LE JUDAS
Tous les deux sortirent du village, puis, faisant le tour des maisons, gagnèrent les champs, et, en tournant à gauche, se trouvèrent devant le mur qui clôturait le jardin de l'épicier.
Ce mur était élevé.
Alain prit le petit Jean-Marie entre ses bras et le hissa sur le faîte.
Jean-Marie, marchant comme un chat sur cette muraille, alla chercher les grandes perches qu'il savait appuyées à l'encoignure ; il en jeta une à Alain, qui la drecsa contre la muraille; Jean-Marie la maintint par l'extrémité et bientôt le jeune homme se trouva sur le mur à califourchon près de l'enfant.
Alain sauta le premier dans le jardin et reçut l'enfant entre ses bras.
Alors, tous deux, prenant une allée pour ne point
laisser trace de leur passage, arrivèrent à une petite cour tout encombrée de charpentes et de futailles vides et s'arrêtèrent au pied d'un escalier de bois vermoulu, plaqué en dehors et le long de la maison.
C'était l'escalier extérieur dont avait parlé l'enfant.
— Voilà, dit Jean-Marie; en haut, vous voyez la porte, elle ne ferme qu'au loquet.
— Mais, une fois là, demanda le jeune homme, comment entendrai -je ce qu'ils disent ? comment verrai-je ce qu'ils font ?
— Il y a un judas au plancher, dit le mousse ; il ne sera pas difficile à trouver et la lumière vous guidera.
— Merci! dit Alain; maintenant, tu peux t'en aller ; seulement, n'oublie pas de remettre les perches à leur place.
— Ah t dit l'enfant, être si près de ma mère, et m'en aller sans la voir !
— Petit Jean, dit Alain en mettant un doigt sur sa bouche, il ne faut pas que ni toi ni ta mère soyez mêlés dans ce qui peut se passer ici. Va-t'en ! je t'en prief
— Oh ! vous savez bien qu'en me parlant ainsi, je ne répliquerai pas, dit l'enfant. Ainsi adieu, monsieur Alain, et prenez garde qu'il ne vous arrive malheur.
Alain n'écoutait déjà plus l'enfant.
Il était entré dans le grenier, et la porte s'en était refermée sur lui.
Là, il se trouva dans l'obscurité la plus complète.
Aussi r/avança-t-il qu'à tâtons et avec des précautions inouïes.
À peine eut-il fait quelques pas, qu'il aperçut les rayons de lumière qui, partant de la pièce inférieure, traversaient le plafond par les fentes de la trappe.
Alain se coucha à plat ventre et regarda.
Il distingua lesdsux hommes.
Richard était assis à une table.
Langot, un sac à la main, se tenait debout, de l'autre côté de cette table.
Dès qu'Alain fut sûr qu'ils étaient bien là tous les deux, comme il était encore plus important d'entendre que de voir, il écouta.
Le premier bruit qu'il entendit fut cette musique argentine que font les pièces de cinq francs froissées les unes contre les autres.
Elles bruissaient au moment où le calculateur les comptait et rendaient un son sec et mat quand il les empilait sur la table.
— Et mille ! dit une voix qu'Alain reconnut pour celle de Langot, en môme temps que ce même bruit d'argent sec et mat se produisait pour la dernière fois. Mille encore ! . . . Cela fait onze cents pistoles que vous me volez, maître Richard.
— Vous croyez î répondit la voix railleuse de l'avocat. Par ma foi, je vous avouerai, maître Langot, que je vous aime trop pour compter avec vous.
— Voyons, dit l'usurier, une dernière fois, Richard, voulez-vous que nous nous accordions pour le reste? Rendez-moi tout ce qui vous reste encore de billets, et je vous compterai une somme ronde...
— Oh ! vous ne me connaissez pas, mon cher Langot! Parce que, autrefois, j'ai fait un peu h vie avec Alain, — quand c'était lui qui payait, bien entendu, — vous croyez que je suis un panier percé, un prodigue, un dépensier. Détrompez-vous : je suis un homme d'ordre, moi! J'aime à jouer, c'est vrai; mais je ne veux pas entamer mon petit capital. Je possède chez vous un joli crédit; je sais que voilà Une caisse, un amour de caisse qui, dans une circonstance impérieuse, ne demande qu'à s'ouvrir pour moi; je suis satisfait de cette certitude et ne veux pas, une fois notre compte terminé, si par hasard j'avais encore besoin d'argent, vous placer dans la position pénible de répondre par un refus aux demandes d'un ami.
— Est-ce que vous croyez que cela va durer longtemps ainsi? demanda Langot.
— Mais aussi longtemps que dureront vos billets, cher ami... Quand je n'en aurai plus, cela s'arrêtera, et ce sera vraiment dommage !
— Croyez-vous que j'aurai toujours la simplicité de céder à vos exigences?
— Ah ï pour cela vous êtes libre, maître Langot ! libre même de reprendre les mille francs que vous me comptiez tout à l'heure avec une grâce si parfaite...
— Le diable m'emporte si je ne devrais pas le faire.
— A votre aise! Rempochez... Dites donc, maître Langot, y a-t-il loin d'ici au Gabion?
— Que la peste vous étouffe, vous et celui qui y demeure !
— C'est que je voudrais m'y rendre ce soir, au Gabion, J'ai à dire à M. Montplet : « Mon garçon, comme j'ai toujours été votre ami, et votre féritable ami, j'ai quelque chose d'important à vous apprendre. — 3uoi? demandera -t-il. — Voici ce que c'est. Vous savez qu'il est d'habitude qu'entre avocats, on se communique les pièces? — Sans doute. — Eh bien, quand j'étais censé plaider pour vous, l'avocat de Langot me communiqua son dossier; ce dossier était rembourré de vos lettres de change. En les examinant, je me suis aperçu, non pas que Langot fût un fripon, Dieu merci t nous le savions déjà, mais que ce n'était qu'une lourde bête. — Bah! — Ni plus ni moins. Figurez-vous, mon jeune ami, que le coquin, lorsqu'il vous envoyait des billets tout faits à signer, laissait un large blanc à côté du mot mille, que contenait invariablement chacun de ces billets. Vous n'avez jamais remarqué cela, vous, je ne m'en étonne pas ; votre temps était trop précieux pour que vous vous occupassiez de ces niaiseries ! Eh bien, sachez une chose : c'est qu'une fois ces lettres de change revenues aux mains du vieux coquin, il les enjolivait, glissait, dans le blanc habilement ménagé, un 2, quelquefois un 3, quelquefois même par ci par là un 4. Mais, comme il n'a point, malheureusement, songé à se servir de la même encre, il se trouve que l'une a jauni et que l'autre est restée noire. »
— Et qui prouvera qu'Alain n'a pas reçu la somme?
— Ah! que vous êtes bien de votre village, vieil imprudent!... Qui? Eh! parbleu! le registre des mes-
sageries. N'est-ce point par là que vous faisiez toutes vos expéditions? Or, j'ai relevé leurs dates et leurs chiffres, et pas un de ces chiffres ne concorde avec ceux que vous ave* réclamés. Allez, allez, maître Langot, l'affaire de mon client est claire et nette; un enfant la jugerait. Vous l'avez bien compris. D'ailleurs, quand je suis venu vous trouver et que je vous ai dit : « Vous savez, maître Langot, que je garde le dossier qui m'a été communiqué par votre avocat? — Pour quelle raison? — Pour telle et telle raison. L'affaire gagnée, nous nous arrangerons ensemble. » Vous avez trouvé les raisons bonnes, Langot, puisque vous m'avez répondu : « Faites que je sois d'abord maître de la Cochardière, Richard, et nous verrons après.. » Vous voilà maUre de la Cochardière; voyons... Vous ne voulez plus voir? Je vais de ce pas trouver mon client...
— Et qu'y gagnerez- vous, bavard?
— Parbleu î l'honneur d'avoir fait mon devoir. Cela vaut bien mille francs, je suppose...
— Allons, reprit la voix boudeuse de Langot, donnez-moi le billet et comptez vos écus.
— Tenez, le voilà. C'est pour rien en vérité. Savezvous de combien il est, celui-ci?... De trois mille. Eh bien, je vous le rends pour mille. . . Vous ne direz pas que je suis un usurier, moi; sur celui-ci seulement, je perds deux mille francs, sans compter ce que j'ai perdu et ce que je perdrai sur les autres.
U se fit un moment de silence pendant lequel le mé-
fiant vieillard examinait sans doute les titres falsifiés qu'on lui avait rerais.
Puis Alain, qui avait substitué son œil à son oreille, vit, par l'ouverture, Langot aller à un meuble, l'ouvrir et le refermer.
— Vous ne m'invitez pas à souper? dit Richard. Eh bien, tant mieux! cela me désobligerait; il faut que je sois rendu chez moi de bonne heure... Mais vous allez bien me faire un bout de conduite?
— Parbleu ! quand je ne voudrais pas, dit Langot, j'y suis bien forcé. Ne faut-il pas que je vous fasse sortir par les champs? Croyez- vous que toutes ces allées et venues ne finiraient point par faire jaser?
— Je suis prêt, maître Langot.
— Attendez, dit celui-ci, que je prenne la clef du jardin.
Alain les entendit encore, pendant quelques instants, aller et venir au-dessous de lui. Le jovial avocat, enchanté de sa soirée, chantonnait entre ses dents, et l'usurier, qui ne trouvait pas la clef, profitait de l'impatience que lui causait cette recherche pour donner un libre cours à sa mauvaise humeur.
Ils sortirent enfin.
La serrure du meuble où les billets avaient été serrés fut fermée à double tour; mais il sembla à Alain que l'usurier avait oublié d'en enlever la clef.
11 courut à la porte du grenier, l'ouvrit doucement et vit les deux hommes s'éloigner par la cour.
Alors, cetle idée lui vint que, si la clef était au meu-
ble, il allait pouvoir s'emparer des billets, et, par ces billets, rentrer peut-être dans une partie de sa fortune.
11 réfléchit que c'était, non point la Providence, mais le hasard qui l'avait conduit là, et que, cette occasion perdue, il ne la retrouverait probablement jamais.
Il se décida donc à en profiter.
Il ne fallait point songer à entrer dans la boutique par la cour.
Langot, en sortant avec Richard, en avait fermé la porte derrière lui.
Mais il pouvait descendre par la trappe.
Nous avons dit que le grenier était plein de vieilles ferrailles.
Alain n'eut qu'à étendre la main autour de lui pour trouver une espèce de ciseau qui semblait fait exprès pour l'opération qu'il avait à accomplir.
Il introduisit l'extrémité du ciseau entre le plancher et la trappe, et imprima à l'instrument une vigoureuse
La trappe résista.
Elle était retenue à l'intérieur par un énorme verrou.
Mais l'exaltation avait doublé les forces d'Alain, et, bientôt, le bois vola en éclats, le verrou tomba, et la trappe s'abattit.
Alors, sans s'inquiéter du fracas produit par cette effraction, le jeune homme se laissa glisser du grsnier dans la pièce inférieure et courut au secrétaire.
Ce fut en vain qu'il en chercha la clef
Contre son attente, il reconnut que Langot l'avait emportée.
Alain se disposait à agir avec ce meuble comme il avait agi avec la trappe, lorsque le bruit d'une porte que l'on refermait arriva jusqu'au jeune homme.
Ce fut alors seulement qu'il entrevit les conséquences, que pouvait avoir son arrestation dans cette situation, et il chercha à fuir.
U jeta autour de lui un regard effaré.
Il n'y avait point à s'échapper par l'issue qui conduisait à la cour; car il rencontrerait infailliblement Langot.
Impossible de remonter par la trappe.
Il lui eût fallu pour cela une échelle ou un entassement de tables et de chaises.
Il pouvait aller au-devant de Langot, l'étrangler et sortir par la porte du jardin.
Mais alors c'était tout simplement un assassinat.
Montplet entrevit dans un nuage sanglant ies deux bras rouges de la guillotine.
Il aperçut une porte.
Il se jeta contre cette porte.
Si cette porte était fermée, il était perdu.
Par bonheur, elle céda.
Au momont où elle cédait, le loquet de la porte de la cour se levait, et Langot entrait dans la boutique.
Montplet se trouva dans une petite salle basse, succursale du magasin.
Il alla tâtonnant au milieu des ballots et trouva la rampe grossière de l'escalier.
Mais sans doute fit-il quelque bruit; caria porte du petit magasin s'ouvrit, un rayon de lumière envahit la pièce sombre, et la voix de Langot demanda :
— Qui est là? qui est là? Est-ce vous, la Jeanne?
Alain se colla contre la muraille et n'eut garde de répondre.
La porte se referma.
Alain continua de monter l'escalier.
Mais il avait à peine franchi deux marches, qu'il entendit les cris de l'usurier.
Celui-ci avait trouvé l'outil sous ses pieds, et, en levant la tête, avait vu la trappe éventrée.
Alain écouta.
Un grand bruit venait du dehors ; les voisins accouraient à l'appel de Langot; la maison allait être envahie; on allait poursuivre, traquer, arrêter le voleur.
Alain comprit qu'il était perdu.
Cette fois, ce n'était plus l'échafaud, c'étaient les galères : il y avait escalade et effraction.
En ce moment, le chasseur était arrivé au haut de l'escalier et tâtonnait dans une espèce de corridor au bout duquel brillait une ligne de lumière.
Cette ligne indiquait une porte.
Au bruit de la rue, aux cris de Langot, la porte s'ouvrit.
Cette porte était celle du petit grenier où logeait Jeanne-Marie.
Elle jeta un cri en apercevant un homme ; mais ce cri, à demi étouffé, rentra en quelque sorte dans sa gorge.
Avant qu'Alain eût eule temps de dire : t C'est moi ! » elle l'avait reconnu.
— Venez} dit-elle.
Alain s'élança dans la chambre.
Il était sauvé.
Langot continuait d'appeler au secours; il prétendait avoir vu fuir un homme, il montrait l'outil avec lequel on avait essayé de forcer son secrétaire, il montrait la trappe disloquée et pendant à un de ses gonds.
Il n'y avait pas de doute : un voleur s'était introduit dans la maison.
Or, comme tout était fermé, il devait y être encore.
On commença les recherches les plus minutieuses.
On sonda tous les coins de la boutique et de l' arrièreboutique.
Alain, de l'endroit où il était caché put entendre l'escalier craquer sous les pas des visiteurs.
On arriva à la mansarde de Jeanne-Marie.
La porte en était close, et ce ne fut qu'à la suite de longs pourparlers que l'on en obtînt l'entrée.
On trouva la veuve debout, tout habillée et en proie à une vive émotion.
Elle raconta qu'elle allait se mettre au lit, lorsqu'elle avait entendu tout ce tumulte, lequel l'avait frappée d'une si grande terreur, qu'après s'être verrouillée dans sa chambre, elle n'avait plus o^é bouger.
Du moment où Jeanne-Marie affirmait n'être pas sortie de sa chambre, il était impossible que le voleur y eût pénétré.
La pièce était, d'ailleurs, si étroite et si pauvrement meublée, qu'il semblait impossible de s'y cacher.
Langotet ceux qui l'accompagnèrent permirent donc à Jeanne-Marie de refermer sa porte et montèrent au grenier, où leurs recherches n'obtinrent pas de meilleur résultat.
On en fut réduit à supposer que le voleur s'était enfui par la trappe qui lui avait servi pour s'introduire chez l'épicier, et que, tandis que celui-ci avait ouvert aux voisins, il avait réussi à gagner les champs.
L'alerte de Langot avait été si vive, qu'il ne voulut pas se coucher et passa toute la nuit dans des investigations inutiles.
Ce ne fut que vingt-quatre heures après être rentré dans ïa chambre de Jeanne-Marie qu'Alain put en sortir.