‹ Le Chasseur de sauvigneChapitre 16 sur 19 · UN HOMME A LA MER · texte numérisé non relu

UN HOMME A LA MER

Alain regarda l'enfant toujours à genoux et priant ; il embrassa l'espace d'un coup d'oeil pour juger des chances de salut qui leur restaient.

Aucun des rochers que l'on apercevait sur le banc n'avait plus de sept à huit pieds de haut, et, lorsque la mer était pleine, plus de vingt brasses d'eau devaient les couvrir.

A l'horizon, on ne voyait rien, rien que le disque rouge du soleil, qui, pareil à un globe de feu, au milieu des nuages de pourpre et d'or, descendait lentement dans l'Océan, et les vagues, dont ses brillants reflets n'éclairaient plus que les cimes moutonneuses et mugissantes.

L'enfant priait toujours.

Alain poussa un soupir, et deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues ; il était à peu près inaifférent

sur son sort; mais celui de ce pauvre enfant, mais le désepoir de sa mère le touchaient.

Enfin, Jean-Marie, ayant terminé sa prière, se releva.

— Que faut-il faire, dit-il, monsieur Alain? Oh! je vous en réponds, maintenant que je sais que c'est pour être heureux que nous allons vivre, vous me trouverez autant de force et de courage que j'en avais tout à l'heure pour mourir ; oh ! oui, je veux revoir Jeanne, maintenant que j'ai une bonne nouvelle à lui dire ; oh ! oui, je veux embrasser ma mère, maintenant que je ne sentirai plus ses larmes retomber sur mon cœur.

Alain ne l'écoutait pas.

— Sais-tu nager? demanda-t-il à l'enfant.

— Hélas 1 non, répondit tristement le petit Jean- Marie.

— Alors, dit Alain, il ne nous reste plus qu'à gagner la roche la plus haute, et attendre là, de Dieu, ou un miracle, ou la mort... Viens, mon enfant.

— Mais, vous, Alain, dit vivement Jean-Marie, vous savez nager ?

— Certainement.

— Eh bien, alors, vous pouvez vous sauver, vous ; vous pouvez gagner la terre.

Le chasseur hocha la tête en signe de refus.

— Comment ! s'écria l'enfant, vous voulez partager mon sort? vous voulez mourir avec moi ?

— Sans doute !

— Mais je ne le veux pas, moi, monsieur Alain. Oht

mon Dieu ! mais songez donc à Jeanne-Marie ; elle resterait seule, la pauvre femme; que deviendrai t-elles isolée, sans appui ? C'est le bon Dieu qui m'appelle à lui, vous le voyez, monsieur Alain. Et, au fait, je suis faible, chétif ; je ne lui suis bon à rien, à la pauvre mère, tandis que, vous, vous êtes fort, vous pouvez gagner votre vie et la sienne, vous la soutiendrez, vous la protégerez, r us la consolerez, et, enfin, monsieur Alain, vous tarderez de l'aimer comme je l'aime.

Mais Alain était fermement résolu, ne pouvant sauver l'enfant, à périr avec lui.

— La côte est trop loin, dit-il ; un homme, si bon nageur qu'il fût, ne saurait y arriver.

— Oh ! ne dites pas cela, monsieur Alain ; car cela n'est pas vrai... Tout vous est possible, à vous, et j'ai entendu dire que, des lieues entières, vous les pouviez faire à la nage. Oubliez donc que je suis là. Partez, Alain! partez, mon père! D'ailleurs, si je vais mourir, n'estce pas ma faute? n'est-ce pas mon entêtement qui aura causé ma mort, et qui vous aura exposé à périr avec moi ? Abandonnez-moi donc ; allez trouver Jeanne- Marie, racontez-lui tout ce qui se sera passé et dites-lui que je m'en irai là-haut en prononçant son nom. Si l'enfant qae porte ma mère est un fils, appelez-le Jean- Marie comme moi, et, lorsque la Jeanne l'embrassera, dites-lui tout bas un mot pour lui rappeler l'autre Jean- Marie qui sera là -haut, afin que ma pauvre âme ne soit pas trop oubliée... Voilà tout ce que je demande, mon cher Alain, voilà tout.

Et le pauvre enfant éclata en sanglots.

Pour toute réponse, Alain serra l'enfant contre «on cœur.

La me/ montait toujours ; le petit garçon avait déjà de l'eau jusqu'au-dessus du gtnou; le chien hurlait lamentablement.

Le chasseur souleva l'enfant entre ses bras et se mit en mesure d'escalader un rocher assez élevé, qui n'était plus qu'à quelques pas d'eux ; le chien les suivit.

Lorsque Alain fut près d'en toucher le faîte, il posa précipitamment Jean-Marie sur la plate-forme, y grimpa lui-même, et, regardant du côté de la terre :

— Jean ! Jean ! s'écria-t-il, nous sommes sauvés î Yois-tu une barque là, là dans la direction du clocher? Nous sommes sauvés, entends -tu ? car elle a le cap sur nous, et elle nous aura rejoints bien certainement avant que l'eau nous ait gagnés.

Jean- Marie accueillit cette nouvelle avec des cris de joie.

Il monta près d'Alain.

— Vois-tu? lui dit celui-ci, vois-tu?

— Oui î oui ! je vois, père ! Oh ! quel bonheur ! quel bonheur pour la pauvre Jeanne-Marie !

L'enfant ne craignait la mort que pour le chagrin et l'isolement qu'elle causerait à sa mère.

Le soleil était complètement disparu de l'horizon ; il s'était à peu près enfoncé dans la mer comme un vaisseau qui sombre, et le crépuscule, fort court à cette époque de l'année, commençait à s'assombrir.

Alain jugea nécessaire d'appeler l'attention des gens de la barque : il tira deux coups de fusil en l'air ; puis, mettant son mouchoir au bout du canon, il agita ce pavillon.

La barque approchait en droite ligne, et les individus qui la montaient avaient, bien certainement, vu les signaux.

Tout à coup, et comme elle n'était plus qu'à un millier de brasses environ du rocher, sans aucun motif apparent, la barque changea de direction : elle gouverna à droite et dépassa les deux naufragés en les laissant par son travers.

Tous deux poussèrent en même temps deux cris désespérés qui se confondirent en un seul, mais qui restèrent sans écho.

Le chasseur renouvela les mouvements de son signal; puis, arrachant le mouchoir du canon de son fusil, il songea à le recharger,

H chercha la poire à poudre dans son havre- sac.

Pour escalader plus aisément l'éminence, il s'en était débarrassé; le carnier était tombé au bas du rocher, l'eau le recouvrait déjà, la poudre était mouillée.

Alain jeta sur la mer un regard plein d'angoisses; la chaloupe s'éloignait toujours.

Il tenta de nouveau de la héler; mais il sentit que le bruit des vagues couvrait sa voix.

Ces diverses péripéties lui avaient donné la fièvre ; il était dans un de ces moments où rien ne semble plus impossible à l'homme.

ïl commença, sans rien dire au petit Jean, de se dépouiller de ses habits.

— Vous allez gagner la côte, Alain, dit l'enfant avec mélancolie; vous faites bien. Surtout n'oubliez pas ce que je vous ai recommandé pour la mère.

— Je ne vais pas gagner la côte, dit Alain; je vais tâcher de rejoindre la barque pour la ramener à toi.

— Mais c'est impossible, dit l'enfant; voici la nuit venue, on ne voit presque plus la barque, et, lorsqu'une fois vous serez à la mer, vous ne la verrez plus du tout.

— Que veux-tu, mon enfant î dit Alain en continuant à se dépouiller, c'est notre seule chance de salut !

Jean -Marie se remit à pleurer.

— Oh! j'en ai honte, dit l'enfant avec rage, mais il me semble que j'ai peur, à présent.

— Du courage, petit! dit Alain, et, si je meurs et que tu revoies la Jeanne-Marie, fût-ce là-haut, dis-lui que j'ai fait ce que j'ai pu pour réparer mon crime.

Et il tendit ses bras à l'enfant.

Celui-ci s'y jeta.

Il fallut que le chasseur employât la force pour se débarrasser de son étreinte.

Alors, et sans perdre un instant, Alain se précipita dans la mer.

Pavillon, auquel personne ne songeait, et qui était le personnage passif de cette trinité, s'y jeta après son maître, trouvant tout naturel de le suivre où il allait.

Le chasseur, comme on l'a vu, dans l'occasion, était

un intrépide et vigoureux nageur; il dirigea sa route, non point directement sur la barque, mais au-dessus de l'endroit où elle devait nécessairement arriver en continuant sa bordée et en se trouvant sur son passage.

Une dernière fois, il voulut revoir le pauvre mousse ; tout en nageant, il tourna la tête et regarda du côté du rocher.

Comme le rocher, relativement à lui, se trouvait du côté du couchant, il aperçut l'enfant, qui se détachait comme une silhouette noire sur le fond rougeâtre de l'horizon.

L'enfant était à genoux et priait, les mains élevées vers le ciel.

Alain lui envoya encore un adieu et se remit à nage* avec vigueur.

Dans le mouvement qu'il avait fait, il s'était aperçu que Pavillon nageait près de lui.

Il eut un instant l'idée de renvoyer le chien près de l'enfant; mais il réfléchit que Pavillon, selon toute probabilité, ne lui obéirait pas et qu'il perdrait du temps et des forces pendant cette lutte inutile.

Pavillon était, au reste, un aussi rude nageur que son maître; il avait les pieds palmés, ayant probablement eu parmi ses aïeux quelque chien de Terre- Neuve.

/tlain laissa donc Pavillon faire à sa guise et continua de nager en diagonale vers l'endroit où il espérait arriver en même temps que la barque.

Mais à peine eut-il fait trois ou quatre cents brasses, qu'il sentit qu'il perdait sa direction : il était entraîné vers la droite et c'était à gauche qu'il lui fallait aller.

Il était dans un courant, et le courant l'emportait î

Il essaya de le maîtriser ; ses efforts furent impuis® sants et n'aboutirent qu'à le maintenir à la môme plac©e

Il essaya de plonger; il savait que quelquefois ces courants n'existent plus à une certaine profondeur; mais, entre deux eaux comme à la surface, il se sentit refoulé par cette force irrésistible.

Il cria, il appela; mais, comme sur le rocher, le bruissement de la vague répondit seul à ses cris.

Repoussant l'eau d'un élan vigoureux, il s'éleva à la surface de la mer jusqu'à la ceinture.

Il voulait regarder autour de lui ; malheureusement, la nuit était venue et son œil ne put à plus de vingt pas percer les ténèbres qui l'entouraient.

La lutte était inutile, et cependant l'idée d'abandonner le pauvre enfant désespérait Alain. Il ne cessait de songer à lui. Lorsqu'une lame plus haute que les autres le soulevait, lorsqu'elle venait en grondant se briser sur sa poitrine, il croyait voir le pauvre petit corps de Jean- Marie servant de jouet à cette lame; il se le figurait cramponné à son rocher et il voyait la mer autour de lui, monter encore, monter toujours, calme, mais aussi menaçante, aussi implacable dans son calme que dans ses fureurs. Lorsqu'un goéland attardé passait sur sa tète en regagnant son gîte, il croyait entendre le cri par lequel celui qu'il appelait son fils venait de rendre son

âme au Créateur, et des vertiges lui traversaient le cerveau, et, quoiqu'il fît grand froid, il était baigné de sueur.

11 plongeait alors pour éteindre cette sueur sur son front.

Cependant il était toujours entraîné et toujours si rapidement, qu'il n'avait besoin, en quelque sorte, d'aucun effort pour se soutenir sur les flots.

Enfin, il se sentit tourner rapidement plusieurs fois sur lui-même ; puis il lui parut que ses mouvements étaient redevenus libres.

C'était le courant qui expirait.

Alain chercha un instant la route qu'il pourrait suivre; la nuit était sombre, il ne vit au ciel ni lune ni étoiles, rien autour de lui, que la phosphorescence des vagues.

Il était perdu dans l'immensité !

Pavillon nageait toujours à quelques pas de son maître, et, de temps en temps, poussait un lugubre hurlement, comme pour appeler du secours.

Alain, s'en remettant à la Providence de le conduire, nagea du premier côté venu.

Il nagea ainsi pendant à peu près une heure et demie.

Puis ses forces s'épuisèrent, ses mouvements devinrent mal assurés, et il lui fut difficile de monter sur les vagues ; elles passaient en roulant au-dessus de sa tête.

Et il lui semblait que Pavillon hurlait plus lugubrement.

Alors, peu à peu, il sentit que tout son sang refluait au cerveau ; il entendait à son oreille un bourdonne*

ment sourd et continu. La fantasmagorie de son passé se reproduisait vivante et multiple à ses yeux ; tout ce qu'il avait vu, fait ou dit, il le voyait, le faisait et le disait une seconde fois. Et, en même temps, dans cette hallucination, les jeux de son enfance à l'ombre du verger ombreux de la Cochardière, se confondaient avec sa vie de Paris, ses plaisirs, ses orgies, ses deux duels, ses amours avec Lisa, ses tristesses au Gabion, ses courses dans le marécage. Il retrouvait, à côté les unes des autres, les ennuyeuses figures des pédagogues de Saint- Lô et la physionomie calme et douce du vieux Montplet ; il entendait les hennissements par lesquels le bidet de son père saluait le logis, lorsqu'il y rentrait après une longue course. Les joyeuses connaissances qu'il avait laissées à Paris formaient le fond du tableau ; malgré leur nombre, toutes leurs images étaient distinctes, et, toutes en même temps, elle se rappelaient à la mémoire de celui qui allait mourir.

Peu à peu, les forces s'épuisant toujours, les bourdonnements devenant plus forts, la vision s'effaça; il sembla à Alain que le fond noir qu'il avait devant les yeux se teignait d'azur, et, sur cet azur, il vit poindre dans l'éloignement une figure resplendissante qui allait grandissant et se rapprochant de lui. Bientôt elle fut assez près pour qu'il la reconnût : cette figure, c'était celle de la Jeanne-Marie; elle était assise sur le rocher où il avait laissé le mousse.

L'enfant était debout près d'elle, appuyé à sa poitrine, et tous deux étaient entourés d'une auréole lumi-

neuse; Alain ne voyait point la figure de l'enfant, mais il voyait celle de la mère; la mère le regardait en souriant, et ce sourire était d'une ineffable tristesse.

Tout à coup, le nuage qui semblait couvrir le visage de l'enfant se dissipa, et ce visage lui apparut si pâle, que l'enfant devait être mort.

Cette idée redoubla le délire auquel le malheureux Alain était en proie.

Dans sa vision, le rocher n'était qu'à quelques brasses de lui. H réunit toutes ses forces pour l'atteindre; ses doigts crurent rencontrer les pierres qui formaient la base du piédestal au haut duquel elle lui apparaissait; il s'y cramponna avec la puissance que donnent les approches de la mort et s'évanouit.

Dans les angoisses de son agonie, il entendit un lugubre hurlement passer au-dessus de sa tête.

C'était la voix plaintive du chien, qui, de son côté, jetait à la création son dernier adieu.

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