante et enflammé par une indignation suprême, paraissait devoir écraser comme un reptile l'adversaire qui lui tenait tête et qui épiait subtilement tous ses ges- Lrffc
tes du regard pour le surprendre d'un coup furtif et traître.
» Ulriqueposa sa main blanche sur l'épaule du jeune homme.
)) — Une querelle devant cette agonie! — dit-elle d'une voix tremblante! — Conrad, pensez à votre mère. Ne tachez pas de votre sang ni du sang d'un ennemi le lit de mort de Madeleine.
» Conrad frissonna de tous ses membres, recula et étreignit dans sa main la main de la vieille femme.
» Jean le Roux éclata de rire.
» — Sois bon fils, mon garçon, — dit-il, — pense à ta mère, pardonne les offenses, et laisse-moi faire mon devoir; obéis aux ordres de madame Ulrique comme moi aux ordres du noble baron Tristan. — Conrad, pâle comme la neige, voulut s'avancer, mais la moribonde retenait sa main avec une force extraordinaire. — Allons, modèle des fils pieux, — reprit le Rebouteur, — ne te mêle plus de jouer le chevalier errant. Laisse-moi accompagner de gré ou de force ta noble maîtresse au château, et prie Dieu de nous préserver de tout danger. A genoux, beau damoiself c'est là ta place; à genoux, et les mains jointes!
» Puis, saisissant le bras d'Ulrique, le hardi serviteur voulut l'entraîner. Alors Conrad lâcha la main de sa mère, et leva son redoutable épieu sur la tête du Rebouteur. Madeleine, épouvantée, jeta un cri déchirant comme la plainte du patient qu'étrangle le bourreau. Son fils ne put s'empêcher de tourner la tête vers elle. Aussitôt Jean bondit sur lui, l'enlaça de ses longs bras et déchira l'épaule du jeune homme d'un coup de poignard; mais déjà Conrad, par un geste de lion, avait secoué son ennemi à terre comme une chenille et lui avait brisé son poignard dans la main.
» J'entrai dans la chambre juste à temps pour sauver Jean de la rage de mon frère de lait, dont j 'arrêtai le bras.
» En me reconnaissant, le Rebouteur devint livide.
» — Vous avez entendu ce misérable m'insulter. Tris*
tan? — me demanda Ulrique encore tout émue de la lutte qu'elle venait de subir.
.» — Jean, — dis-je froidement à mon protégé tremblant et consterné, — vous aviez raison ; les chemins sont devenus impraticables. Allez au château chercher des. chevaux et une litière, c'est là une excellente occasion de prouver votre obéissance à mes ordres. Mais ne revenez pas ici; votre vue doit être odieuse à cette mourante, dont vous venez de blesser le lils.
» Jean le Roux s'inclina humblement et disparut.
» — Tristan , vous avez entendu ce misérable m'insulter? — répéta Ulrique avec une énergie que je ne lui connaissais pas.
» — Ma chère âme, — lui répondis-je,- — Jean le Roux sera congédié demain. — Puis, m'approchant du lit devant lequel Conrad agenouillé baignait de larmes le visage immobile de sa mère, dont les yeux vivaient encore : — Pardonnez-moi, Madeleine, d'être venu si tard, mais remercions Dieu ensemble d'avoir permis que vous mouriez entre vos deux enfants. J'ai compris la prière que vous avez adressée à votre sœur de charité, et je vous répondrai comme elle : c'est votre fils Tristan qui veillera sur votre fils Conrad.
» Une flamme rapide illumina le dernier regard de ma vieille nourrice, mes lèvres touchèrent son front qui se glaça, et Ulrique me remercia par un sourire mouillé de pleurs d'avoir ratifié sa promesse.
» Qui de nous eût pu pressentir alors la violation tragique et prochaine de cet engagement solennel dont je prenais le ciel à témoin? Mais l'âme humaine n'estelle pas le jouet méprisable des événements? La vie n'est-elle pas un désert de sable dans lequel nous trébuchons au gré de nos passions? Nos projets sont plus vains et plus mobiles que l'onde, et malheur à celui qui ose confier son bonheur au mirage perfide d'un serment! »