FAUSSE ROUTE
Une fois hors de la maison de Langot, Alain respira,
Où devait-il aller?
Que devait -il faire?
îi songea naturellement à Hénin.
Minuit venait de sonner.
Il frappa chez le contre-maître et se nomma.
Hénin s'habilla et ouvrit.
— Ahf ah! dit-il, c'est vous? J'ai, par ma foi, cru un instant que vous étiez pour quelque chose dans ce qui s'est passé l'autre nuit chez Langot?
— Et vous ne vous êtes pas trompé.
— Entrez, et vous me raconterez cela.
— Non pas; sortez, au contraire; j'ai besoin d'air.
— Le temps de m'habiller, et je suis à vous.
— Très-bien !
Hénin passa ses pantalons et sa vareuse et, vint re-
joindre Alain, qui, sans doute, craignant de redevenir prisonnier, l'attendait à dix pas de sa maison.
— Eh bien? lui demanda Hénin en l'abordant.
— Eh bien, vous aviez raison : mon Richard est pour le moins aussi canaille que le Langot, et ils se sont entendus pour me voler .
Et il lui raconta tout ce qu'il avait vu et entendu.
— Qu'allez- vous faire? demanda Hénin.
— Je vais aller trouver un avocat à Saint-Lô, forcer Pûchard à me restituer ce qui lui reste de mes titres et des pièces, et, une fois que je les aurai dans les mains, je m'adresserai au procureur du roi. Que diable! il y a une justice pour les honnêtes gens peut-être...
— Peut-être, vous dites bien.
— Gomment ! vous doutez que je réussisse?
— Et si les deux bandits brûlent leurs lettres de change et disent que, ces titres n'ayant plus aucun intérêt après le jugement de la Cochardière, ils les ont anéantis?
— Ne peut-on pas les prendre tellement de court, qu'ils n'aient le temps de rien brûler?
— Il faudrait pour cela tomber sur eux à l' improviste avec un mandat d'arrêt; mais vous n'obtiendrez pas leur arrestation sur une dénonciation sans preuves. D'ailleurs, qui vous dit qu'à cette heure leurs précautions ne soient pas déjà prises?
— Mais, alors, supposez que vous soyez à ma place, Hénin : que feriez- vous ?
— Ah! dame... c'est difficile à dire... Les conseil-
leurs ne sont pas les payeurs, comme on dit. Attendre quelque chose de bon d'un plumitif, c'est accrocher sa peau à l'émtfrillon pour servir d'amorce au requin. Voyons, supposons une fois qu'ils pendent le vieux. Il se laissera pendre sans rien avouer. Alors, vous serez bien avancé ! On ne vous donnera pas même un bout de la corde pour vous porter bonheur dans vos affûts. Non, les juges garderont tout pour eux. Dame! ce qu'il vous faudrait, ce serait de repincer ce qu'on vous a carotté.
— Connaissez-vous un moyen pour cela?
— Ma foi, oui, peut-être.
— Lequel?. . . Dites ! et j'avoue que vous me rendrez un fier service.
— Eh bien, je tâcherais de m'accorder d'amitié avec l'oncle; j'irais chez lui, je lui dirais: c J'aime votre nièce... »
Alain rougit jusqu'au blanc des yeux.
— Gomment! j'aime sa nièce?... balbutia-t-il.
— Farceur! répliqua le vieux maître d'équipage, croyez-vous que l'amour ne laisse pas plus de traces derrière lui que le sillage d'un canot dans la mer? Vous aurez peut-être le front de me dire que cela n'est pas vrai, quand, tous les soirs, vous venez nous causer de Jeanne pendant des quarts entiers, et que cela n'est jamais fini. Ah! il ne faut pas rougir pour cela, mon garçon; jamais vous ne pouviez mieux choisir. C'est une brave ponantaise, une belle femme et un .iche cœur; c'est courageux, c'est économe, c'est propre,
doux comme du vin aux épices. Avec elle, vous êtes sûr que votre pavillon ne déteindra jamais.
— Maître Hénin, reprit le jeune homme, je m suis pas encore décidé à me marier ; mais n'importe ! votre idée m'en a fait naître une, à moi.
— Bonne?
— Je l'espère.
— Alors, tant mieux !
— Maître Hénin, je vous quitte.
— Pour aller la mettre à l'exécution ?
— Justement!
— Eh bien, puisse-t-elle réussir, si c'est une idée honnête.
Alain rougit une seconde fois.
— Il ne vous arrivera jamais autant de bien que je vous en souhaite, Alain, continua le maître d'équipage. Je sais bien que tout le monde n'est pas d'accord sur votre caractère et que, pour un qui en dit du bien, il y en a trois ou quatre qui en disent du mal.. . ohl il il ne faut pas me regarder de travers pour cela, En mer, je louvoie quelquefois, — c'est la faute du vent: — en conversation, jamais ! Mais, moi, comprenez-vous, je vous ai vu à l'œuvre, risquant votre vie pour sauver celle d'un pauvre petit mousse, et je me dis : « Allons, allons, la tête peut être mauvaise, mais le fond de ce cœur-la est bon. »
Alain prit la main que Hénin lui tendait, la lui serra, et s'éloigna sans répondre, en faisant seulement un adieu de la tête.
— Oh! oh! dit Hénin, m'est avis que nous allons naviguer sous faux pavillr n ! alors, tant pis pour toi, pirate ! ... les pirates ne finissent jamais bien.
Alain retournait au Gabion.
il y trouva le petit Jean-Marie dans l'inquiétude la plus profonde.
L'enfant, l'ayant vainement attendu pendant toute la nuit et toute la matinée, était allé au bourg.
Là, il avait appris ce qui s'était passé chez Langot, ce que tout le monde en savait, c'est-à-dire qu'un voleur s'était introduit chez lui, avait effondré la trappe qui donnait passage du grenier dans la boutique, et essayé de forcer le secrétaire.
Alors, lui qui avait conduit Alain jusqu'à l'escalier qui montait à ce grenier, l'idée lui était venue tout naturellement que ce voleur était son bon ami, et il avait passé toute la journée dans les angoisses.
Le soir, il était revenu au Gabion, espérant y retrouver Montplet.
Mais il était évident que Montplet n'y était pas Tentré.
Montplet n'y reparut que vers deux heures du matin.
Le petit Jean ne s'était pas couché. Il était assis sur l'escabeau devant la cheminée, près d'un feu mourant, et avait à ses pieds Pavillon, qui paraissait aussi inquiet que lui.
Tout à coup, Pavillon, qui était couché a la manière des sphinx, avec la tête allongée entre ses deux pattes, Pavillon releva la tête, puis agita sa queue en balayant
le plancher, puK alla vers la porte et se dressa tout debout.
— Ah! voilà M. Montplet qui revient! s'était écrié petit Jean.
Et il avait couru vers la porte et l'avait ouverte.
A vingt pas de là, il vit la grande stature de son ami, qui s'avançait dans l'ombre.
L'enfant courut à Montplet et se jeta dans ses bras.
Alors commencèrent les questions.
Mais, aux questions, il était assez difficile de répondre.
Aussi Alain se contenta-t-il de dire à l'enfant qu'il pouvait complètement se rassurer et que l'affaire, au lieu d'avoir des suites désagréables pour lui, Alain, aurait peut-être des résultats heureux pour tout îe monde.
Seulement, il pria le petit Jean de s'arranger de manière à voir sa mère et à lui dire que M. Montplet avait absolument besoin de lui parler la nuit prochaine.
L'enfant regarda Alain.
— Mais, lui dit-il, bon ami, vous savez bien que mère Jeanne vous a fait répondre, il y a un mois, qu'elle ne pouvait plus sortir la nuit parce que l'oncle Langot fermait les portes.
— Si mère Jeanne, dit Alain en riant, ne pouvait pas venir, il y a un mois, elle le pourra aujourd'hui, et, si l'oncle Langot ferme la porte, sois tranquille, petit Jean, elle en trouvera la clef.
Le petit Jean ne demanda point d'explication.
Quoique exilé de chez son oncle Langot, il revoyait sa mère à peu près aussi souvent qu'il voulait.
Il lui suffisait pour cela de s'embusquer au coin d'une des rues aboutissant à l'église, et, quand il voyait sortir l'oncle Langot, de courir vitement à la boutique.
La porte s'ouvrait, la mère serrait son fils entre ses bras, on guettait le retour de l'oncle, et, lorsqu'on le voyait poindre à l'horizon en titubant comme un faune, l'enfant enfilait le chemin de la cour tt se sauvait par la porte du jardin.
Il fit donc, le lendemain, ce que lui avait demandé son ami Alain.
11 vit sa mère, et, à son grand étonnement, celle-ci se contenta de lui répondre :
— C'est bien, mon enfant; dis à M. Alain que j'irai.
Malgré cette promesse, Alain parut soucieux toute la journée.
Il était évident qu'il roulait dans son esprit quelque projet que sa conscience n'approuvait pas complètement.
Que l'on nous pardonne, ce n'est point un roman que nous écrivons, c'est une histoire.
Pour un roman, la fable que nous déroulons devant les yeux de nos lecteurs serait bien faible et les personnages que nous évoquons paraîtraient bien étudiés.
Non.
Ce livre est une espèce de daguerréotype pris au oord de la mer, et nous n'avons d'autre prétention que de lui avoir fait reproduire exactement la vérité.
il nous faut donc avouer au risque de diminuer l'in térêt qu:4 dans une composition bien faite, doit, à tout prix, être conservé au héroï, que notre héros était un homme, que cet homme était un paysan normand et que, non-seulement il avait quelques-uns des vilains défauts inhérents à l'homme en général, mais qu'à ces défauts se joignaient encore < eux que l'on dit être inhérents au terroir.
Par chance, comme l'avait dit Hénin, il y avait un bon cœur au fond de tout rela.
Le soir arrivé, ou plutôt la nuit venue, Jeanne, comme elle l'avait promis, arriva au Gabion.
Montplet attendait sur le seuil.
En voyant Jeanne, il courut au-devant d'elle et la prit entre ses bras.
Jeanne le repoussa doucement.
— Oh î ne craignez rien, dit le jeune homme, Jean- Marie n'est pas là : je l'ai envoyé tendre des collets aux bécassines.
Jeanne alors laissa le jeune homme appuyer ses lèvres sur son front.
Seulement, au moment où les lèvres la touchèrent, elle soupira profondément.
On eût dit que la bouche d'Alain avait touché une blessure.
Le jeune homme l'entraîna dans le Gabion, et, là, il voulut la faire asseoir sur ses genoux.
Mais, avec une grande douceur et en même temps une grande fermeté :
— Alain, lui dit-elle, je suis venue vous voir, non point comme une maîtresse, mais comme une amie. Avezvous un service quelconque à me demander, je suis prête à vous le rendre ; car ma vie vous appartient, vous le savez mieux que personne.
Le jeune homme voulut de nouveau la serrer contre sa poitrine ; mais elle se dégagea de ses bras, s'assit près de lui sur une chaise et lui tendit la main.
— Parlez, dit-elle, je vous écoute.
— Et si je n'ai rien à vous dire, Jeanne? reprit Montplet en souriant.
— Vous avez quelque chose à me dire, Montplet, puisque vous m'avez fait prier de passer chez vous.
— J'avais à vous dire que je vous aime, Jeanne.
— Autre chose encore, Alain. Vous n'auriez pas choisi mon enfant pour messager si vous n'aviez eu que cette frivole parole à me dire.
— Eh bien, oui, Jeanne, j'avais autre chose à vous dire. Quand je suis entré dans votre chambre et que vous m'avez demandé comment je me trouvais dans la maison de votre oncle, je vous ai dit que je m'y étais introduit pour vous voir.
Jeanne fit un signe affirmatif en laissant échapper un soupir.
— Eh bien, continua Alain, je mentais.
— Je l'ai appris le lendemain, dit Jeanne ; mais vous savez que je ne vous ai fait aucun reproche de votre mensonge.
— Attendez, Jeanne, c'est probablement un bonnes que les choses aient tourné ainsi.
— J'en doute, dit Jeanne.
— Vous allez voir, reprit Montplet. Je venais parce que votre oncle Langotm'a indignement volé...
Jeanne ne répondit point.
— Parce que j 'avais vu entrer chez lui son complice Richard, continua le jeune homme, et que je voulais surprendre leur secret.
— J'ai deviné tout cela, dit Jeanne, en voyant la trappe ouverte et la serrure du secrétaire attaquée.
— Eh bien, Jeanne, comprenez -vous ce qui me reste à vous dire?
— Non, Alain.
— Il me reste à vous dire, Jeanne, qu'il ne tient qu'à vous que nous soyons riches et heureux.
— Heureux? fit Jeanne.
— Oui, heureux 1 car autant, pauvre que je suis, j'ai d'horreur pour le mariage, autant, redevenu riche et maître de la Cochardière, autant je serai le premier à mettre une bonne ménagère à la tête de ma maison. Eh bien, j'en jure Dieu, Jeanne, si vous me secondez, cette bonne ménagère, ce sera vous.
— Merci, Alain, quoique vous mettiez une condition à la chose; mais cela prouve toujours que vous ne me méprisez pas.
— Moi, vous mépriser? Oh! non, Jeanne! pourquoi donc vous mépriserais-je?
— Eh bien, voyons, Alain, qu'espérez-vous de moi?
Alain hésita.
— J'attends, dit Jeanne.
— Vous savez que votre oncle Langot et mon avocat Richard se sont entendus pour me ruiner?
— Je ne sais rien; dites, Alain.
— Voici : les lettres de change à l'aide desquelles on m'a exproprié de la Cochardière sont fausses ou surchargées .
— Après?
— Une partie de ces lettres de change est dans les mains de Richard, qui s'en sert pour rançonner votre oncle; les autres, dans la propriété desquelles votre oncle est rentré à force d'argent, se trouvent dans le secrétaire que j'ai essayé d'ouvrir.
— Après? continua Jeanne d'un ton de plus en plus froid ; car elle commençait à comprendre où Alain en voulait venir.
— Eh bien, dit Alain, Jeanne, j'ai compté sur vous, sur votre amour, sur votre dévouement...
— Pourquoi faire? demanda Jeanne.
— Gomment! vous ne me comprenez pas? dit Alain.
— Non.
— Jeanne, il me faut ces papiers. Votre bonheur est à ce prix.
Jeanne se leva tout debout.
— Monsieur Alain, dit-elle, je suis une honnête femme et non une voleuse...
— Jeanne ! s'écria le jeune homme.
— Mon oncle, continua la veuve, me donne l'hospitalité, et, si cher qu'il me la fasse payer, je suis chez lui, je suis son obligée; je ne méconnaîtrai pas cette hospitalité en abusant de sa confiance.
— Jeanne, reprit Alain, ce n'est pourtant que par ces papiers que nous pouvons être heureux.
— Monsieur Alain, répondit Jeanne d'une voix faible, et cependant clairement accentuée, quand j'ai entendu le bruit de vos pas dans le corridor, quand j'ai ouvert ma porte, quand je vous ai vu pâle et effaré, quand j'ai entendu les cris qui vous poursuivaient, les pas qui montaient derrière vous, je ne vous ai point fait de conditions, moi; je ne vous ai pas dit : « Monsieur Alain, vous ferez ceci, ou je ne ferai pas cela. » Non ! comme je vous avais ouvert la porte, je vous ai ouvert mes bras, je vous ai ouvert mon cœur. . . J'éprouvais une espèce de joie sombre à vous sauver en me perdant. N'avez-vous pas sauvé mon fils en risquant votre vie, vous?...
— Jeanne !
— Quand vous m'avez fait dire par Jean-Marie que vous désiriez me voir, mon cœur a bondi de joie, je vous l'avoue ; car j'ai cru que vous vous repentiez, j'ai cru. . Je me trompais, monsieur Alain : vous vouliez me voir pour me proposer un marché honteux. . . Je tâcherai d'oublier que je vous ai revu. Adieu, monsieur Alain !
— Jeanne, Jeanne t s'écria le jeune homme en lui barrant le chemin.
— Vous êtes un homme, vous êtes le plus fort, Montplet: je ne lutterai point avec vous. Si vous voulez me garder chez vous jusqu'à ce que l'on s'aperçoive de mon absenc e, jusqu'à ce que je sois perdue tout à fait, vous 1( pouvez, et je n'ai rien à faire qu'à pleurer. Mais vous ne ferez pas, je l'espère, contre moi, Alain, ce que vous ne feriez pas contre une étrangère... Tout ce que je vous demande, monsieur, c'est d'oublier... que vous avez eu besoin de moi et que je me suis dévouée à vous, corps et âme et sans conditions. Maintenant, voulez-vous me laisser passer, Alain?
Alain, les dents serrées par la colère, la rougeur sur le visage, le cœur oppressé par le sentiment de sa propre infériorité devant cette femme, se rangea et la laissa passer.
Jeanne s'éloigna sans retourner la tète, sans pousser un soupir; elle ouvrit la porte et la referma sans hésitation, et, quand Alain courut à cette porte pour voir si la veuve ne revenait pas, il l'aperçut, à vingt ou trente pas du Gabion, et qui déjà, grâce à ses vêtements sombres, commençait à se perdre dans l'obscurité.
Alain poussa un soupir et laissa tomber ses bras inertes le long de son corps.
Pour qui ce soupir?
Était-il pour ceite femme qui lui avait tout sa- , et qu'il récompensait si mal de son dévouement?
S'exhalait-il à la suite de son espoir perdu de refaire un jour sa fortune?
Peut-être y avait-il de l'un et de l'autre.
Si l'homme n'est jamais complètement bon, il est rare qu'il soit complètement mauvais.