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LES PREMIERES ARMES D ALAIN MONTPLET

Cependant, une fois entré dans cette voie de dépenses folles et d'emprunts usuraires, Alain Montplet ne devait plus s'arrêter.

A chacun de ces besoins sans cesse renaissants, il s'adressait à Thomas Langot.

Les demandes du même genre se renouvelèrent si souvent, que, soit épuisement réel, soit calcul, l'usurier fit , un beau jour, sournoisement entendre à son client qu'il avait tort de ne pas réclamer de Jean Montplet la part qui lui revenait dans l'héritage maternel.

Cette fois, Alain tressaillit comme s'il eût été mordu d'une vipère.

Il réfléchit un instant, puis répondit que sa mère, simple paysanne, n'ayant rien apporté à son mari, une revendication de la communauté ne serait pas loyale de sa part.

Larigot eut beau faire scintiller aux yeux du jeune homme la somme plus que rondelette que le partage devait lui rendre; il eut beau lui inspirer le désir de voir Paris et de jouir un peu des plaisirs sans nombre qu'on y trouve avec une bonne mine et une bourse bien garnie, Alain continua de résister à ces splendides suggestions.

C'est qu'en effet, malgré sa légèreté, Alain n'était pas une mauvaise nature. Il aimait son père et il était incapable, de propos délibéré et sans y être poussé par une passion quelconque, de lui faire un si gros chagrin.

Mais les circonstances l'entraînaient malgré lui sur la pente où le poussait Langot.

A la suite d'une petite réclamation de créancier où le brutal demandeur d'argent avait fait des menaces de papier timbré, de saisie et de vente, Jean Montplet ayant ri au nez du réclamant et lui ayant dit que son fils était un gueux sans sou ni maille, sur lequel il lui défiait de tondre plus que sur un œuf, l'héritier de la Cochardière fut si piqué de ces paroles, qu'il s'était trouvé à portée d'entendre, que, lorsque le créancier fut parti, il entra à son tour et dit tout simplement à Jean Montplet qu'il n'était point encore, lui , Alain, si gueux que son père le voulait faire entendre, puisqu'il lui restait le bien de sa mère, dont on ne lui avait jamais parlé.

Jean Montplet, déjà fort irrité, sauta par-dessui les toits lorsqu'il entendit formuler celte réclamation , à

laquelle il ne s'attendait pas, et qui, par la façon dont elle avait été frite, tenait à la fois du reproche et de la menace.

Alain, qui, peut-être, avait le sentiment de l'amour filial, mais qui n'en possédait pas les charmes, répondit à la bourrasque paternelle par quelques paroles malséantes, et le vieux cultivateur, exaspéré de cette ingratitude, maudit son fils et le chassa de la maison.

Ce fut à Thomas Langot qu'Alain Montplet alla conter ses peines.

Il trouva l'usurier lui-même sous l'impression d'une contrariété assez vive.

Langot n'avait pu si bien cacher sa fortune, qu'elle n'eût rayonné à travers les murs lézardés et les carreaux huileux de sa maison.

Il était résulté de cette indiscrétion des vitres et des murailles que les demandes de la famille, restée pauvre, étaient arrivées.

Langot avait, jusque-là, héroïquement résisté à des obsessions qu'une misère réelle justifiait suffisamment aux yeux du monde, mais ne justifiait pas aux siens, plus perçants et plus difficiles, lorsque, tout à coup, le mari d'une de ses nièces, pauvre pêcheur de la côte, étant venu à périr dans un sinistre et ayant laissé sa femme veuve et sans ressources, avec un enfant de sept à huit ans, le maire de Maisy, touché de cette ^r infortune, était venu en personne trouver Langot dans sa boutique et l'inviter, au nom des liens de famille et de la chanté chrétienne à faire quelque chose pour la

malheureuse Jeanne-Marie. — C'était le nom de la veuve.

L'épicier, qui, en ce moment, aspirait aux honneurs municipaux, n'avait point osé refuser, bien qu'il eût grande envie de le faire; seulement, il s'était arrangé pour rendre cette charité la moins onéreuse possible.

Jusque-là, il avait suffi seul aux soins de son petit ménage et de son commerce multiple, et c'était un miracle de comprendre comment, ne sachant ni lire ni écrire, pouvant signer son nom seulement, il en était arrivé là.

Ainsi , par un admirable mécanisme de mémoire , tous les calculs de Thomas Langot se faisaient de tête.

Il est vrai que, n'accordant aucun crédit dans la vente journalière qu'il faisait aux habitants de Maisy, il n'avait pas besoin de registres, et que, quant à ses billets et à ses lettres de change, ils étaient souscrits par celui qui les lui faisait.

Mais tout cela, on le comprend bien, devenait, au fur et à mesure que se multipliaient les affaires , un effroyable casse- tête.

D'ailleurs, Thomas Langot se faisait vieux; il sentait le besoin d'être aidé dans le côté matériel de sa maison, et, lorsque lui vint la demande du maire, il était à peu près décidé à se passer le luxe d'une servante.

Thomas Langot venait donc d'annoncer solennellement à Fautorité qu'il recevrait chez lui sa nièce Jeanne- Marie et l'enfant orphelin.

C'étaient deux bouches à nourrir; mais il y avait

compensation : c'est que l'on ne donnait pas de gages, et cependart, malgré cette compensation qui se trouve sous notre y.ame, mais qui, probablement, entrait mal dans son esprit, l'épicier ne trouvait sans doute pas le marché bien avantageux; car, nous l'avons dit, il était de fort méchante humeur lorsque Alain Montplet poussa la porte de sa boutique.

Pauvre boutique, avec le comptoir à droite en entrant, puis la cheminée, veuve de feu en hiver comme en été, le lit au fond de la pénombre, et, sur tout le reste de la muraille, des rayons et des tiroirs étiquetés.

C'était dans cette boutique que, tout en s'arrondissant comme un champignon, moisissait Thomas Langot.

Au reste, c'était une bonne nouvelle que lui apportait son client Alain en lui annonçant qu'il était brouillé avec son père.

Aussi suffit-elle à dissiper le chagrin de l'usurier.

Thomas fit répéter une seconde fois au jeune homme tous les détails de la dispute, puis se frotta les mains sans bruit, tout en grimaçant :

— C'est fâcheux... c'est dommage... c'est malheureux, de voir un lils et un père en venir à de telles extrémités...

Mais ces extrémités faisaient tout à fait l'affaire de Thomas Langot, et, grâce aux créances qu'il avait déjà sur le fils et à celles qu'il comptait bien avoir encore, il se voyait déjà , en songe, au coin de la grande che-

minée de la Cochardière, humant à petits coups un pot de cidre du fameux clos ; et, pour réaliser ce rêve, il se mit, tout en paraissant déplorer la situation, à pousser le fils à la guerre.

Gomme tous les hommes d'un tempérament sanguin, qui sont ordinairement des hommes violents et bons, Jean Montplet, une fois l'accès de sa colère apaisé, avait regretté ce qu'elle lui avait fait faire. Il avait repris sa malédiction assez vite pour que le bon Dieu — il l'espérait du moins — n'eût pas le temps de l'inscrire sur les tables de sa justice; puis, sa malédiction retirée, comme si son fils eût dû sentir qu'elle ne pesait plus sur sa tête, il attendait Alain pour lui ouvrir ses bras, le presser sur son cœur et lui demander pardon des torts que ce méchant enfant avait eus envers lui.

Peut-être, sans Thomas Langot, ces bras ouverts se fussent-ils refermés sur un fils , et tout eût été oublié!

Mais, au lieu d'Alain, ce fat un huissier qui se présenta à la barrière qui fermait le verger de la Cochardière.

Cet huissier, qui avait été indiqué au jeune homme par Thomas Langot, était porteur d'une sommation et d'une demande de comptes parfaitement en forme.

Jean Montplet resta anéanti. Il pleura, lui qui, depuis la mort de sa femme, n'avait pas versé une larme. Puis, quand ses pleurs furent taris, il resta deux heures devant ce méchant chiffon de papier au sale griffonnage,

îe tournant et le retournant entre ses doigts comme un condamné ferait de sa sentence de mort et se .'omandant comment tant d'ingratitude pouvait tenir en si peu de lignes.

Oh 1 ce fut, je vous le jure, une grande et profonde douleur que celle qu'éprouva Jean Montplet à la vue de ce chiffon de papier! si grande, si profonde, qu'elle effaça l'esprit du terroir.

Le pauvre père oublia qu'il était Normand, et, secouant la tête comme pour répondre à ses propres pensées, il renonça à se plaindre.

Il fit deux parts de son bien , en réalisa une qu'il porta à l'homme d'affaires de son fils, mauvais petit avocat d'Isigny, nommé Richard, le chargeant de dire à Alain que, si lui, Jean Montplet , avait tenu à conserver cet argent, c'était pour le lui rendre plus considérable un jour.

Puis Jean Montplet, véritablement veuf cette fois, puisqu'il l'était de la mère et de l'enfant, revint s'enfermer à la Cochardière,bien changée elle-même depuis le départ de l'ingrat, qui était 1 aine de la maison, la joie du cœur.

Et, là, il vécut dans sa solitude ou plutôt dans soc isolement, aussi triste, aussi morne, aussi désespéré qu'il avait été dans le passé gai, souriant et joyeux.

Ce qui redoubla encore la douleur de Jean Montplet, c'es* qu'il apprit qu'Alain était parti pour Parib.

Et, en effet, au gré de Thomas Langot, la vie de province ne ruinait pas assez vite.

Il lui fallait Paris, tourbillon et gouffre tout à la fois, Paris qui enivre et qui engloutit.

Alain était donc à Paris, où il menait joyeuse vie avec les écus de Jean Montplet.

Cette vie, nous n'essayerons pas de la décrire; d'ailleurs, le cœur du livre que nous écrivons n'est point là, et nous n'en sommes encore qu'à la préface, à l'exposition à peine.

L'histoire de tous les enfants prodigues est la même : la table, le jeu, les femmes.

Alain Montplet passa une année à Paris ; — mettez quatre mois pour la Maison d'or, quatre mois pour F^ascati et quatre mois pour le quartier Breda, et vous aurez à peu près l'histoire topographique de sa vie pendant cette année.

Brutal, absolu, grossier même, comme il l'était, Alain ne pouvait manquer de ramasser fréquemment de mauvaises querelles.

Il eut deux affaires sérieuses.

Une au bal de l'Opéra.

Étant ivre, il insulta un jeune homme au bras duquel il crut reconnaître une femme qui avait été sa maîtresse.

Alain Montplet ne connaissait qu'une chose : frapper. Il frappa.

Il était fort comme un taureau. Le jeune homme qu'il avait frappé plia sous le coup et n'essaya pas même de le rendre.

Mais, le lendemain, vers sept heures du matin, deux

jeunes gens qui étaient inconnus de notre héros lui firent passer leur carte.

Alain Montplet se leva tout grommelant.

Les deux inconnus étaient les témoins du jeune homme qu'il avait insulté au bal de l'Opéra.

Alain Montplet, qui était allé resouper à la Maison d'or, avait oublié le bal de l'Opéra, la femme masquée et la querelle.

Les deux jeunes gens le firent poliment ressouvenir de tout cela; peu à peu, la lumière se fit dans le cerveau d'Alain Montplet. 11 lui fut expliqué que ce n'était point tout à fait à Paris comme à Maisy, où il suffisait d'être le plus fort pour avoir raison; qu'il y avait, entre les gens comme il faut, d'autres formes à observer et que, pour combattre la disproportion des forces, la civilisation avait inventé de petits instruments qui s'appelaient, les uns des épées, les autres des pistolets, et à l'aide desquels le pygmée devenait l'égal du géant, le faible celui du fort.

En conséquence de quoi, M. Hector de Ravennes, qui reconnaissait la supériorité de la force du jeune paysan et qui renonçait à lutter avec lui à coups de poing, réclamait son droit de prendre sa revanche d'une autre façon.

Alain Montplet était donc invité à se choisir deux témoins et à se trouver le lendemain, à neuf heures du matin, allée de la Muette.

Il pouvait apporter ses épées; son adversaire apporterait les siennes.

On tirerait au sort celles dont on se servirait.

Alain Montplet, pendant toute cette exposition, comprit que la situation était grave et qu'il s'agissait ae la vie.

G était bien plus commode à Maisy, surtout pour iui.

Quand il avait une querelle, on se battait à coups de poing; on en était quitte pour une dent cassée, un nez écrasé ou un œil poché. Mais c'était tout.

A Paris, à ce qu'il lui paraissait, les choses se passaient autrement.

Or, on était à Paris et non à Maisy, dans le département de la Seine et non dans le département du Calvados.

Il fallait donc adopter la mode de la localité.

Le jeune campagnard était brave.

Il fut donc loin de refuser la rencontre qu'on lui proposait.

Mais il n'avait jamais touché une épée, et l'idée ne lui était même jamais venue que l'occasion se présentât un jour pour lui d'en tenir une.

11 n'avait jamais, non plus, touché un pistolet; mais il avait fort touché son fusil et s'en servait d'une manière distinguée.

Or, il comprenait qu'il y avait une assez grande analogie entre le fusil et le pistolet pour qu'au pistolet, il pût au moins défendre sa vie.

Il demanda donc que Ton se battît au pistolet, au lieu de se battre à l'épée.

Mais, à ce propos, il lui fut exposé une deuxième théorie aus^i logique que la première.

C'est que celui qui insultait ou frappait, se mettait par l'insulte faite ou le coup donné, à l'entière discrétion de son adversaire ; sans quoi, l'homme qui se sentait une supériorité à une arme quelconque insulterait, battrait, puis proposerait son arme.

Cette admirable invention des épées et des pistolets qui équilibrait les forces physiques devenait donc, en ce cas, complètement inutile.

Alain Montplet avait eu l'avantage d'insulter et de frapper. Restait à M. Hector de Ravennes, en échange de ces deux avantages que sétait arrogés son adversaire, l'avantage unique de choisir les armes.

Cet avantage, il le réclamait et choisissait l'épée.

Alain Montplet voulut encore faire quelques observations; mais il lui fut répondu que l'on était chargé de venir lui demander satisfaction, et non de faire son éducation; que, s'il doutait de la vérité des paroles qui lui étaient dites, il pouvait s'enquérir auprès de ses témoins, et, si cela lui paraissait encore insuffisant, consulter le Code du duel^ excellent livre édité par les soins du comte de Château-Villars, gentilhomme irréprochable sous le rapport de la naissance, de la loyauté et du courage.

11 y avait encore un autre moyen de tout concilier.

C'était de faire, par écrit, des excuses à M. le baron Hector de Ravennes et de tout rejeter sur le compte de

l'état d'ivresse dans lequel se trouvait M. Alain Montplet au moment où l'insulte avait été faite.

Hais, à ces mots hasardés par un des témoins de M. le baron Hector de Ravennes, Alain Montp!et se leva avec une dignité dont on l'eût cru incapable, et, en souriant, il annonça aux deux témoins de son adversaire qu'il acceptait l'épée, et que, le lendemain, à l'heure désignée, il se trouverait avec deux amis dans l'ailée de la Muette.

Les deux jeunes gens, qui commençaient à railler Alain Montplet sur son ignorance, derrière cette ignorance rencontrèrent le courage, et se retirèrent en saluant notre héros avec cette courtoisie respectueuse qu'inspirent toujours les vigoureuses natures.

Alain Montplet attendait justement, de son côté, deux amis à déjeuner.

Ces deux amis arrivèrent à l'heure convenue.

L'amphitryon leur raconta l'affaire.

C'étaient des hommes un peu vulgaires , comme étaient tous les amis que notre campagnard s'était faits à Paris ; mais c'étaient des hommes ayant, au bout du compte, l'habitude de ces sortes d'affaires et qui affirmèrent à leur filleul — Alain Montplet les avait priés de lui servir de témoins — et qui affirmèrent à leur filleul que les témoins de son adversaire ne lui avaient rien dit qui ne fût l'exacte vérité.

Il s'agissait de savoir ce que l'on pouvait faire d'Alain Montplet l'épée à la main.

Il y a à Paris un maître d'armes qui a la réputation

de donner ce qu'il appelle, lui, des ieç/Jàs de défense, et qui, peut-être, avec ces sortes de leçons, a sauvé la vie d'une vingtaine de maladroits ou d'ignorants.

Ce maître d'armes, c'est Grisier.

Après le déjeuner, on se rendit faubourg Montmartre, n° 4.

C'était là que le célèbre professeur donnait ses séances.

Un des deux témoins de Montplet était élève de Grisier.

Il expliqua l'affaire au maître.

— Ah ! ah î dit celui-ci, et voilà notre jeune homme 1

— Me voici, dit Montplet.

— Et vous n'avez jamais tenu un fleuret?

— Jamais !

— Avez-vous peur?

— De quoi?

— D'être blessé ?

— Moi, dit Montplet en faisant claquer ses doigs, je m'en moque comme de cela.

Nous ne sommes pas bien sûr qu'il dit : « Je m'en moque. >

Le professeur avait l'habitude de voir tant de jeunes gens sur le point de se battre, qu'il avait pu faire des études psychologiques sur les divers tempéraments.

Il reconnut, comme le disait, en effet, le jeune campagnard, que le danger, quel qu'il fût, n'avait pas grande prise sur cette sauvage organisation.

— Vous désirez, dit le professeur, que je vous mette

en mesure de ne pas être tué ou d'en être quitte pour uneégraiignure?

— Quant à en être quitte pour une égratignure, répondit Alain, je doute que ce soit chose possible, attendu que j'ai tapé.

Grisier secoua la tête.

— Mauvaise habitude, monsieur î dit-il; en général, les gens comme il faut ne se touchent qu'avec 1 epée.

— Oui, j'ai appris cela depuis hier. Mais c'est que je ne suis pas un homme comme il faut, moi; je suis un simple paysan.

— Diable î... Eh bien, que voulez-vous? On me dit que vous vous battez avec M. Hector de Ravennes; c'est un tireur connu, il est de première seconde force; vous n'avez pas la prétention que, d'ici à demain, je vous mette à même de le tuer, de le blesser ou de le désarmer?....

— Je n'ai aucune prétention, excepté celle de ne pas être ridicule sous les armes. Mettez-moi promptement en garde, c'est ce que je vous demande.

— Vous savez que ce que vous me demandez là, c'est le moyen de vous faire tuer?...

— Gomment cela?

— Reconnaissant votre ignorance de l'escrime à votre garde maladroite, M. Hector de Ravennes ne voudra pas commettre un assassinat en vous tuant. ïi se contentera de vous blesser ou de vous désarmer.

— Eh ! justement, morbleu! c'est ce que je ne veux pas. Qu'il me tue, mais qu'il ne se moque pas de moi.

Apprenez-moi à me mettre en garde et ne vous occupez que de cela. Je ne veux pas tenir mon épée comme un cierge ou comme un manche à balai ; — le reste c'est l'affaire du chirurgien s'il me blesse, et du fos soyeur s'il me tue.

— Ce serait dommage qu'il vous tuât, repartL Grisier ; car vous m'avez l'air d'un fier gaillard !... Allons, prenez un fleuret et étudions cela.

Au bout d' un quart d'heure, Alain Montpîet était en garde comme s'il avait eu dix ans de salle d'armes.

Ce résultat obtenu , le professeur passa à la leçon de défense.

Elle consistait à rompre en faisant des appels, à parer en rompant, à riposter par des coups droits.

Grâce à ses muscles d'acier, Alain Montpîet put prendre une leçon de deux ou trois heures.

— Suivez les instructions que je vous donne, dit Grisier, et vous en serez quitte pour deux ou trois égratignures.

Puis, se retournant vers les témoins :

— Messieurs, dit-il, ce sera à vous de faire cesser le combat lorsque vous penserez qu'il peut cesser honorablement.

Alain offrit sa bourse au professeur.

— Ces leçons-là, monsieur, dit le maître d'armes, je les donne gratis ou, du moins, ne les fais payer qu'au retour du terrain.

Alain prit la main du professeur et la lui serra à la briser.

— Joli poignet! dit celui-ci; quel malheur qu'avec un poignet pareil, vous ne vous soyez pas mis aux armes à l'âge de dix ou douze ans.

Alain Montplet, en sortant de chez Grisier, acheta une paire d'épées chez Devisme.

Devisme, excellent tireur lui-même, avait donné à ces armes, — vulgairement appelées colichemardes , — une courbure savante et une garde préservatrice.

Par cela même qu'un homme possédait de pareilles armes, on pouvait croire qu'il savait s'en servir.

En rentrant chez lui, Alain Montplet se mit en garde devant sa glace et fut fort content de lui.

Le lendemain, à huit heures du matin, il était debout, attendant ses témoins.

Ils arrivèrent dans un remise.

Ils amenaient avec eux un jeune élève en chirurgie de leurs amis.

A neuf heures moins un quart, Montplet, ses deux témoins et le chirurgien débouchaient dans l'allée de la Muette.

Le rendez-vous était pour neuf heures seulement, comme nous l'avons dit.

A neuf heures moins cinq minutes, une voiture parut à l'extrémité de l'allée.

Elle s'avançait rapidement.

Trois jeunes gens en descendirent.

Ces trois jeunes gens étaient M. Hector de Ravennes et les deux témoins qui, la veille, s'étaient présentés en son nom chez Alain Montplet.

Témoins et adversaires se saluèrent avec courtoisie.

Puis les témoins se joignirent, examinèrent les deux épées, les reconnurent des deux côtés pour convenables et jetèrent un louis en l'air afin de savoir lesquelles auraient la préférence.

Ce furent les témoins d'Alain Montplet qui eurent le choix.

Ils choisirent naturellement les épées achetées la veille chez Devisme.

Un des témoins les présenta toutes deux croisées au baron.

Celui-ci en prit une ; celle qu'il laissa fut remise à Alain Montplet.

Le baron appuya son arme sur sa botte et en fouetta le vent.

Puis, s'adressant à ses témoins :

— Voilà une excellente arme, dit-il, admirablement montée; je préfère cette épée aux miennes.

— Permettez alors, monsieur le baron, dit Alain Montplet, qu'avant de savoir ce que nous allons faire chacun de la nôtre, j'aie l'honneur de vous offrir la paire.

Le baron salua sans répondre. Le cecp de poing de Montplet lui pesait trop pour qu'il se crût obligé à un grand retour de courtoisie.

Un des témoins croisa l'extrémité des deux épées, et, comme un partage égal avait été fait avec le plus grand soin du terrain et du soleil, il fit un pas en arrière en disant :

— Allez, messieurs !

Les adversaires tombèrent en garde.

Alain Montplet, qui se souvenait de la leçon du pro« fesseur, prit une garde aussi ferme que s'il était un tireur de la force du baron de Ravennes.

Gomme le lui avait prédit Grisier, cette pose académique le perdit.

Le baron de Ravennes fit un pas en arrière,

— Que diable m'avez-vous donc dit, fit-il s' adressant à ses témoins, que monsieur n'avait jamais tenu une épée? Il est en garde comme Saint- Georges !

Puis, se remettant en garde lui-même :

— C'est fâcheux pour lui, dit-il : j'étais résolu à le blesser seulement ; je vais être obligé de le tuer.

On entendit le froissement du fer, on vit l'épée du baron se glisser comme une couleuvre, et, liant son adversaire, le baron se fendit et se redressa en moins de temps que n'en met l'éclair pour briller et s'éteindre.

La chemise d'Alain Montplet se teignit de sang; il resta un instant debout ; on eût dit qu'un seul coup ne pouvait renverser le colosse. — Enfin, il vacilla sur ses pieds, il étendit les bras, lâcha son épie, une écume rougeâtre vint à ses lèvres, et il s'abattit de toute volée, comme un chêne déraciné par la hache du bûcheron.

Les témoins assistèrent à la chute du jeune homme avec l'émotion que cause toujours un pareil spectacle,

Puis, s'adressant aux quatre témoins :

— Messieurs, demanda le baron, ai -je fait en homme d'honneur?

— Oui, répondirent les quatre témoins d'une seule voix.

— Pouvais-je faire autrement à la suite d'une insulte comme celle que j'avais reçue?

— Non, fut-il dit avec la même unanimité.

— En ce cas, j'espère que le sang retombera sur la tête du provocateur.

Les témoins firent un signe qui voulait dire que ce sounait semblait êlre tout exaucé, et le baron, remontant dans sa voiture avec ses deux témoins, laissa Alain Montplet, inerte comme un cadavre, entre les mains de ses deux amis et du jeune médecin.

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