L AFFUT
Le fils et la mère restèrent longtemps dans la même attitude sans se rassasier des caresses l'un de l'autre.
Lorsqu'ils rentrèrent dans la chambre où Hénin et Louison les attendaient, aux marbrures qui sillonnaient leurs joues, à leurs yeux rouges et tuméfiés, ceux-ci devinèrent facilement les raisons pour lesquelles Jean- Marie s'était battu.
Le maître d'équipage secoua la tête et déclara qu'il était temps que la veuve s'éloignât; puis, sans attendre l'acquiescement de celle-ci à sa décision, sans remarquer les signes suppliants qu'elle lui adressait pour qu'il ne reparlât point de ce départ devant l'enfant, il le fixa au dimanche prochain.
Jean-31arie était bien loin de s'attendre à cette séparation : cependant son désespoir n'éclata point au dehors, ainsi que sa mère l'avait redouté.
Seulement, il pâlit encore, son regard devint fixe, et il fit un signe de la tête comme s'il eût dit : « C'est bien. »
Ses lèvres frémissaient, mais ne prononçaient pas une parole.
La veuve le prit dans ses bras ; l'enfant la laissa faire sans donner un signe de sensibilité, li lui fallut un assez long temps pour se remettre et pour rendre les baisers dont sa mère le couvrait.
On eût dit qu'il prenait une résolution à la fois audessus de son intelligence et de son âge.
On était au lundi.
Jusqu'où samedi, Jean-Marie demeura sombre et pensif; il ne pleurait pas, mais ses yeux étaient rouges et brûlants; il parlait à peine et restait des heures entières absorbé dans une rêverie profonde.
Pour sa mère seule, il sortait de sa torpeur, la suivait dans tous ses mouvements : il la couvrait du regard, comme s'il eût voulu graver dans son cœur les moindres détails de cette figure chérie.
Lorsqu'elle essayait de l'égayer en lui parlant des joies du retour, en lui demandant si cette idée de la revoir dans quatre ou cinq mois ne le rendait pas bien joyeux, il souriait; mais ce sourire, si peu d'accord avec ce que disaient ses yeux, avait quelque chose de si profondément triste, que le cœur des indifférents euxmêmes se fût serré en le voyant.
Plus on approchait du jour de la séparation, plus Jean -Marie devenait rêveur.
Le samedi, au moment de se mettre à table pour le dîner, on s'aperçut que, pour la première fois, l'enfant s'était décidé à obéir aux ordres de sa mère, qui lui recommandait de prendre l'air.
li n'était point dans la maison.
On le chercha dans le jardin, on ne l'aperçut pas , on l'appela de tous côtés, il ne répondit point.
Deux des enfants de maître Hénin coururent par toute la plage et revinrent sans y avoir rencontré le fils de Jeanne-Marie.
Alors, celle-ci se leva, muette et tremblante, priant maître Hénin de l'accompagner dans sa recherche; malgré son inquiétude, elle n'osait traverser seule le village. Maître Hénin, que la tristesse manifestée d'une manière si étrange par le mousse, les jours précédents, tourmentait aussi, consentit à ce que lui demandait la veuve.
Ils partirent tous deux. . .
En revenant aux plaisirs bruyants qui avaient charmé sa jeunesse, Alain n'avait point réiléchi que l'âge et le chagrin avaient modifié les besoins de son cœur, qui voulait, pour se distraire, autre chose que des amitiés de cabaret et des amours de coin de rue.
Au bout de deux mois de l'existence qu'il s'était décidé à reprendre, il trouvait ses camarades bêtes, grossiers et fastidieux, et ses maîtresses bêtes, grossières et fastidieuses ; il regretta son Gabion, ses tisons en croix et les tristes souvenirs qui peuplaient sa solitude, et, préférant s'ennuyer seul, plutôt que dans dételles com-
pagnies, il en revint à la société de Pavillon et à l'isolement de son ancienne existence.
L'été fut long et, sous tous les rapports, pour lui, difficile à passer.
Nous avons dit que, les derniers jours de l'hiver ayant été fructueux, il avait amassé quelques centaines de francs; mais les deux mois de plaisirs leur avaient fait une rude brèche, et il voyait approcher avec terreur le moment où son petit trésor allait être épuisé.
D'un autre côté, le souvenir de la pauvre veuve était revenu avec sa vie calme, et il était revenu si vif et si absolu, qu'il semblait parfois au sauvage jeune homme qu'il aimait passionnément Jeanne, et que le souvenir de celle-ci en arrivait à effacer celui de Lisa.
N'eût été l' amour-propre, qui ne lui permettait pas de donner un démenti à un caractère dont il était d'autant plus fier que ce n'était point son caractère naturel; n'eût été un vague sentiment de fausse honte, plus d'une fois, à la suite de quelque longue insomnie pendant laquelle la douce figure de Jeanne-Marie était venue s'asseoir à son chevet, il eût été frapper à la porte de son ancien ami le maître d'équipage et implorer son pardon.
Mais, quand ces bonnes pensées lui venaient, il se roidissait contre elles et les repoussait avec colère.
On conçoit qu'il désirât ardemment voir arriver l'automne; il espérait qu'un exercice qu'il aimait avec passion bannirait à jamais de son esprit et de son cœur
des pensées qui lui semblaient puériles et dangereuses.
D'ailleurs, quelque sobre que fût devenue sa vie, il se trouvait à bout de ressources.
On était en septembre.
À cette époque de l'année se produisent les grands flux et reflux dans lesquels la mer, en se retirant et en s'avançant, laisse à découvert des espaces bien plus considérables que dans les autres époques de Tannée, et qui varient entre une demi-lieue et une lieue, selon la profondeur de la côte.
Les chaleurs duraient encore, et la sauvagine n'était point près de faire son apparition annuelle sur les bancs ; les macreuses se tenaient au large, et ce gibier, que le chasseur ne prend qu'à défaut d'autre, était lui-même inabordable.
Cependant, grâce aux grandes marées et aux espaces immenses qu'elles laissaient à découvert , il devenait possible de s'en approcher.
Mais, les jours de grande mer, toute la population riveraine, hommes, femmes, enfants, chevaux et ânes est dans l'eau jusqu'à mi-jambe; les roues des charrettes tracent des ornières sur le sable, là où s'étendait, quelques heures auparavant, une couche d'eau d'une vingtaine de pieds de hauteur. Ces charrettes vont se charger de goémons et de varechs qui serviront à engraisser les champs ; les femmes et les enfants poussent plus loin que d'habitude leur filet à crevettes; les plus aventureux se rendent aux rochers lointains pour ramasser, dans leurs anfractuosités, les poissons, les cra-
bes et même les homards que la retraite de la mer a surpris et laissés à nu su* le sable.
Au milieu de ce tohu-boliu général, il est difficile aux chasseurs de trouver un endroit solitaire et silencieux, de surprendre et d'affûter le gibier.
Alain connaissait un banc situé en aval de la Vire, à deux lieues environ de îa côte, lequel banc ne se montrait à découvert que dans les marées les plus basses; quelque considérable que fût le reflux, un bras de mer le séparait toujours du rivage : ce bras de mer était si large, qu'il était impossible de le traverser sans une embarcation.
En outre, le banc ne se composait que de sable ; les quelques petits rochers dont il était parsemé cà et là n'offraient point de retraite assez profonde pour que les crustacés s'y réfugiassent. Il était donc probable que cet ilôt serait dédaigné par les riverains ; Alain résolut d'aller chercher des macreuses dans les environs, et s'embarqua lorsque la mer fut pleine, pour se trouver sur le terrain de la chasse lorsqu'elle viendrait à baisser.
Le vent soufflait au nord-ouest depuis quelques jours.
l\ était possible que les macreuses eussent déjà quitté les régions arctiques, où elles vivent pendant le reste de l'année, pour se répandre daïis nos climats; et, en effet, le chasseur ne tarda point à apercevoir deux ou trois volées formidables; il tema de les approcher pour les tirer de sa barque; les oiseaux s'assemblaient, ils
jouaient, plongeaient- voletaient, sans se préoccuper de ce visiteur qui s'approchait
Encore trois ou quatre coups d'aviron, et Alain allait se trouver à portée de faire feu ; mais les macreuses calculaient si bien la distance, que le chasseur ne les eut pas plus tôt donnés, ces coups d'aviron, que toute la bande s'envola et, rasant le cime des vagues, alla se poser à un quart de lieue delà.
Alain possédait trop bien la pratique de cette chasse pour s'acharner à les poursuivre; il semblait ne plus s'occuper d'elles : puisqu'il ne pouvait réussir à les chasser, il allait pêcher ces oiseaux.
Alain avait remarqué avec satisfaction que cette année, comme la précédente, serait très-abondante en vaimeaux. Disons vite ce que c'est que le vaimeau.
Le vaimeau est un petit coquillage lisse et blanchâtre, de quatres lignes environ de largeur sur dix de longueur; il forme le fond de la cuisine des macreuses.
Alain choisit l'endroit qui lui parut le mieux garni de ces mollusques, et il y tendit un large filet7 en forme de nappe, qu'il avait apporté avec lui.
Voici la théorie de cette pêche:
Le filet se place horizontalement à un pied et demi environ du sol, à la mer basse; lorsque l'eau remonte, elle couvre les filets; les macreuses suivent le flux à deuv ou trois cents pas de distance.
La première qui aperçoit les coquillages plonge; toutes les autres l'imitent et rencontrent le filet qui est
entre elles et l'appât; elles s'empêtrent dans ses mailles flottantes.
Si quelques-unes, plus méfiantes, s'en écartent et passent dessous, elles s'y enlacent comme les autres en voulant remonter; toutes s'y noient.
Lorsque la mer est retirée, on les trouve suspendues au filet.
Les préparatifs d'Alain étant terminés et ses nappes placées, comme il avait quelques instants encore à jouir du domaine que l'Océan avait abandonné, mais dont le flot allait reprendre possession, il résolut de battre les rochers qui le couvraient çà et là : protégé par leur abri, il espérait pouvoir fusiller à son aise les chevaliers et les bécasseaux que le mouvement de la population avait chassés de la côte.
Il enfonça un de ses avirons dans le sable, y amarra son canot et s'éloigna.
Le banc pouvait avoir une demi-lieue de longueur. Alain en eut bientôt parcouru les deux tiers ; quelques coups de fusil assez heureux lui donnaient bonne envie d'explorer le reste; mais, à son grand regret, il dut reconnaître que, depuis quelque temps déjà, le mouvement de la mer était changé : elle remontait, il était temps de rebrousser chemin et de regagner l'embarcation.
De loin, Alain l'aperçut qui se balançait sur ia va g ue.
11 reconnut en même temps qu'il n'était plus seul sur l'ilot.
Un individu de petite taille se tenait accoudé contre les parois d'un rocher; il avait le visage caché entre ses mains et semblait absorbé dans une méditation profonde.
Au bruit des pas du chasseur, qui s'approchait de lui, l'homme ou plutôt l'enfant releva la tête, et le chasseur reconnut Jean-Marie.