LA FAMILLE DU CONTRE-MAITRE
Maître Hénin habitait une petite maison blanchie à la chaux qui, avec ses contrevents verts, son toit en briques rouges et son petit jardin, entouré d'une belle haie de joncs marins, reluisait comme une escarboucle au milieu des habitations noires et sales de ses voisins.
L'intérieur de la maison répondait par sa propreté à la coquetterie du dehors.
Elle se composait de deux pièces.
L'une servait à la fois de magasin pour les engins de pêche, les graines et les outils de jardinage, et de chambre pour les enfants; l'autre était en même temps la cuisine, la salle à manger, le salon de toute la famille et la chambre à coucher de Hénin et de sa femme.
Malgré cette multiplicité d'attributions, cette pièce était soigneusement tenue et rangée. Les briques du car-
relage étaient d'un beau lustre rouge. On se fût miré dans les panneaux des grandes armoires de noyer et dans leurs garnitures de cuivre ouvragé, astiquées avec une habileté qui sentait son quart du matin à une lieue à la ronde ; il eût été impossible de signaler un atome de poussière sur les grands rideaux de serge verte qui entouraient le lit à baldaquin, et sur les nombreux coraux et coquillages, souvenirs des travaux nautiques de l'ancien maître, qui les avait symétriquement rangés sur la cheminée et sur les meubles.
Lorsque maître Jacques, servant de guide au chasseur de sauvagine, leva le loquet de la porte, il se fit dans l'intérieur de la maison un grand bruit de sabots, et une nuée d'enfants, les uns blonds, les autres bruns, tous frais et roses comme des pommes d'octobre, parurent sur le seuil.
La bonne figure du marin se dérida et s'élargit dans un sourire de satisfaction.
Calmant d'un geste l'impatience de tout ce petit monde, il ôta respectueusement la chique qui gonflait sa joue, lança au dehors un long jet de salive jaunâtre, s'essuya les lèvres du revers de sa main; puis, prenant les enfants les uns après les autres, il embrassa trois fois les joues rebondies de chacun d'eux.
Et, quand ce fut fini :
— Ouf 1 dit-il, c'est pis que l'insnecîion du bord ! Allons, Louison, un fagot au feu et affale la gamelle sur la table. J'ai l'estomac qui chavire faute de lest.
— Tous ces enfants sont à vous ? demanda Alain.
— Neuf à moi et deux à mon défunt frère, mais tous inscrits aux rôles de l'équipage comme mes enfants.
— Pauvre Hénin ! fit le chasseur d'un ton de commisération.
— Pauvre? répliqua le contre -maître. Je ne suis pas à plaindre, il me semble, et, tel que je suis, je me trouve plus riche que le roi.
— Comment cela?
— Pardieu ! qu'il se lève ou qu'il se couche, il n'a jamais plus de six bénédictions à recevoir puisqu'il n'a que six enfants, et, moi, j'en ai onze.
Et, prenant les deux plus petits des mioches, dont un était à lui, l'autre à son frère, il les fit sauter sur ses genoux.
Alain, qui jamais n'avait été à même d'apprécier les joies de la famille, ne voyait dans cette quantité d'enfants qu'une multiplicité de charges et de soucis pour le chef de la maison.
Cependant, cet intérieur si animé contrastait vivement avec l'aspect morne et désolé de la masure.
Ce contraste rendit Alain tout pensif.
— Ainsi, dit-il, vous vous trouvez heureux, Jacques?
— Mille carcasse» ! je le crois bien, que je me trouve heureux ; je serais difficile si je pensais autrement.
— Il faut travailler dur, Jacques, pour nourrir tout ce monde-là.
— C'est vrai; mais, quand je serai démâté, cela travaillera à son tour pour me nourrir.
— Hum ! fit Alain, qui se souvenait avec une espèce
LE CHASSEUR DE SAUVAGïNE 135
de remords de la façon dont il avait agi avec son père, quand les enfants grandissent, Jacques, les soucis changent de couleur, voilà tout.
Jacques se renversa sur sa chaise et regarda Alain entre les deux yeux.
— Ah çà! dit-il, qu'avez-vous donc, garçon, pour cracher comme cela dans le bonheur des autres? Croyezvous, par hasard, que vous m'en dégoûterez? Nenni ! J'ai, comme vous, aimé à courir mes bordées franches et toutes voiles dehors ; mais il vient un moment, allez, où l'on sent le besoin de rentrer la toile et de s'affourcher sur ses ancres. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut que cela arrive, et alors, quand on a le bonheur de rencontrer une femme comme celle-là, douce comme un suif, souple comme un mât de perroquet, des poupons qui ne craignent pas de se piquer le museau aux poils de votre couenne, on fait so« lit dans 1 etoupe, et non-seulement on ne regrette rien, mais encore on se demande comment on a pu aimer autre chose.
— Bon 1 s'écria Alain5 si toutes les femmes ressemblaient à votre Louison, ce que vous dites pourrait avoir le sens commun ; mais, pour une passable, il y en a neuf qui ne valent pas la peine d'être jetées à la mer.
— Ah ! oui, répliqua Hénin, j'oubliais que vous étiez en croisière contre les femmes. Mais qu'est-ce qu'elles vous ont donc fait, mon Dieu, ces malheureuses femmes?... Est-ce parce que la Jousseline vous a lâché la conserve quand elle vous a vu à la dérive que vous nous
dites tout cela? Mais, mon pauvre Alain, c'est votre faute. Quand on est pêcheur de morue et que l'on part pour le grand banc, il ne faut pas s'embarrasser des sculptures de la poulaine, des enluminures de la guibre de son bâtiment, ni d'un tas de bêtises comme celles-là : il faut voir aux bordages, à la doublure, à la chevillure. Quand on doit passer sa vie à louvoyer dans les eaux de la médiocrité, nom d'un tonnerre t que voulez-vous que l'on fasse d'une femme gréée en duchesse comme était la fille de ce vieux marchand de pommade salée 1 Ah ! Dieu merci, si les voleries du Langot ne vous avaient pas fait d'autres avaries que de vous empêcher d'épouser la Lisa, m'est avis, garçon, qu'au lieu de maugréer contre lui, vous devriez un beau cierge à Notre-Dame de la Délivrande.
— Aussi, répondit le jeune homme avec un sourire contraint qui donnait un démenti à ses paroles, je ne la regrette pas, maître Hénin. Seulement, je suis pour toujours guéri de l'idée de me marier; et, maintenant, ajouta-t-il en montrant sa canardière, qui séchait dans l'angle de la grande cheminée, maintenant voici ma femme et je vous fais bien serment que je n'en aurai jamais d'autre.
— Bah 1 bah i bah ! fit Hénin, parce qu'une première fois, en partant pour le voyage au long cours, parce qu'une première fois on a trouvé un méchant fond, ce n'est pas une raison pour renoncer à chercher un mouillage. Mais voilà la soupe, mangeons-la, et vous me direz ensuite si une créature qui fricasse les fayots et les
gourganes de cette façon-là n'a pas ce qu'il faut pour rendre un homme heureux en ménage.
On se mit à table.
Hénin avait si grand'faim, que, pendant tout le repas, il ne parla guère que pour engager son hôte à puiser au plat aussi souvent que lui, invitation à laquelle, il faut le dire, Alain Montplet se rendit sans trop se faire prier.
Lorsque la soupe aux fèves et le lard eurent disparu Louison apporta de l'eau -de-vie, du cidre et deux verres qu'elle déposa sur la table.
Les enfants se disputèrent à qui irait chercher la pipe que le père avait demandée, et le vieux matelot, s'approchant du feu, reprit la conversation que le soupe avait interrompue.
— Ah çà! dit-il, mon garçon, vous êtes donc désemparé, rasé comme un ponton?
— Oui, maître, je n'ai plus rien.
— Rien de rien?
— Absolument rien t
— Pour le nom de celui qui vous a mis à la côte, je le connais et je ne le vénère pas. C'est le Bancroche, n'est*ce pas?
— » Ah! mon Dieu., lui-même J
— Mais, dites-moi un peu, — j'ai besoin d'être renseigné là-dessus pour une chose que je vous conterai, -^ dites- moi quel est ce failli chien d'avocat que vous avhz chargé de brasser votre affaire ?
— C'est Richard.
i'3b LE CHASSEUR PE SAUVAGINE
— Ah! oui, l'avocat d'Isigny. Eh bien, êtes-vojs sur que le plumitif ne vous ail pas livré pieds et poings liés a l'Anglais ?
— Impossible, il est brouillé à mort avec le Bancroche, qui, dans le temps, lui a joué des tours.
— Hum ! s'écria Hénin en grondant comme un ours du pôle, est-ce que vous croyez que les loups se brouillent jamais quand ils sentent le carnage? Tenez, un jour que nous naviguions dans l'Inde, nous rencontrons une jonque de Canton qui se peignait avec deux embarcations malaises. Nous courons sus aux pirates, ils prennent chasse : nous les poursuivons, et, en les poursuivant, nous touchons sur un rocher. Eh bien, est-ce que, pendant que nous étions occupés à faire jouer les pompes et à tanner le cuir des lascars, est-ce que la jonque chinoise ne nous est pas venue tomber dessus de son côté ?
— Mais, à mon tour, laissez-moi vous demander, maître Jacques, pourquoi vous m'adressez toutes ces questions?
— Croyez-vous que ce soit par simple curiosité?
— Oh! non pas.
— Eh bien, alors, je vais vous répondre : c'est que ;'on en jase dans Maisy ; c'est qu'on en parle à droite el à gauche; on en parle bas, il est vrai, parce que tous ont peu' du damné Bancroche, auquel tous doivent quelque chose plus ou moins. Mais, tenez-vous-lepc^ dit, garçon, il n'est question que de cela.
— Et que dit- on?
— Dame, on dit qu'ils se sont entendus comme larrons en foire, comme Malais et Chinois, et cela, pour vous dépouiller. On dit que vous n'avez pas reçu, et, il s'en faut, tout l'argent qu'ils vous ont réclamé; qu'on n'a point rempli les façons de politesse d'affiches et tout le tremblement de formalités qui sont nécessaires avant d'exproprier et de vendre quelqu'un; et moi, ajouta maître Héninen baissant la voix à son tour, je fais mieux que de soupçonner, je suis sûr qu'il y a quelque chose.
— Et comment cela? Voyons f
— Tenez, aussi vrai que nous marchons de conserve dans ce moment-ci, je suis sûr que votre procureur et le Bancroche ne sont pas si fâchés l'un contre l'autre que vous le dites ; je suis sûr que Langot donne de l'argent à Richard, et, comme ce n'est pas l'habitude du Bancroche de donner de l'argent pour rien, je réponds qu'il y a là-dessous quelque manigance dont ?t ui avez fait les frais.
Expliquez- vous.
— Voilà ! vous écoutez, n'est-ce pas?
— De toutes mes oreilles.
UN EON AVÏS
— Je revenais avant-hier soir de Saint-Lô, où j'avais été toucher le semestre de ma pension, reprit Hénin, quand, à la hauteur des Oubeaux, j'aperçus deux hommes arrêtés sur la route. Il était dix heures du soir. J'avais couru quelques bordées de trop dans les cabarets de la ville, j'avais de l'argent sur moi, ce qui rend prudents les plus braves; je voulus donc savoir à qui j'avais affaire avant de continuer mon chemin. Boni je me rase dans le fossé, j'amène mon pavillon, je cargue mes hautes voiles, et j' attends,. c Les deux hommes passèrent à dix pas de moi. Alors, j'entendis le plus jeune qui disait à l'autre :
» — Qu'avez-vous donc à craindre, puisqu'il reste tranquille comme un crabe sous roche?
» — Il reste tranquille, il reste tranquille, grommela
le plus vieux; mais, c'est égal, nous ferions bien de brûler les pièces.
» — Non pas, non pas, répondit le premier: en les conservant, je vous tiens.
» — Ah! oui; mais, moi, je vous tiens aussi en gardant les miennes, répliquait le plus vieux.
» — Tant mieux, maître, répondit l'autre en ricanant; nous sommes sûrs de ne pas aller aux galères, vous sans moi, moi sans vous.
» Et, sur ces mots, ils passèrent entre deux pommiers que traversait un rayon de lune, et dans les deux promeneurs je reconnus mon Langot et votre Richard.
— Oh ! oh ! fit Alain, en êtes-vous bien sûr?
— Si j'en suis sûr? dit maître Jacques; allons donc ! c est comme si vous me demandiez si je sais distinguer un requin d'un turbot. Est-ce que ces deux bandits-là ressemblent à d'autres : le Richard avec ses cheveux jaunes et son œil qui louche, le Bancroche avec sa jamba qui traîne? C'étaient si bien eux, que le procureur avait sous son bras un sac d'écus qui semblait diablement lourd; de sorte qu'eux passés et en me remettant en roi Ue, je me disais que le diable payait un peu mieux ses pratiques que le gouvernement.
— Oh! s'écria Alain, maintenant que j'ai passé par la misère et que je sais ce que c'est, je déclare que, si je retrouvais la plus mince parcelle de ce que j'ai gaspillé si sottement, je serais plus heureux aujourd'hui.
— Eh bien, voulez-vous que je vous dise mon opi-
nion: c'est que, quand à repincer quelques espars de votre trois-mâts, cela ne me paraît pas impossible.
— Ah! dame, fit le chasseur de sauvagine en se mordant les lèvres, il faudrait savoir au juste ce qui s'est passé entre Richard et Langot. Mais comment y arriver?
— Vous avez raison, c'est difficile; car ce sont deux malins drôles, et ils ont dû faire leur épissure si serrée, qu'à dénouer, ce serait le diable. Mais enfin, voyezvous, quand on est resté honnête homme, on doit avoir la Providence pour soi.
— La Providence, dit Alain d'un ton d'incrédulité, ah ! si je ne compte que sur elle...
— Stop! dit le vieux marin, n'en disons pas de mal.
— Ah çàl dit le jeune homme, vous y croyez donc, WU8, à la Providence?
— Oui!
Alain secoua la tête.
— Gela vous étonne, continua maître Hénin. Eh bien, mon gars, sachez une chose: c'est que. quand on a roulé sa bosse dans les quatre parties du monde, toujours entre le ciel et l'eau, ne sachant pas plus la profondeur de celle-ci que la hauteur de celui-là, on se dit que ces propres-à-rien qui font des livres et qui prétendent que le bon Dieu ne se soucie pas plus de nous qu'une baleine d'un épissoir, c'est un tas d'ânes et de païens, et rien que cela; quand deux ou trois fois, voyez-vous, on a été sur le point d'avaler sa gaffe et qu'il y a toujours eu là. »u bon moment, une main
pour vous l'arracher delà gargoine, on est sûr et cortain que la Providence est à son poste, c'est-à-dire ne quitte jamais la roue du gouvernail de ce grand vaisseau que l'on appelle le monde. Et, tenez, une preuve. . .
— Laquelle?
— Eh bien, ce soir, le brave homme de bon Dieu a mis sur votre route une pauvre diablesse qui n'a au monde que les yeux dont elle pleure, et plus souvent qu'à son tour. Vous venez de lui rendre un grand service, Alain, et m'est avis qu'elle vous le revaudra.
— La Jeanne-Marie ?
— Oui, la Jeanne- Marie. Elle doit en savoir long sur ce qui se pratique dans la cambuse de l'oncle. Il faudra jeter la sonde dans ces eaux-ià sans en avoir l'air.
— Vous croyez qu'elle me dira. . . ?
— Peut-être f En attendant, croyez moi, continuez à faire le mort et à clore votre bec; mais ouvrez l'œil.
— On dit que le Bancroche la bat rudement, la pauvre Jeanne-Marie, dit Alain.
— Ah ! le scélérat, le failli chien 1 Je voudrais bien arriver là quand il la cogne. Je lui découvrirais ses œuvres vives et je lui jouerais un air de garcette qui lui déralinguerait l'échiné.
Ici, maître Hénin voulut donner un échantillon d'u talent de correction dont il était assez fier.
Il fit un geste significatif, et, cornue, en faisant, re
il serrait les dents oitre mesure , le tuyau de a
pipe se brisa et la plus belle boulfarde de tout le dé-
parlement du Calvados tomba et se rompit en mille pièces.
Hénin se leva pour en aller prendre un autre en jurant tous les tonnerres du ciel.
Mais, le voyant se lever, Alain se leva également et déclara à son hôte que, l'heure étant déjà avancée, il allait se retirer.
Le matelot lui fit un bout de conduite, et le jeune chasseur, après avoir souhaité le bonsoir à son hôte, et lui avoir serré la main, se dirigea du côté de la mer.
La marée était descendue et Ton pouvait arriver aux rochers sans embarcation.
Le ciel était obscur, les nuages se succédaient à des intervalles si rapprochés, que les moments de clarté que donnait la lune étaient insuffisants pour battre et visiter toutes les flaques d'eau où se repose ordinairement le gibier.
Alain s'accommoda de son mieux dans une excavation à l'abri de l'eau et du vent, pour y attendre le jour.
Mais le crépuscule ne lui fut pas plus favorable que la nuit ne l'avait été.
L'hiver était doux et la sauvagine ne donnait pas sur les côtes.
Une seule bande de vesigeons vint s'abattre à proximité du poste qu'il s'était choisi.
Mais les oiseaux, pressés par la faim, se dispersèrent si bien de côté et d'autre pour chercher de petits crustacés dans le sable, qu'il dédaigna de faire feu sur une
si pauvre proie et se décida à rentrer au Gabion, le carnier vide.
Gomme il approchait de la masure, suivant, pour f arriver, le sentier qui traverse le marais, il aperçut un enfant assis sur une pierre et qui semblait l'attendre à l'entrée de sa demeure.
C'était un blondin qui, autant qu'on en pouvait juger à son extérieur frêle et débile, devait avoir onze ou douze ans.
Sa physionomie était ouverte et intelligente; ses grands yeux bleus, voilés par de grandes paupières, étaient ordinairement empreints d'une mélancolie triste et pensive.
lis s'animaient rarement; mais, lorsque cela arrivait, ils brillaient d'un éclat particulier et rayonnaient d'expression.
Il portait le costume des dimanches des gens de mer : une longue veste de gros drap, par-dessus une chemise bleue à col rabattu, avec un pantalon semblable à la veste.
Ses longs cheveux débordaient d'un béret à lisérés écossais.
Seulement, tout cela était plus propre, plus soigné qu'on ne le voit d'habitude chez les enfants de son âge.
Il tenait à la main un petit paquet noué dans un mouchoir.
Alain ne le connaissait pas.
L'enfant parut étonné que celui qui venait de lui sau-
ver la vie, quelques heures auparavant, se montrât indifférent à sa vue.
Il lui adressa donc le premier la parole.
— C'est moi, monsieur Alain, lui dit-il, c'est moi, Jean-Marie, le petiot de la Jeanne-Marie, celui que vous avez retiré de l'eau hier au soir. . . Vous ne me remettez donc pas?
— Ma foi ! mon garçon, dit le chasseur, j'avais autre chose à faire qu'à prendre ton signalement. Eh bien, je vois avec plaisir que ton bain glacé ne t'a pas fait de mal.
— Àh ! c'est que, sans vous, monsieur *Alain, je passais un vilain quart d'heure. Aussi je vous aime joliment, allez ! La mère me l'a déjà tant recommandé, et elle vous aime bien aussi, la mère. . . Toute la nuit, elle m'a parlé de vous, et c'est fièrement bon d'être aimé par elle...
— Bien! mais qu'est-ce qui t'amène de si grand matin, mon garçon ?
— Ah t ça, c'est une autre chose.
— Parie ; voyons.
— Pour lors, ce matin, monsieur Montplet, le grand oncie veut me renvoyer à la mer. Je devais embarquer aujourd'hui môme à Gourseule, à bord du Jeune- Charles-, vous savez bien, le chasse- marée au grand Louis ?
— Oui ; après?
— La mère, qui, cette nuit, m'avait juré que je ne ireuettrais plus le pied sur une barque, n'a pas voulu me
laisser partir. Alors, l'oncle a voulu battre la Jeanne- Marie; je me suis jeté au-devant d'elle et j'ai reçu le coup. Le coup m'a renversé à terre ; la mère s'est jetée sur moi en pleurant. Alors, voyant que, de me battre, cela faisait pleurer la Jeanne-Marie, l'oncle a juré que, chaque jour, il m'assommerait de coups jusqu'à ce qu'elle eût consenti à me laisser retourner à bord. La Jeanne-Marie se désespérait.
« — Mère, lui ai-je dit, fais mon sac : je vais aller trouver M. Alain ; je lui dois la vie, et il ne me la laissera pas perdre pour un méchant morceau de pain. »
— Oh ! non, sacredieu t s'écria le chasseur.
— Et me voilà ! Ai-je bien fait, monsieur Alain?
— Tu as bien fait, petit Jean. Ma maison est pauvre et ma cuisine est maigre ; mais la moitié de la maison et la moitié de la cuisine sont à ton service.
— Oh ! monsieur Alain, que vous êtes bon ! Allez, ma mère sera bien contente quand elle me saura installé chez vous. Dieu de Dieu, va-t-elle vous remercier quand elle viendra !
— Gomment t elle viendra ici, ta mère ?
— Mais oui; elle m'a promis de s'échapper tous les dimanches pour venir m' embrasser, et elle n'aura garde d'y manquer. Et puis ne faut-il pas qu'elle vous dise merci pour hier au soir? Ce n'est qu'à la maison qu'elle s'est aperçue qu'elle avait oublié de le faire.
Alain pensa à ce que lui avait dit maître Hénin, et il ne put s'empêcher de voir quelque chose de providentiel dans la venue de cet enfant sous son toit.
— Bon ! dit le chasseur, il sera toujours temps de me remercier, va !... Mais commençons par nous chauffer; car la bise du matin m'a glacé le sang. Entrons !
Et ils entrèrent.