‹ Le Chasseur de sauvigneChapitre 12 sur 19 · UN ABORDAGE DIFFICILE · texte numérisé non relu

UN ABORDAGE DIFFICILE

Le petit Jean -Marie nous a raconté comment Hénin avait été de si méchante humeur en ne rencontrant pas celui qu'il cherchait.

Mais, le lendemain, ce fut bien autre chose lorsque, impatienté d'attendre le chasseur chez lui, le contremaître retourna au Gabion, dont ii trouva la porte fermée et dans lequel il ne put entrer malgré les coups de pied furieux dont il l'assiégea, le prudent Jean-Marie ayant eu soin d'assujettir celle-ci en dedans avec des barres de fer et de sortir par la fenêtre pour aller faire sa course chez le giboyeur.

Enfin, las d'user ses semelles contre les madrier qui fermaient le Gabion, maître Hénin s'arrêta et se mit à réfléchir.

— Allons, allons, dit-il, c'est clair comme le jour,

il a pris le large et ne se soucie pas de nous voir bord à bord ; mais que la drisse du pavillon me serve de cravate, si je ne lui donne pas ane chasse de frégate à corsaire î Ah î ah î il se moque de moi comme un gabier d'un bourgeois, d'un soldat ou d'un calfat ; mais que les rats rongent mes galons, si je ne l'accoste un jour ou l'autre ! et, quand ce jour-îà viendra, gare à lui ! car, par ma foi, je ferai feu de bâbord et de tribord.

Et, là-dessus, le maître d'équipage, bien résolu, en effet, à donner la chasse à Alain, prit, en continuant de tourmenter impitoyablement sa chique, le chemin des bancs, où il se doutait bien qu'Alain devait se trouver.

Alain l'aperçut sur la plage, et, bien décidé, lui aussi, à échapper à ses remontrances, il se dissimula si bien dans les anfractuosités des rochers, que le brave marin passa à quelques pas de lui sans l'apercevoir.

Pendant plus de deux heures, Hénin battit les bancs en tous sens, et, comme la marée montait, force lui fut bien de gagner la côte.

Le chasseur, s'en voyant débarrassé, sortit de sa cachette et s'arrangea pour l'affût du soir.

Il chargea soigneusement son énorme fusil, calibre huit, avec de la grenaille de fonte, et s'embusqua dans une des barriques défoncées qu'il avait placées dans le sable.

Bientôt l'ombre, venant à la terre, s'étendit peu à peu sur le rivage, puis sur l'Océan.

La première étoile se montrait au midi.

La mer montait.

Elle était calme, et son mouvement monotone se faisait entendre à intervalles égaux.

Enfin, l'obscurité augmenta; il n'y eut plus de distinct que la petite lagune auprès de laquelle Alain s'était établi et qui brillait encore comme un miroir dans son cadre d'ébène.

En ce moment, mille bruits confus pour tout autre qu'Alain, mais distincts pour une oreille aussi exercée que la sienne, vinrent le faire tressaillir.

On entendit des cris aigres, des sifflements aigus, des glapissements nasillards mêlés aux crépitements que font les ailes en battant l'air.

C'étaient les pluviers, les courlis, les sarcelles, les canards qui arrivaient.

Ils passaient tous à une grande hauteur au-dessus de la tête d'Alain.

Cependant, une volée de canards tournoya longtemps dans les environs; puis, tout à coup, le chasseur vit l'eau rejaillir sous le choc de plusieurs corps.

:Les canards s'abattirent dans la lagune.

Ils étaient plus de cinquante.

Ils restèrent quelque temps le cou droit, la tête inclinée dans la direction du vent, afin de s'assurer si le gîte qu'ils avaient choisi pour passer la nuit était bien sûr; puis, n'entendant plus que le murmure régulier de la vague mourant sur le sable, ils commencèrent mille évolutions.

Les uns, ne se trouvant sans doute pas suffisamment

repus, plongeaient pour saisir les crevettes et les petits crabes dans la vase.

Les élégants de la bande s'occupaient du soin de leur toilette, secouant l'eau sur leurs plumes azurées et les lustrant avec leur bec.

Peu à peu, ils se réunirent sur le bord de la flaque d'eau en une masse compacte qui, de loin, paraissait toute noire.

Alors, une épouvantable détonation se fit entendre, et une grêle de plomb arriva au milieu de ces malheureux oiseaux.

Tous ceux qui en eurent la force prirent leur vol ; mais un second coup de fusil en arrêta bon nombre dans leur essor.

Alain avait visé bas pour le premier coup, afin que le plomb, en ricochant, fût plus meurtrier; haut pour le second, afin de suivre l'ascension perpendiculaire des canards, et les résultats étaient magnifiques.

Un bon tiers de la troupe gisait inanimé à la place même où il avait reçu le premier coup; l'autre tiers, démonté, écloppé, s'était jeté dans la lagune, et Pavillon y poursuivait et y atteignait les blessés, malgré leurs habiles plongeons.

Satisfait de sa soirée, et trouvant la nuit déjà trop avancée pour tenter un second affût, Alain s'abrita dans lane de ses barriques, dont il tourna le iond du côté du vent, et essaya de prendre uu peu de repos.

Vers trois heures du matin, la mer était redescendue.

C'était l'heure de battre les bancs qu'elle avait laissés à sec, et le chasseur se mit en route.

Ii venait de tuer quelques sarcelles, lorsque., en dépassant l'angle d'un rocher, au moment où il redoublait de précautions pour s'approcher d'un endroitoù il soupçonnait du gibier, il reçut un coup violent sur l'épaule.

Il se retourna vivement.

Un homme armé d'un bâton auquel il imprimait encore le moulinet dont le chasseur avait essuyé le prélude, était debout à deux pas de lui.

La nuit était sombre encore ; Alain se crut attaqué : il épaula rapidement et mit l'agresseur en joue.

is un nouveau coup de bâton appliqué sur l'extrémité du canon fit basculer l'arme dans ses mains, et le fusil tomba sur la grève.

Alain se précipita pour le ramasser-

— Allons f allons ! dit la voix bien connue de maître Ilénin, laissez en paix votre outil, monsieur Montplet : quoique j'aie îa peau aussi noire que celle d'une macreuse et que je doive sentir pas mal la sauvagine, je ne suis pas de votre gibier.

— Gomment! dit le jeune homme, c'est vous, maître, vous ici et à une pareille heure?

— Mille carcasses ! il le faut bien, puisque vous fuyez les amis, et que vous avez à perpétuité échangé, à ce qu'il parait, les solives de votre Gabion contre le plafond du bon Dieu.

— Qui ? moi ? vous croyez que je vous fuis, maître Uénin?

— Je ne sais si vous me fuyez ; mais, depuis hier, vous manœuvrez de façon que je ne puis apercevoir que votre poupe, ce qui n'est pas honnête.

-— Je vous assure, Jacques...

— Assez ! Vous allez mentir, prenez garde ! Et, outre qu'il ne faut pas blaguer avec les vieux, il est indigne d'un honnête homme de mentir. Croyez-vous qu'on fiche dedans, comme un terrien, le vieux maître Jacques ? Non pas ! j'ai suivi votre sillage dans le sable ; je voyais fort bien que vous relâchiez derrière chaque caillou, guettant de là maître Hénin en essayant de l'éloigner de vos eaux. Ah\ si ce diable de sable ne s'était point changé là-bas en galets, vous n'eussiez pas évité l'abordage, mon bonhomme; mais je me suis dit : «Toi, sois tranquille, à un moment ou à un autre, jeté pincerai !... » Et, en effet, aussitôt que la marée l'a permis, je suis venu, je me suis guidé sur la flamme de votre coup de feu, et me voilà î Ce n'est pas plus malin que cela.

— Vous voilà, soit; je vous vois bien; après? Qu'avez-vous donc de si pressé à me dire?

— Ah ! ah ! continuation de la blague ! Vous le savez bien, ce que j'ai à vous dire.

Ce qu'Alain savait surtout, c'est que, quand maître Hénin s'était bouté une chose dans la tête, il n'était pas homme à en démordre.

Il se résigna donc à subir ce que ie vieux maître appelait un abordage.

— Allons 1 allons! dit-il, je vois ce que c'est; vous venez pour Jeanne-Marie, n'est-ce pas?

— Vous voyez bien que vxis savez ce qui m'amène.

— Il paraît que Jeanne a été vous raconter son histoire?

— Peu vous importe comment je l'ai sue, puisque je la sais. Alain, je vous avais donné un bon conseil, un conseil d'honnête homme : c'était, puisque vous aimiez la Jeanne-Marie et que la Jeanne-Marie vous aimait, c'était d'épouser la veuve. Ce conseil, vous ne l'avez pas suivi.

— Que voulez- vous ! dit le jeune chasseur, cela m'a répugné d'aller prendre une femme dans la maison où l'on m'avait dépouillé.

— La meilleure frégate qu'ait jamais foulé le pied d'un matelot était la frégate la Victorieuse, qui s'appelait le Victor y avant que nous l'eussions enlevée aux Anglais... Non, non, ce ne sont point vos vrais raisons, cela, gars Alain ; vous hissez un pavillon de circonstance pour m'éloigner de vos eaux; mais le vrai, vous vous gardez bien de le montrer.

— Eh bien, soit, répondit Alain, je vais vous parler franchement. Je rends justice à Jeanne-Marie et à ses bonnes qualités ; c'est une honnête femme et un brave cœur; elle m'agréerait pour le mariage plus qu'une autre; mais, que voulez-vous! ce n'est point dans mes idées, de me marier.

— Vraiment?

— Oui; j'ai encore la tête trop jeune, et ce serai* nous rendre tous deux malheureux pour toujours.

— Mon garçon, fit Hénin d'un ton sévère, c'est la

nuit où elle vous a reçu et caché dans sa chambre, pour vous empêcher d'être pris et puni comme un voleur, que vous auriez dû faire ces réflexions-là. Il fallait alors étalinguer un câble d'honnêteté, vous tenir au large et ne pas courir sur les brisants,

Dès lors que maître Hénin s'exprimait ainsi, il était clair qu'il savait tout.

Le jeune homme resta quelques instants sans répondre.

Puis, essayant de prendre un air léger et insouciant :

— Que voulez-vous, maître Hénin! dit-il, vingtquatre heures, c'est trop long à passer quand on est enfermé avec une jeune et jolie femme, et quand on s'aperçoit qu'on ne la hait pas. J'aurais bien voulu vous voir à ma place, vous!

— A votre place, répondit le maître d'équipage, dont la voix devenait de plus en plus grave et le visage de plus en plus sévère, à votre place, que n'y étais-je ! Du diable si je me fusse comporté comme vous l'avez fait ! J'ai connu la vie, mille tonnerres ! e,t une vie, que vos bamboches, c'est du petit-lait auprès des miennes ! Sous l'ancien, quoique ce fût un terrien fini, et qu'il n'adorât pas trop le matelot, on avait encore par- ci parlà quelque paît de prise, quelque arriéré de solde, et l'on noçait, on caressait les filles, on se soûlait jusqu'à s'aller sous la table au dessert, on se flanquait des raclées, enfin tout le tremblement des plaisirs! Mais, quant à abuser, de force ou autrement, d'une brave femme ou d'une honnête fille, non, monsieur Àlaii^

ce n'est pas d'un matelot cela ; et, si, pauvre et malheureux, j'avais trompé une pauvresse et une malheureuse comme moi, il m'aurait, semblé que je violais ma saur, ce qui n'aurait pas été beau.

. — Morbleu! maître Jacques, dit Alain, je ne vous savais pas si vertueux.

— Allons, allons, assez de rire, maître Alain, répondit le maître d'équipage. Dans ce moment-ci, voyezvous, vous me faites l'eifet de ces Chinois qui peignent de gros canons sur leurs sabords pour effrayer les Malais ; ce rire-là n'est point dans votre cœur, garçon, et vos moqueries ne me font pas plus de honte qu'elles ne diminuent la peine que j'éprouve en songeant à la pauvre diablesse que vous laissez affalée à la côte après l'avoir amenée à sa perdition.

— Et en quoi est-elle plus perdue et plus affalée à la côte qu'auparavant?

— Ah ! c'est vrai, vous ne savez pas ce qui lui est arrivé !

— Non ; que lui est-il arrivé?

— Il lui est arrivé qu'avant-hier, dans la nuit, en revenant de vous voir au Gabion, — où, soit dit entre nous, ce n'était pas la peine de l'appeler pour lui faire des propositions aussi honteuses que celles que vous lui avez faites, — il lui est arrivé qu'elle a trouvé son oncle qui l'attendait et qui, enchanté d'avoir une occasion, Ta chassée de chez lui comme une vagabonde et une coureuse de nuit.

— Ah ? je ne savais pas cela.

— Vraiment?

— Je vous le jure, maître Hénin.

— Et cela change- t-il vos dispositions ?

— Mais nourquoi, reprit Alain sans répondre à la question du contre-maître, — pourquoi, lorsqu'elle s'est trouvée sans asile, n'est-elle pas venue m'en demander un, à moi?

— Ah î oui, c'est cela, vous la repoussez de chez vous comme votre femme; mais vous l'auriez reçue comme votre maîtresse ! Elle s'en est bien gardée, la pauvre chère créature du bon Dieu, et elle a bien fait.

— Il me semble, dit Alain, que cela eût toujours mieux valu que de voguer à l'aventure; car, si le Langot a tout dit, comme je n'en doute pas, la pauvre Jeanne-Marie ne trouvera pas une maison où reposer sa tête.

Et il poussa un soupir involontaire.

Les yeux du contre-maître flamboyaient.

— Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit-il, elle en a trouvé une.

— Laquelle?

— La mienne.

Alain devint rêveur; son cœur se serra; il eut un instant honte de lui-même.

Il avait une crainte réelle de perdre son indépendance, dont il sentait tout le prix; il ne croyait pas que les douces joies du ménage, dont il avait vu le tableau chez le contre-maître, pussent le dédommager

de son sacrifice; mais, malgré ses habitudes de dissipation et ses goûts sauvages, ce n'était point un méchant cœur. Il n'avait jamais entendu parler si sérieusement de ce qu'il considérait comme une étourderie sans conséquence; les suites que celle-là avait déjà eues pour la pauvre veuve le touchaient, et il se demandait s'il ne ferait pas bien, quoi qu'il lui en coûtât, d'accomplir un devoir.

Par malheur, maître Hénin lut mal ce qui se passait en ce moment-là dans le cœur du jeune homme; i: crut qu'il s'endurcissait au lieu de s'attendrir, et, tout à coup, en frappant du pied :

— Ah ! dit-il, vous êtes joliment chanceux, vous, que je ne sois ni le père ni le frère de la pauvre Jeanne- Marie.

Alain releva la tête comme si un serpent l'eût piqué.

— Oh ! oh ! dit-il, pourquoi donc cela, s'il vous plaît, maître?

— Parce que je vous apprendrais, mon gars, qu'on risque quelquefois sa peau à déshonorer une femme.

— On ne déshonore jamais que celles qui veulent bien être déshonorées, répondit brutalement Alain; — et Jeanne-Marie serait votre femme ou votre fille, que ce serait tout comme, entendez-vous maître Jacques ?

— C'est-à-dire que vous ne l'épouseriez pas?

— Par ma foi, non.

— Et que me répondriez-vous pour vous excuser ?

— Je vous répondrais , en supposant que je consentisse à m'excuser, que je ne me trouve pas assez joli

garçon pour supposer que celle qui m'a cédé n'aurait pas tout aussi bien cédé à un autre.

— Ah î... vous croyez que je ne vous ferais pas rentrer dans le ventre une lâcheté semblable ?

— Une lâcheté, avez-vous dit, maître Hénin ?

— Une lâcheté! oui, je l'ai dit et je le répète, une lâcheté !

— Sans vos soixante ans, maître Hénin, vous payeriez cher une pareille insulte, c'est moi qui vous le dis.

— Que vous font mes soixante ans, gars Alain, si, mon sang est aussi rouge que le vôtre, et si je ne demande qu'à en verser un bidon à votre servies?

Alain haussa les épaules.

Depuis sa course de la veille au Gabion, maître Hénin, dont la susceptibilité avait été vivement froissée, ne contenait qu'avec peine la rage sourde qui bouillonnait en lui; il en résulta qu'à ce geste de commisération, perdant complètement le souvenir de la mission < aciiique qu'il avait à accomplir, il éclata.

— Mille tonnerres î s'écrja-t-il, est-ce qu'un homme est démâté parce que les vers ont entamé sa coque? Ce n'est pas mon avis, à moi, gars Alain, si c'est le vôtre, et je vous montrerai qu'une vieille carcasse comme la mienne peut encore crânement envoyer sa bordée ; je me crocherai avec vous quand vous voudrez, au sabre ou au couteau, à votre choix, entendez-vous cela, méchant pousse-caillou?

Alain fit un geste pour saisir son fusil déposé contre un rocher.

Maître Hénin se rapprocha d'un pas, pour empêcher îe jeune homme de se servir de son arme en même temps qu'il assujettissait son bâton entre ses doigts.

Mais Alain comprit que cette lutte avec un vieillard était impossible.

— Quittons-nous, dit-iî; c'est assez causé comme cela. En vous écoutant pius longtemps, maître Jacques, je perdrais le souvenir d'une amitié qui m'a été chère et je ne serais plus maître ae moi-même. Si vous avez cru que des injures et des menaces pouvaient autre chose que me confirmer dans ma résolution, vous vous êtes étrangement trompé.

Hénin réfléchit qu'effectivement il avait fait fausse route.

— Dites à Jeanne-Marie, continua le chasseur, que je la plains sincèrement ; que je déplore la fatalité qui l'a jetée sur ma route; que, s'il existait un autre moyen de la consoler que celui que vous avez eu la prétention de m'imposer, quoi qu'il m'en dût coûter, je serais heureux de l'employer ; mais, quant à enchaîner ma liberté, à me créer des affections que je ne comprends pas encore, à m'imposer des devoirs que je ne saurais remplir, je ne le puis. Et, maintenant, oublions des injures mutuelles qui, par bonheur, n'ont eu d'autres témoins que la nuit, l'Océan et Dieu. Adieu, maître Jacques !

Et, sifflant Pavillon, le chasseur s'éloigna rapidement

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