‹ Le Chasseur de sauvigneChapitre 11 sur 19 · LA FAUTE D'UNE HONNÊTE FEMME · texte numérisé non relu

LA FAUTE D'UNE HONNÊTE FEMME

Alain resta seul et mécontent de lui ,

Il était une heure du matin, à peu près

La lune se levait.

Il prit son fusil, sa carnassière, des provisions pour toute la journée, et partit.

Un sentiment de honte le fit aller du côté opposé à celui où il avait envoyé l'enfant.

C'était, depuis sa maladie, la première fois qu'il retournait à la passée.

Il trouva tous ses postes détruits par le mauvais temps et surtout par l'abandon.

Le vent avait renversé ses abris; les barriques dans lesquelles il se mettait à l'affût étaient pleines de sable ; les quartiers de roc derrière lesquels il s'embusquait avaient été bouleversés par la marée; les lagunes, les ilaques d'eau avaient changé de place.

Le chasseur employa la journée toute entière à reconnaître son terrain et à rétablir ses embuscades.

Puis, la nuit venue, comme on était au printemps et que l'hiver s'était prolongé plus longtemps que d'habitude, le gibier effectuant par bandes nombreuses son retour au Nord, il réussit à abattre une assez grande quantité de canards.

Au point du jour, il rentra au Gabion, portant une énorme charge de gibier.

Le petit Jean-Marie était déjà debout et l'attendait.

L'enfant accourut au-devant de lui.

Mais Alain, tout en lui souriant, n'eut pas le courage de l'embrasser comme de coutume.

Puis, rentrant dans le Gabion et jetant un regard tout autour de lui comme s'il eût cru trouver quelqu'un qui l'attendît :

— E ne s'est rien passé en mon absence? demanda-t-il .

— Si fait, monsieur Alain : maître Hénin est venu, dit l'enfant.

— Ah î maître Hénin est venu ; et que me voulait-il?

— Je ne sais pas; mais ce que je sais, monsieur Alain, c'est qu'il était bigrement en coière, le maître f

— Ah! ah! il te l'a dit?

— Oh ! il n'a pas eu besoin de me le dire, je l'ai bien vu. Sa chique allait et venait dans sa bouche, que l'on eût dit un écureuil dans sa cage. Pour lui avoir tant seulement demandé s'il n'avait pas vu la Jeanne-Marie, il m'a allongé un grand coup de pied.

Alain ne répondit point, mais il se douta qu'il s'était passé quelque chose de nouveau au village.

Sa première idée fut que la veuve était allée tout conter au maître.

Mais cette espèce de dénonciation allait si peu au caractère de la Jeanne-Marie, qu'il secoua la tête en se répondant à lui-même :

— Non, ce n'est pas cela.

Toutefois, quel que fût le motif qui avait amené le maître d'équipage, quelle que fût l'explication que venait demander Ilénin, le chasseur était peu curieux de le voir.

H sentait parfaitement que sa conduite dans toute cette affaire n'était point exempte de reproches.

Seulement, ces reproches, il voulait bien se les faire à lui-même, mais il ne voulait point qu'un autre les lui fît.

Il résolut donc de retourner à la mer sans prendre un instant de repos.

Il dormirait dans quelqu'un de ses postes.

Il renouvela ses provisions et ses munitions de manière à n'être point obligé de rentrer au logis de trois ou quatre jours.

Jean-Marie regardait avec une surprise inquiète le jeune chasseur faire ces préparatifs.

Alain ne lui adressant pas la parole, le pauvre petit avait peine à se décider à lui parler le premier.

Cependant, après une hésitation de quelques minutes, voyant que son ami Montplet allait le quitter

sans même lui dire adieu, il sentit qu'il lui fallait paOer ou bien qu'il étoufferait.

— Est-ce que je vous ai fait quelque chose, monsieur Alain? demanda-t-il la voix entrecoupée de larmes.

— Toi, mon pauvre garçon? dit Alain tressaillant; car il sentait bien que, sans motif apparent du moins, il n'était point pour l'enfant tel que d'habitude. Pourquoi me demandes-tu cela?

— Oh! monsieur Alain, dit le petit Jean, c'est que, depuis votre retour, vous ne me faites pas bonne figure; si je vous avais offensé, voyez-vous, il faudrait le dire; je vous demanderais bien vite pardon ; car je vous aime tant, que je ne l'aurais point fait exprès.

— Dieu m'est témoin, dit le jeune chasseur, que je n'ai rien à te reprocher, mon pauvre enfant.

— Alors, monsieur Alain, vous avez quelque chose qui vous soucie ; car, en vérité, vous avez l'air encore plus triste que quand vous étiez malade.

— Oui, j'ai des ennuis, mon garçon.

— En ce cas, monsieur Alain, il faut les raconter à Jeanne-Marie, dit l'enfant ; elle vous a tant en amitié, que, si elle y peut quelque chose, elle vous ôtera vos chagrins.

Alain embrassa le pauvre petit mousse et se mit en route.

Mais l'enfant le suivit.

— Vous n'allez pas chez maître Hénin, monsieur Montplet? lui demanda-t-il.

•—Pas aujourd'hui, petit Jean; le passage est bon et j'en veux profiter.

— Mais s'il vient?

— S'il vient, tu lui diras ce que je te dis là.

— Oh! non, par ma foi, je ne le lui dirai pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il s'impatientait tant déjà hier, qu'il sera bien certainement furieux aujourd'hui. Il va en avaler sa chique, c'est sûr... Adieu et bonne chance monsieur Alain !

— Adieu, petit Jean.

Puis, comme le chasseur s'éloignait à grands pas dans les dunes :

— Oh î non, que je ne l'attendrai pas, continua l'enfant ; je vais m'en aller à Isigny vendre nos canards et nos bécassines, et, s'il vient, le vieux maître, eh bien, il pourra cogner tout à son aise contre la porte et contre les murs. J'aime mieux qu'il passe sa bisque sur le bois et sur la pierre que sur ma peau.

Disons en deux mots, et avant d'en voir les résultats, ce qui causait la bisque de maître Hénin.

Jeanne-Marie avait cru être sortie sans avoir été vue de son oncle.

Elle s'était trompée.

Le vieil usurier, aux aguets depuis la nuit de l'alerte, avait entendu craquer sous le pas de la veuve, si léger qu'il fût, les planches de l'escalier.

Il n'avait pas bougé, mais il avait ouvert l'œil.

La porte de la cour avait «lié ; il s'était levé alors et

avait vu sa nièce s'acheminer par la cour et disparaître dans le jardin.

Sa tête avait fort travaillé depuis cette nuit-là ; il avait beaucoup réfléchi, et plus il avait réfléchi, plus il était demeuré convaincu que l'homme, quel qu'il fût, qui avait éventré la trappe et voulu forcer îe secrétaire avait trouvé un refuge dans la chambre de Jeanne- Marie.

Cet homme, c'était un voleur ou un amant, tous îes deux peut-être.

Ce voleur ou cet amant, quel pouvait-il être?

Les probabilités indiquaient Alain Montplet.

Le Langot se leva, suivit sa nièce, la vit sortiv pur la porte du jardin et se diriger vers le Gabion.

Il n'eut plus de doute.

Alain ne pouvait venir chez elle : elle allait chez Alain.

Il attendit, et, quand la Jeanne-Marie revint, ce fut lui qui lui ouvrit la porte.

La Jeanne comprit qu'elle était perdue.

En cela, elle ne se trompait pas.

L'usurier, enchanté de se débarrasser d'elle, lui enjoignit de faire son paquet et de partir le lendemain.

Jeanne, résignée comme toujours, n'essaya point de se disculper, ne récrimina point.

Elle obéit.

Le lendemain matin, à sept heures, elle sortait de chez son oncle, son mince bagage sous le bras, et elle s en allait sans savoir où, droit devant elle.

Àu bout d'un quart de lieue, elle trouva la mer.

Elle posa son bagage à côté d'elle et s'assit sur h dune, regai'dsnt l'Océan d'un œil atone et abrati.

Qu'allait-elle faire? qu'allait-elle devenir?

Elle n'en savait rien.

Elle comprenait bien, en effet, ce qui allait se passer et ce qui se passait déjà dans le village.

Son oncle allait répandre la nouvelle de son départ et en expliquer la cause.

La Jeanne-Marie, dont la vie avait toujours été irréprochable, allait être déshonorée.

Ce que prévoyait la pauvre veuve s'accomplissait de point en point.

Tout Maisy savait déjà que l'épicier avait chassé sa nièce parce qu'elle avait reçu un amant chez lui, et que, ne pouvant plus l'y recevoir, elle Fallait, la nuit, visiter dehors.

Or, on disait sourdement que cet amant, c'était Montplet, et l'on parlait tout b:s d'une action que Thomas Langot allait sans doute se décider à intenter contre eux, et dans laquelle ils seraient accusés d'avoir voulu le voler en forçant son secrétaire.

La Jeanne-Marie ne fut pas longtemps à en rester au doute sur ce qui se passait à Maisy.

Les premières personnes qui vinrent à la p!a<re et qui la trouvèrent là ne manquèrent pas de lui rapporter tout ce qui se disait.

Or, comme c'était avant tout une honnête femme , elle ne chercha ni à nier ni à excuser sa faute.

Elle courbait la tête sous la réprobation générale et acceptait le châtiment que- Dieu lui envoyait.

Mais, au milieu de son œ'sespoir, il y avait encore un élan de son cœur vers la Providence.

Elle remerciait Dieu de lui avoir donné son cher petit Jean-Marie; car elle sentait que, sans son amour pour cet enfant, elle n'eût pu survivre à tant de hoixte et que ses sentiments de chrétienne eussent été impuissants pour l'empêcher de se donner la mort.

Elle remerciait Dieu d'avoir éloigné d'elle son enfant; car il lui semblait qu'elle fût devenue folle si toutes ces humiliations, elle eût dû les subir devani son fils.

Elle errait donc le long de la plage, ne sachant que devenir ni à quel parti s'arrêter, fuyant la douleur d'un visage nouveau et d'une raillerie ou d'une pitié nouvelle, lorsque le hasard lui fit rencontrer maître Hénin.

Stupéfait de la voir toute en pleurs quand, à la suite de sa conversation avec Alain, il eût cru la trouver dans la joie, le matelot arrêta la veuve, qui tentait de le fuir comme les autres, et il l'interrogea.

Alors, fondant en larmes et le cœur débordant, elle lui raconta tout ce qui s'était passé, les promesses d'Alain, sa résistance, à elle, sa faiblesse lorsqu'elle craignit que le bruit n'attirât ^on oncle dans sa chambre ; enfin, poussée à bout, elle lui dit la scène de la nuit dernière, comment Alain l'avait fait venir au Gabion pour lui proposer un pacte qu'elle avait repoussé, et comment, surprise par son oncle en flagrant délit d*

course nocturne, elle avait été honteusement chassée de chez lui.

— Ali ! s'écria le vieux maître, il ne m'a rien dit de tout cela, le lascar. Mais il y a quelque chose là-dessous, Jeanne-Marie ; je ne puis croire le gars si gredin qu'il en a l'air au premier abord.

— Oh! si ce n'était que moi, maître Hénin, dit Jeanne-Marie, Dieu sait que je subirais la punition de ma faute sans me plaindre, car la faute est grande, je le sais bien ; mais je l'aimais, et l'on n'est pas forte quand on aime et que le cœur ne marche plus d'accord avec l'esprit... Mais c'est mon fils, c'est ce pauvre innocent qui aura à rougir de sa mère ! Oh î je ne m'en consolerai ni ne m'en guérirai jamais...

— Allons, dit maître Hénin, que diable nous chantez-vous là? Vous n'êtes point si coupable que vous vous faites, Jeanne. Est-ce que vous cesserez d'être honnête parce qu'un gueux aura abusé de votre cœur ? est-ce qu'une bonne barque cesse d'être bonne parce qu'elle attrape une avarie?

Puis, remarquant que quelques curieux, le voyant causer si vivement avec Jeanne -Marie, s'étaient approchés :

— L'hunnêteté est là, dit-il en s'appîiquant sur la la poitrine un coup de poing qui eût assommé un bœuf, et il faut être bête comme un congre pour la mettre ailleurs. Venez à la maison, ma fille: la Louison vous recevra comme une sœur, et ie premier qui vous manquera de respect, je lui tambourinerai sur la carcasse

l'air de Prends garde à ta peau de manière à en dégoûter les autres. Qu'on se le dise î

Ces dernières paroles, le maître d'équipage les avait prononcées très -haut, de façon à être entendu de tout le monde, et, comme chez lui l'exécution suivait toujours de très-près la menace, on s'écarta avec déférence lorsque, prenant le bras de la Jeanne-Marie, maître Hénin l'entraîna du côté de sa demeure.

Ainsi que Hénin l'avait promis, Louison fut parfaite.

Elle reçut la veuve comme une sœur et l'installa dans la famille avec autant de grandeur que de simplicité.

Alors, laissant Jeanne-Marie aux soins de sa femme, îe vieux marin s'en était allé du côté du Gabion à la recherche d'Alain Montplet.

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