‹ Le Chasseur de sauvigneChapitre 5 sur 19 · SUR LA GRÈVE · texte numérisé non relu

SUR LA GRÈVE

Alain Moniplet n'était ni un rêveur, ni un philosophe; il ne savait point alambiquer ses sentiments, en déduire les causes et les enchaîner aux effets.

Il ne pensa point — comme il venait de le dire au giboyeur d'Isigny — il ne pensa point à se débarrasser de l'existence, qui, cependant, lui était bien odieuse, parce que ses dérèglements, en le détournant des pratiques religieuses, n'avaient pu déraciner la foi que son éducation villageoise avait profondément enracinée dans son âme.

Un instant, il avait songea se faire soldat.

Mais cette idée lui avait à peine traverse" le cerveau, qu'il avait eu le bon sens de réfléchira l'antipathie que toute discipline lui avait constamment inspirée.

Résolu à conserver son indépendance, il ne pouvait embrasser qu'une profession manuelle.

LE CHASSEUR DE SAUVAGINE {Oi

Et laquelle ?

Alain Montplet ne savait aucun métier.

C'était donc la Providence, comme il l'avait dit, qui l'avait conduit à la cabane du père Gabion au moment où celui-ci venait de fermer les yeux et où lui, Alain, se trouvait sans fortune, sans parents, sans amis, sans maîtresse.

Or, comme nous l'avons vu, Alain Montplet, chasseur enragé, tireur excellent, avait résolu de se faire chasseur de sauvagine.

Aussi, quand le giboyeur se fut éloigné :

— Oui, dit-il, oui, c'est le bon Dieu lui-même qui m'a conduit ici, c'est sa main qui m'indique cet asile et h profession qui doit me nourrir comme elle a nourri celui qui l'a occupée avant moi. Je pourrai donc vivre seul, loin des hommes, sans avoir recours à leur pitié, et peut-être me sera-t-il possible de leur rendre un jour le mal qu'ils m'ont fait...

Les femmes, disons-le, étaient tacitement mêlées à cette malédiction lancée contre les hommes.

En effet, Alain Montplet avait fait le serment solennel de ne jamais se marier et de rendre, s'il était possible, à la généralité ou aux individus de cette charmante partie de la société que l'on désigne sous le nom de sexe féminin, le mal que lui avait fait Lisa Jousselin.

Gomme en matière de duel, Alain Montplet ne voulait pas avoir le dernier.

Ce serment, pour avoir été fait dans un moment de rage et pour n'avoir été entendu de personne que de

Dieu, sous î'œil duquel il agonisait, n'en paraissait pas moins sacré \ Alain Montplet, et il se promettait bien de ne jamais y manquer, quelque chose qu'il advînt.

Cette résolution prise, il s'agissait de la mettre à jxécation Se plus tôt possible.

Alain Montplet possédait le fonds de son établissement de chasseur : d'excellentes armes, un excellent chien; il n'avait donc à s'occuper que de son ménage.

Il restait h notre jeune homme cinq ou six louis et quelques bijoux.

Il partit pour Isigny afin de vendre les bijoux et d'acheter un lit, une table, quatre chaises, une batterie de cuisine et un costume complet de chasseur à la sauvagine.

Sur la route, il rencontra une pauvre famille qui, envoyée par le giboyeur, venait pour déménager le Gabion.

Au bout d'une heure de séjour à Isigny, ses bijoux étaient vendus, ses emplettes étaient faites, et un maçon était expédié pour blanchir à la chaux l'intérieur du Gabion et en boucher les crevasses.

Vers cinq heures du soir, Alain Montplet était de retour à la masure.

Avec quatre cents francs, montant de la vente de ses bijoux et joints aux quelques louis qui lui restaient, Alain Montplet s'était procuré tous les objets de première nécessité.

Seulement, il était revenu au Gabion sans un sou,

Mais il avait du pain pour la fin de la journée et pour

la journée du lendemain ; mais il avait de la poudre et du plomb pour tout son hiver.

C'était toute une vie nouvelle à commencer

Il la commença le soir même.

Nous avons dit ailleurs ce que c'est que la chasse à la sauvagine, quelles sont ses difficultés et ses périls.

Grâce à la passion que, dès son enfance, Alain avait manifestée pour toutes sortes de chasses, ces difficultés et ces périls ne devaient être pour lui qu'un stimulant.

11 se livra donc avec ardeur à sa nouvelle profession, et, comme ces exercices forcenés, ces émotions, cette préoccupation incessante arrivaient à chasser de son cerveau les tristes pensées qui l'obsédaient; comme la fatigue du corps tuait les soucis de l'intelligence; comme ce cœur qui ne s'était jamais ouvert qu'une fois et s'était refermé sur une blessure, éprouvait un soulagement véritable à ces distractions, son ardeur se changea bientôt en frénésie. 11 passait des semaines entières sur les bancs de l'embouchure de la Vire, où abonde la sauvagine; il y dormait, il y mangeait, il y vivait, chassant les grands et les petits echassiers pendant le jour; aifûtant les oiseaux de passage pendant la nuit; abattant des monceaux de gibier quelemarchand d'Isigny venait chercher tous les deux jours en apportant le prix de celui qu'il avait emporté deux jours auparavant, et n'étant jamais rassasié de ces jouissances destructives.

Cependant, il ne tint qu'à moitié ce qu'il s'était promis de faire relativement â l'espèce humaine, quoique,

lorsqu'il y songeait, et il y songeait souvent , il ressentît aussi vivement que le premier jour les chagrins qu'il devait aux hommes.

Comme il n'avait point l'ampleur de caractère nécessaire à un Timon ou à un Alceste, il ne renonça point complètement â la société de ses semblables, et, lorsqu'il les rencontra par hasard, il causa de temps en temps avec les pêcheurs de Grand- Camp, de Maisy et de Saint-Pierre-du-Mont, ses anciens amis.

Il est vrai que ceux-là ne lui avaient jamais fait de mal et avaient autant et peut-être même plus de considération pour le chasseur de sauvagine que pour Alain Montplet, héritier présomptif de la Cochardière.

Seulement, il resta sauvagement et inexorablement fidèle à la seconde partie de son programme.

Il garda rancune au sexe dont Lisa Jousselin faisait partie; il fuyait la société des femmes, et la haine qu'il leur portait, pour ne s'être encore manifestée que par des paroles, n'en semblait pas moins vigoureuse, pre fonde et sincère.

Un jour du mois de novembre 1841, Alain fit ses préparatifs pour aller attendre la passée du soir sur les bancs de l'Est, situés â deux lieues de Maisy.

Il chaussa ses grandes bottes, qui lui montaient jusqu'à la ceinture, passa par-dessus sa vareuse un capot de matelot en toile bise huilée, prit son fus/1, sa couverture de nuit, appela Pavillon, son compagnon de solitude, — consolateur muet, qui, en allant tous les jours faire sa visite au tombeau de son ancien mai-

tre, ravivait sa philosophie à l'endroit du passé, — et se dirigea du côté du bourg.

Tout en suivant le sentier, le chasseur remarqua que le temps présageait une tempête.

Les lames étaient grosses et la mer grandissait encore à l'horizon.

Le vent, qui avait subitement sauté du nord au sudouest, fraîchissait à chaque instant, et de larges bandes d'un rouge de sang empourpraient le ciel.

Le chasseur n'avait pas fait la moitié du chemin, que la bourrasque éclatait dans toute sa violence.

Les vagues venaient, comme de véritables montagnes mouvantes, se briser sur la côte en fracassant le galet.

Enfin, le vent soulevait le sable en tourbillons si épais, que le jeune homme dut chercher uu refuge derrière l'épaulement pratiqué du côté des champs pour l'usage des douaniers.

En arrivant aux maisons, Alain vit toute la population de Maisy réunie sur la grève, les femmes à genoux sur le sable humide et frangé d'écume et priant avec ferveur; les hommes regardant avec l'expression d'une vive inquiétude; des marins qui paraient un canot et qui l'approchaient des vagues en glissant des avirons sous sa quille de façon à ce qu'il pût prendra la mer sans difficulté.

Alain fut bien vite au fait de cette émotion inaccoutumée.

A la marée de l'après-midi, trois des chaloupes de

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pêche de Maisy étaient parties pour la drague des huîtres, et l'on craignait que, surprises par la tourmente avant d'avoir pu gagner le large, elles ne fusssnt ramenées à la côte.

Montplet se mêla aux groupes d'hommes qu? sondaient de l'œil les profondeurs de l'horizon, rétréci par un épais rideau de pluie, et se mit à discuter avec eux les cîiances probables de perte ou de salut qu'avaient les chaloupes.

Thomas Langot, comme les autres habitants du bourg, était sur la plage ; seulement, plus que les autres, il semblait inquiet.

Les autres ne tremblaient que pour leurs parents ou pour leurs amis; l'usurier tremblait pour ses propres entrailles; deux des trois chaloupes qui étaient exposées en ce moment lui appartenaient.

Mais Langot n'était pas le seul de sa famille qui tremblât.

Jeanne-Marie, cette veuve dont il avait fait sa servante sous le prétexte de la secourir, l'accompagnait et était elle-même dans des angoisses amères.

Chacun, en les voyant se désespérer tous deux, faisait la réflexion qu'il fallait que les appréhensions de Thomas Langot fussent bien vives pour qu'il souffrit que la pauvre femme, qu'il brutalisait si fort d'ordinaire pour la moindre absence, eût abandonné la boutique en même temps que lui.

Malgré sa préoccupation, Langot aperçut le chasseur. Il lui sembla que cette figure accusatrice allait lui por-

ter malheur : — la terreur le rendait superstitieux; — il lui sembla qu'en s'assurant de l'indifférence du jeune homme, qu'il n'avait pas revu depuis la mort de Jean Montplet et la vente de la Cochardière, il conjurerait un peu les dangers qui menaçaient ses embarcations.

Il se mit donc à manœuvrer habilement pour se rapprocher du groupe de marins dont Alain faisait partie.

Mais celui-ci, qui, de son côté, ne le quittait pas de l'œil, le vit venir, s'écarta et alla s'asseoir sur un quartier de rocher à quelques pas de là.

Langot voulut en avoir le cœur net.

Il fit semblant d'avoir renoncéà son projet de parler à Alain; mais, par un détour, et en décrivant un cercle, il se rapprocha de lui, et, avant que le jeune homme eût eu le temps de l'apercevoir :

— Un mauvais temps, un bien mauvais temps, mon garçon, lui dit-il brusquement pour ne pas lui laisser le temps de s'échapper sans répondre.

— Vous trouvez, monsieur Langot? répondit froidement Montplet.

— Mais sans doute que je trouve.

— Eh bien, je ne trouve pas, moi.

— Cependant, balbutia Langot assez inquiet du ton avec lequel on lui avait fait celte réponse, y comnrendre qu'il semble peu agréable à ceux qui ont quelque chose à y perdre.

— Par la même raison, monsieur Langot, vous de-

vez comprendre, vous qui avez l'intelligence si développée, qu'il paraisse on ne peut plus gracieux à ceux qui ont quelque chose à y gaguer.

— Mais Jésus-Dieu ! s'écria l'usurier en levant au ciel ses mains crochues, que pensez-vous donc gagner à une tempête pareille?...

— J'y gagnerai d'abord que la sauvagine, chassée du large et des bancs, gagnera la côte et que, pour la chasser, je n'aurai pas même besoin de me mouiller les pieds; que, tout occupé de chercher des abris, le gibier ne s'inquiétera pas de mon fusil, et que je remplirai mon carnier sans me donner plus de peine que si je chassais dans un fauteuil à roulettes. Puis, enfin, j'y gagnerai peut-être encore quelque chose que je souhaite bien ardemment, quoiqu'il n'y ait que le diable auquel il faille adresser des oraisons pour l'obtenir.

En disant ces mots, Alain regarda en ricanant le vieil usurier.

Celui-ci comprit à merveille à quoi le jeune homme faisait allusion, et la terreur qu'il ressentit que le ciel ou l'enfer n'exauçât cette prière de sa victime en le frappant, lui, Langot, dans ses chaloupes, lui donna la chair de poule.

— Mais vous n'êtes donc pas chrétien, de former des <?<bux pareils? s'écria l'usurier.

— Ah ! par exemple, pas chrétien ! En vérité, monsieur Langot, s'écria Montplet, voilà une accusation qui vous va à ravir ! Il vous sied en vérité bien à vous, monsieur Thomas Langot, de parler de sentiments ena-

Htables. « Aux plus fins les lits de plume, * avez-vous dit en vous emparant de la Cochardière. Si je vous répondais aujourd'hui : « Aux moins chanceux les gros dommages, » ne serait-ce pas justice?

— Mais tu ne le feras pas, Alain, dit Thomas Langot tout tremblant; tu sais bien, mon garçon, que je t'ai toujours aimé!

— Oui, d'un amour amer.

— Sans doute, sans doute; car il m'en a bien coûté, va, d'agir contre toi comme je l'ai fait; mais, tu comprends bien, les affaires sont les affaires, on ne peut pas toujours toucher et ne jamais rendre.

— Pourquoi donc ne m'avoir pas proposé alors ua arrangement à l'amiable? Dites ! Ayant vu où j'en étais, la profondeur du danger m'eût guéri de ma fainéantise. Je me serais mis à travailler, et, peu à peu, une fois marié, j'eusse acquitté ma dette.

— Trop de délicatesse m'a tenu, mon garçon ; oui, trop de délicatesse. Je n'ai pas voulu contribuer à tromper ce brave M. Jousselin ; c'est bien assez que j'aie à me reprocher d'avoir abusé ton père pendant si longtemps ! Que sa chère âme me le pardonne !

Montplet haussa les épaules, indigné de tant d'hypocrisie.

— - Tu m'en veux, continua Thomas Langot, tu m'en veux et tu as tort; et la preuve, tiens, c'est que, puisque je te trouve en bonne disposition de travailler, profites-en, quitte les marais et les grenouilles, et retourne à Paris; foi d'honnête homme I une fois que tu

liO LE CHASSEUR DE SAUVAGINE

y seras, Alain, je te donnerai des outils qui te mettront à même de faire fortune comme moi.

— Oui-da I répliqua le jeune homme; et me donnerez-vous aussi votre avidité, votre mauvaise foi, votre cœur faux et égoïste, monsieur Langot? Que cela vous convienne ou non, je resterai au pays, et, sachez-le bien, pour vous haïr; car je vous hais, entendezvous?

Et il cracha ces mots au visage de l'usurier avec tant d'énergie, que celui-ci recula d'un pas.

— Un autre vous cacherait sa haine, n'est-ce pas? continua-t-il; mais, moi, je ne suis pas fait comme le? autres et j'éprouve une espèce de joie à vous dire, à vous répéter en face que je vous hais 1 Vous affectez en ce moment un semblant d'humanité et de bonhomie parce que vous tremblez pour vos coquilles de noix; eh bien, écoutez ce que je vais vous dire ; c'est terrible, mais c'est la vérité. Elles seraient là toutes les deux, voyez-vous, je n'aurais qu'une amorce de ce fusil-là à brûler pour les sauver, eh bien, je briserais mon fusil plutôt que de lui laisser écraser sa capsule.

A ces mots de Montplet, un cri sorlit de la gorge ou plutôt du cœur d'une femme qui écoutait, les mains jointes et le regard anxieux, la conversation des deux hommes.

Cette femme, c'était Jeanne-Marie, la nièce de l'usurier.

«— Oh 1 monsieur Alain, dit-elle, ce n'est vraiment pas bien, ce que vous dites làl II y a sur ces bateaux

CE CHASSEUR DE SAUVAGINE l\l

des hommes, des enfants dont les parents ne vous ont rien fait.

Alain tressaillit à ce reproche, qu'il sentait parfaitement fondé.

— La créature a raison, je n'y avais pas songé ! s'écria Langot, enchanté de ce renfort; oui, il y a des enfants du bon Dieu, des êtres humains sur ces barques, que le Seigneur nous conserve! C'est leur mort que vous désirez, monsieur Montplet, en souhaitant la perte vie mes embarcations.

— Je ne souhaite mal ni dommage à personne, reprit Alain; mais, si le mal et le dommage arrivent, qu'on ne trouve pas mauvais que je ne plaigne pas ceux qui ne m'ont pas plaint.

— Hélas! reprit la veuve, ce n'est point la me c chose, monsieur Alain ; car vous vous êtes rendu malheureux, vous, en cherchant vos plaisirs, et ceux qui sont là-bas se sont exposés à mourir pour gagner le pain de leurs familles, et alléger la croix que portent leurs mères.

Dans cette dernière phrase, la malheureuse femme faisait allusion à son enfant, que Langot, huit jours auparavant, avait, bon gré mal gré, fait embarquer à bord d'un d«^s bateaux, afin qu'il apprît un état, disait l'usurier, mais en réalité pour qu'il eangeât chez un autre que lui le morceau de p in nécessaire à son existence de chaque jour, ce pauvre morceau de pain que, dans 'Oraison dominicale, nous prions Dieu de nous donner.

Jeanne-Marie, sans oser encore en rien témoigner,

était plus morte que vive en songeant au danger qui menaçait en ce moment son cher petit enfant bien-aimé, unique consolation qu'elle eût en ce monde.

Mais, malgré tous ses efforts pour cacher ses angoisses, la nièce de Langot ne put maîtriser plus longtemps sa douleur.

Elle se détourna pour cacher ses larmes.

Alain ne remarqua point, ou feignit de ne point remarquer ce mouvement.

Jeanne-Marie était une femme, c'est-à-dire un être auquel il avait juré haine et vengeance, et, tout entier à son ressentiment contre l'épicier :

— Oh ! oh ! dit-il , demandez donc à votre oncle, Jeanne-Marie, si je suis seul coupable de ma ruine, et si, avant de me frapper la poitrine en disant : Meâ culpâ! je ne dois pas accuser les faux amis dont les conseils ont avancé la mort de mon père et m'ont réduit à la pauvreté. Allez, allez, femme, vous parlez pour une mauvaise cause I Priez seulement le bon Dieu qu'il ne vous fasse point porter la peine de votre parenté, et ne tentez point, en vous plaçant entre nous deux, le désir de vengeance que la vue de cet homme éveille en moi.

Et, à ces paroles, les yeux d'Alain Montplet lancèrent deux flammes aussi terribles que celles des éclairs qui brillaient à l'horizon.

Puis, sans attendre de réponse, rompant la conférence et jetant son fusil sur son épaule, il s'éloigna dans la directionde l'est.

Viiî

les naufragés de la Sainte-Thérèse

Pendant une demi-heure encore, l'agitation resta la même à Maisy.

11 faut avoir vu, sur les côtes du Nord et de l'Ouest, ces heures d'anxiété où une même terreur s'empare en môme temps de toutes les âmes et accélère les mouvements de deux ou trois mille cœurs à la fois, pour avoir une idée de cette agitation que nous n'essayons pas même de peindre.

Enfin, cette demi-heure écoulée, comme on n'apercevait rien encore dans la brume, on supposa que les chaloupes avaient gagné la haute mer en courant des bordées tant que le vent leur aurait permis de tenir dehors un pouce de toile, et, presque rassurés, les habitants du village rentrèrent peu à peu dans leurs maisons.

Il ne resta sur la plage que Langot, sa nièce et quel-

ques femmes, mères, sœurs ou épouses, dont l'inquiétude ne se calmait point ainsi sur une supposition.

Thomas Langot, bien autrement inquiet de ses deux barques que toutes les mères, toutes les épouses, toutes les sœurs pouvaient l'être de leur enfant, de leur mari ou de leur frère, Thomas Langot arpentait la grève de sa jambe crochue sans s'apercevoir que l'eau de la pluie et celle de la mer l'avaient trempé jusqu'aux os.

De temps en temps, il s'arrêtait sur une éminence, et braquait une lunette d'approche sur l'Océan; puis il en repoussait les tuyaux les uns dans les autres et remettait cette lunette dans sa poche avec un mouvement d'impatience et en murmurant:

— Rien f toujours rien ! Après tout, ils ont raison de se tenir au large; avec une pareille mer, mieux vaut le large de la côte.

Puis il ajoutait avec la contradiction de l'avarice :

— Et, cependant, je voudrais bien les voir, mes pauvres chaloupes.

Puis, se retournant et apercevant Jeanne-Marie, il frappait du pied en s'écriant :

— Jour de Dieu ! que fais-tu encore là? Est-ce en restant sur la plage que tu serviras aux pratiques leur eau -de-vie et leur chandelle? Ah f voilà bien les parents et la reconnaissance qu'ils vous ont du pain qu'on leur donne à manger î

Mais la pauvre Jeanne-Marie, dont le cœur et les yeux étaient attirés vers l'Océan parle danger de son fils, joignait les mains, disant pour toute réponse ;

— Je vous conjure, Y oncle, laissez-moi encore un peu ici près de vous.

— Pies de moi ! près de moi 1 s'écria Langot, et que fais-tu là, près de moi?

Puis, sans remarquer l'émotion dans laquelle la prolongation de ses terribles angoisses mettait la pauvre vuuve, sans prendre garde à ses yeux baignés de larmes, à la convulsion nerveuse qui secouait tout son corps d'un tremblement convulsif, il ajouta :

— Et si encore, de prier, de pleurer et de geindre, cela faisait tomber le vent; mais non, la rafale souffle à déraciner la falaise. Oh t mes pauvres barques î elles ne tiendront pas, elles ne pourront pas tenir !

Et, à ces exclamations qui étaient pour elle comme un arrêt de mort, Jeanne-Marie, poussant des cris déchirants, répondait :

— Mon enfant ! mon cher enfant I mon pauvre petit Jean-Marie! 0 Jésus Notre- Seigneur t ô bonne Dame de la Délivra nde, est-ce que vous n'aurez pas pitié de mon cher enfant?

— Tu le retrouveras, parbleu î ton enfant f répondit l'épicier, que sa colère contre la tempête rendait plus brutal encore que d'habitude. Un homme ou un enfant, mort ou vif, cela revient toujours à la côte; ce n'est pas comme un bateau.

Jeanne-Marie appuya ses mains sur ses oreilles afin de ne pas entendre ces paroles, qu'elle tenait pour des blasphèmes, et elle tomba à genoux sur le sable.

En ce moment, un homme accourait le long de la

grève, marchant à larges enjambées et faisant des signaux avec les bras.

Thomas Langot courut à cet homme sans s'inquiéter de sa nièce, qu'il laissait à moitié évanouie.

Cet homme qui accourait comme un messager de sombre nouvelle, c'était Alain Montplet.

Du plus loin que sa voix put se faire entendre, Alain Montplet cria, dominant de sa voix le vent et la tempête:

— Appelez tout le monde t tout le monde au sauvetage ! Ils sont à la côte sur le banc de Pleineseve î

Les jambes de Thomas Langot se dérobèrent sous lui, un nuage passa sur ses yeux, et, à son tour, il se sentit près de s'évanouir.

Avant qu'il eût recouvré son sang-froid, Alain l'avait dépassé , et , arrivant au haut de la rue principale , il criait d'une voix qui fut entendue de tout le vil-

— Au secours, les gars! au secours! Ils sont échoués au banc de Pleineseve !

A ce cri, qui semblait celui de l'esprit des eaux, tous les habitants du village, hommes, femmes, enfants, vieillards, bondirent hors des maisons et s'élancèrent vers le point où le sinistre était signalé.

Jeanne-Marie, au premier mot, s'était élancée vers le banc de Pleineseve; elle luttait de vitesse avec les plus agiies; le désespoir lui donnait des forces. Les cheveux au vent, égarée, haletante, oppressée, elle tourna la première le coude que forme la falaise, et, la première,

LE CHASSEUR DE SAUVAGINE 4î7

put embrasser du regard la petite anse dans laquelle se trouve le banc de Pleineseve.

A la large bande blanche qui entourait le pré ceinte du bâtiment, elle reconnut la Sainte-Thérèse, c'est-àdire le bateau sur lequel son fils était embarqué.

A cette vue, la pauvre femme, écrasée de douleur autant qu\'puisée par cette course furieuse, tomba sur le sable en s'écriant :

— 0 mon Dieu f mon Dieu t mon pauvre petiot t

La population arrivait sur ses pas, et ce fut, pendant, kl premiers instants, un tumulte et une confusion impossibles à décrire.

Les hommes parlaient tous en même temps, se disputaient sur les moyens de sauvetage à employer, et le temps s'écoulait et se perdait sans qu'ils essayassent d'un seul.

Les femmes poussaient des cris aigus et à leurs sanglots se mêlaient ceux des enfants, qui pleuraient de voir pleurer leurs mères.

Seul au milieu de cette bagarre, Alain et quelques matelots conservaient un peu de sang-froid.

Jacques Hénin — on se rappelle qu'au commencement de cette histoire, nous avons prononcé le nom de ce marin, en disant que nous aurions plus tard affaire à lui — Jacques Hénin, auquel sa qualité d'ex-maître à bord d'un navire de l'État donnait un peu d'autorité, imposa silence à tout le monde.

Il repoussa les femmes et les enfants du côté des falaises et donna ordre à quelques jeunes gars d'aller

chercher le canot qu'on avait préparé sur la plage de Maisy, de le hisser sur une charrette et de ramener au grand trot des chevaux.

La situation de la Sainte-Thérèse était, en effet, des plus critiques et nécessitait ces mesures rapides. Elle avait donné par le travers sur les bancs, et elle s'y était engagée assez avant pour perdre sa flottaison lorsque la lame revenait en arrière. Les trois hommes et le mousse qui formaient l'équipage, — le mousse était le petit Jean-Marie, — ne pouvant tenir sur le pont, que les lames balayaient sans relâche, s'étaient réfugiés dans le mât et s'y tenaient amarrés; de temps en temps, une lame plus puissante que les autres venait s'abattre sur 1% barque, la couchait sur le côté, et alors carène, mât, hommes, tout disparaissait dans cette énorme masse d'eau; puis, rebroussant chemin, la vague redressait le petit bâtiment. Le mousse, guindé à l'extrémité supérieure, reparaissait le premier, puis les matelots, puis la chaloupe, qui restait quelques instants debout, jusqu'à ce qu'un nouveau coup de mer la renversât encore.

Chaque fois que la chaloupe plongeait sous la lame, un cri d'angoisse s'échappait de la poitrine des specta« leurs de cette terrible scène et se mêlait à ceux des naufragés que l'on entendait distinctement du rivage.

Puis, pendant quelques instants, tout sur la plage restait muet et immobile.

Ces quelques instants semblaient une éternité.

Eniin, mi cri d'espérance* s'élançant de toutes les

bouches comme s'était élancé le cri d'angoisses, saluait le retour des naufragés à la lumière et à la vie.

Et l'on entendait ces mots mêlés à la respiration de douze ou quinze cents personnes :

— Oh t Dieu soit loué ! ils y sont encore tous les quatre f

Mais, au bout d'un quart d'heure, à peu près, et avant que les hommes qui avaient été chercher le canot de sauvetage fussent de retour, ces immersions répétées avaient déjà coûté la vie à un des matelots.

Au relevé du bâtiment, le mât de la Sainte-Thérèse ne portait plus que trois vivants.

Le quatrième, celui qui était le plus près du pont, pendait, plié en deux et soutenu par son amarre.

Il était mort !

Les cris et les sanglots éclatèrent.

Il n'était que trop évident que ce sort était celui qui, les uns après les autres, attendait les pauvres matelots.

Jacques Hénin fut mis, par toute la population, en demeure de pourvoir au salut de ceux qui survivaient.

Alors il dut employer la force pour repousser les femmes, qui s'avançaient jusque dans la mer, tendant leurs bras impuissants aux pauvres naufragés.

En ce cornent, de grands cris signalèrent le ca-

DOt.

Chacun se rua dessus et tira ou poussa vers le rï« vage.

Mais, en ce moment, maître Jacques prit la parole comme un amiral.

— Çà ! dit-il, qu'on m'écoute et que Ton m'obéisse t' Chacun se tut.

— Huit hommes de bonne volonté t cria-t-il. Il s'en présenta cinquante.

C'est ce qu'il y a toujours d'admirable en France, en pareil cas : pour sauver un homme près de périr, dix se dévouent à une mort presque aussi certaine que celle que risque le malheureux qu'on veut sauver.

Jacques Hénin choisit huit hommes parmi les plus plus vigoureux et les plus résolus.

Et pas une mère, pas une femme, pas une sœur ne s'approcha, ne dit un mot, ne fit un geste pour empêcher son fils, son mari ou son frère de courir à la mort.

Chacun savait qu'on accomplissait, sous l'œil da Dieu, un devoir sacré.

C'était une affaire entre Dieu et ceux qui se dévouaient.

Jacques Hénin assigna à chaque homme son post« de nage, recommanda à tous d'être attentifs à son commandement et guetta une embellie pour faire franchir à l'embarcation la distance qui la séparait de l'Océan.

A son signal, les huit hommes poussèrent la barque d'un effort simultané ; elle flotta, et aussitôt tous s'élancèrent à leur place et se courbèrent sur les rames.

Mais ils n'étaient pas à dix brasses du rivage, qu'une lame les engloutissait tous et, en s'enroulant, montrait l'esquif chaviré.

Les hommes qui le montaient ne durent la vie qu'à

la précaution qu'avait prise Jacques Hénin de faire garnir chacun des côtés de quelques bouts de grelin auxquels ils pussent s'accrocher.

Trois fois, on remit la barque à la mer.

Trois fois, elle fut chavirée de la môme façon.

A la troisième tentative, maître Hénin s'accota à la barque, qui gisait la quille en l'air, sur le sable, et s'écria d'une voix tout à la fois pleine de tristesse et de rage :

— Assez, mes enfants t assez f le bon Dieu n'est oas pour nous.

Puis, levant vers le ciel son poing fermé :

— Si ce n'est pas crevant tout de même, murmurat-il, de voir, à cent brasses d'ici, des camarades se tortiller comme des requins àl'émérillon ! Mais, quand l'ancre est à pic, il faut bien que le câble se brise ! aujourd'hui leur tour, demain le nôtre! Prions pour eux, matelots ! un De prof midis; c'est tout ce qui leur reste à attendre des hommes.

Et, joignant l'exemple au conseil, le vieux loup de mer découvrit sa tête grise, s'agenouilla et commença Une prière à haute voix.

Mais la prière commencée ne s'acheva point.

Une femme, fendant la foule avec l'énergie d'une lionne, lui saisit le bras et le secoua si rudement, qu'elle le contraignit à se relever.

Cette femme, c'était Jeanne-Marie.

«- Oh! lâche! lui dit-elle, tu vis, ces hommes vivent, et vous renoncez à sauver vos semblables qui sont

à deux cents pas de vous et qui vont mourir t A moi, les mères ! à moi, les épouses ! faisons ce que ces hon> mes-là n'osent pas faire !

Quelques femmes entourèrent Jeanne-Marie en criant :

— Allons ! allons ! nous sommes femmes de marins, nous savons manier la rame.

— Mais, malheureuse t s'écria Jacques Hénin s'adressant à Jeanne-Marie, tu veux donc mourir et les entraîner à la mort avec toi?

— Je veux sauver mon fils. . . Cet enfant qui me tend les bras, là-bas, vois-tu? c'est mon fils t.. . Oui, oui, cria Jeanne, oui, j'y vais 1 et, si je ne puis le sauver, du moins nous mourrons ensemble.

En ce moment, et comme si, les hommes se taisant, ce fût la tempête qui se chargeait de répondre, en ce moment une vague monstrueuse, déferlant à grand bruit sur la grève, renversa plusieurs spectateurs et couvrit les mîtes d'écume.

Aux cris de ceux-ci répondirent les cris des autres spectateurs, qui, plus loin de la mer, ne perdaient pas de vue la Sainte-Tiiérèse*

Ces cris annonçaient que le nombre des naufragés était réduit à deux.

Un second cadavre se balançait au-dessus du premier.

La mort montait étage par étage.

— Tu le vois, Jeanne-Marie, dit le vieux maître* il u'ya ni force ni courage humains qui puissent lutter

contre l'Océan quand le bon Dieu souffle sur les flots; il n'y à pas un canot, fût-ce celui du diable, qui voyarait aujourd'hui sur cet abîme autrement que la quille e .: l'air! l)n fin nageur pourrait peut-être franchir ces c it brasses; mais il n'y en a pas à Maisy un seul, si fort q ; il soit, à qui je conseille de le tenter.

— Un nageur ! un nageur ! répéta Jeanne-Marie en se tordant les bras; mais je ne sais pas nager, moi ? Oh! le Seigneur, qui nous donno des cœurs de mère, devrait bien nous donner la force des hommes.

En ce moment, elle aperçut le chasseur de sauvagine, debout près d'elle et qui d'un d'œil sombre contemplait le désastre.

Par un mouvement rapide comme l'éclair, elle fut à ses pieds.

— Monsieur xVlain ! s'écria-t-elle, monsieur Alain! on dit que vous êtes le premier nageur, non-seulement de Maisy, mais encore de toute la côte; monsieur Alain, au nom du Seigneur ! au nom de votre père et de votre mère qui reposent en terre chrétienne, sauvez mon petit !

— N'y allez pas, Mo.utplet, dit Hénin, n'y allez pas! ou vous périrez misérablement!

Jeanne-Marie se dressa sur ses pieds.

— Taisez-vous, Jacques I s'écria-t-elle, taisez-vous, Bt n'empêchez pas ce brave jeune homme de rendre un ûls à sa mère. Oh ! si vous saviez combien je l'aime, mon bon monsieur Alain ! poursuivit la pauvre femme ; si vous saviez combien il m'aime lui-même, le pauvre

cher enfant ! . . . si vous saviez les mauvais traitements que j'ai endurés à cause de lui!... si vous aviez vu avec quel courage il s'est résigné à monter sur cette barque pour nous conserver notre pain chez l'oncle, oh I vous comprendriez qu'il est impossible que je le perdb pour toujours t.. . En le sauvant, je vous le jure, vous sauvez la vie à deux personnes à la fois; je n'ai que lui au monde, moi 1 Et Dieu, Dieu qui est bon, Dieu qui est miséricordieux, — et la veuve levait les bras au ciel , — Dieu ne voudrait pas m'enlever la seule consolation qu'il m'a laissée ! S'il me le reprenait, voyez-vous, c'est qu'il m appellerait à lui , c'est qu'il ne voudrait pas que je lui survécusse t Mon Dieu ! mon Dieu J vous savez bien, n'est-ce pas, qu'une mère ne peut pas survivre à son enfant !

Ces paroles avaient produit une profonde impression sur les assistants.

Alain lui-même, malgré ses déclamations contre les hommes, en était plus ému que les autres.

L'amour d'une mère, nous l'avons dit, avait manqué à son enfance, et il admirait d'autant plus l'énergie et l'abnégation de ce sentiment, que c'était la première fois qu'il se révélait à lui.

— Eh bien, soit ! s'écria-t-il tout àicoup ; il ne sera pas di qu'on aura demandé â Alain Montplet de sauver la vie à un enfant qui n'a encore fait de mal à personne, et qu'Alain Montplet aura refusé, de peur d'y laisser la sienne, — Holàl vous autres! ajouta-t-il en se retournant et en jetant sur la grève ruisselante son capot

et sa vareuse, j'y vais ! attachez-moi un grelin autour du corps.

En un instant, il fut nu comme l'Hercule Farnèse, dont, saufla finesse des attaches, il rappelait le marbre splendide.

On lui attacha un grelin autour du corps.

— Monsieur Alain ! monsieur Alain ! cria la voix désespérée de la veuve.

Et, en même temps, elle tendit les bras vers la barque échouée.

Pour la vingtième fois, la barque avait disparu, couchée sous la vague.

L'anxiété était suprême.

Peut-être le dévouement du chasseur allait-il devenir inutile; peut-être les deux infortunés qui étaient à bord avaient-ils cessé de vivre.

La barque se redressa.

Le troisième matelot, plié en deux, était mort comme ses deux autres compagnons.

Le petit mousse, placé à l'extrémité du mât et plongeant, à chaque secousse, moins profondément dans la mer, survivait seul.

— Ah ! respira la veuve, il vit 1 il vit, Alain 1 Dieu vous le garde !

— Courage, Alain! courage! crièrent toutes les voix.

Alain acheva d'assurer son grelin autour de son corps; puis, en remettant l'extrémité k maître Hénin :

f 26 LE CHASSEUR DE SAUVAGINE

— Tenez, dit-il, vous filerez doucement le cordage, et, quand je serai là-bas, vous y attacherez un bon cable, je le baierai à moi, nous établirons un va-et-vient, et, s'il plaît à Dieu, je reviendrai avec l'enfant.

— Mille carcasses ! s'écria Hénin, vous êtes un fou, mais un bon diable, et je ne ferai pas îe lascar, quand vous risquez si bravement votre peau : nous irons de conserve, Alain, s'il vous plaît.

— Non pas, non pas, répondit le chasseur en arrêtant le vieux marin, qui commençait à mettre bas sa vareuse. Si la chose est possible, Jacques, un seul suffit; si elle ne l'est pas, c'est encore assez d'un seul pour mourir... Vous avez aussi des enfants, vous, ajoutat-il assez bas pour que la veuve ne l'entendît point; que deviendraient-ils, s'ils vous perdaient?

— Àh ! c'est ma foi vrai ! murmura le vieux contremaître en laissant tomber ses bras découragés. Oh! damnés mioches 1 je n'y pensais past Allez donc, gars Alain ! allez seul ! et fiez-vous à moi pour le câble. Surtout ne vous laissez pas étourdir par la lame, elle fait souvent plus de bruit que de mal.

~ Soyez tranquille, dit Alain; elle et moi sommes de vieilles connaissances. Veillez au câble : ni trop tendu, ni trop lâche... Allons, c'est dit; adieu t

— C'est dit, gars Alain ; et laissez-moi vous serrer la main, pour moi et pour les camarades.

Le jeune homme et le vieux marin tombèrent dans le3 bras l'un de l'autre.

Après cette chaleureuse étreinte, Alain allait s'élancer

Mais ce fut le tour de Jeanne-Marie.

La pauvre femme se jeta dans ses bras en s'écriant :

— Et moi! et moi donc, monsieur Alain t

Et elle donna au jeune chasseur un baiser à la fois chaste et passionné.

Il semblait à la veuve que ce baiser allait arriver jusqu'à son enfant.

Alain s'avança dans l'eau jusqu'à mi-jambe, s'apprêtant comme un athlète qui va lutter.

Il attendait l'instant où la vague allait arriver.

Elle arriva, monstrueuse, rugissante, terrible.

Alors, au lieu de la fuir, il s'élança au-devant d'elle, plongea résolument à sa base, et, entraîné par le remous, il reparut à vingt brasses du bord.

— Bravo ! bravo! cria Hénin; il connaît son affaire, le garçon, et, maintenant que je l'ai vu à l'ouvrage, il arrivera, j'en parie ma vie contre une chique.

— Courage, Alain ! courage ! crièrent toutes les voix .

La veuve seule ne criait pas.

Elle était à genoux, priant et pleurant; accablée par la véhémence de sa douleur, si peu mesurée à sa nature frète et débll^, elle n'avait pas même la force de regarder.

Quant aux pêcheurs, ils suivaient tous les mouvements d'Alain avec une anxiété mêlée d'orgueiL

Le spectacle d'un dévouement a ceci de remarquable, qu'il grandit les spectateurs à leurs propres yeux.

Au reste, on pouvait suivre des yeux le jeune homme, car il était beau à voir.

Il nageait avec une vigueur inouïe, renouvelant sa première manœuvre chaque fois que l'occasion s'en présentait.

Bientôt l'espace qui séparait le nageur du bâtiment éehooé se rétrécit, bientôt on le vit s'accrocher aux rochers sur lesquels était échoué le bâtiment.

Il étendit la main pour s'amarrer aux flancs de la barque.

Mais un coup de mer arriva et l'on ne vit plus rien : nageur, barque, naufragé, tout avait disparu.

C'était un de ces moments d'angoisse comme nous avons déjà essayé de les peindre.

Cependant, cette fois, l'angoisse était plus grande, se compliquant du danger que courait Alain et de l'espérance que l'on avait eue.

La barque se releva.

L'enfant était encore vivant !

L'élévation à laquelle il était placé le laissait séjourner moins longtemps sous l'eau à chaque coup de cet affreux tangage, nous l'avons déjà dit, et c'est ce qui faisait que le plus faible avait survécu aux autres.

Rassurés sur l'enfant, tous les yeux cherchèrent Alain.

Pas un cœur ne battait, pas une poitrine ne respirait.

La veuve s'était redressée de toute sa hauteur ; les bras tendus vers la mer, elle haletait, sans dire une

parole, sans qu'il lui restât même la force do prier.

Tout à coup, on aperçut une forme noirâtre de l'autre côté du bâtiment dans la direction du large.

C'était Alain.

Il se dirigeait de nouveau vers le bâtiment, au delà duquel la mer l'avait entraîné.

Plus heureux cette fois, il acosta le navire, se hissa sur le pont et amarra au pied du mât le câble que, comme cela était convenu, maître Hénin lui avait fait passer.

Alors s'aidant des cordages, il arriva jusqu'à l'enfant, que le froid avait saisi et qui ne pouvait lui-même se débarrasser de ses liens.

Il le détacha du mât sauveur, le plaça sur ses épaules, redescendit, s'accrocha au câble et commença de revenir vers le rivage.

C'est alors que tout fut suspendu à terre, battements de cœur, respiration, encouragements, prières.

Le retour fut long, pénible, périlleux.

Dix fois, l'enfant lâcha prise, et il eût été, à chaque fois, infailliblement enlevé par la mer, sans la précaution qu'Alain avait prise de lui faire garder la ceinture de corde, qui glissait sur le câble par un nœud coulant.

Au fur et à mesure qu'Alain et l'enfant s'avançaient vers la terre, Jeanne- Marie, par un mouvemem presque machinal, s'avançait vers eux.

Quand Alain ne fut plus qu'à vingt pas d'elle, elle n'y put tenir davantage et elle entra dans l'eau pour les •joindre plus promptement.

Par bonheur, elle ne perdit pas pied.

Alain lui mit l'enfant entre les bras.

Dès qu'elle se sentit maîtresse du petit garçon, elle se retourna rugissant de joie, et, sans adresser un mot de remercîment à personne, sans témoigner à Alain sa reconnaissance, elle se mit à courir dans la direction de Maisy, tenant son enfant étroitement embrassé et fuyant comme si la mer l'eût poursuivie.

— Allons, allons, repouillez vos hardes, dit maître Hénin en serrant la main du rude nageur; vous ne vous souciez sans doute pas plus que moi d'assister à la démolition de cette carcasse; allons bidonner à la cambuse de Y Ancre royale.

— Merci, Hénin, dit le jeune homme en se repouillant, comme disait le bon contre-maître; mais j'ai fait plusieurs serments, entre autres celui de ne plus aller au café.

— Alors, nom d'une pipe ! comme il ne sera pas dit que nous nous quittions ainsi dans un pareil jour, vous viendrez chez moi ; vous êtes trop loin de votre cuisine pour y aller chercher la soupe.

— Il faut cependant que j'y retourne, mnître Jacques, dit Alain; car voici la nuit sombre et j'ai manqué la passée du soir. Par chance, la lune se lève à onze heures, et je pourrai rattraper le temps perdu.

— Eh bien, s'il le faut, sacredié ! quoique ce ne soit pas mon état et que je manie mieux une rame ou la barre du timon qu'un fusil, j'irai vous aider à exterminer les canards; mais, auparavant, aus^i vrai que vous

êtes un brave jeune homme et un crâne nageur, vous relâcherez à la maison.

Et, bon gré mal gré, maître Jacques entraîna chez lui Alain Montplet.

Le terrible drame était terminé.

La plupart des habitants de Maisy regagnèrent le bourg.

Il ne demeura dans l'anse de Pleineseve que les parents des naufragés, qui attendaient que la mer, en achevant la destruction de la Sainte-Thérèse, rendît les trois cadavres à leurs soins pieux, et Langot, qui tenait à veiller lui-même sur les épaves que les vagues commençaient à charrier sur la plage.

La lune se leva sur le funèbre tableau.

Au peintre de prendre le pinceau : la plume est impuissante à rendre les lugubres majestés de la solitude, de la tempête et de la nuit.

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