LES DEU* COMPÈRES
Y avait-il eu, dans cette espérance vague de dis* traire sa mélancolie avec Jeanne, y avait-il eu, de la part du ieune homme, quelque chose d'arrêté d'avance avec ce mauvais esprit qui habite toujours un coin du cœur?
Nous ne saurions le dire.
Mais ce qu'il y a de certain, c'est que Montplet éprouva un dépit réel de voir que la jeune veuve ne serait pas une proie aussi facile qu'il le croyait.
A ce dépit succéda une impatience, puis un profond ennui de ne pas la revoir.
Il avait trouvé tant de consolations et d'adoucissements à son isolement dans la présence de la veuve, que cette présence lui était devenue nécessaire.
Si restreinte qu'eût été l'éducation de Jeanne Marie, elle avait reçu de la nature une délicatesse de cœur,
une tendresse de sentiments et une aménité de caractère qui avaient insensiblement touché le jeune chasseur, et, tout en voyant bien qu'il ne pouvait l'avoir pour maîtresse , il désirait au moins la conserver comme amie.
Quant à en faire sa femme, l'idée ne lui en venait même pas.
Égoïste qu'il était, il ne calculait point si, de son côté, l'âme de la jeune veuve trouverait son compte dans cet accouplement de sentiments où l'un n'apporterait que de l'amitié et où F autre apporterait de l'amour.
Non; il trouvait le dévouement de Jeanne-Marie doux et commode, et il ne s'embarrassait pas d'autre chose que de le voir se continuer.
Au bout de huit jours d'absence, il députa Jean-Marie vers sa mère, afin de connaître les motifs qu'elle avait eus d'interrompre ses visites au Gabion.
La veuve se contenta de répondre que l'oncle Langot avait eu des soupçons, qu'il verrouillait ses portes et qu'à l'avenir, ses visites à Alain devenaient impossibles.
Étrange chose que ce que l'on appelle l'honneur chez les hommes et ce que l'on appelle l'honneur chez les femmes !
Voilà Alain, qui était non-seulement un honnête homme, mais encore un bon cœur; voilà Alain, qui, au péril de sa vie avait sauvé la vie d'un enfant et avait rendu cet enfant à sa mère; voilà Alain, qui, trouvant
dans ces deux êtres les deux sentiments les plus difficiles à rencontrer dans la société moderne, la reconnaissance et le dévouement; voilà Alain qui allait récompenser ces deux vertus par le déshonneur et qui, tout simplement, tout naturellement, sans songer au mal qu'il préparait, faisait servir l'enfant à la perte de sa mère.
Et, si Montplet réussissait, il restait un honnête homme à qui tout le monde continuait de donner la main, tandis que Jeanne-Marie devenait une femme perdue à qui tout le monde tournait le dos.
L'enfant rapporta au jeune chasseur la réponse de sa mère.
Le dépit d'Alain s'en augmenta.
Un léger sentiment de haine se glissa dans son amour; car il n'était pas dupe de cette prétendue surveillance du Langot.
Mais il réfléchit que, si la Jeanne-Marie ne voulait pas venir à lui, lui pouvait aller à elle.
Seulement pour aller à elle, il fallait être guéri.
Dès lors, la convalescence, aidée de la volonté, fut rapide.
Il était, d'ailleurs, urgent qu'Alain reprit ses occupations.
Pendant sa maladie, Hénin était venu à son aide, et il devait restituer au matelot, qui n'était pas riche luimême, les petites sommes que ce dernier lui avait avancées.
Il rassembla donc toutes ses forces, et, dès le lende-
main du jour où Jeanne-Marie avait refusé de revenir au Gabion, malgré les représentations du mousse, qui était devenu le Mentor de ce rude Télémaque, il résolut de sortir.
Il lui eût été difficile, dans l'état de faiblesse où il était encore, de se hasarder sur les bancs.
Il commença donc, aidé par Jean -Marie, à exploiter les marais qui entouraient la maisonnette.
Le jeune homme et l'enfant tressèrent quelques centaines de lacets de crin, les tendirent à fleur de terre dans les endroits fréquenté? par les bécassines, endroits faciles à reconnaître par K ,s empreintes de leurs pattes ; car c'était le moment de la passée et le marais en était plein.
Le mousse portait les oiseaux au giboyeur d'Isigny et rapportait l'argent.
De son côté, lui, Alain, se rendait chaque soir à Maisy, et, quoiqu'il se répétât à lui-même qu'il n'aimait pas la veuve, il manœuvrait comme un amoureux, rôdant sans cesse autour de la maison de Lange t.
Mais, aussitôt que Jeanne-Marie l'apercevait, quoique cette présence lui fût douce, elle s'enfonçait dans les profondeurs de la petite boutique, et la petite bou* tique était si obscure, son vitrage à verre en fond de bouteille si peu transparent, que le regard d'Alain ne pouvait l'aller chercher jusque-là.
De très-mauvaise humeur par suite de l'insuccès de ces démarches, Alain allait ordinairement finir sa veillée chez !Iénin et sondait le vieux contre-maître pour
savoir de lui s'il ne connaissait pas les raisons qui tenaient Jeanne-Marie si rigoureusement enfermée chez son oncle.
Le vieux marin ne répondait mot ; mais, Alain parti, il riait sous cape et se frottait joyeusement les mains, enchanté de voir son jeune ami venir de lui-même — il le croyait du moins — venir tout seul où il le voulait amener.
Un soir, vers huit heures, il pleuvait; la petite place de Maisy était déserte, et Alain, ne craignant pas d'être aperçu , avait collé sa figure au vitrage pour surprendre un regard de la veuve.
Mais, celle-ci, fidèle à sa tactique et ayant vu venir Alain, s'était retirée non-seulement au fond de la boutique, mais même dans sa chambre.
Alain, tout désappointé, allait quitter la place lorsqu'un bruit de pas le fit se retourner.
Il se dissimula dans l'ombre et aperçut un homme qui, après s'être glissé le long des maisons, frappait à la porte de l'usurier.
Bien que cet homme fût enveloppé d'un de ces larges manteaux gris que les paysans portent dans leurs voyages, le jeune homme reconnut celui qui s'approchait.
C'était Richard, l'avocat d'Isigny, le même qu'il avait chargé de défendre ses intérêts contre Langot, le même que maître Hénin avait surpris, un sac d'argent sous le bras, en conversation avec l'usurier sur la route de Saint -Lô.
11 venait chez Thomas Langot*
Alain se rejeta vivement derrière l'angle de la maison ; si vivement, que Richard ne le vit point, ou, s'il le vit, du moins ne le reconnut pas.
Richard entra.
L'épicier était au coin de son feu.
Il leva la tête, prenant le nouveau venu pour une pratique.
Mais, en apercevant sous les larges bords du chapeau l'œil railleur de l'avocat, il tressaillit.
A travers la porte entr 'ou verte, Alain entendit :
— Ah ! c'est encore vous, Richard !
Puis la porte se referma, et Alain n'entendit plus rien.
Les deux hommes restèrent debout un instant.
Ils paraissaient discuter vivement.
Enfin, Thomas Langot parut vaincu ; il se dirigea vers la porte, l'ouvrit et commença d'attacher avec des clavettes les volets de la porte; puis, la porte close, il passa aux fenêtres, exécuta la même opération de façon à ce que, du dehors, on ne pût voir dans la boutique, et referma la porte avec soin.
Alain essaya de voir dans cette boutique à travers les gerçures des volets.
Mais l'épicier avait trop besoin de dérober ses actions à la curiosité des voisins pour que, de ce côté, toutes les précautions ne fussent pas prises.
Les deux ennemis d'Alain étaient à quatre pas de lui.
Leur conversation valait pour lui une fortune, et il ne pouvait ni les voir ni les entendre 1
C'était à se désespérer.
Alain cherchait un moyen de pénétrer dans la maison et n'en trouvait aucun.
Il ne connaissait de cette maison que la boutique, où il était entré chaque fois qu'il avait eu affaire à l'usurier.
Mais celui-ci était trop méfiant pour l'avoir jamais laissé pénétrer plus loin que cette boutique.
Tout à coup, il vit apparaître le petit Jean-Marie, qui revenait d'Isigny et qui, n'ayant pas trouvé le chasseur au Gabion, le croyait en chasse et était accouru, de son côté, à Maisy pour voir sa mère.
Alain s'élança au-devant de lui :
— Petit-Jean, dit-il, sais-tu un moyen d'entrer chez l'oncle Langot ?
— Vous chez M. Langot ! pourquoi faire ? demanda l'enfant enrayé.
— Peu importe ! Ce que je veux savoir de toi, c'est si je peux entrer chez lui, et, d'un endroit quelconque, voir ce qui se fait et entendre ce qui se dit dans sa boutique.
— Dame, dit l'enfant, il faudrait pouvoir arriver là. Et il montrait la lucarne du grenier.
Mais cette lucarne était soigneusement fermée.
— Là? dit Alain. Par où arriver là ?
— Par ici, dit l'enfant, c'est impossible ; la fenêtre est fermée en dedans.
— Je le vois bien, pardieu ! et c'est ce qui me désespère.
— ^ais par la cour, dit l'enfant.
— Eh bien, par la cour, est-ce possible?
— Rien de plus facile.
— L'escalier est donc extérieur?
— Oui.
— Mais il y a une porte à ce grenier?
— Oh t une vieille porte qui ne tient pas.
— Et par où arriver à la cour ?
— Dame, il faudrait d'abord escalader le mur du jardin.
— Nous l'escaladerons,
— Alors, venez.
— Allons !
Et tous deux se mirent à courir vers une ruelle qui donnait sur les champs.