LES BONS COEURS
Ilénin hésita s'il ne suivrait pas Montplet : le vieux maître était tenace, et cependant il n'eût pas demandé mieux que de faire abnégation de ses petits griefs personnels, pour ramener Alain à des sentiments meilleurs; mais le jour n'était point encore venu , et, dans l'obscurité, il lui eût été impossible de retrouver le chasseur parmi ce dédale de rochers et de lagunes.
Il reprit, en conséquence, le chemin de la côte, traversa le marais, entra au Gabion et réveilla Jean- Marie.
Jean-Marie eut grand'peur en reconnaissant la voix de maître Hénin.
Mais, lorsqu'on eut allumé la lampe, et que l'enfant eut vu l'expression de tristesse répandue sur le visage du vieux contre-maître, sa frayeur se changea presque en compassion.
— Ohl mon Dieu, dit le petit Jean, qu'y a-t-il donc, monsieur Jacques ?
— Il y a, mon enfant, répondit le contre-maître avec la plus grande douceur, il y a qu'il faut te lever sans retard, prendre ton petit bagage et venir avec moi.
— Où cela, maître? demanda l'enfant.
— Rejoindre ta mère.
— Alors, s'écria l'enfant joyeux, c'est ma mère qui m'envoie chercher?
— Oui, répondit maître Hénin.
— Mais mon ami Alain, que va-t-il dire en ne me retrouvant pas ici?
— Il comprendra parfaitement que tu n'y sois plus. L'enfant réfléchit un instant; puis, sentant que
maître Hénin avait le droit d'agir comme il agissait en vertu d'un pouvoir quelconque, il se leva, s'habilla et fit son paquet.
Le contre-maître le prit par la main, et tous deux s'acheminèrent du côté de Maisy.
Tout le monde dormait dans la maison de Jacques Hénin.
Louison, qui seule couchait dans la première pièce, se réveilla en entendant tourner le loquet delà porte et demanda :
— Est-ce toi, Jacques?
— Oui , c'est moi, répondit le marin en faisant agenouiller le petit garçon au pied du lit.
Puis, prenant la main de Louison et appuyant cette main maternelle sur la tête du petit Jean-Marie :
— Tiens, femme, dit-il, nous en avions onze, c'était an mauvais compte : Dieu nous fait la grâce de nous envoyer le douzième; remercie Dieu.
Alain passa trois jours entiers, après cette scène avec maître Hénin, sans oser retourner au Gabion; ignorant que maître Hénin en eût enlevé Jean-Marie, il ne se souciait pas de rentrer dans sa demeure et d'y retrouver l'enfant, dont la vue, il le sentait, allait être pour lui le reproche vivant du désespoir où il réduisait la mère; cependant le gibier qu'il tuait chaque nuit commençait à s'amonceler d'une façon inquiétante ; ses provisions et ses munitions s'épuisaient, et il fallut bien se décider à reprendre le chemin de la maisonnette.
À son grand étonnement, il la trouva vide.
Il en fut d'abord enchanté ; rien ne lui disait depuis combien de temps le petit Jean-Marie l'avait quittée.
Il fit lui-même sa course près du giboyeur d'Isigny, et, à son retour, reprit ses habitudes de vie solitaire et sauvage.
Mais il n'y trouva plus les mêmes charmes que par le passé.
Au bout de deux ou trois jours, ne voyant pas revenir le petit Jean-Marie et n'entendant point reparler de lui, il comprit qu'il était arrivé quelque chose qu'il ignorait, et devina, ou à peu près, ce qui s'était passé. Alors /:ette existence rude et grossière commença de lui peser. Il s'était, sans s'en rendre compte, doucement habitué aux naïves causeries du petit garçon, à son babillage qui rompait la monotonie des soirées,
aux soins qu'il en recevait, et sa cabane, si petite qu'elle fût, lui sembla un grand désert.
De temps en temps, lorsqu'il lui arrivait de ne pas sortir, et que, assis au coin de 1 atre, il laissait ses pensées courir dans le vague, tout en suivant machinalement des yeux la fumée que rendaient les morceaux de membrure de bâtiment avec lesquels il se chauffait, il lui semblait voir se dessiner dans leurs nuages la pâle et mélancolique figure de Jeanne-Marie, et les beaux yeux de la veuve prenaient peu à peu une telle expression de reproche et de douleur , qu'Alain ne pouvait supporter cette vision.
Alors il se levait brusquement, prenait son fusil, et ce n'était qu'en se livrant à son exercice favori, qu'en faisant des hécatombes de canards, de macreuses et de sarcelles, et, à défaut de ceux-ci, de mouettes, de bécassines et de guillemots, que le chasseur parvenait à écarter cet importun souvenir.
Cependant l'ennui le gagna; alors, comme l'été était venu, et que la chasse ne lui offrait plus de suffisantes ressources de distraction, il en chercha dans les plaisirs que la perte de sa fortune l'avait forcé de répudier. La récolte de l'hiver avait été bonne : Alain, excellent chasseur, avait tué des masses de gibier; il se trouvait avoir quelques centaines de francs devant lui : c'était assez pour se remettre à courir les cabarets et les billards.
Or, les endroits que fréquentait le chasseur n'étant pas les mêmes que ceux où allait maître Jacques, Alain
ne le rencontra pas une seule fois pendant l'espace de trois ou quatre mois. Quand, par hasard, il l'apercevait sur le rivage, courbé sous le poids des mannes d'osier qui contenaient le produit de la pêche, il avait grand soin de se détourner et de s'en aller d'un autre côté.
Et, cependant, malgré tout ce qu'il faisait pour s'étourdir, Alain n'arrivait pas à se débarrasser du souvenir de Jeanne, qui était tout à la fois pour lui un remords et un regret; et il n'en mettait que plus de soin à éviter Jacques Hénin, désespéré qu'il eût été de lui offrir une victoire qu'il sentait possible dans les conditions d'esprit où il se trouvait.
Mais , pendant que le chasseur faisait rouler les billes, choquait les verres et riait avec les belles filles de la côte, on pleurait souvent, on pleurait beaucoup dans la maison de maître Hénin.
Au bout de deux mois, Jeanne-Marie avait senti que sa faute aurait des conséquences bien graves dans sa position.
Elle n'en pouvait douter, la pauvre créature : pour la seconde fois, elle allait être mère.
Il y a des privilégiés de la douleur qui ne sont jamais malheureux à demi.
Pendant quelque temps, espérant encore, elle concentra ses inquiétudes en elle-même, passant les nuits dans le:, larmes, les essuyant lorsque venait le jour, pour ne point attrister de son chagrin ses braves hôtes, qui, frappés de l'altération croissante de ses traits, ne
savaient plus qu'imaginer pour la consoler et la distraire.
Jeanne-Marie couchait dans la même chambre que les enfants du contre-maître : une nuit, Thérèse, l'aînée de ses filles, se réveilla par hasard et entendit la pauvre veuve qui sanglotait dans son lit.
Elle n'en dit rien à Jeanne-Marie; mais, le lendemain, elle raconta à sa mère que la veuve avait passé toute la nuit à pleurer.
Le même jour, Louison interrogea Jeanne-Marie sur les causes de ce désespoir: Jeanne-Marie essaya de le rejeter sur l'abandon dont elle était victime de la part d'Alain ; mais la femme du marin lui ayant manifesté des doutes sur sa véracité et s'étant montrée sincèrement affligée de ce manque de confiance, la pauvre femme se décida à lui confier son secret tout entier.
Louison et Jeanne -Marie commencèrent par pleurer ensemble; puis, la première dit à la seconde de se courber sous la main du Seigneur; elle s'efforça de lui faire comprendre que, de quelque tristesse qu'il plût au bon Dien d'entourer le berceau d'un enfant, il n'appartient point à une mère de le maudire.
Enfin, comme dernière consolation, elle lui promit de s'occuper activement avec Hénin des moyens de rendre sa position mohs pénible.
Cette confidence, transmise par Louison à Hénin, affligea sensiblement le vieux maître ; il craignait qu'après l'éclat que ferait nécessairement la grossesse de Jeanne- Marie, il ne lui devint bien difficile de demeurer
à Maisy. Louison et lui s'étaient sincèrement attachés â la veuve ; ils ne pensaient point sans chagrin à la voir chercher une condition; ils ne se seraient jamais décidés à la laisser recourir à la charité d'un hospice.
Quant à essayer de cacher sa grossesse, Jeanne-Marie n'en avait pas même l'idée; elle l'avait acceptée comme un châtiment du Seigneur : il en résulterait ce qu'il plairait à Dieu.
Louison opinait pour que Hénin renouvelât ses instances près de Montplet ; mais la conduite que menait ce dernier avait achevé de lui aliéner l'estime du vieux marin, qui, peu accessible aux sentiments mixtes, se sentait maintenant pour le chasseur une haine aussi cordiale que l'avait été jadis son amitié. Il repoussa donc l'idée que sa femme avait mise en avant, et avec une énergie qui ôta à celle-ci le désir de la renouveler.
Au moment où Louison, qui avait baissé les yeux pendant que son mari chargeait Alain d'injures et de malédictions, les releva, son regard se porta vers une tirelire placée sur la cheminée entre deux coquillages et deux madrépores.
Elle la considérait si fixement, que naturellement les prunelles de maître Hénin prirent la même direction.
11 poussa un cri d'allégement et de eatisfaction, saisit la tirelire, la posa sur la table après avoir agité son contenu avec une joie enfantine.
— Mille tonnerres ! dit-il, voilà l'affaire ! voilà qui empêchera notre Jeanne d'être charivarisée par les méchants gars de Maisy,
— Mais, dit timidement Louison, — car on sentait qu'elle n'avançait l'objection que pour l'acquit de sa conscience, — ce sont les épargnes que les enfants font depuis deux ans pour acheter des habits de première communion à leur petite sœur.
— Eh bien, les petites sœurs communieront avec leurs habits des dimanches; crois-tu pas que le bon Dieu va faire l'officier de quart et les chicaner sur leur tenue ?
Et, en disant ces mots, le marin assena un coup de pincettes sur la tirelire, qui vola en morceaux.
Les pièce.3 d'argent et de cuivre s'éparpillèrent sur la table et sur le plancher; maître Hénin les ramassa, les compta et les aligna sur la table avec une satisfaction qui se traduisait en jurons formidables.
Louison, de son côté, sauta au cou de son mari et l'embrassa, tant elle était joyeuse.
La tirelire contenait cent dix francs.
Il fut immédiatement décidé que, dès que la grossesse de Jeanne-Marie deviendrait apparente, elle s'en irait à Vaîognes chez une cousine de Louison, qui, moyennant une modique indemnité, la prendrait en pension.
On communiqua le projet à Jeanne-Marie; elle pleura de reconnaissance, comme elle pleurait tous les jours de douleur ; ensuite, elle se sentit à la fois contente et chagrine : contente parce qu'elle comprenait que, ne pouvant bientôt plus se montrer dans le village, son départ était urgent; chagrine parce qu'il lui
fallait, pour la première fbis depuis son veuvage, quitter Jean-Marie, et qu'elle se demandait comment elle pourrait vivre loin de son enfant.
Cette dernière impression arriva si bien à être la plus forte, que la pauvre femme trouva mille bonnes raisons pour retarder l'instant de son départ : un jour de plus lui faisait gagner une caresse de plus, — et ces caresses de son fils, elle les préférait même à sa réputation...
Cependant sa taille, qu'elle avait si mince et si svelte, s'épaississait : pour Louison, qui la voyait tous les jours, cet accroissement était insensible; mais, prévenus par les mauvais propos de Langot, les gens du bourg le remarquèrent et en firent des risées. On n'avait garde de plaisanter devant maître Hénin ; on savait le marin pacifique et débonnaire en général, mais brutal en diable dans certaines circonstances, et, lorsqu'il était éloigné, on s'en donnait à cœur joie.
Un jour, Jean-Marie, qui, depuis quelque temps, allait à la mer avec le vieux maître d'équipage, ayant été seul chercher des appâts, rentra au logis avec ses habits déchirés, des meurtrissures au visage, et ses yeux rouges et gonflés de larmes. On l'interrogea ; mais? il refusa de répondre avec une obstination qui n'était pas dans son caractère. Maître Hénin pn't sa grosse voix de bord, jura, gronda, menaça; tout fut inutile ; ce que voyant Jeanne-Marie, elle prit le petit garçon par la main et l'emmena dans la chambre où ils couchaient tous les deux.
La veuve s'assit sur le pied du lit.
— Eh bien, Jean, dit-elle à l'enfant, m'avoueras- tu, à moi, pour qui et avec qui tu t'es battu ?
Jean-Marie regarda quelques instants sa mère avec une singulière fixité, et, fondant en larmes, se précipita dans ses bras et la couvrit de baisers.
Jeanne - Marie se débarrassa doucement de son étreinte.
— Chère mère, dit le petit Jean, ne me le demande plus; car, à toi, je ne saurais dire nenni, et, si tu savais pourquoi je me suis battu, cela te ferait trop de deuil.
Le cœur de la pauvre femme battit plus précipitamment dans sa poitrine; elle rougit et elle pâlit tour à tour sous le coup d'une impression profonde.
Elle pressentait ce qui s'était passé.
— Si fait, cher mignon, reprit-elle; tu dois me dire les causes de cette batterie. Je ne te l'ordonne pas, je t'en prie.
— Eh bien, mère, puisque tu veux le savoir, répondit l'enfant, j'ai rencontré les fils et les filles à Thomas Hommay, qui allaient aux moules, et ils m'ont dit du mal de toi.
— Mais quel mal? demanda Jeanne-Marie en balbutiant.
— Non, mère, s'écria l'enfant, ne me force pas; je n'oserai jamais te le répéter.
La veuve n'avait plus la tête à elle.
Elle comprenait qu'elle n'avait pas à en demander da-
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vaatage à ce pauvre petit; mais elle avait si grand'peur qu'on ne lui eût révélé la vérité, qu'un reste d'espérance qu'il n'en était rien. îa poussait, malgré elle, à interroger le petit garçon.
— Je veux tout savoir, Jean, lui dit-elle.
— Eh bien, mère, le plus grand des gars a commencé à me dire des injures; j'aurais passé mon chemin si maître Hénin n'avait établi, l'autre jour, qu'un matelot devait toujours cogner ceux qui l'insultaient. Aussi j'ai voulu battre le grand gars Hommay; alors, la grosse Fanchette, l'aînée des fiEes, s'en est prise à toi ; elle m'a dit que M. Alain... que M. Alain...
Jeanne-Marie jeta un grand cri et cacha son visage entre ses mains.
— Mais ce n'est pas vrai, continua le mousse; ils ont menti, je le leur ai dit, et c'est pour cela qu'ils m'ont battu, Oui, ils ont menti! Parle, mèreî que j'entende ta voix me le répéter, et j'oublierai bien vite les coups que j'ai reçus.
Jean-Marie avait pris les mains de sa mère et les couvrait à la fois de baisers et de larmes.
Jeanne-Marie n'eut pas la force de mentir à soi: fils; elle se laissa glisser à ses genoux et les embrassa comme uns suppliante.
— Pardonne-moi, mon pauvre petiot, pardonnemoi! s'écria- t-eile d'une voix entrecoupée de sanglots; pardonne-moi de t'avoir oublié un seul instant, de l'avoir ravi le seul héritage que ton père, dans son indigence, avait pu te laisser, un nom honnête et sans
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tache. J'expierai ma faute, va! d'abord, je la pleurerai tous les jours, tant que Dieu voudra bien me laisser sur cette terre ; puis je tâcherai de trouver dans mon cœur encore plus d'amour pour toi, cher mignon ! Mon existence te sera consacrée... Mais, je t'en conjure, pardonne-moi et ne cesse pas d'aimer ta pauvre mère !
— Moi, cesser de l'aimer, s'écria l'enfant avec une énergie que n'eut pas fait soupçonner sa débile apparence; moi, cesser de t'aimer parce que tu es malheureuse?... Tu tâcheras, dis-tu, de me donner plus d'amour? Moi, je te réponds, dos aujourd'hui, que je t'aime cent fois davantage lorsque je vois des larmes dans tes yeux.
Et il embrassa encore sa mère.
— Non, tu n'es pas coupable, ajouta-t-il : le coupable, c'est moi qui aurais dû me noyer vite, plutôt que de fournir à ce méchant M. Alain l'occasion de venir à nous et de te faire de la peine ; le coupable, c'est lui qui a abusé de ta tendresse pour moi. Mais j'irai le trouver, M. Alain, j'irai îe trouver.
— Garde-l'en bien, dit Jeanne-Marie en l'interrompant; car maître Hénin y a déjà été bien inutilement, mon pauvre Jean.
— Mais maître Hénin n'était pas moi, mère ; il lui aura parlé de voiles délai, d'ancre de miséricorde, de
, de larguer, que sais-je, moi ! Mais, toi, tu es ma mère, et, loisque je songerai à toi, je saurai bien lui prouver, j'eh suis sûr, qu'il agit mal en te faisant pleurer.
Jeanne-Marie était bien tentée de laisser son fils suivre son inspiration; mais maître Hénin, qui, dans sa rancune, exagérait encore les désordres d'Alain, lui en avait fait un tableau si effrayant, qu'elle craignit qu'il ne rudoyât le pauvre petit, et elle ne put se résoudre à l'exposer à cette humiliation.
Elle prit donc son fils sur ses genoux, et, avec mille caresses, lui demanda, au nom de l'affection qu'il avaiî pour elle, de renoncer à son projet.
Jean-Marie finit par promettre.