‹ Le Chasseur de sauvigneChapitre 17 sur 19 · A CHACUN SON DU · texte numérisé non relu

A CHACUN SON DU

Maître Hénin, chaque matin que Dieu faisait, avait l'habitude de fumer sa pipe assis sur un banc de bois placé le long de la haie de son jardin.

Le lendemain du jour où s'étaient passés les événements que nous venons de raconter, le maître d'équipage était, à l'heure accoutumée, assis sur son banc de prédilection et fumant sa pipe comme d'habitude.

A quelques pas de lui, Louison débrouillait des lignes et redressait des hameçons.

Un peu plus loin, les aînés de ses fils, ayant halé la vieille barque sur la grève, s'occupaient à glisser de l'étoupe entre ses bordages disjoints.

La physionomie du marin était plus sévère et plus sérieuse que de coutume; la préoccupation avec laquelle ses lèvres chassaient d'épaisses bouffées de fu-

mée n'était point dans ses habitudes : on ne retrouvait plus là le calme et la méthode sensuelle avec lesquels il se livrait à ce délassement favori; de temps en temps, lui qui, ayant vieilli sur les flots, conservait pour l'Océan une espèce de culte, lui qui ne comprenait pas que des êtres humains pussent vivre loin de ses bords, il regardait la mer avec une double expression de colère et de reproche.

Puis il tombait dans des méditations si profondes, qu'il fallut de graves événements pour l'en tirer.

Au moment où le soleil levant, se dégageant des vapeurs ce l'horizon, empourprait la mer et dorait les murs de la maison, il se fit une grande rumeur dans le bourg.

Toute la population déjà occupée sur la grève quittait ses travaux et courait du côté de l'église, où l'on entendait le sourd bourdonnement d'une foule assemblée.

La femme et les enfants de maître Hénin firent ce que faisaient tous leurs compatriotes.

Pendant assez longtemps, le maître d'équipage resta indifférent à ce tumulte; puis, se levant avec colère, il jeta sa pipe à terre et la brisa en morceaux.

— Font-ils un train, nom d'un tonnerre! s'écria-t-il; ils l'auront trouvé, et les voilà qui courent au cadavre comme une nuée de corbeaux. Encore, ceux-là ont-ils une excuse : ils en mangent, de l'homme; mais le beau fichu spectacle pour une femme et des enfants qu'une face de noyé !

Ayant ainsi exhalo sa mauvaise humeur, maître

Hénin, toujours grommelant, se dirigea du côté où il entendait ce tapage.

Chemin faisant, il rencontra Louison, qui revenait.

— Eh bien, demanda-t-il, c'est lui, n'est-ce pas?

— Non, répondit Louison, ce n'est pas lui : c'est Langot qu'on a trouvé.

— Oh! interrompit maître Jacques, du moment que ce n'est pas lui, je me fiche pas mal de ce qu'on a trouvé chez ce vieux caïman de malheur.

— Mais attends donc ! tu ne laisses jamais finir On n'a rien trouvé chez Langot : c'est lui-même que l'on a trouvé, et pendu!

— Bah ! dit Hénin accordant, malgré sa préoccupation, quelque attention à la nouvelle, pendu ! Et sait-on pourquoi il s'est pendu?

— Il y en a qui disent que c'est parce qu'il avait perdu une grosse somme d'argent; d'autres parce qu'il allait avoir des démêlés avec la justice; d'autres, enfin, parce que Richard prétendait qu'il lui devait une somme de cent mille francs, et le poursuivait pour cette somme : il a mieux aimé se pendre que de la payer.

— Eh bien, il a fait là, ce dont, depuis longtemps, je me serais chargé pour son compte s'il avait navigué à mon bord.

Cette oraison funèbre terminée, maître Hénis, allait regagner sa maison lorsqu'un cri de surprise et d'effroi poussé par Louison lui fit brusquement retourr jer la tête, et, à dix pas de lui, il aperçut Alain, Alain qu'il croyait mort et qui se dirigeait de leur côté!

Il courut à sa rencontre.

— Vous! vous! s'écria-t-il, vous vivant! Nom d'un tonnerre ! on me donnerait un trois-mâts en toute propriété, que je ne serais pas si content.

Alain fut tout étonné de l'accueil chaleureux qu'il recevait de maître Hénin, avec lequel il se croyait toujours en froid depuis la violente altercation qu'ils avaient eue quelques mois auparavant.

Cédant aiors à la demande du maître d'équipage, il lui raconta ce qui s'était passé pendant la nuit précédente : comment le petit Jean-Marie était venu le trouver sur les bancs; comment, touché du dévouement de l'enfant, il lui avait juré d'épouser sa mère; comment, la barque emportée ppr le courant, ils avaient été obligés de se réfugier sur le rocher. 11 lui dit l'espoir qu'ils avaient eu d'être sauvés par une embarcation, espoir qui s'était bientôt évanoui. Alors, lui, Alain, s'était jeté à la mer pour atteindre le canot; mais, entraîné par le courant, brisé par les flots, il s'était évanoui, croyant être cramponné au rocher où il avait laissé Jean-Marie, tandis que c'était à la falaise qu'il avait abordé.

Enfin, la marée étant baissée, il avait pu revenir au Gabion à pied sec, et y prendre des vêtements.

— Pauvre Jean-Marie! ajouta Alain, les larmes aux yeux, si je l'avais emmené avec moi, peut-être l'auraisje sauvé.

— Et maintenant, demanda maître Hénin, qu'allezvous faire?

— N'ai-je pas promis à l'enfant d'épouser sa mère ? Eh bien, maître Hénin, ce que j'avais refusé à la menace, je l'ai accordé à la prière : je viens tenir ma promesse.

— Et cela vous coûte? demanda le vieux marin.

— Non; car j'aimais Jeanne-Marie au fond du cœur, et, aujourd'hui, elle m'est doublement sacrée, et comme femme, et comme mère. Allons donc lui annoncer la fatale nouvelle; je doute que la seconde que j'aurai à lui dire la console de la première.

— Allons, dit maître Hénin, d'autant plus que vous n'aurez pas loin à aller ; vous savez qu'elle est chez moi?

Alain fit de la tête un signe qui voulait dire : c Oui, je le sais. »

— Alors, venez!

Les deux hommes se rapprochèrent de la maison ; mais, au lieu d'entrer par la porte, Hénin s'arrêta devait une des fenêtres; le rideau intérieur s'écartait d'un des châssis et permettait au regard de plonger dans la chambre*

Le maître d'équipage regarda le premier.

— Eh bien, demanda Alain, y est-elle, la pauvre créature ?

— Oui, elle y est.

— Alors, entrons, dit îe jeune chasseur en poussant un soupir.

— Entrons, répondit Hénin ; mais, auparavant, regardez.

Alain secoua tristement la tête et approcha machina-

lement son œil de l'ouverture ; mais à peine son regard eût-il plongé dans la chambre, qu'il jeta un cri, et, se retournant du côté du vieux marin, le regarda avec stupéfaction.

— Ah ! dit-il, qu'ai-je vu?

Alain avait vu Jeanne -Marie penchée sur un lit, et soutenant son fils d'une main, tandis que, de l'autre, elle portait une tasse aux lèvres de l'enfant.

— Eh bien, oui f eh bien oui, quoi 1 répondit maître Ilénin.

Le chasseur se laissa tomber à genoux en levant les maiosau ciel.

Le marin le redressa rudement.

— Eh bien fit-il, qu'allez-vous dire au bon Dieu? Qu'il est trop bon d'avoir fait deux miracles pour un sauvage de votre espèce? Ne le sait-il pas de reste? Venez d'abord les embrasser.

Et il poussa Alain dans la maison.

On comprendra facilement quelle fut la joie de Jeanneluarie, tenant son fils entre ses bras et revoyant Alain, que l'on croyait mort, et surtout Alain repentant, lui demandant humblement d'oublier le passé et la suppliant de lui permettre de réparer ses torts envers elle.

On concevra aussi avec quel élan de reconnaissance vers Dieu le chasseur embrassa le petit mousse, qu'il ne comptait plus revoir sur la terre.

— Comment t'es-tu donc tiré de là, mon pauvre cher enfant? lui demanda-t-il.

Jean-Marie lui indiqua du doigt le vieux maître d'équipage.

Alain comprit tout.

— Ah! dit-il, c'est donc vous, maître Hénin, qui étiez dans la barque que nous avons vue?

— Pardieu t moi et la Jeanne-Marie, ou plutôt la Jeanne-Marie et moi; car c'est elle qui, à force de s'informer, a appris que le diable de petit bonhomme était allé vous donner la chasse.

— Mais pourquoi alors ne pas m'avoir accosté tout de suite? Vous m'eussiez évité un fameux plongeon !

— Pourquoi ? Parce que, si vous n'étiez pas un terrien fini qui va se promener pour son agrément sur les bancs, sans se soucier de ce qui les entoure, vous auriez su qu'il y avait, à deux lieues en mer, à l'est de l'embouchure de la Vire, un fort courant qui rabat sur la côte.

— Ah! fit Alain, je le connais à présent, et je vous jure que je n'oublierai pas qu'il y est t

— Eh bien, c'est ce courant que je voulais éviter. Je vous voyais bien, allez ! vous tortillant sur votre coquetier de granit, avec votre façon de pavillon d'angoisse; mais il fallait tourner le banc pour arriver jusqu'à vous autres, et vous n'avez pas eu la patience d'attendre! Non, vous n'avez pas voulu devoir votre sauvetage au veil ours blanc d' Hénin.

Alain serra énergiquement la main du maître d'équipage.

Gomme tout était éclairci et arrangé de ce côté, on

annonça à Jeanne-Marie et à Alain la mort étrange et inattendue de Thomas Langot.

L'oncle n'avait pas été trts-tendre, comme on a vu, pour la pauvre Jeanne, et, cependant, celle-ci ns put s'empêcher de pleurer en apprenant cette mort.

— Ah ! par ma foi, s'écria Alain, vous avez des larmes de trop, ma chère Jeanne, et, si vous ne voulez pas que Dieu vous punisse, gardez-les pour une meilleure occasion. Quant à moi, ajouta gaiement le chasseur de sauvagine, je n'eusse pas souhaité sa mort ; mais, puisqu'il a jugé à propos de se pendre, j'avoue que j'ai le regret de ne pas le regretter.

La veillée se prolongea fort tard dans la maison du marin, et il était près de onze heures du soir lorsque Alain regagna le Gabion.

Le lendemain, on connut la cause véritable de la mort de Langot.

Un papier timbré fut trouvé sur son lit par le juge de paix appelé pour dresser procès-verbal du suicide.

C'était une assignation au tribunal civil de Saint- Lô; elle était lancée Dar Pdchard à Thomas Langot, et contenait réclamation d'une somme de cent mille francs.

Richard se réservait de faire connaître, en temps et lieu, les causes de l'obligation.

Il était évident que, la veille ou la surveille, Richard était venu à Maisy et avait fait à Langot une de ses visites ordinaires. Langot s'était lassé des exigences de Richard, et avait refusé.

Alors, Richard, pour épouvanter Langot, avait laissé le papier timbré tombé entre les mains de la justice.

Langot avait perdu la tête.

L'affaire de Montplet n'était point la seMt affaire usuraire qu'il eût à se reprocherai songea qu'une seule réclamation les soulèverait toutes, et qu'un concert de malédictions s'élèverait contre lui de tous les coins du village.

Les malédictions étaient assez indifférentes à Langot ; mais derrière les malédictions était cachée la cour d'assises.

Il y avait, au bout, du compte, faux en écriture privée dans les billets Montplet.

Thomas Langot avait, comme nous l'avons dit, perdu la tête et s'était pendu.

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