U IL EST PROUVÉ QU'UN MOUSSE PEUT ÊTRE BON A QUELQUE CHOSE
Une seule chambre, comme nous l'avons dit , formait la demeure d'Alain Montplet.
Le désordre qui règne assez habituellement dans les chambres de garçon ajoutait encore à la pauvreté du logis.
Un lit sans rideaux dans un coin, un méchant bahut, une table, quelques chaises de paille composaient tout le mobilier.
Les murs étaient en si mauvais état, que de nouvelles crevasses se formaient à côté de celles qu'Alain avait bouchées.
Des hardes, des lacets de crin, des engins de chasse de toute espèce étaient épars sur chaque meuble, et les ustensiles de ménage gisaient pêle-mêle avec les tisons éteints sur le foyer.
— Peste! monsieur Alain, dit Jean- Marie en jetant un coup d'œil sur cet ensemble, votre ménagère n'est guère soigneuse ; si ma mère voyait cela, elle qui me gronde toujours, lorsque je lui rapporte du goudron sur mes habits!
— Ma ménagère, c'est moi, mon garçon, et, comme je passe mes nuits sur les bancs, et ma journée à dormir, je n'ai pas trop le temps de tenir rigoureusement chaque chose à sa place.
— Alors, c'est moi que cela va regarder, monsieur Alain, dit le petit Jean. Je vais vous fauberter et vous astiquer tout cela , que la cabine du commandant du Stationnaire ne sera que de la Saint- Jean auprès de la vôtre.
Et, en effet, la journée fut employée à l'installation de Jean-Marie, lequel, au moyen de quatre cordes et d'un morceau de toile à voile se fit un lit fort convenable dans un coin.
Alain essaya de prendre un peu de repos.
Mais il était fiévreux, agité , et ne put parvenir à fermer l'œil.
Sa pensée faisait sans cesse et malgré lui retour à ce que Hénin avait surpris des intelligences qui existaient entre Langot et son avocat; et, autant par suite de son désir de se venger de l'usurier que pour adoucir une existence dont les rigueurs commençaient à lui peser il se demandait incessamment comment il pourrait ar« river à découvrir ce qui l'intéressait *M vivement
Il était fort ignorant en procédure.
Cependant, il lui semblait qu'il devait exister un moyen judiciaire d'arriver au but qu'il se proposait.
H résolut, malgré la recommandation que lui avait faite Jacques Hénin, de s'en aller le lendemain à Saint- Lô demander conseil à un homme de loi.
Malheureusement, il se trouvait sans argent.
Il n'en voulait point emprunter au giboyeur, et, pour faire le voyage, il fallait absolument que la nuit prochaine fût plus fructueuse que la précédente.
Quelques instants avant la fin du jour, Alain partit pour la côte. Jean-Marie l'accompagna jusqu'au rivage en jouant avec Pavillon.
Le chien et l'enfant avaient , depuis le matin , ébauché une connaissance qui promettait de devenir trèsintime.
Il était inutile que l'enfant allât plus loin.
Il n'avait pas voulu se coucher de la journée, qu'il avait passée à ranger comme il l'avait promis. Il était tout brisé de l'événement de la veille.
Alain le renvoya au Gabion et se perdit dans la brume pour se rendre à son poste.
Jean-Marie regagna la cabane et s'étendit voluptueusement dans son hamac, où, au bout de cinq minutes, il dormait à poings fermés.
Vers minuit, il fut réveillé par de lugubres aboiements.
Un chien hurlait à la porte.
Jean-Marie sauta à bas de son hamac et courut lui ouvrir.
C'était Pavillon, mais sans son maître.
En apercevant son petit camarade Jean-Marie , le chien redoubla ses abois en les entremêlant de gémissements plaintifs et en allant et venant de l'intérieur de la maison au dehors, comme s'il voulait dire à l'enfant : « 11 faut me suivre. »
Jean-Marie comprit que le chasseur était menacé de quelque danger, et, s 'habillant à la hâte, il n'hésita point à marcher dans la direction que l'animal lui indiquait.
Ils allèrent ainsi jusqu'au bord de la Vire, le chien guidant l'enfant.
Là, le chien se jeta à la nage en tournant la tête pour voir si l'enfant en faisait autant.
Mais la rivière, grossie par les flots de la mer, était forte, et Jean-Marie ne pouvait la traverser.
Le chien revint alors, et ses jappements furieux recommencèrent de plus belle.
Jean-Marie, convaincu par cette manœuvre qu'Alain se trouvait dans cette direction et sentant l'impossibilité d'arriver seul près de lui, ne tint pas compte des protestations de Pavillon et prit sa course du côté de Maisy, où il réveilla maître Hénin en frappant à grands coups de pied dans la porte.
Aux premiers mots de l'enfant, le contre-maître comprit tout.
11 se fit accompagner de quelques voisins, et tous ensemble, conduits par Jean-Marie, revinrent au bord de la Vire, où ils ne retrouvèrent plus le chien.
Us passèrent l'eau dans le canot du chasseur, qui, étant arrivé à marée basse, n'avait pas eu besoin de s'en servir.
Puis, munis de flambeaux et de torches de paille, ils commencèrent à explorer les falaises qui longent la mer du côté de la rive gauche de la rivière.
Leurs recherches furent longtemps infructueuses.
Cependant, Jean-Marie, en s'aidant des pieds et des mains, étant parvenu à descendre le long d'une des falaises, entendit les cris du chien au-dessous de lui.
On accourut à son appel, et, en se penchant sur l'abîme, Jacques Hénin aperçut le pauvre chasseur gisant inanimé sur une roche de quelques pieds d'étendue, qui surplombait la mer.
On fut obligé d'aller au village chercher des cordages pour parvenir jusqu'à lui et le retirer de là.
Mais, sans se préoccuper du danger qu'il courait, Jean-Marie, continuant sa périlleuse descente, arriva sur l'étroite plate -forme.
Il trouva Alain sans connaissance aucune et aussi immobile que s'il était mort.
Cependant, en posant la main sur son cœur, le mousse en sentit les pulsations.
Alors, il le dressa sur son séant, l'accota à la falaise, et, recueillant dans sa main un peu d'eau (te pluie qui se trouvait dans un creux du rocher, il essaya de lo rendre à la vie.
Lorsqu'on revint de Maisy, Jacques Hénin, qui avait conservé de ses habitudes maritimes une défiance pro-
fonde à l'endroit de ce dont un mousse était capable, résista aux instances que Jean- Marie lui adressait d'en bas et ne voulut jamais permettre que le petit bonhomme attachât le cordage autour du corps du chasseur.
Il se fit descendre lui-même sur la plate-forme, assit Alain sur une planchette attachée comme une balançoire à deux cordes et l'assujettit au moyen d'un lien.
Puis, se plaçant debout sur une planchette, il donna le signal pour qu'on le hissât au haut de la falaise.
L'ascension fut dangereuse pour tous les deux.
Si Alain eût été seul, son corps, balloté dans l'espace, eût été brisé contre les aspérités du rocher.
Mais Hénin, muni d'un bâton , manœuvra si bien , qu'ils arrivèrent tous deux au sommet sans une meurtrissure.
On plaça Alain sur uni civière et on le transporta au Gabion , où se trouvait nn médecin de Maisy qu'un marin plus avisé que les autres avait été prévenir.
A la suite d'une abondante saignée, le jeune homme reprit ses sens.
Il raconta alors comment, s'étant placé trop au faîte de la falaise, un éboulement s'était produit sous ses pieds et l'avait entraîné dans l'abîme.
Le docteur examina attentivement le blessé, déclara qu'il ne trouvait aucune fracture et que, selon toute probabilité, cette chute n'entraînerait pas de fâcheux résultai»»
;-iais la commotion avait été si violente, que bientôt des accidents cérébraux se multiplièrent.
)rs, Alain perdit une seconde fois connaissance: une fièvre violente s'empara de lui, et, avec cette fièvre, vint le déiire.
Le médecin, très-inquiet, recommanda les plus grands soins et déclara que, si cette fièvre ne se calmait point, elle pourrait mettre en danger les jours du mala
Le petit Jean-Marie, qui avait écouté anxieusement le docteur formuler son arrêt, se mit à fondre en larmes aussitôt qu'il le vit sorti.
ain commença par le regarder de travers, et, voyant que, malgré ce regard, l'enfant continuait de pleurer :
— Ahçà ! dit-il, est-ce que tu n'as pas bientôt fini de geindre? Si le pauvre gars, qui est couché là, s'était mis avant-hier à pleurnicher au lieu de te tirer du bouillon, m'est avis que tu ferais aujourd'hui une grimace encore plus laide que celle que tu nous montres.
— Dame, mailre, ce n'est pas ma faute, sanglota l'enfant, je ne saurais m'empêcher de pleurer.
— Eh bien, moi, Jean-Marie, quand ma main est en l'air, je ne puis empêcher qu'il ne pleuve des calottes; ainsi donc, fauberte ton museau et avance à l'ordre.
Jean-Marie s'approcha tout décontenancé et tout étourdi de cette brusquerie, à laquelle le court séjour qu'il avait fait à bord ne lui avait pas donné le temps de s'habituer.
Maître Hénin avait pris une chaise et l'avait placée au pied du lit.
— Voilà ton poste, dit-il au mousse; arrime- toi làdessus, et figure- toi que tu es en vigie dans les barres de perroquet; on va t'apporter les drogues que le major a commandées. Si cela va plus mal dans la journée, tu mettras ton mouchoir en berne; les enfants guetteront et Louison viendra.
— Soyez tranquille, maître, répondit Jean-Marie. Maître Hénin prit un tison au foyer, ralluma sa pipe,
considéra encore quelques instants le malade d'un air qui exprimait autant de mauvaise humeur que de compassion, et sortit après avoir renouvelé au mousse ses recommandations.
Pendant les quatre jours qui suivirent, l'état du malade sembla empirer.
Le délire ne le quittait pas; il parlait de son père, de Laugot, de Lisa, et, lorsqu'il parlait de cette dernière, c'était avec tant de passion, que le pauvre Jean-Marie disait tout en pleurant :
— Il faudra que je prévienne maître Hénin de la faire venir, cette madame Lisa, que M. Alain appelle à si grands cris. Peut-être, en la voyant, se tranquillisera-t-il un peu.
En attendant, il soignait le malade avec une constance et une assiduité au-dessus de ce que l'on pouvait attendre d'un enfant de son âge.
11 semblait comprendre l'étendue du service qu'il avait reçu d'Alain et ne pas lui mesurer la reconnaissance.
Aussi Hénin, malgré son antipathie contre les mousses, était-il forcé de convenir que celui-là valait un peu mieux que les autres.
Seulement, comme il aurait cru déroger en lui témoignant sa satisfaction, il se borna à le menacer d'une grêle de coups s'il ne se couchait pas tandis que lui veillerait à sa place.
Jusque-là, l'enfant avait refusé de prendre un instant de repos.
Eniin, la jeunesse et la vigueur d'Alain, les bons soins qu'il recevait triomphèrent du mal.
Peu à peu, le délire cessa et les symptômes alarmants disparurent avec lui.
Il y avait de longs jours que la veuve n'avait vu son enfant, et le temps lui semblait bien dur à passer.
Elle était, en outre , inquiète d'Alain , pour lequel elle éprouvait une religieuse gratitude, et elle résolut de braver la défense formelle que lui avait faite son oncle, et de se rendre au Gabion.
2S.il
l/îDEE QUI VINT A MAITRE JACQUi...
En conséquence, une nuit, la veuve se leva sans bruit, s'habilla à tâtons, descendit pieds nus l'escalier de sa chambre et réussit à ouvrir la porte de la rue sans l'avoir fait crier sur ses gonds.
Une fois dehors, elle prit rapidement le chemin de la maisonnette.
Il était environ minuit lorsqu'elle heurta à la porte.
Le chien gronda sourdement en entendant un pas qui s'approchait de la maison.
Jean-Marie tira doucement le loquet , et , au lieu de la figure rébarbative de maître Hénin, qu'il comptait apercevoir, ce fut sa mère qui le reçut dans ses bras.
Tous deux étaient bien heureux de se revoir. Jeanne- Marie s'assit sur les pierres du foyer et prit son lils sur ses genoux.
Puis iods deux se mirent à causer à voix basse, entiemêîant leurs paroles de baisers.
— L'as-tu bien soigné, au moins ? disait la mère.
— Je le crois bien, répondait Jean-Marie. Il me semblait que c'était toi que je voyais souffrir, pauvre mère ! et, quand j'ai été malade, tu m'as appris comment il fallait faire avec ceux que l'on aime.
Le sommeil d'Alain était si léger, qu'il entendit le chuchotement de leurs voix.
Il se retourna péniblement du côté de la cheminée, aperçut une forme féminine, et, encore à moitié en délire, murmura :
— Est-ce vous, Louison?
— Non , lui répondit Jean-Marie , ce n'est poin' la maîtresse Kénin : c'est ma mère, monsieur Montplet, ma mère, qui vient vous voir et qui est bien heureuse de vous trouver en meilleure santé.
Tous deux alors s'approchèrent du lit.
Le petit bonhomme avait décroché la lampe de fer suspendue à un clou dans l'âtre et il la tenait penchée de telle sorte, que toute la lumière se reflétait sur le visage de la veuve, comme s'il voulait que le chasseur pût considérer dans tous leurs détails les traits chéris de sa mère.
Alain se dressa sur son séant et la regarda uxement.
Jeanne-Marie était petite, mince et frêle. Sa beauté ne saisissait pas au premier abord comme celle de mademoiselle Jousselin; mais, lorsqu'on ia considérait
avec quelque attention , il était impossible de ne pas remarquer la régularité parfaite de ses traits et la grâce de ses formes délicates.
Cette apparition inattendue fit une profonde impression sur l'esprit d'Alain.
Lorsque le jeune homme vit s'arrêter sur lui ce regard limpide qui rayonnait de la tendresse à la fois chaste et passionnée des âmes honnêtes, il sentit son cœur se réchauffer, et il lui sembla qu'un bon ange venait de descendre au chevet de son lit.
Il allongea la main et la tendit en souriant à la veuve.
En songeant que c'était cette main amaigrie par la maladie et brûlée par la fièvre qui lui avait rendu son enfant, Jeanne-Marie la saisit vivement et y déposa un baiser.
Baiser pur et reconnaissant s'il en fut et dans lequel s'était concentrée tout entière l'âme de la pauvre veuve.
Cette petite scène avait en même temps fatigué et soulagé le chasseur.
Il se rendormit d'un sommeil plus calms, et le fils et la mère allèrent reprendre leur place devant la cheminée.
Maître Hénin vint sur les deux heures du matin, en descendant de son chasse-marée, pour s'informer de l'état du malade.
Il parut fort surpris de trouver la Jeanne-Marie au Gabion.
Puis, tout à coup, sans motif apparent, cet étonne ment se métamorphosa en une satisfaction qu'il mani festait si bruyamment, que la Jeanne-Marie craignit qu'il ne troublât le repos du malade.
Elle lui demanda les raisons de cette joie subite.
— C'est une idée qui m'est poussée, répondit le matelot en riant de son gros rire. Quand nous serons dehors, je vous la dirai. Aussi bien, venez; car voici l'heure de regagner votre bord, et je vais vous reconduire.
En effet, il était trois heures du matin.
Il y avait à peu près pour une heure de marche du Gabion à Maisy; le Langot pouvait s'apercevoir delà sortie de sa nièce.
Il était donc raisonnable que celle-ci regagnât le village.
Elle prit sa mante, et, après avoir embrassé son enfant, regardé religieusement Alain, qui dormait d'un bon sommeil, elle suivit sans mot dire maître Jacques Hénin.
Lorsqu'ils furent arrivés au milieu du marais, Jacques Hénin, avisant un monticule, s'arrêta.
— Asseyez-vous là, la Jeanne-Marie, je vais vous conter mon idée. L'heure est un peu indue; mais, avec un vieux caïman de mon espèce, cela ne tire pas à conséquence.
Jeanne-Marie s'assit toute tremblante, et, cependant, elle ne savait pas quelle était l'idée de Jacques Hénin.
— Eh bien, qu'avez-vous donc, la jeunesse, à tremble:- comme cela ? demanda Jacques.
— Oh ! rien , maître ïlénin , répondit la veuve. Je sais bien que vous êtes un brave homme.
— Gui; c'est-à-dire un vieux homme î Bigre de chien! cela m'aurait-il vexé autrefois, de ne pas faire plus peur que cela à une jolie veuve de vingt-cinq ans ! Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit.
— De quoi s'agit* il donc, maître? Yous m'effrayez ! — - Oh 1 il n'y a pas de quoi. Voyons, la Jeanne, dites,
que pensez-vous de ce jeune homme qui est là -bas au radoub ?
— De M. Alain?
— Oui.
— Oh! mon Dieu, ce que j'en pense, je vais vous le le dire, et c'est bien simple. Je pense que, sans lui, mon pauvre Jean-Marie ne serait plus de ce monde et que je voudrais bien lui prouver autrement que par des paroles qu'il n'a pas obligé une ingrate.
— Eh bien, vous le pouvez, la Jeanne.
— Moi ! je le puis ? Et comment cela ? Dites vite !
— Un autre ferait un tas de simagrées avant de vous dévider la chose. Mais , moi , je vais vous lâcher la bordée tout d'une pièce. Il faut l'épouser, Je??ne- Marie.
Jeanne-Marie bondit sur son tertre.
— L'épouser) dit-elle; mais vous n'y pensez pas, maître Hénin !
— Bon ! le harpon est planté. Allez, je vais vous
filer le câble. Il faut l'épouser, vous dis-je. Il n'y a que le mariage qui puisse sauver ce garçon ià ; sans cela...
Maître Hénin s'arrêta en secouant la tête.
— Sans cela? demanda Jeanne-Mario.
— Eh bien, sans cela, il est fichu de retomber à mal.
— Et en quoi, de l'épouser, cela l'empêcherai t-ii ?...
— Voyons, h Jeanne-Marie, reprit maître Hénin, vous devez bien concevoir que ce n'est pas quand on a été élevé, choyé, dorloté, depuis son enfance, dans du coton comme un ouistiti que l'on rapporte du Brésil, qu'on peut s'habituer à vivre au milieu des crapauds et des grenouilles, comme un héron sur une patte... Non, non, il tombera malade de chagrin, la Jeanne, et coulera à fond, c'est moi qui vous le dis; ou il s'embêtera, il mourra comme un corsaire qui a reçu sa part, et ce sera bien pis ! Il lui faut un ménage, une femme et des mioches pour le soigner et le distraire.
— Ce serait une femme, riche, jeune, belle et heureuse qu'il lui faudrait, maître Hénin, et non pas moi qui ne suis plus jeune, qui n'ai jamais été belle, et qui, n'ayant ni dot ni héritage, ne ferais qu'alourdir sa misère...
— Allons done ! vous avez vingt-cinq ans, et vous dites que vous êtes vieille? Mille carcasses ! j'en ai le double, moi, et je prétends que je ne suis pas vieux. Vous dites que vous n'êtes pas belle? Eh ! la Jeanne, on voit bien que l'oncle est trop avare pour avoir des miroirs I
i64 LE CHASSFUR DE SAUVAGINE
Quant à ce qui est d'êtïe riche, puisqu'une femme riche n'a pas voulu de lui, il faut bien qu'il essaye d'une pauvre.
— Mais à quoi lui serais-je bonne, moi?
— À quoi vous lui seriez bonne?... Eh ! la belle question, par ma foi... Mais à lui faire la soupe; à tenir propre sa cambuse, qui a plus l'air d'un chenil que de la chambre d'un honnête homme; à raccommoder ses hardes ; à le faire enrager pour le distraire ; enfin, à lui donner du cœur au travail.
— Mais M. Alain ne m'aime pas ; vous savez bien que celle qu'il aimait, c'était la fille de M. Jousselin.
— Bon ! qu'est-ce que cela prouve? Croyez-vous donc que j'avais le cœur sans avarie, moi, lorsque j'ai épousé Louison ? J'en avais laissé plus de dix, plus de vingt, plus de trente, avec le pavillon en berne, dans toutes les rades où j 'avait dévidé mon loch, et de mieux arrimées que la Lisa encore, — à Femambouc, entre autres, une mulâtresse. Quelle femme ! jaune comme une braiel et des yeux... de vrais écubiers de velours 1
— Alain n'aime pas à votre mode, maître Hénin, répondit la Jeanne Marie en secouant la tête, et la preuve, c'est qu'il pense toujours à la Lisa et aux traits qu'elle lui a faits; c'est qu'on assure qu'à présent, parce qu'il a été trompé par une, il dit des horreurs de toutes les femmes.
— Allez, allez, la Jeanne-Marie, on ne dit du mal que
de ce que Ton aime. 11 en est d'Alain comme des vieux gabiers qui crient après le métier, qui disent pis que pendre de l'eau Tilée, et qui ne sont pas huit jours chez les terriens saus vouloir reprendre la mer, Il ne faut pas que^-ela vous effraye, la belle veuve !
— Je ne suis ni a^sez jeune, ni assez jolie pour faire changer les idées de M. x^lain, maître Jacques. Ainsi, tout ce que vous me dites là et rien, c'est la même chose.
— Mais, enfin, si un jour cela lui allait ; si ses idées, comme vous dites, viraient de bord, moi vous certifiant que, si le pauvre gars reste seul, il n'en demeurera bientôt ni clou ni cheville, consentiriez- vous ?
— Oh ! s'il ne fallait, reprit la veuve, que le sacrifice de mon sang pour payer le service qu'il m'a rendu, je le dis de grand cœur maître Hénin, mon sang est à lui jusqu'à la dernière goutte.
— Allons, allons, vous en offrez plus qu'il ne faut et l'on ne vous en demande pas tant, répliqua le matelot. Je vais orienter les voiles en conséquence et tâcher de les pousser dans ces eaux-là. Chaque fois que j'entre dans sa cassine, cela me fead le cœur, de le voir seul et abandonné comme il est, et, coûte que coûte, je ne veux pas que cela dure.
Maître Hénin reconduisit Jeanne-Marie jusqu'à la porte de l'épicier en l'entretenant du projet qui avait germé dans son cerveau.
De son côté, la veuve remonta dans sa petite chambre et se coucha.
Mais elle resta tout agitée du souvenir de sa conversation avec le vieux maître»
Elle se répétait à chaque minute qu'il était fou, qu'un pareil mariage était impossible ; mais, par cela môme qu'elle se le répétait à chaque minute, elle ne cessait pas d'y scnge?,
KDIT BLANCHE
Hénin, avec la ténacité qu'il avait dans ïe caractère, suivait imperturbablement l'idée qu'il avait communiquée à Jeanne-Marie.
En conséquence, aussitôt qu'Alain fut en état de l'écouter, sans prononcer une seule fois le nom de ia veuve, il tâcha de tourner les pensées du chasseur du côté du mariage, ne cessant de lui représenter les inconvénients et les tristesses de la vie solitaire et en même temps les douceurs du mariage.
Dans le principe, le chasseur repoussa ces communications matrimoniales avec toute l'énergie que ses forces lui permettaient.
Mais, voyant la persistance acharnée du contremaître, une idée lui vint que son ami était attaqué d une espèce de monomanie; que, par conséquent, il était
plus à plaindre qu'à blâmer, et qu'il fallait le laisser dire.
Hénin prit le silence du jeune homme pour un acquiescement et fut transporté de joie.
Plus habitué à étudier, à prévoir et à combattre les tempêtes du ciel que celles du cœur, il se trompa complètement au silence du convalescent, et il prévint Jeanne-Marie qu'il faisais tous les jours des progrès immenses sur l'esprit d'Alain, quand, en réalité, il n'avait point avancé d'un pas .
Et cependant, il faut le dire, les visites de la veuve, la douce affection, la naïve reconnaissance qu'elle témoignait à Alain, le charme tranquille de sa beauté, la sérénité de son âme avaient peu à peu produit sur le jeune chasseur une profonde impression.
Tout en conservant sa haine pour les femmes, tout en se promettant de tenir ses serments, il faisait une exception pour la veuve.
Jeanne- Marie, à ses yeux, n'était pas une femme, ou était plus qu'une femme.
C'était une mère.
Or, il n'éprouvait point d'amour pour elle; jamais l'idée d'en faire sa femme ne se serait présentée à son esprit.
Cependant, cette douce main de l'amitié engourdissait peu à peu la douleur aiguë que Lisa avait laissée dans le fond de son cœur.
La présence, nous ne dirons pas de Jeanne-Marie, mais delà mère du petit Jean-Marie, lui était donc nécessaire.
H est vrai qu'il lui semblait, dans son égo'^me, qu'une fois guéri, qu'une fois qu'il aurait repris ses exercices, il n'aurait plus besoin de personne.
Mais, en attendant, la présence de la veuve lui était douce et aidait à sa convalescence.
Une nuit, Jean-Marie, fatigué partant de veilles successives, dormait si profondément, qu'il n'entendit pas sa mère heurter à la porte.
Alain, qui ne dormait, lui, que d'un demi- sommeil, l'entendit, s'éveilla, passa ses vêtements et alla ouvrir.
Jeanne-Marie entra toute tremblante que ce fût le chasseur et non son fils, à elle, qui vînt lui ouvrir.
Elle fit tout au monde pour qu'Alain se recouchât ; mais il s'y refusa obstinément.
On ranima le feu ; tous deux prirent des sièges et s'assirent devant la cheminée, tandis que l'enfant dormait dans son hamac.
Encore faible et endolori, le jeune homme commençait cependant à reprendre les couleurs de la santé.
Jeanne le regardait.
Les yeux d'Alain rencontrèrent ceux de Jeanne.
— Allons, allons, dit celle-ci en souriant et en rougissant tout à la lois, je vois que vous allez mieux, monsieur Alain, et que le temps va bientôt arriver où je n'aurai plus à courir les champs, pendant la nuit, au risque de rencontrer les lavandières.
A cette idée que Jeanne, en etfet, n'ayant plus de motif de venir, ne viendrait plus, le cœur d'Alain se serra, et, sans réfléchir à ce qu'il répondait :
— Ne dites point cela, Jeanne, répliqua-t-il; vous me feriez maudire ma guérison.
La veuve tressaillit ; car, à ces paroles d'Alain, elle éprouvait à la fois une émotion pénible et douce.
C'était presque un aveu que le jeune homme lui adressait.
Mais sa modestie était assez grande pour qu'il lui semblât impossible que l'amour vînt la chercher dans son humble position.
De son côté, Alain s'était arrêté tout court.
Peut-être n'avait-il pas dit plus qu'il ne pensait; mais, tout au moins, il avait dit plus qu'il n'avait voulu dire.
A la suite des paroles d'Alain, il se fit donc un silence.
Ce silence, en se prolongeant, devenait pénible.
Or, pour sortir de l'espèce d'anxiété dans laquelle elle se trouvait, la Jeanne-Marie remit la conversation sur le passé, et, au bout de cinq minutes, elle avait acquis la certitude — certitude bien douloureuse pour elle, — que, si Alain ne conservait de Lisa qu'un amour qui était en train de s'éteindre, de cet amour mal éteint, étaient nées des méfiances profondes à l'endroit de toutes les femmes, et que Hénin était bien loin d'avoir changé les façons de voir du jeune chasseur sur le mariage et la vie à deux.
Enfin, faisant un effort sur elle-même :
— Vous oublierez tout cela, dit-elle tristement; voilà la santé qui voue revient, vous allez reprendre
vos chasses, vos amitiés, vos plaisirs, et, peu à peu, le souvenir de ce que vous avez souffert s'effacera en vous.
— Oh t non, non, dit Alain, cène sont point les plaisirs, ce ne sont point les distractions qui feront tout cela : c'est...
Le jeune homme s'arrêta.
Il allait dire : c Un autre amour. »
— C'est?... insista la veuve.
— Rien, reprit Alain en détournant la tête ; rien n'y fera ! je suis triste, malheureux... et maudit pour toujours.
— On n'est pas malheureux pour toujours quand on est jeune, dit la veuve; on n'est pas maudit quand on est bon.
Et Jeanne- Marie leva les yeux sur Alain.
Aîain tournait en ce moment son regard sur Jeans e- Marie.
Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent.
Que fit le regard de Jeanne sur Alain ?
Nous ne saurions le dire, le cœur de l'homme est muré.
Mais le regard d'Alain pénétra jusqu'au cœur de Jeanne
Elle sentit qu'il y aurait du danger pour elle à lairv ser la conversation s'engager sur ce chapitre-là.
Elle e^ revint donc à parler de Lisa Jousselin.
Ce nom magique n'avait p)int perdu son infî Lenofl sur Alain
Mis sur ce chapitre, il ne carit plus.
Il y avait encore tant d'amour dans sa haine, dans les imprécations qu'il envoyait à cette parjure, que Jeanne, tout émue, dut s'enfoncer dans l'angle de la cheminée pour dérober au chasseur la rougeur qu'elle sentait monter à ses joues.
En voyant ce mouvement de la veuve, Alain se trompa et crut à un sentiment de pitié.
— Oh! dit-il, ce n'est pas vous, Jeanne, qui agiriez de la sorte avec un homme qui vous aimerait comme j'aimais Lisa et auquel vous auriez juré d'appartenir. N'est-ce pas, Jeanne, que ce n'est point vous?
— C'est mal faire que de se vanter, monsieur Alain, dit la veuve; cependant, il me semble que, si j'étais riche, ce n'est point la pauvreté d'un ami qui me le ferait abandonner.
— Ah t vous, Jeanne, l'homme qui vous aimerait serait heureux !
Et Alain, sans autre sentiment peut-être que celui de la douleur qui cherche un appui, Alain étendit la la main du côté de Jeanne.
Mais Jeanne retira sa main aussi vivement que si elle eût craint le contact d'un fer rouge ; et , en même temps :
— Personne ne peut songer à moi, dit-elle; car qui voudrait se mettre en ménage avec une créature pauvre et dénuée comme moi? Et... et je ne suis plus assez fillette pour laisser mon cœur faire deuil à mon honneur. Cet honneur de sa mère sera l'unique héritage de celui qui dort là, dit-elle.
LE CHASSEUR DE SÀUVAGIiNR 173
Elle montra le hamac du petit Jean-Marie.
— Et il faut qu'il le reçoive intact, ajouta- t-elle.
Alain retira sa main, ne dit rien et demeura rêveur.
Peut-être avait-il entrevu dans l'avenir quelques restions amoureuses avec la pauvre femme.
Mais ce mot ménage fit l'effet d'une douche d'eau froide sur ses espérances amoureuses.
A partir de ce moment, la conversation commeno donc de languir, et, pour la première fois peut-être de puis que la veuve venait visiter son fils au Gabion, Alain ne fit aucune observation lorsque, lui montrant une large bande blanchâtre qui teintait l'horizon du côté de l'est, elle annonça au jeune chasseur qu'il était temps qu'elle se retirât.
Jeanne-Marie sortit.
L'enfant ne s'étaii pas réveillé!
Elle était venue pour voir son enfant.
Elle ne l'avait pas vu.
Mais qu'importait! tout enfant qui dort est avec Dieu.
Cependant, sans savoir pourquoi, la pauvre mère s'en allait le cœur bien gros.
Quand elle eut fait une centaine de pas, en repassant dans son esprit tout ce qui s'était dit et passé entre elle et Montplet pendant cette nuit, alors seulement elle s'aperçut qu'elle avait laissé s'envoler les heures sans songer à embrasser son enfant.
Alors, elle comprit qu'elle aimait Alain plus qu'elle ûe croyait l'aimer, plus qu'on n'aime un ami; elle sentit
que son amour avait dépassé les bornes de la reconnaissance et que, ce qui lui gonflait ainsi la poitrine, c'était là froideur avec laquelle elle et le jeune chasseur s'étaiept séparés.
Elle s'arrêta un instant comme un aveugle qui, tout à coup, reverrait le jour au milieu d'une tempête; puis elle se jeta à genoux au milieu du sentier, priant Dieu de la soutenir dans la lutte qu'elle allait avoir à subir contre elle-même.