LA MER MONTANTE
Cette apparition dans ce lieu désert, et sans qu'il se rendît compte de ses causes, émut profondément Alain, qui n'avait pas revu le mousse depuis que ce dernier avait quitté le Gabion.
— Qui diable ta donc amené ici ? demanda-t-il à l'enfant.
— Ceux de la barque la Mouette, qui, en s'en allant draguer, ont bien voulu me jeter ici, où je leur ai dit que j'avais affaire.
— Affaire à qui? aux marsouins ?... dit le chasseur s'efforçant de rire, quoiqu'il n'en eût guère envie; car il n'y aura qu'eux ici tout à l'heure.
— Non, dit l'enfant en secouant la tête, affaire à vous.
— Comment ! à moi? demanda Alain; c'est moi que tu cherchais ?
— C'est vous.
La figure d'Alain se rembrunit.
— Ne pouvais-tu venir au Gabion? Tu en sais le chemin, je pense, et tu n'avais pas besoin de barque pour y aller.
— C'est ici que je voulais vous parler, et non point ailleurs.
— Et qu'as- tu donc à me dire de si mystérieux? Voyons! reprit Alain.
— J'ai à vous dire que vous avez déshonoré une pauvre femme sans appui, que vous l'avez rendue malheureuse pour toute sa vie, et que c'est mal, ce que vous avez fait là, monsieur Alain.
En parlant ainsi, l'enfant regardait fixement le chasseur comme s'il eût voulu le provoquer.
Alain laissa échapper un geste de colère : l'âge et la faiblesse de celui qui lui adressait ces paroles le firent rentrer en lui-même.
— Tu es un bon petit diable que j'aimais de tout mon cœur, dit-il en se reprenant; je comprends ton chagrin, et il me peine; mais il faut convenir qu'ils sont bien bêtes, ceux qui t'ont donné la commission, pauvre enfant, de venir me dire des injures.
— Personne ne m'a donné commission, dit le petit Jean en secouant la tête, et tout le monde, au contraire, ignore la démarche que je fais en ce moment. Voilà huit jours que je sais ce qui s'est passé, huit jours que j'y pense à tout instant, et c'est tout seul que j'ai pris la résolution de venir et de vous dire: Monsieur Alain, si vous êtes un honnête homme, il faut réparer ce que
vous avez fait ! monsieur Alain, si vous êtes un honnête homme, il faut épouser Jeanne-Marie ?
Le chasseur haussa les épaules.
Ce n'était point qu'il ne fût impressionné de la solennité qu'il y avait dans les paroles du moussé; mais, ayant résisté aux instances et aux menaces de maître Hénin, ayant tenu bon contre les suggestions de sa propre conscience, il eût rougi de céder aux prières d'un enfant.
— Ainsi vous refusez? continua Jean-Marie. Vous avez mis la désolation dans une pauvre famille, et vous croyez qu'il vous suffira de dire non pour que tout soit fini ? et vous dormirez tranquille, tandis que deux pauvres êtres qui n'ont rien fait pour souffrir passeront leurs nuits dans le chagrin et dans les larmes ?... Non, cela ne sera pas, monsieur Alain, c'est moi qui vous le dis.
— Tu es un enfant.
— Vous vous trompez, monsieur Alain : les larmes de ma mère m'ont fait homme, et la preuve, c'est que, s'il vous reste encore quelque pitié dans le cœur, j'espère que la mort du fils réussira où le désespoir de la mère a échoué.
— Que veux-tu dire, Jean-Marie?
— Que je ne suis pas venu sur ce banc, seulement pour vous parler... Non; je sais d'avance qu'elle serait votre réponse, monsieur Alain.
— Et pourquoi y es-tu venu, alors?
— Je suis venu pour y mourir !
Il y avait une telle exaltation dans la physionomie
et dans les paroles du mousse, qu'Alain en fut effrayé.
— Mourir, toi? s'écria-t-il.
Jean se tut.
— Mais tu es fou ! mais tu as la fièvre ! dit le chasseur.
— Je ne suis pas fou, je n'ai pas la fièvre, continua Jean-Marie en apparence plus calme; seulement, je veux mourir. Si j'étais un homme, je me battrais contre vous et j'essayerais de vous tuer ou de me faire tuer par vous. Je ne suis qu'un enfant, je mourrai.
— Et pourquoi diable veux-tu mourir ?
— Je veux mourir parce que, par votre faute, il faut que je me sépare de ma mère et que, loin d'elle, le chagrin m'aura vite tué; je veux mourir parce que j'espère que vous aurez regret d'avoir causé la mort d'un innocent, que son souvenir vous touchera, que vous ferez alors votre devoir en rendant l'honneur à Jeanne-Marie, qu'elle ne pleurera plus, qu'elle ne sera plus honnie par les gens de Maisy ; je veux mourir, enfin, parce que, si tout cela n'arrive point à vous faire pitié, je serai plus près du bon Dieu pour le prier de veiller sur ma mère et de punir celui qui l'a rendue malheureuse!... Vous voyez bien, monsieur Alain, que j'avais de bonnes raisons pour me décider, que je ne suis pas fou et que je n'ai pas la fièvre.
— Et crois-tu que je te laisserai faire? s'écria Alain. Pour toute réponse, l'enfant d'un geste, lui indiqua
le large.
Alain tournâtes yeux dans la direction indiquée
Il avait oublié le flux.
Il reconnut en frissonnant que la mer montait avec la rapidité qui caractérise les marées équinoxiales. C'était à son tour de prier et de conjurer.
— Jean-Marie, dit-il, pas de folies ! Je te le demande en grâce, mon enfant : courons à la barque ; nous n'avons pas une seconde à perdre... Vois, il me faudra déjà entrer dans l'eau jusqu'au ventre pour arrivera elle.
Un éclair de triomphe illumina le visage de l'enfant.
— Ah ! je le disais bien, s'écria-t-il, que la mort de son fils serait bonne à Jeanne-Marie ! L'idée de voir mon esprit troubler votre repos vous fait déjà peur.
— Nom d'un tonnerre! viendras-tu à la fin? s'écria, le chasseur impatienté.
— Non, je n'irai pas, dit l'enfant. Partez seul ; moi, je reste ; moi, je veux mourir ici et j'y mourrai ! je vous rendrai la vie que vous avez sauvée aux dépens du bonheur de ma mère ; je ne verrai plus couler ses larmes ; je n'entendrai plus ceux du bourg l'insulter par des mots infâmes.
Alain comprit que, daus l'état d'exaltation où se trouvait l'esprit du mousse, il essayerait vainement de le convaincre par le raisonnement. Saisissant alors le moment où les yeux de Jean -Marie s'étaient détournés pour regarder du côté de Maisy, il fit un bond jusqu'à lui et chercha à l'enlacer de force entre ses bras pour l'emporter jusqu'à l'embarcation.
Mais, en se baissant, Se petit garçon échappa à son
étreinte et se mit à fuir; Alain le poursuivit. Le chasseur était leste et vigoureux, et cependant il ne put l'atteindre ; car le mousse semblait animé d'une énergie surnaturelle.
Cette course folle dura sept ou huit minutes.
Alain, essoufflé, s'arrêta le premier et regarda la mer.
Elle montait toujours et avec une violence et une rapidité effrayantes.
A peine si le banc était encore large de cent pas.
Il appela Jean-Marie avec angoisse.
Le petit garçon s'arrêta à son tour en voyant que le chasseur avait renoncé à sa poursuite.
Il fit quelques pas comme pour aller au-devant des flots et s'assit sur une pierre, sans toutefois cesser de suivre du regard les moindres mouvements du chasseur.
— Jean-Marie, dit Alain, tu ne veux donc pas être raisonnable? Voyons, je t'en conjure, profitons du peu d'instants qui nous restent pour regagner la barque.
Le mousse secoua la tête.
— Non, dit-il, partez et laissez-moi ici ; je ne sais pas ce que c'est que la mort, et si cela fait du bien ou du mal ; mais il est impossible que je souffre plus que je n'ai souffert depuis huit jours. .. La mort t je n'en ai pas peur, allez! l'idée qu'elle va amener la consolation et la réparation pour la Jeanne me la rendra fièrement douce î
Alain se sentait vaincu par l'énergie de cet amour filial.
Leè glaces de son cœur se fondaient peu à peu, et la vague tendresse qu'il avait toujours conservée pour la veuve reprenait assez de puissance pour abattra les mesquines considérations de l'amour-propre.
11 s'avança du côté de Jean-Marie.
Le petit bonhomme, croyant qu'une seconde fois il essayait de le surprendre, se dressa sur ses pieds, et s'apprêta à fuir.
— Reste ! lui cria Alain.
— Cela dépend de vous, répondit l'héroïque enfant. Un violent combat parut se livrer dans le cœur d'Alain.
— Allons, reste! dit-il, et ce que tu demandes... eh bien...
— Eh bien?
— Eh bien, je le ferai ! Il est impossible qu'une mère si tendrement aimée de son enfant ne soit pas la meilleure des femmes, même avec un sauvage comme moi.
— C'est vrai, ce que vous dites là, monsieur Alain? s'écria Jean-Marie.
— Oui, sur mon âme f dit le jeune homme.
— Vous épouserez la Jeanne?
— Je l'épouserai.
L'enfant étendit avec une étrange solennité la main vers la mer, qui, s'approchant rugissante, n'était plus qu'à vingt pas d'eux.
— En face de la mort, reprit-il, vous le jurez
— Je le jure, mon fils ! dit Alain.
— Oh î vous ne voudriez point me tromper, n'est-ce pas, dans un moment comme celui-ci ?
Le mousse, tout à l'heure si résolu, se mit à fondre en larmes sous le poids de cette réaction imprévue. Puis, se jetant dans les bras d'Alain :
— Merci pour ma mère et merci pour moi ! lui ditil; et, pour elle comme pour moi , je vous jure, monsieur Alain, que nous ferons ce que nous pourrons pour alléger votre croix... Oh! va-t-elle être soulagée, la pauvre Jeanne-Marie! Allons vite la retrouver, monsieur Alain.
— Oui! oui! s'écria le jeune chasseur; voilà déjà trop de temps perdu, et je crains que nous ne soyons forcés de nous mettre à la nage pour regagner l'embarcation. En attendant, jouons des jambes, mon garçon !
Tous deux se mirent à courir du côté de la barque, tandis que la mer montait toujours : on eût dit qu'elle les poursuivait.
Us étaient sur un terrain plat ; mais une ligne de rochers élevés de sept ou huit pieds leur cachait le canot.
Lorsque, en courant, ils eurent dépassé ces rochers, ils s'arrêtèrent tout à coup.
Ils cherchaient la barque des yeux : la barque n'était plus à l'endroit où le chasseur l'avait amarrée.
Où était-elle?
Jean-Marie l'aperçut le premier; il poussa un cri de désespoir, l'indiqua du doigt à son compagnon et tomba à genoux, non plus dans le sable, mais dans l'eau.
La mer montait toujours, la mer les avait rejoints, la mer venait mourir à leurs pieds.
On apercevait l'embarcation à un quart de lieue environ au large : la lame l'avait détachée de son amarre.
Elle s'en allait en dérive, et le courant l'entraînait avec rapidité.