‹ Le Chasseur de sauvigneChapitre 4 sur 19 · VW REVANCHE QUI ^ARRANGE PAS LES AFFAIRES · texte numérisé non relu

VW REVANCHE QUI ^ARRANGE PAS LES AFFAIRES

Alain n'était pas mort, cependant.

L'épée avait rencontré une côte et avait légèrement

dévié.

Elle avait traversé les muscles pectoraux, avait otfensé l'extrémité du poumon droit et était sortie audessous de l'omoplate.

C'était un joli coup d'épée, bien net, bien franc, mais qui n'était point absolument mortel. Seulement, le blessé étouffait.

Il y avait à craindre l'hémorragie.

Le jeune docteur lui releva la manche, mit au jour son bras d'hercule et ouvrit largement la veine, de manière à pratiquer une vigoureuse saignée.

Main rouvrit les yeux et respira plus facilement. Mais, au premier mouvement qu'il essaya de faire, la force lui manqua et il s'évanouit de nouveau.

On n'était qu'à quelques pas du pavillon de Madrid ; en y transporta le blessé.

Ce pavillon est habité par un garde qui, habitué à de semblables visites, tient toujours une chambre prête pour la circonstance.

Ce sont les pourboires du brave homme.

Par bonheur, cette chambre n'était pas occupée ; il y avait huit jours qu'on ne s'était battu aux environs de Madrid, et le dernier blessé était mort au bout d'un quart d'heure.

On mit des draps blancs au lit et on y coucha Montplet.

L'élève en chirurgie, qui n'avait pas encore de clientèle, put lui consacrer tout son temps.

Ces soins de toutes les minutes, joints à l'admirable constitution du blessé, firent marcher la convalescence avec une rapidité étonnante pour ceux qui ignorent combien se guérissent rapidement certaines blessures.

Trois semaines après avoir eu la poitrine trouée à jour, Alain Montplet était debout.

Huit jours après, il payait largement un mois de pension au brave homme de garde.

Puis Alain rentrait chez lui, aussi bien portant que le jour où il en était sorti.

Seulement, une idée tourmentait Alain.

C'est que, s'il ne rendait pas à un Parisien quelconque ce qu'un Parisien lui avait donné, il aurait, en termes de collège, ce que l'on appelle le dernier.

Or, Alain se flattait de n'avoir jamais eu le dernier.

Il alla faire une visite à son professeur.

En ne le voyant pas revenir, celui-ci s'était douté de l'événement.

Le convalescent lui raconta dans tous les détails comment la chose s'était passée; Grisier n'avait pas de reproches à se faire, il lui avait prédit qu'en lui voyant une si belle garde, son adversaire croirait qu'il y avait qlque chose derrière.

Le baron ne s'était pas trompé : derrière la garde, il y avait le corps d'Alain Montplet.

Alain rappela alors au professeur ce que celui-ci lui avait dit de ses dispositions à faire des armes, et lui demanda combien il pensait qu'il lui faudrait de temps pour arriver à être de la force du baron Hector.

Grisier est un homme de conscience, qui ne voudrait pas tromper un élève.

— Deux ans, lui dit-il, en travaillant avec assiduité. Alain Montplet était incapable de travailler deux ans

à îa même chose, quelle qu elle fût.

— Bon! dit-il, je suis bien aise que vous me disiez cela; je vais me mettre au pistolet: en huit jours, je saurai mon affaire,

Grisier essaya de dissuader le jeune homme de se li^ vrer à l'étude d'une arme aussi ingrate et aussi brutale que l'est le pistolet.

— L'épée, lui dit le célèbre professeur, l'épée û$t la véritable arme du gentilhomme.

— Oh i quant à cela, dit Montplet, la chose m'est bien égaie; je ne suis pas un gentilhomme, je suis un paysa\i.

— Mais, repartit Grisier, si celui auquel vous c irez à faire dans l'avenir choisit l'épie.

— Bon ! dit Montplet, je sais maintenant comment cela se pratique ; c'est l'insulté qui a le choix des armes: j'attendrai que l'on m'insulte.

— Pourquoi faire ?

— Pour me battre donc !

— Vous en voulez donc à votre adversaire ?

— A M. Hector de Ravennes? Pas le moins du monde! C'est un charmant garçon, qui, tout le temps que j'ai été dans mon lit, n'a pas manqué un seul jour d'envoyer chercher de mes nouvelles ; bien au contraire de lui en vouloir, si j'étais de son rang, je lui demanderais à être de ses amis.

— Alors, vous en voulez à quelque autre?

— A personne au monde! seulement, vous comprenez bien, je ne veux pas avoir le dernier.

Alain se trompait, Grisier ne comprenait pas.

Le jeune homme et le professeur échangèrent une cordiale poignée de main.

Alain sauta dans un cabriolet et se fit conduire au tir de Gosset.

Notre chasseur avait raisonné juste : l'analogie qu'il y a entre une arme à feu et une autre arme à feu fit qu'après s'être, aux premiers coups, légèrement écarté de îa mouche, la main d'Alain se réglaj de

sorte qu'à la vingt- cinquième balle, il était devenu un tireur consommé.

Au bout de huit jours, Alain faisait tous les tours de force que faisaient les forts habitués du tir : il cassait les pipes, brisait les œufs dansants, doublait et triplait les balles.

Une fois sûr de son coup, et ce fut l'affaire de huit jours, Alain ne retourna plus au tir.

Toute uniformité le fatiguait.

Ce qu'il fallait à cette organisation exubérante, c'était la vie désordonnée et vagabonde des trottoirs, des cafés, des théâtres et des maisons de jeu.

Seulement, au milieu de toutes ses folies, l'occasion ne se présentait pas pour lui de prendre sa revanche.

Alain commençait à croire qu'il serait obligé de retourner à Maisy en emportant le dernier.

L'héritage de la mère tirait à sa fin.

En moins d'un an et demi, il avait mangé plus de cent cinquante mille francs.

Les derniers écus fondus dans un dîner, Alain eut de nouveau recours à Thomas Langot.

Thomas Langot, contre lettre de change parfaitement en règle, lui fit passer encore une trentaine de mille francs.

Mais les envois de fonds allaient toujours diminuant.

L'avant-dernier n'était que de mille francs; le dernier ne fut que de cinq cents.

Encore, dans la lettre qui accompagnait ce dernier

envoi , lettre que Thomas Langot avait fait écrire , puisqu'il n'écrivait pas lui-même, l'épicier lui disoit-il de ne plus compter sur lui, et que ces cinq cents francs étaient les derniers qu'il recevrait.

Alain tourna et retourna ses vingt- cinq louis et se demanda ce qu'il allait faire de cela.

C'était, d'habitude, ce qu'il dépensait en vingtquatre heures, en quarante- huit heures au plus.

Seulement , il se dit qu'au jeu, avec un peu de chance, il pouvait doubler, tripler, quintupler, décupler cette somme.

Il connaissait quatre ou cinq maisons où l'on jouait.

Le soir venu, il ne se donna même pas la peine de choisir. Il alla droit à la plus proche.

Ce n'était pas la première fois qu'on l'y voyait.

Son entrée ne fit donc d'autre sensation que celle que produit l'arrivée d'un beau joueur et d'un gros joueur dans une maison de jeu.

Alain se mit à la première table venue et joua.

Le hasard fit qu'il eut pour adversaire un officier étranger, moitié Italien, moitié Polonais, qui déjà plusieurs fois avait joué contre lui avec un bonheur persistant.

Tant qu'Alain Montplet avait eu des louis et des billets de banque plein ses poches , il n'avait pas fait grande attention à la façon dont ces louis et ces billets de banque s'en allaient; mais, à cette heure, où il s'agissait de faire fructifier ses derniers cinq cents francs ou de quitter Paris, le jeune homme regarda à son jeu.

A force de regarder , il crut s'apercevoir que la coupe de l'officier n'était pas bien franche.

De ses vingt cinq louis, il ne lui en restait déjà plus que quinze, et il les jouait sur ce coup -là.

L'officier retourna le roi de trèfle.

Ni lui ni son adversaire n'avaient encore relevé les cartes.

Alain Montplet mit la main sur le jeu de son adversaire.

— On ne touche pas les cartes, dit l'officier.

— Pardon, monsieur, répondit Alain; mais, si vous n'avez pas trois atouts dans vos cinq cartes, j'ai tort et je vous en fais d'avance mes excuses.

— Et, si j'ai trois atouts dans mes cinq cartes? dit l'officier d'un ton rogue.

— Alors, non- seulement je ne vous ferai pas d'excuses, reprit très-poliment Alain Montplet, mais encore je dirai. c. je dirai...

— Que direz- vous? gronda l'officier.

Alain retourna les cartes.

Le jeu de l'officier contenait la dame, le valet et le dix de trèfle.

— Je dirai, continua Alain Montplet, que vous avez fait sauter la coupe et que vous êtes un tricheur.

L'officier prit une poignée de cartes et la jeta à la figure d'Alain.

— Bon! dit Alain, j'ai lu dans le Gode de M. Château- Villars que qui touche frappe; je serai obligé de retourner â Maisy, mais je crois que je n'y emporterai pas le dernier.

L'événement avait fait esclandre.

Avant que l'on se séparât, une rencontre était convenue pour le lendemain matin, à huit heures.

Alain, frappé par l'officier, avait le choix des armes.

Il choisit le pistolet.

L'officier ne contesta point : il passait lui-même pour un excellent tireur.

Alain désira se battre à la Muette.

Il avait sa revanche à prendre à l'endroit même où il avait perdu la première manche.

Cela lui fut encore accordé.

Il lut convenu que les témoins apporteraient des pistolets de tir, sans double détente et qui n'eussent jamais servi.

Un garçon de tir accompagnerait les témoins pour charger les armes.

A huit heures, on était sur le terrain.

Les pistolets, examinés , furent reconnus remplir toutes les conditions.

On décida que les adversaires se placeraient à quarante pas et marcheraient l'un sur l'autre.

Chacun d'eux devait s'arrêter après avoir fait dix pas. La véritable distance était donc vingt mètres.

On sait qu'en matière de duel, les pas sont de trois pieds.

Les adversaires furent placés à la distance corivenue.

Les pistolets chargés par ;e garçon de tir, on leur e* mit chacun un à la main.

Puis, s .•„ en lut* qui

venaient de remettre les pistolets aux deux adversaires dirent à la fois :

— Marchez !

A ce commandement, Alain et l'officier marchèrent l'un sur l'autre.

Au bout de deux pas, chacun leva son pistolet et fit feu.

On n'entendit qu'une seule détonation.

Alain chancela, mais resta debout.

L'officier fit deux tours sur lui-même et tomba la face contre terre.

Chaque témoin courut à son filleul.

Alain avait reçu la balle au milieu du menton ; elle s'y était aplatie comme sur une plaque de tir.

L'os était mis à nu, mais n'était pas brisé.

La violence du coup avait fait chanceler Alain.

L'officier avait eu le cœur traversé ; il était tué roide.

— Il n'y a pas grand mal! dirent en chœur les quatre témoins ; c'est un escroc de moins, voilà tout.

Telle fut l'oraison funèbre de l'officier, dont j'ai demandé inutilement le nom pour le consigner ici ; personne n'a pu me le dire.

On l'appelait l'officier, c'était le seul nom sous lequel il fût connu,

— Ah ! sacrebleu ! dit Alain en épongeant son menton avec son mouchoir, il ne me reste pas un sou; mais, au moins, je n'ai pas eu le dernier.

En revenant à Paris, Alain vendit sa montre.

Le soir, il était au balcon de l'Opéra avec une mouche de taffetas d'Angleterre sur îe menton.

C'était la seule trace qui, avec une certaine lourdeur de tête, lui restât de son duel du matin.

Le lendemain, il prit la diligence de Saint-Malo.

H était resté deux 7ms h Paris, et, dans ces deux an.% il avait dépensé plus de deux cent mille francs)

LA CARTE A PAYEB

Il est une tradition qui, depuis trois mille ans, vient de la Bible à nous, et qui, par conséquent, s'offre à notre vénération emouree de la majesté des siècles : c'est que les enfants prodigues , si prodigues qu'ils aient été, sont toujours bien accueillis dans la maison paternelle, du moment où ils daignent y rentrer.

Jean Montplet confirma la parabole par la façon dont il reçut son fils, et de grosses larmes sillonnèrent ses joues hâlées lorsque, entrant tout à coup, Alain se jeta à ses pieds et lui demanda pardon.

Le pauvre père l'embrassa tendrement, et, sans lui dire un mot du passé, il lui rendit sa place dans la maison.

Quant à celle qu'il tenait dans son cœur, présent ou absent, le méchant garçon l'avait toujours occupée.

L'abus du plaisir avait, au reste, eu sur Alain UB

résultat si salutaire, que les remontrances eussent été inutiles.

Quoique ia nécessité seule l'eût amené à revenir à Maisy, ce n'était pas sans une satisfaction profonde qu'il avait revu son pays natal et retrouvé les profondes et émouvantes émotions de la pêche, de la natation et de la chasse, dont les joies eflrénées de la capitale n'avaient jamais complètement compensé pour lui la privation.

Après quelques jour; passés à la Cochardière, jours pendant lesquels il avait remonté jusqu'aux heures de sa première jeunesse, ii en était arrivé à se demander comment on pouvait quitter une existence si facilement heureuse pour des jouissances factices qui ne laissaient que du vide dans l'âme et des remords dans le cœur.

Mais le bonhomme Monlplet n'eût pas été fâché d'opposer un frein plus puissant que le repentir, à des passions dont il avait appris à redouter l'effervescence.

En conséquence, il parla mariage à Alain.

La première fois, Alain répondit non.

La seconde fois, il se fâcha tout rouge.

Le jeune homme avait vécu, à Paris, dans cette société aux mœurs faciles, ennemie de toute gêne et de toute contrainte, et la licence dont il avait contracté l'habitude avait augmenté sa sauvagerie à l'endroit de co qu'fl appelait le monde, c'est-à-dire les gens paisibles et honnêtes ; les femmes méprisables qu'U avait fréquentées lui avaient donné un mépris profond pour la

femme. Il confondait l'espèce avec les individus, et quels individus, bon Dieu!

Il avait rompu avec les liaisons de tout genre et il maudissait le souvenir de ces liaisons-là. Mais, chose étrange ! Alain Montplet était naturellement timide : audacieu sèment effronté avec certaines femmes, ou plutôt avec certaines filles, il rougissait, baissait les yeux et perdait contenance devant une femme honnête ; puis, par un mécontentement de lui-même facile à comprendre, il en voulait à ces dernières de la timidité qu'il ressentait auprès d'elles, et, comme c'était cependant parmi celles-là, s'il se mariait, qu'il lui fallait choisir la compagne de sa vie, il s'était juré à lui-même de vivre et de mourir garçon.

De plus, au milieu de son bonheur d'avoir retrouvé la maison paternelle, Alain avait ses moments de mélancolie.

Il ne pensait pas sans terreur aux obligations qu'il avait contractées vis-à-vis de Langot. Le désordre du jeune viveur était tel, qu'il lui eût été impossible de dire, même approximativement, à quel chiffre se montaient ses obligations.

Il savait seulement qu'elles étaient considérables et que le chiffre, grossissant incessamment, comme l'avalanche qui roule du haut de la montagne, pourrait bien l'écraser le jour où il tomberait sur lui.

De temps en temps, il demandait s'il ne devait pas tout avouer au bonhomme Montplet, qui lui avait déjà pardonné tant de choses, qu'il ne voudrait pas demeurer

en reste d'indulgence. Puis, comme Langot lui faisait toujours grande chère, il remettait à plus tard la pénr ble confidence, et, en attendant, le temps passait.

Le vieux Montplet aimait trop son fils pour ne s' être point aperçu de ses tristesses.

Elles l'effrayaient, car il les prenait pour de l'emué.

Il en revint donc à ses projets de mariage, qu'il sentait d'autant plus nécessaires et urgents, que de Vagues pressentiments lui faisaient craindre que la mort ne le vint bientôt séparer de son fils.

Seulement, instruit par l'expérience, il se garda bien, celte fois, de prendre le taureau par les cornes.

Il avait à Isigny un vieil ami nommé Jousselin, lequel faisait le commerce des beurres. Toute la France connaît de réputation les beurres d'Isigny.

L'ami Jousselin avait fait fortune à ce commerce.

Il avait une fiile unique d'une beauté si merveilleuse, que l'on en parlait jusqu'à Caen. Lorsqu'on s'entretenait d'elle, on ne la désignait jamais que sous le nom de la belle Jousseline.

Dans la féminisation du nom de famille, on reconnaît les habitudes de province.

Jean Montplet puisa dans la tendresse profonde que lui inspirait son fils le courage de surmonter les douleurs que lui causait sa goutte. Il se fit hisser sur le vieux bidet qui, depuis trois ans, se reposait comme son maître de ses fatigues passées, — l'un sur son fauteuil, l'autre sur sa litière.

Le bidet partit à un trot qui témoignait encore de ce

qu'il avait pu être autrefois, et, quelques heures après, l'affaire était bâclée entre les deux amis, sauf, bien entendu, le consentement de:s parties contractantes.

Un jour, Alain revenait de la chasse. Il était mouillé delà tête aux pieds, et, comme il avait été au marais, couvert en outre de fange jusqu'à la ceindre ; il avait détaché sa cravate, qui lui servait à soutenir son carnier gonflé de gibier, et, par conséquent, il avait sa chemise écartée et le cou nu.

Arrivé devant la maison, son chien, comme il en avait l'habitude, se dressa sur ses pattes de derrière, appuya celles de devant sur la porte, la poussa, l'ouvrit, et, sans cérémonie aucune, entra le premier*

Alain entra à sa suite, tenant appuyé sur son épaule, son fusil, à l'extrémité duquel il avait placé son chapeau de feutre dégouttant de pluie.

Mais à peine eut-il fait un pas dans la chambre, qu'il recula comme si on lui eût présenté la tête de Méduse.

A côté du fauteuil de son père, il venait d'apercevoir deux étrangers.

Un de ces étrangers, vieillard d'un extérieur assez commun, n'avait pu produire cet effet.

C'était donc à l'autre étranger — ou plutôt à l'autre étrangère qu'il fallait l'attribuer.

En effet, l'étrangère était une jeune fille si belle, que, malgré son embarras, Alain, tout en reculant, ne pouvait détacher ses yeux de dessus celle qui avait causé cet accès de timidité.

Lfi CHASSEUR DE SAUVAGINE 79

Il demeurait à la même place comme s'il eût été cloué au parquet.

Puis, pensant qu'il ne pouvait rester ainsi longtemps sans parler, sans avancer et sans reculer, il se décida, fit une révérence maussade et s'excusa maladroitement du débraillé de son costume.

La jeune tille répondit par un sourire qui découvrit les plus belles dents du monde.

Alors, croyant qu'il avait assez fait pour motiver une sortie, le chasseur se hâta de disparaître sous prétexte d'aller changer de vêtements.

11 était furieux du mauvais tour que son père lui avait joué, et, une fois dehors, il lui prit une envie féroce de le planter là , lui et son monde , et de s'en aller dîner à l'auberge.

Mais le bonhomme avait eu, quelques jours auparavant, un violent accès de goutte qui avait failli l'enlever, et son fils craignit, en agissant ainsi, de lui causer trop de peine.

Il s'habilla donc à la hâte des premiers habits qu'il trouva sous sa main, descendit en maugréant, eut encore un moment de timidité en posant la main sur la porte, puis, la poussant vivement, comme un homme qui prend violemment un parti , il entra en se disant :

— Au fait, ils ne me mangeront pas.

Malgré cette réflexion judicieuse, malgré les regards suppliants que lui adressait son père, Alain avait l'air de fort méchante humeur.

Cela n'épouvanta aucunement mademoiselle Jousselin, que Ton avait prévenue qu'elle aurait un ours à apprivoiser.

Or, comme, à la suite de son séjour à Paris, et bien qu'il y eût, ainsi que nous l'avons dit, une médiocre compagnie, cet ours y avait pris une désinvolture de manières et un sans-façon de langage qui n'étaient pas communs à Isigny, la jeune fille se prêta de la meilleure grâce du monde à la tâche qui lui était imposée et qu'elle commença bravement à entreprendre.

Du reste, cette tâche lui était plus facile qu'à toute autre, car l'ours auquel elle avait affaire était surtout sensible à la beauté, et mademoiselle Jousselin était remarquablement belle.

Elle avait vingt- deux ans, de magnifiques cheveux du plus beau blond cendré qu'il y eût au monde, le front un peu bas, mais reposant sur deux grands yeux noirs qui se détachaient comme deux morceaux de velours sur son teint d'un blanc de lait.

Elle était grande ; ses pieds et ses mains , comme ceux des femmes qui habitent la campagne, n'étaient pas irréprochables ; mais , en revanche, sa poitrine avait un développement magnifique, et des hanches vigoureusement accentuées faisaient encore ressortir la souplesse de son buste.

En outre, elle ne ressemblait pas plus par le costume aux autres filles de Maisy que la toilette d'Alain ne ressemblait, depuis son retour de Paris, à celle des gars de Maisy et de Grand-Camp,

Elle avait abdiqué, nous ne dirons pas le bonnet de coton, ~ cette ignoble coiffure masculine n'avait jamais, si enfant qu'elle fût, humilié son front, — mais les grands bonnets couverts de dentelle, à la façon d'Isabeau de Bavière, les robes étriquées et les fichus de point d'Alençon. Mademoiselle Jousselin était une enfant des villes et de la civilisation; elle prenait ses chapeaux chez la meilleure faiseuse de Caen ou , tout au moins, de Saint-Lô; elle se drapait dans un cachemire fronçais; enfin, elle portait des robes à volants qui ajoutaient encore à la magnificence de sa toilette.

Lorsqu'il eut pu juger dans son ensemble de la beauté de Lisa Jousselin, Alain sentit encore augmenter sa timidité.

Mais, en dépit de sa tournure semi-aristocratique, la fille du marchand de beurre paraissait si bonne enfant, que, peu à peu, Alain se trouva plus à l'aise avec elle, et le dîner n'était pas achevé, que, chez cet homme aux passions mobiles et aux désirs effrénés, la mauvaise humeur s'était métamorphosée en un désir ardent de posséder la belle Normande de quelque façon que ce fût, dût-il l'épouser pour en arriver là.

Quoique coquette à la surface, comme un miroir à attirer les alouettes, Lisa n'entrait point encore dans la catégorie des femmes faciles, et, ne trouvant chez elle aucun des encouragements qui faisaient ordinairement pour lui la moitié du chemin, Alain dut refouler ses désirs.

11 en résulta qu'insensiblement le combat qui se

livrait dans son âme entre cette passion naissante et la contrainte que la jeune fille savait lui imposer si à propos lorsqu'il s'émancipait, comprima ses appétits grossiers.

Le sentiment d'un demi-platonisme se développa dans son cœur, et il arriva, au bout d'une quinzaine de jours, à aimer celle que son père lui destinait pour femme, de l'amour pur et naïf d'un homme qui n'avait jamais vécu.

Gomme Lisa Jousselin était fort glorieuse de son succès, et qu'en outre Alain était loin de lui déplaire, ces quinze jours écoulés , rien ne s'opposait plus à l'union des deux amoureux.

Un mois après, les bans étaient publiés, et le jour du mariage marqué d'une craie blanche, comme chez les anciens Romains, lorsqu'une violente attaque de goutte enleva subitement le vieux Jean Montplet.

Nous aurions mal esquissé le caractère d'Alain, si nos chers lecteurs ne comprenaient point, au premier abord, que son désespoir fut grand.

M. Jousselin, en apprenant la fatale nouvelle, accourut à la Cochardière et trouva son futur gendre agenouillé devant le lit mortuaire et sanglotant la tête perdue dans les draps. Il assista Alain dans les derniers devoirs que celui-ci avait à rendre au défunt; puis, pour con.plaire aux désirs des deux jeunes gens, autant que pour satisfaire l'impatience qui le possédait luimême de voir sa fille maîtresse du beau domaine de la Cochardière, il consentit à ce que cet événement ne

retardât que d'un mois la célébration du mariage»

Mais une apparition terrible avait jeté un voile sur les espérances du pauvre Alain et venait le faire tressaillir jusqu'au milieu de son sommeil.

En sortant de l'église à la suite du cercueil de son pauvre père, Alain Montplet n'avait pu, en passant devant la boutique de Thomas Langot, s'empêcher de jeter à la dérobée un regard sur cette boutique, noire et triste comme ces nuages qui renferment la foudre.

La boutique était close, à l'exception d'une espèce de petit vasistas pratiqué dans la fenêtre, de la largeur et de la hauteur de quatre de ces petits carreaux à fond de bouteille, comme on en voit encore aux antiques maisons de quelques villages perdus de la vieille France.

Ce vasistas était soulevé, et sous la vitrine, comme sous la feuille verdâtre d'une plante de marais, se glissait la tête plate et visqueuse de Thomas Langot, qui regardait passer le convoi avec des yeux brillants de joie et de cupidité.

Cette tête fit à Alain l'effet d'une gigantesque vipère.

C'était la vue de cette tête qui le faisait tressaillir tout à coup; c'était l'apparition de ces yeux brillants dans son sommeil qui le réveillaient en sursaut.

Et, en effet, Alain n'avait pas tort de craindre.

Celte apparition., si fantastique qu'elle paraisse, peut-être, à nos lecteurs, se traduisit bientôt par des faits.

Thomas Langot , à propos d'un billet de faire part qu'il n'avait pas reçu, joua la susceptibilité, et, un beau matin, il produisit trente -quatre ou trente- cinq titres, tous en règle, le constituant créancier d'Alain pour une somme de quatre-vingt-sept mille francs.

Je ne connais rien de pareil à un créancier susceptible.

C'est tout simplement ruineux.

Thomas Langot était susceptible au premier chef. Non-seulement Alain ne l'avait pas invité au convoi du, bonhomme Montplet, que lui, Thomas Langot, aimait tant et estimait si fort, mais encore, depuis son retour de Paris, l'ingrat Alain n'était pas venu le visiter une seule fois chez lui, où il eût eu tant de plaisir à le recevoir, l'évitant môme quand il le rencontrait par hasard et ne l'abordant que lorsqu'il ne pouvait pas faire autrement.

Hélas î tout cela était vrai. Alain, qui se sentait le débiteur de Thomas Langot pour une somme considérable, quoiqu'il ignorât pour quelle somme, Alain éprouvait en face de l'épicier cette gêne instinctive que tout débiteur éprouve en face de son créancier.

Maintenant , le chiffre si longtemps ignoré de cette somme due par lui à l'épicier, il le connaissait.

Ce chiffre se montait à quatre-vingt-sept mille francs !

Comment Alain Montplet en était-il arrivé à emprunter cette somme fabuleuse à l'épicier Langot?

C'est ce qu'Alain n'eût pas su expliquer.

Mais le fait était là, constaté par lettres de change,

toutes échues, toutes protestées, et pour lesquelles il n'y avait plus qu'à prendre jugement.

Ce jugement fut pris, malgré l'opposition du petit avocat d'Isigny, nommé Richard, qui, plusieurs fois, dans les premières orgies d'Alain, avait été son compagnon et son convive. A la suite de ce jugement, confirmé en appeî, la Cochardière fut saisie et vendue par autorité de justice; et quelques vêtements, un lit et ses armes — quand les gens de justice eurent, comme une nute de sauterelles, passé sur la ferme, le verger et les champs, — furent tout ce qui resta au pauvre Alain de la fortune que ie vieux Montplet avait, sou à sou, amassée pour lui avec tant d'amour.

C'était le moment d'aller chercher des consolations auprès de la belle Lisa.

Alain courut, en conséquence, à lsigny.

Mais, si vite que l'y eût porté sa course aidée des ailes de l'amour, la nouvelle de sa ruine complète y était arrivée avant lui , et le père Jousselin lui déclara qu'un mari dissipateur ne pouvait aucunement être le fait de sa fille.

En conséquence, tout en se félicitant de ce que, du fond de son tombeau, le vieux Montplet ne pût voir l'abîme dans lequel était tombé son malheureux fils, il invita celui-ci à discontinuer ses visites.

Alain était désespéré.

Mais ce qu'il avait entendu n'était que l'expression d'un père égoïste.

Restait à savoir ce que dirait la fille.

Le jeune homme lit donc semblant de quitter Jsigny.

Biais îl resta caché dans une chambre du Cygne de la Croix, et, quand le soir fut venu, il alla rôder autour de la maison de Lisa Jousselin.

La tendre Normande, qui avait probablement ses raisons pour considérer, si pauvre que fût devenu son prétendu, une rupture comme chose difficile, profita du moment où M. Jousselin était allé faire sa quotidienne partie de dominos au café Malherbe pour ouvrir la porte à son amoureux , qu'elle devinait bien devoir rôder quelque part dans les alentours»

Alain lui conta son entrevue avec le père Jousselin et la déplorable façon dont elle s'était terminée.

Lisa essaya de lui faire comprendre la différence qu'il y avait entre le cerveau calculateur d'un vieillard de soixante ans et le cœur compatissant d'une jeune fille de vingt-deux. Elle consola Alain du mieux qu'elle put, essaya de lui prouver, mais par des paroles seulement, que l'infortune n'avait nullement attiédi sa tendresse; elle lui jura, par tous les saints du paradis et même par Notre-Dame de la Délivrande, qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que lui, et, en conséquence de ce serment, elle lui donna rendez-vous pour le surlendemain, afin d'achever l'œuvre consolatrice à laquelle son amour pour le pauvre Alain la dévouait.

On comprend si, le surlendemain, Alain fut exact au rendez-vous.

A huit heures du soir, il était devant la porte do marchand de beurre, dont la boutique était herméti-

quement fermée ; ce qui lui parut un surcroît de précaution de la part de Lisa.

Mais il attendit vainement jusqu'à neuf heures, et même jusqu'à neuf heures et demie, que la porte s'ouvrit comme la première fois.

Inquiet, il s'informa dans le voisinage.

Alors on lui apprit que sa charmante maîtresse et son père étaient partis dans la matinée du même jour pour Paris.

Le malheureux jeune homme ne pouvait croire à cette désespérante nouvelle, Il revint au logis de maître Jousselin, et , à tout hasard d'être rembarré par le père, il frappa rudement à la porte.

La porte s'ouvrit, mais cène fut ni le visage refrogné du vieux Jousselin, ni le charmant visage de sa fille qui apparut à Alain Montplet.

Ce fut la trogne enluminée d'une grosse servante nommée Javotle, qu'il connaissait pour être particulièrement attachée au service de Lisa.

Javotle était chargée d'une lettre pour Alain.

Alain courut sous un réverbère pour lire cette lettre tout à son aise.

Là, le cœur bondissant, la main tremblante, il décacheta le poulet.

La charmante Lisa commençait son épître en rassurant son ami sur la constance de ses sentiments; mais, en même temps, elle avouait qu'elle n'avait pu résister à la volonté nettement formulée de son père, qui, nouvel Agamemnon, était décidé à 3a sacrifier sur l'autel

de l'hy menée, dût le mariage qu'il avait en vue lui coûter la vie.

Toutefois, elle garait que, femme ou fille, libre de son cœur ov en puissance de mari , elle ne cesserait jamais, par la volonté du moins, d'appartenir à Alain, le premier qu'elle avait aimé, le seul qu'elle jurât d'aimer toujours.

À défaut de la fidélité physique, elle lui garantissait donc la fidélité morale, fidélité bien plus précieuse au £oint de vue des cœurs élevés, mais, il faut le dire, médiocrement appréciée par les cœurs vulgaires.

Aux derniers mots de la lettre, Alain demeura atterré.

La mort de son père, la perte de sa fortune lui avaient porté des coups bien sensibles; cependant, la tendresse et la pitié de la femme qu'il aimait, la certitude qu'une affection qui résistait à de pareilles épreuves ne lui ferait jamais défaut, en avaient adouci les épreuves.

Mais, lorsque Alain se vit abandonné de Dieu, qui lui enlevait son père; trahi par le sort, qui lui arrachait sa fortune; oublié par sa maîtresse, qui lui retirait son amour, les deux douleurs premières, assoupies, reprirent leurs droits et leur puissance , les plaies à demi cicatrisées se rouvrirent, et le sang de son cœur <"oula par trois larges blessures.

l'héritage du père gabion

Le jeune homme froissa la lettre de Lisa entre ses doigts ; puis, sentant le besoin de respirer à l'aise, de crier en liberté, de se rouler à terre avec frénésie, il prit sa course, sortit de la ville, et, nouveau Roland, se mit à courir çà et là dans la campagne sans savoir ce qu'il faisait.

Alain était hors de lui-môme; ses passions, toujours déréglées , l'emportaient comme un attelage furieux. La colère et la jalousie avaient allumé son sang. Il se rappelait toutes les beautés de la jeune fille ; il rêvait celles qu'il n'avait pas vues; il se figurait la femme qui était pour lui l'idéal de la création, aux bras d'un autre, se raillant de lui avec cet autre. Une fièvre ardente le consumait ; il marchait comme un fou en proie à mille idées qui s'entre-choquaient dans son cerveau et lui donnaient un suprême vertige.

Enfn, la douleur arrivant à son paroxysme, l'air

90 le criAssEUïi d:: sauvagine

manqua à ses poumons. Il tomba à terre, se roula sur le sol en hurlant ; puis quelques larmes se firent jour à travers ses paupières sèches et brûlantes, il pleura, et ces pleurs le soulagèrent, il se trouva un peu plus ealme.

alors, se redresssant s*jr ses genoux , il appela à haute voix l'infidèle, la supplia de ne pas mentir à son amour, de ne point trahir ses promesses. Il lui adressa les prières les plus ardentes ; puis il tomba dans une espèce de prostration dont il ne sortit que pour rentrer dans un nouvel accès de rage.

Cependant, après quelques heures de cet état, voisin de la folie, ce désespoir, trop violent pour être durable, finit par s'adoucir, et Alain reprit un peu de san g- froid.

La nuit était avancée, et le pauvre désespéré s'était tant de fois roulé sur le sol, que l'humidité avait pénétré ses habits et que le frisson le gagnait.

Alain chercha à reconnaître l'endroit où il se trouvait, non pas qu'il se souciât de rencontrer des hommes, — les hommes , et surtout les femmes , lui étaient insupportables en ce moment, — mais il sentait qu'un abri, quel qu'il fût, lui était nécessaire.

Le hasard l'avait conduit du côté de l'embouchure de la Vire.

Tout autour de lui, il ne voyait que des touffes de joncs et quelques flaques d'eau, qui brillaient lorsque la lune sortait momentanément des nuages courant sur la face azurée du ciel.

Tout à coup, il entendit le lugubre hurlement d'un chien, lequel n'était pas à plus de cinq ou six cents pas de lui.

Il s'orienta.

Ce chien qui hurlait, ce devait être celui du pc: ., Gabion, son premier instituteur en matière de chasse.

Alain n'avait pas vu le père Gabion depuis son retour.

Il se rappela que la masure qu'habitait le bonhomme était située aux environs, et il ne douta plus que ce chien ne fût son ancien ami Pavillon.

C'était une voix qui lui criait, à lui, perdu dans le désert : « Viens à moi ! »

Voix sombre, voix lamentable, mais en harmonie avec l'état de son cœur.

Si c'eût été la voix d'un homme, peut-être, dans son accès de misanthropie, eut-il tourné de l'autre côté.

C'était la voix d'un chien : il marcha droit à elle.

A peine eut-il fait cent pas, qu'il aperçut une éminence noirâtre qui, dominant la plaine, se détachait sur l'horizon.

C'était le Gabion.

Il se dirigea vers la masure.

Plus il approchait, plus les lamentations devei; lient douloureuses.

Elles partaient de l'intérieur de la cabane, dont la porte était fermée.

Alain marcha droit à cette porte, et leva le ïoquet,

La porte céda.

A peine fut -elle ouverte, qu'il sentit les deux pattes du chien appuyées contre sa poitrine, et sur son visage son haleine chaude et humide.

Puis un nouveau hurlement se fit entendre et le chien s'enfonça dans la chambre du côté où était le lit de son maître.

La chambre était dans l'obscurité la plus profonde.

Alain appela à deux reprises le père Gabion.

Personne ne répondit, ou, du moins, la réponse, s'il y en eut une, fut un souffle si léger, un soupir si faible, qu'Alain crut avoir mal entendu.

Il connaissait la chambre du père Gabion comme sa propre chambre. Il alla à tâtons du côté de la cheminée, trouva les allumettes, fouilla les cendres.

Les cendres étaient chaudes encore, mais le feu était éteint.

Alain était fumeur et chasseur. En cette double qualité, il avait sur lui tout ce qu'il faut pour allumer du feu.

Une allumette chimique, frottée à la muraille, éclata, et, en éclatant, éclaira la chambre.

Gomme à la lueur d'un éclair, Alain vit Pavillon assis près du lit de son maître, la tête haute et hurlant.

Sur ce lit, composé d'un seul matelas étendu à terre, il lui sembla avoir entrevu une forme humaine.

11 enflamma une seconde allumette, pareille à la première, et s'approcha du lit.

Il ne s'était pas trompé : le père Gabion était couché, il dormait ou il était mort.

La seconde allumette s'éteignit comme il l'approchait du visage du vieux chasseur.

Alain revint à la cheminée, chercha la lampe et finit par la trouver sur un escabeau.

Il voulut la rallumer : l'huile en était épuisée.

Il réunit dans la cheminée quelques fougères, quelques roseaux, quelques fragments de bois, et en approcha la flamme d'une troisième allumette.

Le feu s'empara rapidement du combustible, pétilla et jeta une lueur tremblante jusque dans les profondeurs de la chambre.

Le chien était toujours à la môme place, l'homme était toujours immobile.

Seulement, le chien se taisait et léchait le visage dt son maître.

Alain s'approcha du groupe informe.

Tout était toujours dans le môme état.

Pourtant, il lui sembla que le père Gabion, qui, un instant auparavant , avait les yeux ouverts , les avait maintenant fermés.

Il s'inclina vers le lit et toucha la main du bonhomme.

La main était déjà morte, mais pas encore froide.

11 était évident que le père Gabion venait d'expirer.

Ce souffle qu'en entrant avait entendu Alain, c'était son dernier soupir.

9ï LE CHASSEUR DE SAUVAGINE

Les hurlements de Pavillon, c'étaient les derniers adieux de l'ami à l'ami.

En léchant le visage de son maître, le pauvre animal venait de lui fermer les yeux.

Malgré lui, Alain tomba à genoux.

Il y a dans la mort une majesté qui courbe les fronts les plus rebelles, les genoux les plus indociles : c'est la majesté de l'inconnu.

Quelle étrange destinée que celle de cet homme f II était apparu un jour, venant, nul ne savait d'où; il avait vécu en dehors des hommes, n'ayant de relation qu'avec le giboyeur d'Isigny, qui, tous les deux jours, venait chercher son gibier et lui en apporter le prix ; il était mort seul, comme il avait vécu, ne demandant à aucun ami ses soins, à aucun prêtre ses prières.

Il était parti, ne laissant rien après lui, que son chien pour le regretter, il avait allumé son feu, il avait allumé sa lampe, puis il s'était couché.

Le feu s'était éteint, la lampe s'était éteinte.

Et lui, à son tour, s'était éteint comme le feu et comme la lampe.

Restait-il de lui autre chose que ce qui restait du feu, des cendres ; que ce qui restait de la lampe, une mèche desséchée ?

C'était ce que ne pouvait dire ce cadavre lui-même, qui, cependant, avait été lui

Après une prière mentale, Alain se releva et s'en alla s'asseoir dans la cheminée, sur l'escabeau de chêne où tant de fois il s'était assis.

Le jeune homme passa la nuit là, sans dormir un seul instant, alimentant le feu chaque fois qu'il était près de s'éteindre, essayant d'apaiser les passions qui bouillonnaient dans son cœur en versant dessus ces sombres et philosophiques pensées qui voltigent comme des oiseaux de nuit autour du lit funèbre où repose un mort.

Le chien, de son côté, était couché sur son ventre à la manière des sphinx, immobile, les yeux fixés sur le visage de son maître.

On eût dit qu'il étudiait la grande énigme qui restera éternellement ignorée des hommes : « Qu'est-ce que la mort? »

Le jour vint; ses rayons gris et blafards glissèrent entre les fentes de la parle trt les carreaux de la fenêtre.

Un papier était sur la table ; quelques lignes y étaient écrites au crayon.

Alain prit ce papier et lut :

■ Je me couche pour ne plus me relever.

» J'ai vécu loin des hommes et je meurs loin d'eux.

• Je no leur ai rien demandé pendant ma vie et j'ai peu de chose à leur demander après nia mort.

> Je prie celui qui entrera ici et qui me trouvera mort de n'annoncer ma mort à qui que ce soit.

» Ma mort n'intéresse personne.

» Si c'est un cœur pieux, il prendra dans un coin de la chambre la bêche qui s'y trouve, il creusera une fosse dans le sable au bord de la mer, il me roulera

dans mon drap, me déposera dans cette fosse, la recouvrira de terre, et mettra une croix dessus.

» Je meurs chrétien.

» Si celui-là n'a pas d'asile, il peut prendre cette chambre. Le logement n'est pas beau; mais, pendant dix-huit ans, il m'a abrité de la pluie, du vent et du froid.

» S'il est chasseur, je lui conseille d'exercer le même état que moi. Il n'enrichit pas son homme, mais suffit à le nourrir. J'aurais pu économiser un millier de francs par an si j'avais su à qui les laisser.

» J'ai mieux aimé ne tuer de gibier que ce qui m'était absolument nécessaire pour mes besoins journaliers, et laisser vivre des créatures du bon Dieu.

» Je dois dix-huit francs au giboyeur d'Isigny, qui, depuis huit jours que je suis malade, m'a constamment apporté ce qui était nécessaire à mes besoins, quoique je n'eusse plus de gibier à lui donner.

» Je prie celui qui me remplacera dans cette cabane, s'il se décide à exercer le môme état que moi, de tenir, en gibier, compte à ce brave homme de ses dix-hoit francs, et lui souhaite, pour la récompense du service qu'il m'aura rendu, en m'enterrant et en mettant une croix sur ma tombe, de mourir d'une mort aussi tranquille et aussi douce que celle dont je vais mourir*

t Ce 27 septembre 1841.

a Père Gabion. »

Alain se retourna vers le lit où était couché le mort et étendit vers lui la main avec un geste solennel qui signifiait : « Sois tranquille, pauvre âme, tes dernières recommandations seront suivies, tes derniers désirs seront exécutés. »

Puis, voyant que le jour était tout à fait venu, il regarda autour de lui.

La bêche, comme le disait le testament du mort, était dans un coin de la chambre.

Alain alla prendre cette bêche et sortit pour chercher un endroit convenable afin d'y creuser la dernière couche du vieux chasseur.

Il s'arrêta au pied d'un rocher où s'arrêtaient ellesmêmes les plus hautes marées.

Ce rocher formait un enfoncement où bien souvent,1 dans sa jeunesse, il s'était mis à l'affût avec le père Gabion.

C'était le poste de prédilection du vieux chasseur.

Il sembla à Alain que, si le père Gabion avait eu l'idée de se choisir une place, c'était celle-là qu'il se fût choisie.

Il creusa la terre profondément : il fallait mettre le cadavre à l'abri des tentatives des chiens et des loups.

Ensuite, il rassembla ce qu'il put de pierres et de galets.

Puis, ces deux soins préparatoires accomplis, il retourna vers la cabane, roula le cadavre dans son drap, le chargea sur son épaule et s'achemina vers la fosse.

Seulement alors, Pavillon se leva et suivit le corps.

Le vieux chasseur fut déposé dans sa tombe comme il l'avait désiré, sans antiennes de prêtre, sans Discours mortuaire, sans prières funèbres.

La croix l'ut faite de deux épaves que la tempête avait jetées à la côte, et placée sur le tumulus de terre, de sable, de galets et de pierres.

Après quoi, Alain revint, le cœur vide, les bras pendants, la tête inclinée, vers la maison solitaire.

Le chien resta un instant sur la fosse, fit entendre en manière d'adieu un dernier hurlement long et plaintif, et suivit Alain.

Il adoptait pour maître l'homme pieux qui venait de rendre les derniers devoirs à son maître.

De loin, Alain vit la forme d'un homme qui se dessinait sur le seuil.

C'était ls giboyeur d'Isigny.

— Il paraît que tout est fini, dit-il; je venais pour lui rendre les derniers devoirs, car je me doutais bien qu'il ne passerait pas la nuit. Mais vous m'avez prévenu, monsieur Montplet.

— Mon ami, lui dit Alain, le défunt vous devait dixhuit francs : il m'a chargé de vous les remettre ; les voici.

— Le père Gabion vous a donc fait son héritier? dc.nanda le giboyeur.

— Oui, répondit Alain, et la preuve, c'est que vous pouvez dire au premier pauvre que vous rencontrerez sur votre chemin, qu'il a tout un ameublement à venir chercher ici.

Le giboyeur prit les dix-huit francs, salua Montplet et s'éloigna.

Mais, lorsqu'il eut fait cinq ou six pas, il entendit le jeune homme qui le rappelait.

Il se retourna.

— Qu'y a-t-il pour vo .4*8 service? demanda-t-il.

— Quand vous aurez désormais besoin de gibier, adressez-vous à moi, lui dit Montplet; je vous demande la préférence.

— Comment cela? répliqua le giboyeur étonné.

— Je me fais chasseur de sauvagine.

— Sans plaisanterie? fit le giboyeur.

— Aussi vrai que je vous le dis... Je suis ruiné, je ne sais rien faire, je suis trop bon chrétien pour me tuer, et, puisque la Providence m'a fait l'héritier du pauvre homme qui habitait celte masure, je suivrai les voies de la Providence.

Le giboyeur s'éloigna en promettant sa pratique à AJaiu Montplet.

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