‹ Le chasseur d'hommesChapitre 8 sur 27 · QUUNE FEMME A TORT DE PERDRE SA BAGUE · texte numérisé non relu

QUUNE FEMME A TORT DE PERDRE SA BAGUE

» J'ai hâte, mon cher enfant, d'arriver au dénoùment de cette étrange histoire. Quand je chemine sous la bise, mon bâton à la main, je parviens à oublier le passé à force de fatigues, mais ce récit ravive, au bout de vingt ans, la plaie mal guérie par la misère et les pèlerinages. Je suis encore jeune pour souffrir quand je cesse d'oublier. Que ne puis-je endurcir tellement 0 mon cœur sous les humiliations de l'aumône qu'il devienne indifférent au souvenir de ma jeunesse, comme s'il s'agissait dupasse d'un autre homme! Oh! garde-toi bien, François, de risquer tout ton bonheur, toutes tes espérances, ton paradis en ce monde, sur cet enjeu perfide qu'on appelle l'âme d'une femme! Eve, la première, a mordu au fruit défendu, et ses filles tenteront éternellement les fils d'Adam.

» Malheur donc à celui qui est atteint par le fléau du véritable amour! Mieux vaudrait pour lui respirer les miasmes d'un hospice de pestiférés ou coucher dans le lit d'un lépreux. Il a été touché de la foudre, et la foudre consumera jusqu'à la dernière fibre de son cœur. Un naufragé peut ressusciter de la tempête et échouer sur la rive; l'homme ruiné peut refaire sa fortune perdue ; mais nul ne guérit d'un amour trompé. L'âme flétrie par la trahison d'une femme réellement aimée ne saurait renaître à une seconde jeunesse.

» Oui, j'ai trop aimé Ulrique; mon cœur était un autel palpitant d'uue adoration idolâtre pour cette angélique créature, et Dieu seul mérite cet amour absolu;

mais j'ai beau macérer mon corps par le jeûne et la prière, j'ai beau détourner mon esprit du passé et le courber sous les misères présentes, il est si difficile de dépouiller tout à fait le vieil homme que parfois il me suffit de sentir un vague parfum de bruyère, d'entendre le refrain monotone d'une chanson rustique, ou la cloche qui réunit les fidèles, pour voir dans ma pensée Ulrique apparaître éblouissante d'éclat et de jeunesse ; la glace et la nuit cessent de peser sur mon cœur endormi; je tressaille, je suis enivré d'amour comme au temps où mes cheveux noirs tombaient sur mes épaules; ma main brûle dans celle de ma bien-aimée. 0 sainte ivresse des cœurs, harmonie divine où le silence même est éloquent, Où les yeux baissés regardent , car c'est l'âme qui parle par cette bouche muette et par ces yeux contraints !

» Pourquoi, flamme radieuse, t'es-tu brusquement éteinte? Ah î c'est que j'avais cru reconnaître sur le visage d'Ulrique les traits de l'âme que cherchait la mienne, et que, à l'heure de la désillusion, elle devint tout à coup pour moi une femme étrangère et inconnue. Oui, j'aimais dans sa candide beauté moins ce que je voyais que ce que je croyais sentir en moi-même, et je ne pus supporter la pensée que cette fleur merveilleuse allait se faner et se dessécher en cendre stérile.

» Aujourd'hui je me survis à moi-même, puisque Dieu m'a défendu de porter sur mon corps des mains violentes, je traîne indifféremment par les chemins ce spectre morne et inutile.

)> Je continue mon triste récit.

» Jean le Rebouteur devait quitter le château, comme je l'avais promis à Ulrique, et la nouvelle de ce départ avait mis tous nos serviteurs en joie. Conrad m'avait demandé, à la suite de l'enterrement de sa mère, la permission de faire un voyage de quelques semaines, ce que je lui accordai en le priant d'éviter la rencontre de son adversaire.

» En effet, le soir venu, pendant que les gentilshom-

mes chasseurs, mes voisins, se chauffaient joyeusement sous le manteau sculpté de la cheminée de la grande salle, pendant qu'Ulrique veillait aux apprêts du repas en dame châtelaine qui s'occupe de ses hôtes comme une reine du temps de l'Odyssée ou une matrone romaine, je fis venir le redouté sorcier.

» Il se présenta avec cet air humble et servile qui lui était ordinaire, mais en attachant sur moi ce regard fauve, insolent et fixe, dont la pénétration m'embarrassait toujours.

» — Jean, — lui dis-je, — jusqu'à ce jour j'ai été satisfait de tes services et je t'ai soutenu contre tous ; mais aujourd'hui il faut nous quitter.

» — Je m'en doutais ou plutôt je le savais, — répondit -il de sa voix stridente comme celle d'un grillon sautillant derrière la plaque rouge de l'âtre.

» — Oh ! tu es toujours un peu sorcier, — dis-je en souriant, — mais tu ne peux accuser ton maître de caprice ou d'injustice, car ta conduite a été assez insolente pour mériter un châtiment exemplaire.

>) — Les verges peut-être ! — répliqua Jean avec un ricanement sinistre; — mais vous m'avez sauvé, seigneur baron, de la brutalité de ces paysans idiots, et vous pouvez me menacer impunément. Enfin vous me chassez?

» — Oui, — dis-je durement, car je me sentais offensé de cette familiarité provoquante grâce à laquelle il paraissait traiter d'égal à égal avec son maître. Le Re • bouteur poussa un éclat de rire contraint et étrange, comme si une arrière-pensée soudaine excitait cette intempestive hilarité. Involontairement je tressaillis. — Quelle est cette nouvelle bravade? >— m'écriai-je d'une voix sévère.

» — Pardon, monseigneur, — reprit-il humblement, — mais je n'ai pu retenir cet accès de gaieté en faisant tout à coup un rapprochement assez singulier.

» — Explique-toi.

» — Yous l'ordonnez?

» — Je l'ordonne, — repris-je, assez inquiet de ces précautions oratoires»

» — Eh bien ! je songeais que j'ai été insolent de préserver de sa propre imprudence madame Ulrique, de vouloir la mettre en sûreté, de me soucier de son honneur mis en péril, tandis que... mais je n'ose vraiment continuer, monseigneur...

» — Acheva ta pensée !

» — Tandis que Conrad, qui a voulu chasser de son logis le guide loyal, le gardien fidèle auquel vous aviez confié votre femme... Conrad est honoré et approuvé comme un bon serviteur.

» Je restai impassible, quoique frappé de cette observation.

» — Est-ce là tout ce que tu avais à me dire pour ta défense ? — ajoutai-je.

» Le Rebouteur ne sembla pas m'avoir entendu, mais il continua comme s'il se parlait à lui-même :

» — Il est vrai que Conrad est un jeune et beau serviteur. Aussi est-il aimé de son maître à ce point que la dame châtelaine est venue veiller elle-même au chevet de la mère de son vaillant page. Aussi ont-ils prié Dieu ensemble, elle et lui, pour le salut de cette pauvre âme. Allons! décidément, j'ai eu tort d'oublier que dans ce bas monde mieux vaut plaire à la femme qu'au mari.

» Où donc ce misérable Rebouteur avait-il choisi ces paroles imprégnées d'un fiel si perfide? Était-il donc vraiment sorcier pour lire dans les replis les plus obscurs de l'âme? Les lèvres qui distillaient en souriant ce poison terrible n'auraient-elles pas dû être scellées d'un fer rouge comme celles d'un blasphémateur? Attenter ainsi, par un soupçon vague et détourné, à l'honneur d'Ulrique, cette vertu pure et brillante comme le diamant, n'était-ce pas un crime plus odieux et plus lâche que de poignarder par derrière un ami confiant et sans armes ?

» Je fus tenté de répondre à ces audacieuses insinua-

tions en cinglant de mon fouet de chasse le visage serein du Rebouteur; mais je ne voulus pas trahir par une colère puérile l'impression douloureuse que m'avaient fait éprouver ces paroles équivoques; c'eût été reconnaître qu'elles avaient troublé mon cœur débile comme la pierre jetée dans l'eau limpide d'un étang fait bouillonner en écume et monter la vase à la surface.

» Je rougissais de moi-même; j'essayais l'impassibilité stoïque, et je tordais machinalement dans mes doigts crispés mon collier d'or, si bien qu'il se brisa, et quelques anneaux roulèrent sur la dalle.

» Jean les ramassa précipitamment et me les tendit.

» — Garde-les, — lui dis-je. — Cela vaut le triple de ce que je te dois, mais va-t'en sans retard.

» — Merci, seigneur Tristan, — répondit-il doucereusement. Il s'agenouilla, me baisa la main, se retira lentement comme à regret, et sur le seuil de la porte murmura ces mots aiguisés comme la flèche du Parthe : — Au moins Conrad ne sera pas seul à emporter un souvenir de cette maison !

» D'un geste impérieux j'arrêtai le Rebouteur.

» — Que veux-tu dire, Jean?

» Ce cri jaillit de ma bouche si spontanément qu'il m'effraya comme s'il avait été jeté par un être invisible; je ne reconnus pas ma voix et je regardai autour de moi avec la stupeur d'un homme endormi, réveillé en sursaut dans les ténèbres par un bruit surnaturel.

» Le Rebouteur jouait avec les anneaux de ma chaîne et les faisait sauter dans sa main comme pour s'assurer du poids.

» — Mon Dieu ! messire, — reprit-il d'un air insouciant,— chaque serviteur est récompensé par le maître qu'il a le mieux servi : à l'un, les anneaux d'un riche collier; à l'autre, une bague précieuse. Si le collier a été porté par le seigneur, la bague a étreint le doigt de la châtelaine.

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» — Une bague! — rôpétai-je trèa-surpris, — c'est impossible.

» Jean le Roux s'inclina respectueusement en signe d'adhésion.

» — J'ai cru voir Conrad presser cette bague sur ses lèvres, mais sans doute je me serai trompé. Qu'importe ! d'ailleurs, adieu et merci, monseigneur. Si jamais vous avez besoin de moi, vous me retrouverez.

» Il allait sortir, me laissant accablé, mais trop indécis et trop lâche pour oser m'enfoncer plus avant dans ce mystère qui glaçait ma pensée comme une brume vague et mortelle. Il recula, la porte s'ouvrit; Ulrique entra sans daigner le regarder, mais elle tressaillit, aussi émue que si elle eût senti un lézard hideux frotter le bas de sa robe, et son regard semblait me demander compte de la présence prolongée de cet homme.

» — Nos hôtes vont s'impatienter, Tristan, — me ditelle de sa voix harmonieuse, qui avait le don de dissiper le trouble et l'agitation de mon âme ou de raffermir les défaillances fiévreuves de mon esprit. Je ne l'écoutai pas. Je regardai sa main tendue vers moi : la bague jetée dans l'aumônière, la bague rachetée à l'église, la sainte bague de nos fiançailles, n'y brillait plus. Mon cœur se serra sous l'étreinte d'une palpitation violente. Il me semblait être frappé de la foudre comme si Ulrique m'eût dit elle-même : « Je ne t'aime plus. » Cette main veuve de la bague de ma mère me fascinait, et le monde se serait écroulé autour de moi sans que j'y fisse attention. Je voulais sourire et parler, mais impossible! car des tenailles ardentes me serraient le gosier. Ulrique me regardait avec étonnement; l'inquiétude se peignit sur son visage; elle s'élança vers moi. — Souffres-tu? — me demanda-t-elle avec un accent d'angoisse qui sonnait la vérité, mais où je craignis de reconnaître l'imitation d'une hypocrisie consommée.

» — Non, — répondis-je avec effort. Et, remarquant qu'elle était vêtue de noir, j'ajoutai : — Gardez-vous

ce costume de deuil pour effaroucher la joie de nos convives?

» — Tristan, — me dit-elle avec une nuance d'embarras, — la pauvre Madeleine vient de mourir.

» — La mère de Conrad ! — m'écriai-je comme poussé par un mauvais génie. Ce démon était visible et présent sous le masque souriant du Rebouteur.

» — Quant à Conrad, continua-t-elle sans remarquer cette interruption, — vous le dispenserez de son service d'éehanson, n'est-ce pas? Pauvre garçon! il est bien à plaindre!

» Mon cerveau s'allumait, adoptant tout à coup les rêveries et les fantômes créés par maître Jean.

» — Aussi compatissons-nous tous à sa douleur, n'est-ce pas Ulrique? — répondisje en lui prenant la main; et aussitôt affectant la surprise : — Mais où est donc votre bague, ma chère ?

» Ma femme pâlit légèrement.

)> — Sans doute je l'ai laissée avec mes bijoux; je la remettrai demain à mon doigt; c'est un oubli. Mais revenons à Conrad. Lui accordez-vous cette grâce, Tristan?... pour l'amour de moi !... — ajouta- t-elle, croyant que j'hésitais.

» Mais je ne lâchais pas sa main.

» — Pauvre petite bague! — murmurai-je douloureusement, — on t'oublie déjà quelques heures, bientôt on t'oubliera un jour, puis des mois, puis des années... Oh! comme vous parlez insouciamment de ce gage de notre amour, Ulrique! Pourquoi avez-vous ôté cette bague ? N'est-ce pas le symbole et le talisman de notre affection? Absent, elle me rappelle à votre souvenir. Quand vous la quittez, il me semble que vous me repoussez, que vous me reniez, que je vous deviens indifférent et que je n'ai plus de place dans votre cœur glacé. Oh! comme elle fait revivre à mes yeux ce jour resplendissant où je vous vis venir à l'église pour la première fois !

» — Mon Dieu ! est-il vrai, Tristan... que vous alta-

chiez tant de prix à cette bague ? — interrompit Ulrique en fixant sur moi des regards humides et craintifs.

» — Ne le saviez-vous pas, madame, et me prenezvous pour un comédien de campagne qui répète une scène. Cette main veuve de ma bague n'est plus celle d'UIrique; tant que vous la portiez, j'étais présent avec vous. Faut-il donc m'apprendre à douter de vous et me donner le triste courage d'adresser des reproches peut-être injustes à la femme qui ne se soucie plus du legs sacré de ma mère?

» — Tristan! dit-elle toute surprise de ces paroles incohérentes dans lesquelles s'exhalait d'une façon vague et obscure le venin de ma jalousie secrète, — je jure Dieu que je ne voulais pas vous alarmer, mais je crois aussi mon bonheur attaché à cette bague. Plus que vous j'ai cette foi des âmes aimantes; mais pardonnez-moi... oh ! je la retrouverai.

» — La retrouver ! que dites-vous, Ulrique?

» — Eh bien ! s'il faut te l'avouer, Tristan, je l'ai perdue... égarée du moins,., mais je la retrouverai... il faudra bien que je la retrouve.

» — Perdue! — répétai-je sans oser regarder Jean le Roux, dont je devinais le rire railleur, — perdue! si on ne l'a pas volée... — Et moi-même j'ajoutai : — Si tu ne l'as pas donnée toi-même, malheureuse femme, à celui* qui m'a remplacé dans ton cœur. — Ulrique était accablée et frissonnait à la vue du transport violent qui me possédait; elle devinait une énigme voilée sous cette colère soudaine; elle me croyait atteint d'un de ces accès de folie dont elle avait espéré me guérir en s'exilant dans la retraite, et je voyais comme dans un rêve son cœur se détacher de moi ainsi que la bague s'était détachée de sa main. — Oh ! si je trouve le voleur,— m'écriai-je, — je ne lui pardonnerai pas! Jean, je vais faire un exemple terrible. Le voleur doit-être un de nos serviteurs; il ne faut pas lui donner le temps de fuir ou de cacher son vol.

» — Mais nos hôtes attendent ! — • Ait faiblement ma femme.

» — Qu'ils prennent patience en assistant au châtiment du misérable qui a osé commettre ce vol. Je descends ordonner que les portes du château ne soient ouvertes à personne sans mon ordre. — Je dis au majordome de réunir tous les serviteurs dans la salle basse, et j'invitai mes convives à être témoins de cette scène de justice domestique. Ecuyers, palefreniers, piqueurs, valets de chenil, concierge, tous furent bientôt rassemblés, sani savoir de quoi il s'agissait, et leur curiosité anxieuse s'épanchait en bourdonnements dignes d'une ruche d'abeilles, lorsqu'à mon entrée un profond silence éteignit toutes ces rumeurs. — Mes bons serviteurs, — leur dis-je d'une voix calme, • — la bague de mariage de votre maîtresse a été perdue... car nous ne voulons pas croire qu'elle ait été volée. Quelqu'un d'entre-vous l'a-t-il trouvée? — Un murmure d'étonnement courut dans les groupes. Hommes, femmes et enfants se regardèrent les uns les autres, comme pour s'interroger» Seul, Jean le Rebouteur conservait son air insolent et sardonique. Conrad, appuyé au mur et la figure décomposée, absorbé dans son désespoir, n'avait prêté aucune attention à ma demande. Je ne sais pourquoi c silence m'irrita comme un défi narquois et dédaigneux. Je repris plus durement : — Ne soupçonnezvous personne ? Parlez sans crainte? Je récompenserai quiconque me fournira un indice propre à nous guider dans nos recherches.

» — A quoi bon soupçonner! — répondit le Rebouteur en se croisant les bras et s'adossant en face de mon frère de lait. — C'est le vrai moyen de suivre une fausse piste. Cherchez et vous trouverez; mais, je le déclare, celui qui a volé cette bague ne mérite pas de merci. L'homme qui ose offenser dans sa vile cupidité la dame du seigneur dont il mange le pain, sous son toit, pendant qu'elle dormait sous sa garde, celui-là

est plus qu'un voleur, c'est un impie qui brave le courroux de Dieu.

» Conrad sembla se révei-ller en entendant la voix provoquante de son ennemi, et le toisant d'un regard sombre :

» — Oh! ce ribaud est une bête malfaisante! — s'écria-t-il. Puis, se retournant vers moi : — Non, mon cher maître, ne soupçonnez aucun de vos vassaux. Non, mon clément seigneur, ne cherchez pas un voleur dans ceux qui vous ont béni tout enfant, qui vous ont porté dans leurs bras, qui vous ont défendu dans les rixes de votre jeunesse ombrageuse et solitaire. Ce n'est pas parmi les hommes fidèles dont la poitrine serait votre meilleur bouclier au jour du danger que vous trouverez le traître dont vous nous demandez le nom.

)> Chose étrange ! cette loyale réponse ne fit vibrer dans mon cœur qu'un sentiment de défiance et de sourde rage.

» — Qui sait? — répliqua Jean le Rebouteur; — sous le masque de l'affection peut se cacher une haine mystérieuse longtemps couvée : la haine du faible contre le fort, la haine du vassal ambitieux et rebelle contre son seigneur trop débonnaire, Qui donc soupçonnerait d'une action vile celui dont chacun vante la loyauté et le courage? Qui oserait TacAiser sans attirer sur lui les huées, tandis que le vagabond, recueilli par charité et envié par tous, doit nécessairement être le bouc émissaire qui doit plier son dos à la charge pesante de tous les crimes ?

» Conrad essayait de contenir sa colère, mais ce fut d'une voix tremblante et altérée qu'il reprit :

» — - Oui, quelque soit le coupable, point de pitié pour lui. Qu'il soit ignominieusement fouetté de verges, chassé de ce château, banni de cette terre, lui qui a porté une main impie sur le bien le plus précieux de notre sainte dame Ulriquel Malheur au sacrilège qui a offensé la noble châtelaine, car elle n'a jamais fait de

mal même aux méchants, et elle est la mère des affligés et des pauvres.

» Cette malédiction passionnée et enthousiaste fut, à ma grande surprise, écoutée dans un religieux silence, tant les témoins de cette scène étaient sérieusement attentifs à un débat d'où semblait devoir bientôt jaillir la lumière.

» — Je suis fier, — dit alors Jean le Roux, — d'entendre le frère de lait bien-aimé de monseigneur Tristan partager mon opinion. Point de pitié pour ce lâche voleur! Vous êtes tous, n'est-ce pas, de cet avis? Oui, plus notre haute et puissante dame est aumônière, charitable et compatissante aux souffreteux, et plus le crime est odieux. Mais c'est assez de discours et de protestations. Que chacun s'occupe maintenant de fournir la preuve de son innocence.

— De quelles preuves veux-tu parler, maudit sorcier? — demanda Conrad indigné de cette proposition inattendue.

— Mais j'entends, — répondit doucement le Rebouteur, — que chacun de nous fasse apporter ici son petit bagage sous les yeux du seigneur baron et le laisse visiter à loisir. On commencera, bien entendu, par les deux serviteurs qui devaient quitter le château demain matin au point du jour.

» Cette dernière réflexion, négligemment jetée par le dénonciateur, me frappa ainsi que tous les assistants, et j'ordonnai immédiatement au majordome de faire transporter dans la salle basse les bagages de mon frère de lait et du Rebouteur.

» L'anxiété était au comble; nul ne doutait de l'innocence de Conrad , parmi les gentilhommes comme parmi les serviteurs et les vassaux qui connaissaient son caractère naïf et probe; mais on eût dit qu'un pressentiment douloureux pesait sur toutes les poitrines haletantes, et les regards se détournaient avec une sorte de terreur du visage patelin de ce Rebouteur protégé par sa redoutable réputation de sorcier.

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