Puckan, litieralement tombe sus. (Vote du traducteur
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généralissime envoie des ordres sur tous les points. En attendant, commençons nos délibérations; il ne s’opposera en rien à vos décisions.
— Que le diable l’emportel s’écria Schybi. J'avais chez moi bien des gens sur les bras, et cependant me voici. Il nous plante là. Nous autres de l’Entlibuch et du pays de Lucerne, nous pouvons attendre tranquillement la fin de vos débats. Nous avons commencé par mettre à couvert nos moutons un peu écorchés, en acceptant les conditions plus ou moins honorables des arbitres. Nous ne payons que dix schellings pour le droit de tonnage, sans parler d’une foule d’autres priviléges et faveurs qu’on veut bien nous octroyer. Nous n’aurons point un kreutzer des frais de la ville à payer. A la rigueur, cela peut nous suffire. Si vous autres, vous voulez vous donner au diable, je ne m'y oppose pas; mais vous ne voulons pas vous servir de guides.
— J'aime à espérer que tu ne parles pas sérieusement, reprit Renold. Il faut que tu saches, Schybi, que Nicolas Leuenberg est un confédéré aussi respectable que qui que ce soit dans toute l’Helvétie ; toutes ses actions brillent par la foi, la justice et la vérité, et il a le caractère aussi mâle que ses manières sont nobles et imposantes. S’il n'avait pas fait prendre le harnois en votre faveur à tout l’Oberland jusqu'aux montagnes de neige du Valais, il est plus que certain que vous auriez été tous enveloppés dans la même ruine; et, au lieu du pardon accordé par les autorités catholiques, le bourreau de Lucerne vous aurait déjà séparé la töte du tronc, ainsi qu'à tant d’autres patriotes.
— Ne te mets pas en colère, capitaine Renold; tu t’&poumones sans rime ni raison, répondit le chef de J’Entlibuch. Nos dix bailliages avaient déployé leurs bannières et juré l'alliance de Wollhausen sans Leuenberg et ceux de Berne; et c'est aussi sans eux que nous avons fait la paix avec l’autorité. Du regte, je m’accommoderai fort bien de Leuenberg s'il n'est pas maladroit, et il aura certes assez d'occasions de montrer s’il sait faire autre chose que descendre la brouette du haut de la montagne... >»
Addrich, voyant que Gédéon se frottait le front et craignant quelque sortie violente de sa part, s’empressa d'intervenir :
« Vous êtes tous. des braves, dit-il, et vous êtes tous, si jene me trompe, venus dans cette vallée déserte, non
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‚as pour vous diviser, mais pour vous réunir dans l’inter&t ommun contre les oppresseurs de notre pays. Mais, à vous lire vrai, vous perdez votre temps à vous chamailler pour ien et à épiloguer sur des mots; c’est, ma foi, brider un cheral par la queue. Si vous n'êtes pas décidés à délibérer avec :alme et à agir en commun, il vaut mieux abandonner tout le suite une entreprise qui ne peut réussir que par l'union. Il 1e s’agit pas, wpus le savez, d’abattre des noix vertes; mais l se joue ici des têtes parmi lesquelles figurent aussi les rötres. Si les paysans de tous les cantons ne se lèvent pas omme un seul homme pour briser la tyrannie des villes, out est perdu! C’est pour amener cette insurrection généale que vous vous êtes réunis, et pour empêcher que tout le se termine comme il ÿ a dix ou douze ans. Dans ce temps-là,
es hommes de l’Oberland et ceux de l’Argovie avaient aussi 'oulu compter avec les Bernois ; on commença d’abord par arler bien haut à Langnau, mais on baissa bien vite le ton wand on vit que les hommes de Lucerne et de Soleure resaient chez eux, et que les députés de Berne à Thun saaient les capter par des paroles mielleuses et de magniiques promesses; ®nsuite, dans le territoire de Zurich, eux de Wodenschwyl et de Knonau levèrent la tête; mais, omme personne n’osa les soutenir, ils durent se soumettre, emander merci, voir sept chefs décapités, et payer quatre pnnes d’or aux seigneurs de Zurich. Ce fut la fin de cette zauvaise farce. Puisse-t-elle vous servir de leçon !
— Bien parlé, Addrich, dit Gédéon. Des coups forts frapés à la fois de tous côtés brisent seuls le joug et désarment >s villes! car l'ours se dépouillerait plutôt lui-même de sa eau que le patricien ne renoncerait à son ambition et à sa: oif du pouvoir. Mais ecce lupus in fabula, voici Leuenberg ui approche avec un de ses amis. »
Addrich alla au-devant des nouveaux venus et les amena ans la salle. Tous les assistants se levèrent de leurs siéges, ffrirent la main à l'étranger, et prétèrent toute leur attenon à Leuenberg, dont la renommée publique s’occupait lors beaucoup, et qui se mit aussitôt à causer avec Gédéon.
Il y avait dans toute sa personne et dans tout son maintien uelque chose d’imperieux. Sa figure, qui se distinguait par n beau nez aquilin et par des yeux étincelants et des sourils parfaitement arqués, portait l’empreinte de la gravité,
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de la fermeté et de la prudence. Agé de plus de cinquante ans, il semblait attacher quelque prix à ses avantages extérieurs. ll avait les cheveux noirs, coupés courts, comme ses moustaches; son menton était orné d’une impériale taillée avec soin; un col étroit et blanc comme la neige était rabattu sur son pourpoint noir d’un drap très-fin, dont les coutures, aux épaules et aux manches, étaient garnies de franges et de lisérés de velours ; une rangée serrée de boutof® de soie ornait le devant de son justaucorps.
« Mes chers maîtres et amis, dit Leuenberg, permettezmoi de vous présenter mon compagnon de voyage. C'est sire Adam de Zeltner, sous-bailli de Buchsiten, un zélé et fidèle cotifédéré qui vous amène tout le pays de Soleure. Vous ne lui refuserez pas, j'espère, votre confiance. >»
Les assistants offrirent de nouveau. et avec plus d’erpansion la main au sous-bailli, dont la contenance était des plus convenables. |
« Maintenant, continua Leuenberg , rendez-moi la pareille. Je connais déjà le brave Schybi d’Eschlismatt et mon compagnon Gédéon Renold; mais dites-moi,le nom de ce digne Suisse à quises cheveux blancs donnent la préséance sur nous.
— C'est Ulli Schad de Waldenbourg du pays de Bâle, dit Gédéon, l’homme deæe canton le plus renommé par sa sagesse et son expérience, præclarissimus et prudentissimus.
— Eh bien, dit Leuenberg en serrant la main du vieil- . lard, dites-moi, père Ulli, comment vont les choses chez vous? J’ai appris avec beaucoup de peine que le colonel Zernli de Bâle marchait contre Aarau À la tête de beaucoup de gens recrutés dans votre canton.
— Cela se peut, répondit Ulli; mais, sire Leuenberg, soyez sûr que nos gens fe tueront pas un moineau surle territoire de Berne. Personne de nous ne veut combattre des hommes du même pays, qui ont comme nous à souffrir des vetations des autorités. fl n'y a que Bratteln, Multenz et d'autres lieux du bailliage de Munchenstein voisins de la ville, qui tiennent pour Berne. Mais les autres bailliages sont déterminés à dégainer et à faire voir aux bourgeois qui est-ce qui est le maître. Il est vrai que le bourgmestre Rodolphe Wettstein et le prévôt du corps des métiers Jacob Hummel sont allés le jour de mon départ à Lerstul pour chercher à accommoder les affaires, mais ils en sont revenus tout penauds.
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— C'est 1à une nouvelle d'or, dit Leuenberg. Je voudrais, . Addrich, que tu pusses m’en donner d'aussi bonnes d’Argovie ; car l'ennemi avance de tous côtés.
— Ne t'inquiète donc pas, Claude, lui répondit Addrich. Le‘ landsturm de tout le comté est mis sur pied, ainsi que: de l’autre côté de l’Aar, dans les bailliages de Biberstein et de Schenkenberg. Tout y semble encore tranquille comme au sermon. Mats les armes sont aiguisées ; au premier roulement de tambour le tocsin sonnera dans toute l'Argovie, comme au premier son d'un cor de chasse toute une meute de chiens se met à aboyer.
— Eh bien, dignes et chers confédérés, reprit Leuenberg, occupons-nous sans retard de la grande affaire pour laquelle nous sommes assemblés ; levons la main et jurons d'exécuter ce que nous aurons résolu d'un commun accord. Car ce n'est pas sans raison que le temps est représenté les ailes déployées, et une fois dispersés sur différents points, rien ne nous garantit que nous nous tevoyions de sitôt. Dis-moi, Addrich, as-tu pris soin qne nous nous trouvions en sûreté chez toi? ,
. — Leuenberg, s’&criä Gédéon, une telle question est déplacée là où, comme on sait, demeure un soldat. J'ai posté moi-même tout atıtour des sentinelleseûres, qui observeront avec soin tout individu suspect : car le bailli de Lenzbourg, qui a toujours }’eil au guet, nous denicherait bien vite s’il avait le moindre vent.
— Ne vous tourmentez pas, dit Addrich. Le chevalier Mey de Rued lui-même ne se doute nullement de nos projets. Il a bien envoyé hier en ce lieu un émissaire, non pas pour savoir ce qui s'y passe, mais seulement pour m’enlever ma nièce. »
A ce mot, Gédéon ne put dissimuler une profonde émotion. 1] jeta des regards flamboyants et inquisiteurs sur Addrich, qui, sans se laisser émouvoir, continua tranquillement :
« Ce n’est, comme vous voyez, qu'une affaire de cotillon. L'émissaire, un ménétrier d’Aarau, ne me connaissant pas, a été assez bon enfant. pour me prendre pour son confident. Par précaution nous l'avons envoyé sur le territoire de Lucerne, pour qu'il ÿ rende de nous tout le témoignage qu'il voudra. »
Schybi éclata de rire.
« J: crois en outre, dit-il, que tous les sergents et valets
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du bailli n’oseront pour rien au monde s’aventurer dans cette vallée; car dans tout le voisinage.Addrich est redouté comme s'il était le frère jumeau du diable.
— C'est vrai, s'écria le sous-bailli de Buchsiten. Si je ne savais pas que tu es un homme de bien, Addrich, je n'aurais pas osé venir te trouver, tant on dit de mal sur ton compte. J’ignore d'où viennent tous ces commérages. Peut-être cela tient-il à ce que tu regardes les gens comme si tu allais les manger. »
Addrich répondit avec un peu d'humeur :
« Est-ce qu'il n’y a donc pas d’änes dans tan pays? Tant que j'ai été pauvre on metraitait de voleur et de chenapan; une fois que j’eus amassé quelques écus, j'étais ün sorcier et j'avais déterré des trésors. Parce que je prends ma raison pour guide et que je ne sonne pas du même cor que lessots, j'ai fait un pacte avec l'enfer. Parce que je ne viens pas écouter le latin de cuisine du curé, il fulmine contre moi du haut de sa chaire et me gratifie chaque dimanche d'un nouveau nom, m’appelant hérétique, anabaptiste, athée, que saisje? Quand une fois l'envie et la méchanceté se sont attachées à noircir un homme, toutes les vertus du monde ne le blanchiraient point. Mille et mille fois j'ai maudit le jour où j'ai quitté la vallée de Simmen pour venir me fixer au milieu de cette stupide engeance.
— Cependant, dit Schyhi, tous ces gens t'obéissent comme si tu étais leur bailli. .
— Cela vient de ce qu’ils ne craignent pas Dieu, mais le diable, répliqua Addrich. Les gentils n’etaient pas plus paiens que ne le sont ces bêtes à face humaine. Aussi combien de ces misérables sont venus mystérieusement me supplier pour l'amour de Dieu de vouloir bien les mettre en rapport avec le diable! Ils étaient tout prêts à se donner à lui corps et âme et à le signer de leur sang, s’il leur assurait ici-bâs une vie joyeuse ou bien s’il mettait seulement un écu volant dans leur escarcelle. Bien que ces malheureux dorment au preche du dimanche après s'être égosillés à chanter les psaumes, le curé les cite comme de bons chrétiens, car ils ont soin, quand leurs truies mettent bas, de garnir sa cheminée de boudin et de jambon. Mais laissons cela, la soups du matin nous attend dans la pièce à côté. J'espère que vous me ferez l'honneur de vous asseoir à ma table. Quand
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nous aurons restauré nos forces, nous n’en délibérerons que mieux. » .
Sur cette offre, le conseil se trouva suspendu. Les hôtes d’Addrich, après quelques excuses et quelques refus dictés par la politesse, finirent par le suivre et par prendre place autour de ka soupière fumante.
La demande en mariage.
À ce repas du matin où parurent des.langues fumées et de belles tranches de venaison, ne manqua pas non plus cette généreuse liqueur que le paysan suisse savait déjà alors extraire des cerises sauvages et noires dites merises. Aussi Ja bonne humeur se répandit-elle bientôt parmi les convives, dont les regards et les plaisanteries s’attachaient aux formes élancées d’Aenneli, chargée de les servir à table.
Gédéon Renold seul, contre son habitude, resta taciturne et sans appétit. Aussi, avant la fin du repas, il pritAddrich à l'écart et sortit avec lui de la salle à manger.
Quand ils eurent quitté la maison et qu'ils furent entrés dans le bois, Addrich demanda :
« Pourquoi m'amènes-tu ici? Qu’as-tu de secret à me dire?
— De secret? rien. Tu me connais par cœur, car autrement tu ne me condüirais pas à la chaîne comme un ours dressé à la danse, répondit Gédéon en fixant ses yeux noirs et étincelants sur ceux du vieillard. Mais toi,. Addrich, tu gardes toujours ton masque et tu ne te montres jamais franc ét sincère. Pourquoi m'avoir fait mystère des intentions du chevalier Mey de Rued au sujet de ta nièce ? Il voulait donc Yattirer auprès de lui ? Et tu ne m’en informes qu'après avoir mis son émissaire hors de ma présence! Allons, Addrich, parle-moi sans feinte et sans détour. Où en sommes-nous l’un avec l’autre ? Dans les circonstances présentes, je demande que tu me parles à cœur ouvert. Si tu ne m’accordes pas la main de l’incomparable Epiphanie.... >
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— Continue! s’ecria Addrich.
— Alors... Eh bien! j'ai vu d'autres majestés |...
— Ta langue bat de la fausse monnaie. Voyons, pas d'ambages |
— Eh bien ouil j’envoie alors toute l'affaire à tous les diables !
— Ah! je t’'entends! Ne rougis-tu pas? Tu seras donc toujours un vrai mercenaire qui ne sert que pour du vil argent, qui fait bon marché de la patrie, de l'honneur, et de tout ce qui est grand et noble, s’il peut en faire une schabraque à la vilaine rosse qui le porte et qu'on appelle égoïsme? Ce n’est donc que pour t’assurer la main de cette jeune fille que tu loues ton bras à la bonne cause?
— A la bonne cause! Distinguons, Addrich. Ton ambition et celle de tes consorts n’est pas précisement pour moi la bonne cause comme tu l’entends! Epiphanie est pour moi la vie, le monde, le ciel. Pour elle seule je mets tout au jeu, car elle est tout pour moil Je suis d'avis qu'aux yeux des gens sensés le motif qui me fait agir a plus de prix que le désir qui vous anime, toi et tes consorts, d'acquérir les titres de seigneurs paysans, de conseillers et de baillis }
— O misérable damoiseau! crois-tu que je sois mü par le vain orgueil du monde? T’imagines-tu que Leuenberg, Schybi ou moi, nous aurions la présomption d’arracher toute une nation à ses coutumes sanctionnées par l'usage de plusieurs siècles, pour satisfaire une folle ambition ? Oui, l'insurrection existe. Mais sais-tu qui l'a provoquée? Les premiers moteurs et les vrais chefs de la rébellion siégent dans les conseils des villes. C'est leur injustice aveugle et cruelle qui a soulevé le peuple et qui a fait prendre le mors aux dents à un coursier jusqu'alors si docilel C'est Gessler qui a fait de Guillaume Tell le libérateur de la Suisse! Ne le sais-tu pas? Le fumier fait sortir de la terre les plus belles fleurs et les fruits les plus savoureux, et c'est la tyrannie qui fait sortir la liberté de son tombeau et la rappelle à la vie.
— Verba! Verbalia ! C'est connu ! Moi aussi je sais appliquer toutes ces belles phrases:en temps et lieu! Toi et tes consorts vous avez effarouché le coursier, et maintenant vous voudriez l’arrêter et vous mettre en selle à la place des vieux seigneurs que vous avez desargonnes! C’est parfait,
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Addrich; je m'engage même à te tenir l’etrier, si tu acceptes mes conditions |
— Va, vil mercenaire, je ne demande rien ni & toi ni au veste du mondel J'aimerais mieux que le monde n’eüt jamais existé. Nous ne serions pas là face à face, et je n'aurais point à souffrir de tes folies |
— Addrich, un homme intelligent et plein d'expérience comme toi, qui as été aux Indes orientales et occidentales , ne devrait pas parler à tort et à travers. Je veux faire ta fortune, et en échange je te demande Épiphanie. Qu’y vois-tu de deraisonnable ou de malhonnëête? Donne-moi ce qu'il y a de plus beau sur la terre, et je t’aiderai à bouleverser Berne, si bien que les tours de son grand moutier descendront dans l’Aar, tandis que ses fondements toucheront au ciel! |
— Voyez donc ce coq de bruyère que l'amour aveugle. Dans ce pays-ci le dernier pätre sacrifierait son bien et sa vie pour un motif plus noble que le tien.
— Ma foi, c'est miraculeux! Mais pour te croire, dis-moi ce qu’il peut y avoir de plus précieux au monde que de posséder la céleste Épiphanie ?
— C’est ce que l'homme poursuit sans cesse comme son ennemi héréditaire, et c’est ce qu’un Dieu ne laisse pas mürir sur la terre : c’est la vertu forcée de mendier dans la honte et l’opprobre;; la liberté pour qui l’on élève des donjons; la vérité pour qui l'on allume des büchers, et le droit désarmé que l’on réduit au silence par la torture, la roue et le gibet. Gédéon, je ne sais réellement pas pour quoi le monde est fait, si on n’y trouve rien de meilleur Que lui-même, ou si la volonté de l’homme y est ce qu’il y a de plus sacré. Mais soit qu’au delà de ce monde une autre vie nous attende, soit que tout finisse pour nous avec les derniers battements de notre pouls, je veux m'élever au-dessus de la création et de l’aveugle destinée. Ainsi , là où il n’y a rien de supérieur, je suis un dieu, et je suis plus saint que tout ce qui existe.
— Halte-là, s’écria Renold en fixant sur la sombre figure d’Addrich un regard effrayé et investigateur. Je n’entends rien à ce galimatias. Est-ce l'esprit de la boisson ou un esprit encore plus fatal qui parle par ta bouche ? Cela ressemble eu partie à la folie, en partie à des blasphèmes. Père Addrich, si tu es de mauvaise humeur, jure plutôt par quelques mil-
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lions de diables! Cela vaudra mieux pour ton âme que de pareilles hérésies. Deux pintes d’eau-de-vie sont moins dangereuses qu'une seule goutte de poison. Sans doute la maladie de ta fille te cause un grand crève-cœur, mais ce n’est pas. une raison pour désespérer |
— Oh! non; que dis-tu? Ce vieux cœur aura bientôt cessé de battre. J'ai renoncé au monde; C'est pourquoi je veux agir en pleine liberté! Je ne suis plus qu’un revenant. Les fantömes ne s’amusent pas avec des coquilles de noix dorées, et ils ne craignent plus les huissiers, les bourreaux, les exécuteurs et autres épouvantails et croquemitaines !
— Arrête, Addrich, tu es dans un mauvais moment. Je ne veux pas plus longtemps te parler seul à seul. Rentrons. Dis à Épiphanie de te jouer du luth pour bannir le mauvais esprit de Saül, comme le fit jadis David avec sa harpe.
— Tu me comprends bien mal, pauvre sot ! Jamais l'Esprit saint ne m’a mieux inspiré qu’en ce moment! Mais en voilà assez , je me suis trompé. Point de perles devant les pourceaux. Que me voulais-tu ?
— L'as-tu déjà oublié? La main de ta belle nièce. A cette condition je veux bien t'aider à jouer à ton jeu de hasard. Il te faudra un homme comme moi dans tous ces troubles. Parmi tous ces paysans insurgés il y a peu de gens du métier et peu d’hommes qui aient servi ! car messeigneurs de Berne ont eu de tout temps la précaution de ne donner des épaulettes d'officier dans les milices qu’aux fils des patriciens de la ville, pour que la troupe privée de ses chefs ne püt Jamais tenter un coup de main. Ainsi, Addrich, fais-moi connaître ta resolution. Le moment est venu de se décider. Si tu contrecarres ma passion, je te dis adieu pour toujours! En ce cas, je ne suis pas obligé de réparer les désastres que tu pourrais essuyer |
— Gédéon, agis comme tu voudras! Tu sais que je ne te suis pas contraire. Prends Épiphanie, si elle veut de toi. Elle est libre et maîtresse de sa personne. Tu ne me demanderas pas, je pense, que je te l'amène par les cheveux.
— Ta main, père Addrich. Je ne te demande dans cette affaire que la neutralité ; je ne te prie même pas d’intervenir dans les négociations. Il y a déjà longtemps que je bloque la forteresse, et je crois que la belle n’est pas loin de capituler. Cependant jusqu'ici elle en a toujours appelé à
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iment, comme indispensable pour la ratification he m, es-tu déjà si certain du cœur de cette jeune sur tes gardes. Tu devrais connaître les femmes! enant que j'ai ta parole, Addrich, et que tu con- 8 mon oncle, je te promets que ta nièce sera ma le ne fera point de résistance | Épiphanie m’aime, j'ai déjà lu plus d’une fois cet aveu sur ses joues ımbrassais.
réellement si avancé? Jusqu'ici il m’a toujours elle t'évitait et qu'elle fuyait quand elle t’aper-
anemi qui bat en retraite n'est pas dangereux, > connais les femmes.
ce n’est guère le moment de s'occuper d’amousembles oublier que le landsturm se mettra peutd'hui même en marche. Trêve de jeux et d’amours! : pique en avant! La porte nuptiale d’Epiphanie a pas pour toi avant que nos drapeaux victorieux ‘les créneaux des murs de Berne.
Addrich, c'est là le gaudium d’un soldat et le gai noces. J'espère que les tambours battront bientôt , et je compte rapporter tant de foudres de vin du nt de pièces de Malvoisie, que je pourrai encore mes hôtes quand je féterai Je cinquantième annimon mariage. j udrais te voir briser à Berne les portes d’un autre renferme un trésor plus précieux que du vin du Malvoisie. Bien que le brave Fabien der Almen, lait de Fanny, ait toujours été ton rival, il mérite quelque pitié. Passer tout l’hiver en prison, pour voulu consentir à prendre sur soi la faute d’un illi et pour lui avoir donné une paire de souf-
zardes donc toujours ton Fabien comme un ange, > soit un mauvais sujet qui courait après tous les > ne dis pas cela parce qu'il a voulu m’enlever ma e. Un homme de ma trempe ne craint pas un tel J'ai vu d’autres majestés; mais ce fanfaron a bien sort. On disait qu'on l’enverrait aux galères. Dans s de l’enfantement, la péronnelle a déclaré formel-
CH DES MOuUSssES. &
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lement que Fabien était le bon apôtre qui lui avait enlevé avant le temps la couronne virginale. N'oublie pas cela, Addrich, n'oublie pas celal et l’effronts drôle voulait mettre le bâtard sur le dos du baillil
— Tu diras ce que tu voudras, Gédéon , mais je me porte garant avec ma tête grise que Fabien est innocent. Il a été toujours un bon et brave garçon, vif et pétulant comme du salp&tre quand un blanc-bec luf marchait sur le pied, mais honnête et sage s’il en fut jamais. Tu n'as plus rien à me dire, Gédéon ?
— Nos conventions sont faites. Je suis content et heureux, et je ne refuse plus de prêter la main à toutes tes entreprises.
— Retournons donc auprès de nos hôtes. Aujourd'hui nous devons être avares de chaque minute, » dit Addrich: et aussitôt il se dirigea à grands pas vers la maison, tandis que Renold s8 pressait moins de le suivre.
Le bouquet.
« Vois, Addrich, vois! » dit une jeune fille en accourant du fond de la maison au-devant du vieillard.
La figure rayonnante, le bras droit étendu, elle ressemblait à la déesse de la joie; dans sa main droite, elle tenait un verre de cristal blanc, et dans la gauche un bouquet de fleurs.
« Bonjour, Fannely, répondit Addrich en souriant.
— Oh! ce bonjour, tu me le souhaites trop tard, s’6cria la jeune fille transportés. Oui, certes, ce jour est beau, et un des plus beaux que j'aie jamais vus depuis que je respire. Ne Yai-je pas prédit? C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, et j'entre dans ma dix-huitiôme année. Nous sommes au dix-huit mats. Ce nombre sacré et merveilleux renferme six fois le nombrs trois. Eh bien | trois fois trois font neuf. En doublant ce chiffre on obtient encore dix-huit.
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| pour lui aussi le nombre neuf est saorél Vois-tu, Addrich, jue jo porte?
- Si je le vois? sans doute, c'est un bouquet! reprit le llard. Mais ne te réjouis pas si haut. Il est tout près ji. Une jeune fille ne doit pas trahir...
— Tout près d’ici!-» fit-elle tout éperdue; et s’dlangant vers ontaineelle posa le verre et les fleurs sur le bord. Mais | revint aussitôt prés d’Addrich, et d’une voix tremblante put à peine articuler ces mots : « Où est-il? Est-ce qu'il se se montrer? Échappé de prison, vient-il en fugitif?... le, parle donc.
- Je parle du capitaine Renold; il est tout près d'ici dans ‚ois, repartit Addrich.
- Non, non! dit Épiphanie avec une profonde conviotion, is toujours A voix basse, en appuyant ses deux mains sur ras d’Addrich. C'est mon pauvre frère qui doit être tout s d’ici. Il est libre, lui, et nul autre n’a placé, la nuit derre, ces fleurs sur ma fenêtre. Lui seul connaissait oette 8. Te rappelles-tu, Addrich, qu'il m’envoya une fois d’Alagne des fleurs toutes pareilles, séchées et oollées sur papier, quand il était encore à l’université de Wiltem- ?
- Voyons, Fanny, crois-tu réellement que ce soit Fabien, cette nuit... »
ddrich, virement ému, s’interrompit tout à coup.
| songeait à l’aventure de Gédéon blessé par un étranget, ıla mort de son gardien vigilant.
t n'y a pas à en douter. C'était le bon Faby. Ces fleurs, témoins innocents et fidèles, qui m'ont saluée à mon ré- |, le disent suffisamment. »
lle courut de nouveau à la fontaine, prit les fleurs et les ntra au vieillard, qui semblait faire peu d'attention aux oles enthousiastes de Fanny.
Regarde, je t'en prie, ces messagers tremblants du prinps. Ces jolles fleurs, toutes mes favorites, qui, s'éveil- ‚au premier chant de l’alouette, lèvent leurs petites têtes nd la douce et chaude main de leur mère a balayé leur de glacel Vois cette délicate boule de neige à laquelle y me comparalt, parce qu’elle penche sa tête toute r&se; et puis sa sœur, la giroflée blanche, auprès de la r jaune du glaïeul, qu’un baiser du vent fait éclore sur
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le pré marécageux. Compte-les , compte-les bien toutes, de puis la petite marguerite jusqu'au superbe narcisse blanc, dans le calice duquel se reflète amoureusement l'aurore naissante. Compte, et je suis sûre qu'elles te donneront fidélement le nombre mystérieux de ce jour. Fabien est certainement libre!
— Et où est-il? demanda Addricb. Il viendrait aujourd'hui fort à propos! Mais tes rêves habituels se seront encore joués de toi et t’auront encore détraqué la tête pour toute la journée. Si Fabien s'était échappé de sa prison, il ne rôderait pas timidement autour de ma maison : car il sait que le pouvoir de Berne ne s'étend pas jusqu'aux Mousses, et qu'ici, où je suis ainsi que toi, il y a pour lui un refuge assure. Et si ses juges, reconnaissant son innocence, lui avaient rendu la liberté, pourquoi resterait-il la nuit dans les bois, avec les loups et les voleurs, et pourquoi fuirait-il la clarté du jour? Ou bien, aurais-tu vu sa figure ou entendu sa voix ? »
Elle secoua la tête, et, levant les fleurs en l’air, elle dit:
« Oui, Fabien est libre ; ces fleurs me l’affirment |
— Mon enfant, dit Addrich d’un ton persuasif, si Fabien était libre, j'en aurais plus de joie que toi-même. Si tu découvres sa retraite, si tu le vois aujourd’hui ou demain, engage-le à venir me trouver sans retard. Je porte pour lui le glaive vengeur; n'oublie pas de lui dire qu'il se hâte. Il se passe des choses très-importantes!
— Mon cher oncle, murmura Épiphanie tout bas, et sur sa gaie figure se répandit soudain une teinte noire et sombre, je t’en prie, écoute mes avis ; tu suis une mauvaise route. Cette nuit, Lenore a chanté en se réveillant.
— Qu’a-t-elle chanté?
— Des choses étranges et effrayantes! Il m’est impossible de les répéter, Addrich. Elle parlait de sang et de larmes, d’angoisses, de flammes et de mort! Moi aussi, j'ai vu en passant là-bas tous ces étrangers. Tu es en mauvaise société. Ce sont des figures sinistres, dont chaque trait dénote la ruse ou respire le meurtre. J'ai eu peur quand je les ai aperçus; à ma vue, ils se sont tus et ils se sont regardés avec embarras. On aurait dit que sur leurs lèvres étaient encore sus pendus les derniers mots d’ane sentence de mort qu'ils étaient en train de prononcer, »
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. Le visage d’Addrich se contracta, et, souriant d’un air sombre, il dit:
= « Ce sont des balivernes et des folies de femmes! Je n'ai pas à présent le temps de les écouter. Nous en causerons quand mes hôtes seront partis. Il se peut que je sois forcé de m'absenter pendant quelques jours avec Renold. En ce cas, je te donnerai quelques instructions au sujet de Lenore et de la maison. Ici vous n’avez rien à craindre!
—Oh ! je le sais, dit Epiphanie; on parle de guerre et d'une levée en masse contre Berne. Addrich, réfléchis bien à ce que tu comptes faire. La comète qui, le mois de décembre dernier, a montré sa queue de flamme, était un avertissement du ciel! Elle avait été précédée d’avalanches, de tempêtes et d’an tremblement de terre! Sois-en sûr, Addrich, la nature est l'œuvre de Dieu. La terre tressaille et le ciel s’épouvante, quand la mesure de la méchanceté des hommes est comblée, et qu’elle provoque le châtiment céleste.
— Va, mon enfant, reuds-toi auprès de Lenore, répondit Addrich d'un air aimable, garde-toi bien de laisser échapper devant la malade la moindre parole sur toutes ces choses que tu ne connais pas et auxquelles tu n’entends rien. Aie confiance en moi. Nos affaires ne vont pas mal! Tu te livres à de vaines inquiétudes. Ne crains rien. J'ai vécu plus longtemps que toi, et j'ai de l’expérience.
— Non, Addrich, je ne me fie pas à ton expérience. Ne te repose pas sur ce frêle roseau. Tu enfonceras dans le bourbier ettu y périras. Il y a dans le cœur une voix secrète qui nous guide mieux que l’expérience, et ce sentiment est supérieur à la prudence des plus sages vieillards.
— Va auprès de Lenore, » répéta Addrich avec douceur; puis, quittant Épiphanie, il retourna auprès de ses hôtes.
La jeune fille soupira, mais illui semblait qu’avec ce soupir, tous les soucis que lui inspiraient le présent et l'avenir s’envolaient. Elle regarda avec une vive tendresse les fleurs qu’elle tenait à la main. S’approchant de nouveau de la fontaine, elle plongea le verre dans le flot jaillissant, et, après l'avoir laissé égoutter, elle le remplit d’une eau claire et limpide, et plaça les fleurs l’une après l’autre avec ordre et symétrie dans le cristal.
C'est au milieu de cette occupation que l’aperçut Renold, qui, sorti du taillis, s'arrêta pour prolonger le plaisir qu'il
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éprouvait à la regarder. Bien que la roideur du costume féminin de ce temps ne fût guère propre à faire ressortir une belle taille élancée, ilne pouvait cependant pas masquer tout À fait la grâce de Fanny et le charme de ses mouvements. Ses chaveux blonds dorés, légèrement bouclés et séparés en deux sur son front, étaient réunis derrière sa tête en longues uattes, sous une aiguille d'argent en forme de cuiller.
Les manches longues et bouffantes de sa chemisette couleur de perle élevaient, il est vrai, beaucoup ses épaules et semblaient s'être conjurées aveo une collerette plissée, de toile blanche, pour ensevelir les gracieux contours deson cou d’albâtre ; il pergait à travers les nombreux plis, et on découvrait les formes pures et arrondies de ses bras. Un corset bleu d’azur, lacé par devant au-dessus d'une piécette de velours noir avec des chaînes d'argent, dessinait une taille légère, à laquelle une longue jupe noire, garnie au bas d'une bordure bleu pâle, prêtait un certain air de dignité.
A la vue du capitaine, Épiphanie rougit de confusion. Elle baissa les yeux, détourna la tête, et répondit à peine à ses saluts et à ses paroles aimables.
« Fanny, dit-il, j'ai parlé à Addrioh. Permets-moi de t'entretenir un instant dans ta chambre. J'ai bien des choses à te dire. Sais-tu, ma douce madone, qu’à présent touta ma félicité repose dans ta belle main? Tous les autres obstacles sont surmontés.
— Je ne te comprends pas, Renoid, répondit-elle à demi-
voix. D'ailleurs, je n’ai* pas le temps d'écouter tes dérlarations. - — Permets-moi de t’accompagner ches toi. Ma demande presse plus que tu ne penses. Oh | belle rose trop piquante, daigne m’aocorder un gracieux sourire et m’dcouter favorablement.
— Je ne veux ni ne dols t'écouter. Retourne auprès des étrangers.
— Ta main tremble, Fanny. Laisse-moi porter ce verre plein de fleurs. »
A ces mots il prit hardiment le verre de ses mains, gagna la maison et monta l’escalier. La nièce d’Addrich le suivit rapidement, mais en silence et les yeux baiss6s vers la terre. Elle se sentait comme entraînée invblontairement par le talisman qu’il emportait dans sa main droite. Sans regarder au-
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d’elle, elle marchait d’un pas léger, avec une inquiésérieuse peinte sur ses traits, comme si elle eût craint surprise par des yeux étrangers au moment de come une mauvaise action.
Le charme.
présent pröte-moi ton attention pour quelques minutes, > Épiphauie, dit Gédéon quand il fut entré dans la simple e chambre habitée par la jeune fille, et qu’il eut posé re sur une petite table que couvrait presque entièreun grand sermonnaire ouvert.
Ne parle pas si fort, dit-elle, pour ne pas troubler le eil de la malade qui repose dans la chambre voisine. » s’approchant d’un pas, elle le regarda d’un air fier et irié, et dit: « Gédéon, qui te donne le droit d’abuser à nt de mon indulgence et de mon amitié? Comment assez téméraire pour t'arroger un pareil pouvoir sur rsonne ?
si c'est un crime, ravissante Epiphanie, de t'avoir forcée écouter malgré toi, il ne faut t’en prendre qu’à toiet au pouvoir surnaturel de tes charmes. Toi seule tu es de moi et tu me rends capable des plus grandes vera des plus grands crimes. Ce que l’éloquence de Suaobtiendrait à peine de moi, je le fais au plus léger de tes yeux. .
si tu disais vrai, tu comprendrais la répugnance avec Je je t'écoute, et tu quitterais à l'instant cette chambre. Je suis prêt à t’obeir; mais sache, Epiphanie, que ce envoyer à la mort ton plus fidèle ami. Je n’ai pas méette cruauté. La guerre est imminente; aujourd'hui je quitte cette maison dont tu as fait pour moi un
sadela ou Suada , fille ou compagne de Vénus, déesse de la ner- ° (Note du traducteur.)
temple, un sanctuaire. Demain peut-être je puis tomber sur le champ de bataille. Accorde-moi- au moins un de tes gracieux regards comme dernière consolation. Autrefois tu me traitais avec plus de douceur. Toi-même tu as allumé la flamme qui me consume, et tu m'as fait concevoir l’esperance qu'un jour tu unirais ton sort au mien!
— Ce n'est pas vrai, Gédéon, dit Épiphanie d’un ton plus doux et avec un regard qui ne peignait plus de courroux.
— Il n'y a pas plus de trois semaines, Fanny, quand je pris congé de toi, tu ne voyais d'autre obstacle à mon bonheur que l'opposition de ton oncle. Eh bien! il vient de me déclarer solennellement qu’il consentait à notre union. Ne m’aurais-tu jamais aimé ? As-tu seulement voulu m'attacher à ton char et puis rejeter mes vœux ? Me serais-je si cruel- . lement trompé sur tes sentiments ? Voyons, parle. »
Il prononga ces dernières paroles d’une voix tremblante et d’un ton si suppliant qu'il semblait vouloir s’insinuer dans le cœur de Fanny. Une larme brilla dans son œil noir fixé sur la jeune fille, comme si elle allait décider de sa vie ou de sa mort.
Pleine de trouble, elle se tut en baissant les yeux et en cherchant à étouffer un soupir.
« Que dis-tu ? » répéta-t-il en lui prenant la main et en la portant à ses lèvres avec amour et avec respect.
Épiphanie devint pourpre et leva timidement les yeux vers Gedeon; mais, comme si elle n’eüt pu soutenir son regard perçant et flamboyant , elle les baissa aussitôt en disant : « Laisse-moi ! non, cela ne se peut pas! »
Cependant Renold retint la main de la jeune fille serrée dans la sienne.
« Je ne m'attendais pas à être ainsi repoussé par toi, dit-il. Fanny, qu'est-ce qui a provoqué ce changement? Ne jouissais-je pas jusqu'ici de toute ta confiance ? Pourquoi me retirer une faveur qui me rendait le plus heureux des hommes, Fanny? » ajouta-t-il d'un ton suppliant, en l’attirant doucement à lui.
Elle se défendait mollement et le regardait à la dérobée dans un trouble extrême, ce qui ne faisait que rehausser le charme répandu sur toute sa personne. Sa physionomie exprimait le mélange des sentiments les plus opposés : la tendresse succédait à la défiance crainfive, la crédulité à l'inquiétude,
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l'abandon à la réserve. Son sein palpitait,son souffle haletant, ses joues brülantes, trahissaient la lutte de son cœur, lutte que Gédéon, comme l'aurait fait d'ailleurs tout autre, interprétait à son avantage.
« Tu as donc juré ma mort, Fanny? Pour moi,iln'ya rien dans le ciel ni sur la terre que j'adore avec autant d'amour et de dévotion que toi. Ne me repousse pas, ce serait me repousser du monde et m’andantir | Tu veux donc me tuer?
— Gédéon, moi te tuer? balbutia-t-elle. Mais, tu me condamnes à mourir, si tu ne renonces pas à moil Ohl que le vaste Océan n'est-il entre nous! Je voudrais que tu ne m’eusses jamais vue, car tu m’entraines avec toi dans l'enfer!
— Fanny, s’ecria-t-il, que signifie cet horrible reproche ? Regarde-moi, ja suis Gédéon, qui mourrait dix mille fois pour assurer à tout jamais ta félicité. Tu seras ma femme, la maîtresse de ma destinée; et moi, je te servirai comme un esclave ! Parle, idole de ma pensée. Qui donc m'a calomnié auprès de toi? Ma justification sera plus éclatante que la lumière du jour!
— Personne ne t'a calomnié, répondit-elle doucement, tandis que d'un regard timide elle examinait la figure du beau capitaine, qui prenait devant elle un air triste et soucieux.
— D'où vient alors que tu me repousses ? continua-t-il. De cette heure dépend ton sort et le mien. J'attends ta décision. C’est pour moi une question de vie ou de mort. Il fut un temps où tu ne semblais pas payer mon amour d'indifférence. J'ai passé auprès de toi des instants que je n'échangerais pas contre la félicité des séraphins. Je le vois, tu m'as aimé, et... tu m'aimes encorel Pourquoi nous tourmenter ainsi l’un l'autre? »
Il passa son bras autour de la taille de Fanny et l’attira contre son sein.
Elle tressaillit, et, cherchant à se soustraire à son étreinte, elle dit :
« Si tu ne me laisses pas, tu me forceras à me donner la mort: Je te hais parce que je sais que je suis en ton pouvoir. Ton souffle m’enivre et m'enflamme! Quand tu me touches, ma raison m'abandonne et le sang de mes veines reflue avec force vers mon cœur. Malheureux! ne crois pas que
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le trouble de mes sens soit l'effet de l'amour. Je t’abhorre et mes lèvres te maudissent. Beau et séduisant, tu es le serpent qui me ferme les portes du paradis. Mes prières mêmes ne peuvent t’exorciser. Je ne sais plus ce que je dis; mais, pour l'amour de Dieu, n'ajoute pas foi aux tendres paroles que ma bouche pourrait proférer. C'est un instrument infidèle, qui cède à ta volonté et non à la mienne. Les termes de répulsion expirent sur m6s lèvres qui, malgré moi, n’exhalent que des sons flatteurs et caressants.
7 — Tu m'aimes, Fanny, murmura Gédéon au comble de l’extase.
— Oui, je t'aime comme la colombe aime le serpent. Elle a beau se débattre, il la fascine du regard, et attire à Jui la pauvre victime. C'est en frémissant que je reconnais ta victoire. O Gédéon, rends-moi à moi-mêmel Fuis, que je recouvre ma raison, mon repos! Je t'en conjure, cher Renold, quitte-moi au moins un instant, que je recueille mes esprits. »
Elle avait appuyé sa tête sur la poitrine du capitaine et prononçait ces paroles avec un violent effort, à voix basse et d'un ton insinuant,
Gédéon imprima ses lèvres sur les beaux cheveux blonds de Fanny.
« Te quitter? dit-il; plutôt abandonner la porte du ciel et me plonger avec les damnés dans le soufre de l'enfer! Oh! ange par trop pieux, comment peux-tu me hair et m'aimer en même temps? Répète-moi encore une fois que tu es en mon pouvoir. Laisse là toutes ces contradictions; avoue ce ‘ que ta pudeur et un caprice inexplicable voudraient nier en vain. Dis que tu veux être à moi!
— Non, je ne le dirai pas! répondit-elle en soupirant. Je suis folle, je ne sais pas ce que j'éprouve!l Mais je t’exècre, toi et ton pouvoir infernal! Fuis! »
Elle fit un faible effort pour se dégager; mais, tremblante d'émotion, elle laissa de nouveau tomber sa tête sur l'épaule de Renold.
« Bi tu veux te racheter, donne-moi ta main et ton cœur pour rançon; lui dit-il tout bas à l'oreille. ,
— Gédéon, répondit-elle en tressaillant, n’abuse pas de ma confusion. Quand je préterais tous les serments , je les romprais, et je ne serais pas parjure | Je meurs, barbare, un feu
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fatal m’embrase sur ton sein! Je me fais horreur, et je ne puis triompher de ma faiblesse. Je sens un transport i infernal et je ne puis m'arracher de tes bras. Oh! tu n'as pas bien agi envers moi. Tu n'avais pas besoin, pour gagner mon cœur, de recourir aux artifices de l'enfer!
— Fanny, tu m’accuses à tort. Je suis un homme loyal, et je sens pour toi l'amour le plus pur. Le ciel m’en est témoin!
— Oui, tu m’as fait prendre un philtre, Gédéon. Que Dieu te le pardonne. Et quand même mes bras t’enlaceraient plus fortement que des chaînes, mon cœur cependant te repousserait. Tu es tout autre que le reste des hommes! Je me sens comme enchaînée à toi. Dès que je m’approche de toi, un trouble inconnu s'empare de mon’äme; mon espritse brouille, et je me sens consumée d’un feu... Oh! je me tais; j'oublie mon devoir et ma dignité... La prière même ne me sauve pas!
. — Ne méconnais pas ton cœur, charmante Fanny. Tu m'aimes! c’est le doux et naturel pouvoir de l’amour, et non pas l'effet d'un maléfice!
— Tais-toi, Gédéon, pas un mot de plus! Quand même tu me trainerais à l'autel, je ue t’en hairais que davantage! Tu achèverais ta victime, tu ne me posséderais que mortel Ma bonte ne fera pas ta gloire; ce n'est ni ta vertu ni ta beauté qui m'ont séduite ; c’est ton philtre qui m'a enivrede et qui m'a Ôté jusqu'à la raison.
— Par le ciel qui nous éclaire, s’écria Gédéon, ceci passe mon intelligence. Que parles-tu de philtre? je croirais plutôt qu’un fils de Bélial, jaloux de mon bonheur, a employé quelque moyen magique pour m’enlever ton cœur. Car tu ne m'as jamais montré tant de rigueur. Tu me repoussais quelquefois par pruderie, mais il n'y avait jamais eu de rupture formelle entre nous! Tu m'aimes. Calme-toi, mon trésor; songe que tu es l'unique bien de ma viel
— Laisse-moi donc libre. Fuis cette maison, cette vallée, évite ma présence pour toujours! Ne m’apparais plus dans mes rêves que tu fais naltre par tes sortiléges criminels | Tu veux faire de moi un enfant de damnation. Je ne le suis que trop. Mais Dieu ne le souffrira pas. Mon bon ange ne m'a abandonnée que pour peu de temps! Toi, tu es mon mauvais génie! »
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Rassemblant aussitôt toutes ses forces, elle s’arracha des bras de Gédéon et recula de quelques pas. Son sein se soulevait impétueusement , ses joues étaient brülantes, et ses regards étaient attachés fxement sur lui avec l'expression de la plus vive passion et de la plus profonde terreur.
« Je suis ton mauvais génie, dit-il en souriant. Oh! enfant folle et superstitieuse! Qui donc serait ton bon ange si ce n'est moi?
— Oh! non, pas toi, Gédéon. Tu es le tentateur, et toute pensée que je t'accorde est un péché. Pourquoi dissimuler ? Tu le sais bien, ton regard, ta voix, ton souffle et ton approche suffisent pour me métamorphoser et pour me rendre l'esclave de ta volonté! Abandonne-moi, et je reviendrai à moi età Dieu!
— Tu me ferais presque croire qu'on a jeté un charme sur nous deux. Tu m'aimes et tu me haig en même temps! comment est-ce possible? Tout en m’aimant, tu es tourmentée par de folles imaginations et de vaines chimères. Quand même je te quitterais, tu penserais toujours à moil
— Non, Gédéon, crois-moi, chaque fois que tu m'as quitte, ma fièvre s’en allait avec toi. Je t’oublie aussitôt, comme si Dieu ne t’eüt jamais créé. Quand ton nom venait alors frapper mon oreille, ce n’était plus pour moi qu’un son inconnu, un mot d’une langue étrangère! Je n'aurais plus ressenti que le martyre de la honteet du repentir, si je n’avais pas su que ma folie passagère était l'œuvre de tes maléfices.
— J'atteste le ciel et tous les saints que je suis innocent, s’écria Gédéon profondément blessé, en serrant de nouveau Épiphanie dans ses bras. Mais j'aimerais mieux cesser de vivre que de renoncer à toi, mon trésor et mon bien supröme | Étrange enfant, tu as peur des traits de Cupidon, et tu tressailles au réveil de ton petit cœur. Je présume que presque chaque:matin, en te regardant modestement dans ta glace, tu t'effrayes devant toi-même, en te voyant toujours plus belle et plus attrayante. Ne tremble donc pas ainsi. Tu m'avoues avec la plus charmante candeur du monde qu'aucun homme ne t’a encore été cher! .
— Certes non, dit-elle en soupirant et en cachant son visage contre le sein de Gédéon. Mon frère Fabien seul fait mon bonheur , tandis que toi, tues mon tourment.
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— Fabien! fit Renold en écartant loin de lui Epiphanie. Ne prononce plus le nom de ce coquin enfermé à Berne. Comment ne rougis-tu pas de honte? Tu n’ignores pas sa vie scandaleuss et le crime qui le conduira aux galères ! Comment une honnête fille ose-t-elle encore donner le nom de frère à un vagabond qui n’a jamais respecté l’honneur de lı famille, les liens sacrés du sang et du mariage ? En entendant ce nom dans ta bouche, je serais tenté de te hair.
— Hais-moi, hais-moi, dit-elle violemment. Quoi! ce nom si pur serait le talisman mystérieux capable de rompre tes enchantements et d'effacer ma honte ! Je le ferai donc retentir sans cesse à ton oreille. Fabien est libre et innocent. Tu m’entends? Il est resté pieux et honnête. Quand Fabien est présent, je crois voir un ange de lumière et mon âme jouit du calme le plus parfait. Ce n'est que quand il est absent, que je suis affligée et languissante.
— I faut donc que j'aie compassion de toi, tu mourras de langueur, car tu ne le reverras pas de sitôt. C'est par grâce spéciale, m’as-tu dit, qu'il a été condamné aux galères. Il avait mérité la corde.
— Fabien est libre, Gédéon. Il n’est pas loin de nous, témoin ces fleurs. C'est lui qui les a apportées la nuit dernierel »
Gédéon tressaillit et regarda Épiphanie en silence. Puis il rejeta lestement d’une main ses boucles noires, tandis qu’il serrait l’autre convulsivement. De grosses et sombres rides s’amoncelèrent sur son front; une rougeur extraordinaire couvrit ses joues, et ses yeux langaient des éclairs. Epiphanie contemplait avec plaisir et avec effroi le changement opéré par la colère dans la belle physionomie du jeune capitaine.
« Si tu ne mens pas, Fanny, dit-il d’une voix étouffée, toutes les puissances de la terre et toutes les légions célestes ne le feraient pas échapper à ma vengeance. Mort et enfer! Il est venu ici dans ta chambre cette nuit, et tu t'en vantes encore |
— Vois, Gédéon, ces signes infaillibles; les fleurs de Fabien s’epanouissent dans cette eau claire et pure comme son âme. C'est ainsi qu'il me les apportait déjà quand dans notre enfance nous jouions dans la vallée le long des bords de la Lenk. Il ne cueillait pas les fleurs qui se trouvaient sous sa
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main; il les derobait toujours, aux dépens de sa vie, aux lieux les plus inaccessibles, où la nature ne les fait pousser que pour elle-même et pour les esprits des montagnes. Quand nous touchions aux nuages dans les Alpes de Rawyl, il grimpait encore aux aiguilles bleuätres du glacier de Ratzlig. Le jour de saint Oswald, quand le peuple s’amusait à monter sur les cimes les plus élevées, lui, plus agile que le chamois, il gravissait le long des rochers qui vous donnent le vertige, jusqu'aux pics verts des monts Grindel, pour en rapporter un œillet des Alpes, des mûres sucrées, des boutons d'or ou de petites antianes aux fleurs blaues, qu'il aurait pu trouver plus près de lui et saus courir aucun danger.
— En voilà assez, dit Gédéon en se mordant les lèvres de colère. Peut-être t'a-t-il aussi apporté ce bouquet, non sans courir risque de se casser le cou. C’est donc à ce drôle mal famé que tu sacrifies l’amour et la fidélité de Gédéon ? Aussi soyez les bienvenues, rébellion et guerre civile! Puissent toutes les furies se dechainer, et puisse l’homme vaillant faire preuve de la force de son bras! J'ai vu d’autres majestés ! Ton bien est perdu, et tu seras à moi! Addrioh m'a aocordé ta main | Tu es le prix qui m'attend après la campagne, et je te disputerai, s'il le faut, à tous les démons de l'enfer.
— Dis à tous les anges du ciel, murmura Fanny en se dirigeant pleine d’anxiété vers la porte.
— Des anges, oui, des anges dechus, dit-il avec un sourire amer. Tu m’appartiens à tout jamais. Malheur à oelui qui osera mettre la main sur toi! Il aura à se défendre! Tes sottes paroles m'ont rappelé à moi-même et m'ont rendu toute mon énergie. On verra biéntôt de quel bois je me chauffe ! Addio, mon trésor. Prépare ta toilette de noces. Si la fortune me sourit, je ferai pour toi la conquête d'un chäteau de Berne Addio | »
Il l’enlaça de ses bras et la baisa sur les joues, tandis qu'elle detournait la tête avec effroi.
« Laisse-moi, dit-elle, ou bien mes cris appelleront Addrich et toute la maison pour me défendre contre ton audace!
— Petite folle | Limagines-tu par hasard que tes cris et tes lamentations m'épouvantent ? Je crois, ma foi, que tu trembles ! Fi donc, Fanny! cela ne convient guère à la femme d’un soldat. Je veux te voir brave au milieu d'une
bataille, et je prétends que tu ne sourcilles pas à la fumée de la poudre et au feu de la mitraille. »
Elle le repoussa avec indignation.
« Effronte soldat ! comment oses-tu m’insulter de la sorte par tes paroles et tes actes ? »
Gédéon répondit en riant :
« Ma belle enfant, un baiser n'est pas une insulte pour une jeune fille. Je ne puis plus me poser en adorateur ni ‚jouer devant toi le galantin, comme tu avais l'habitude de me voir faire, car le candidat des galères a éolipsé ta gloire! Tu es descendue du ciel jusqu’à moi ; mais, soit dit en passant, tu es toujours restée fille, rien de plus, une fille comme toutes les autres. Cependantj’espdre qu’une fois que tu seras ma femme on ne m'appellera pas coucou, ni cornard, ni Jean au chapeau pointu. »
Épiphanie se détourna de lui en frissonnant.
« Je vois, dit-elle, que le génie du mal qui est en toi montre ses griffes et qu’il ricane derrière ton masque. Le prestige est tombé. Inveotive le bon et bonnête Fabien : tu ne peux pas plus faire son éloge, que l'enfer ne peut exalter le ciel. Je ne suis pas sa fiancée , et je serai encore moins la tienne. J'aimerais mieux être morte que de t’appartenir!
— Hein! dit-il ironiquement. Toutes les flancées tiennent le même langage. On déprécie la marchandise qu'on veut avoir. Mais tu changeras de ton quand on te nommera madame la capitaine, et que tu viendras demeurer avec moi dans quelque résidence d'Allemagne ou dans un château. On y jouera, on y dansera, on y banquettera; on rabattra le gihier et il y aura des chasses à courre pour nous autres cavaliers. On y trouvera de beaux appartements dorés, ornés de pendules, de peintures, de coussins brodés; des jardins de plaisance, des feux d'artifice, toute espèce d’amusements, une excellente chère et le reste à l'avenant!
— Oh! s'écria Fanny, mes yeux se dessillent, le voile qui enveloppait ma raison se déchire! Tu n’es pas seulement un mercenaire grossier, arrogant et gourmand, un homme sans foi ni loi, un impie, mais tu m’inspires encore un profond dégoût!
— Pardon, mille excuses ! Fanny, repartit Gédéon. Grondemoi comme il te plaira, mais parle plus respectueusement de l’état de soldat. Celui qui est toujours prêt à verser son sang
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pour défendre la patrie, l'Église et la propriété d'autrui, plane autant au-dessus d'un misérable galérien, qu'un aigle au-dessus d’un vil scarabée, et il a droit au respect du monde et de la postérité, quand même il ne serait pas l'enfant gâté du bon Dieu ! Au reste, ma chère enfant, notre affaire est arrangée une fois pour toutes. Busta. Je maintiendrai mes droits sur ta personne. Addio, mon trésor. Au revoir!
— Emporte mon mépris avec toi, lui cria-t-elle quand il ouvrit la porte pour sortir. ,
— Ne t'attends plus à des compliments de ma part; tu t'en es rendue indigne ; tu t'es jouée de mon adoration, de mon culte, et tu me sacrifies à un échappé des galères. Je te promets que je ne le ferai pas languir, et que j'aurai soin qu'il descende bien chaudement aux enfers. Si je le prends vivant, je lui parlerai en bon suédois. Une fois chaussé des brodequins de Brunswick, coiffé de la cape danoise et revêtu du manteau espagnol ‘, il entonnera, je t’en réponds, bien vite le Kyrie eleisun. Addio, mon trésor, au revoir. »
Puis fermant la porte derrière lui, il descendit dans une si violente agitation qu'il put à peine s'en rendre maître quand il entra dans la chambre où Addrich at ses hôtes étaient réunis. Il alla se chauffer au poële et ne prêta pas d'abord une grande attention aux discours des assistants.
4. Tous ces différents termes servaient à désigner des instruments de torture. Le manteau espagnol ressemble au carcan (cengue) des Chinois. Ce carcan, dans lequel sont emprisonnés les coupables qu'on promène par les rues, se compose de deux gros morceaux de bois qui s'embuttent l'un dans l'autre et qui ont deux ou trois ouvertures à travers lesquelles on fait passer au déliquant, selon la gravité du délit, la Lête avec une main ou avec les deux mains. Le poids du carcan est de 35 ou 40 kilogrammes; il pèse si lourdement sur les épaules du patient qu’il ne peut pas porter lui-même la nourriture à sa bouche , et qu'il est oblige d'attendre qu'uae âme compalissante veuille bien le faire manger. La durée de ce supplice varie de quelques jours à plusieurs mois. Dans ce dernier cas, le malheureux succombe presque toujours. (Note du traducteur.)
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Conseil des conjurés.
c Aucunement , messires, continua le sous-bailli de Buchiten, qui avait justement la parole et qui ne se laissa pas roubler par l'entrée du capitaine. Des traités et des capituations avec les villes, c'est de l’encre et du papier perdus! Tous gens des campagnes, nous ne restons unis et redouables qu’autant que nous demeurons sous les armes. Sans oute, dans leur premier effroi, messeigneurs des villes ouscriront à toutes nos demandes. Ici ils réduiront les ocrois et les taxes des collecteurs : là ils acoorderont la liberté lu commerce; ailleurs ils rétabliront les franchises des bailiages, et restreindront le pouvoir des gouverneurs. Mais pour ombien de temps? Quand ils n’auront plus à nous craindre, Is ne nous respecteront plus. Ce ne sera plus qu'un jeu pour ux, fins comme ils sont, de nous diviser soit par des pro- 1esses, soit par des menaces. A l’un ils donneront quelque écule, à l’autre quelque place; celui qu’ils ne pourront pas ıettre à l'ombre, ils le gagneront par des cajoleries. Maleureusement il y a des gens qui tournent à tout vent et ui nagent entre deux eaux. En peu d'années tout se trouera rétabli sur l’ancien pied. Personne ne voudra plus enmndre parler des traités et des capitulations. L'honnête omme qui les rappellerait passerait pour rebelle, et pour exemple des autres aurait la tête tranchée. Certes le père li Schad de Waldenbourg aurait raison, si tout le monde ensait loyalement comme lui; mais les seigneurs des villes nt IA conscience large, et ils ne manquent pas à leur parole nt qu'on les tient par la corde. Ils ne regardent pas à un arjure. Nous avons pour nous notre bon droit et nos franhises; mais les villes ont pour elles la forç et des murs ien fortifiés. A moins d'une bonne caution armée, une capiılation avec les villes ne vaut pas plus que cela. » Et ce diant il souffla sur sa main nue.
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Tous donnèrent leur assentiment par des signes et des murmures d'approbation.
« Par saint Nicolas! s’ecria Schybi , qu'ai-je demandé, si ce n’est cela? Pourquoi Ulli Schad m’a-t-ilcontredit? Si l'on veut qu’un chien ne vous morde pas, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de lui casser les dents. Rasez les remparts et les murs d'enceinte, jetez les bastions dans les fossés, que le paysan puisse passer jour et nuit aussi librement que l’air dans les rues des villes. Alors l'aristocratie mourra d’ellemême. Pour jouer le rôle de Gessler il faut des châteaux forts. Point d’armures, point de chevaliers, point de ch4teaux, partant point de tyrans!
— N'allez pas si vite, dit le sous-bailli. Le père Uili n'avait pas tout à fait tort. Raser les fortifications des villes, c'est en d’autres termes prendre les villes elles-mêmes. Cela aménerait des guerres interminables et ferait verser des flots de sang! Et où prendrons-nous notre artillerie de siége ? Ensuite, en abattant les murs des villes, agirions-nous bien dans notre intérêt? Schybi, ta comparaison est plus juste que tu ne penses. Sans doute le chien à qui l’on a cassé les dents ne mord plus; mais aussi il ne fait plus peur aux voleurs. Il nous faut des forteresses pour empêcher l'ennemi du dehors d’envahir tout le pays à la première agression. » .
Schybi le regarda d’un air narquois. « C’est, dit-il, comme si tu voulais embellir le magnifique pays de Suisse avec quelques arbres taillés artistement, et fortifier nos défilés inabordables, nos montagnes et nos lacs avec quelques taupinières.
— Il faut, reprit Adam Zeltner, nous donner des garanties moins sanglantes, mais plus certaines. Nous n’en rencontrerons nulle part d'aussi sûres que dans l'appui de notre voisin, le puissant roi de France. S'il se porte médiateur entre nous et les villes, nos droits et nos franchises se trouvent garantis. Pourquoi secouez-vous la tête? Messires, permetteg-moi d'ajouter que-cette voie est déjà ouverte, et que le roi, je pense, ne nous refusera pas aide et assistance. Qu'en dites-vous ? Écoutez-moi. J'ai un libre acods auprès de sire Jean de La Barde, ambassadeur français, que l’on peut regarder comme le plus fin politique de la chrétienté. Il est tout disposé à intercéder en notre faveur auprès de son maître, si nous l’en prions. Sur un mot, un signe de Paris,
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nos patriciens s’inclineront jusqu'à terre et lécheront avec autant de souplesse les pieds de l'étranger, qu’en face de nous ils roidissent le dos avec yrandezza. Car chacun d’eux espère obtenir quelque décoration, quelque chaîne d’or ou quelque pension. Cela les rendra parfaitement dociles |
— Puissent ces rubans et ces chaînes se transformer en lacets de chanvre pour pendre tous ces miserables! s'écria Christen Schybi irrité. Nous autres gens des campagnes, nous devons et nous voulons agir plus honnétement , et ne pas courir, comme tu nous le conseilles, aprés les étrangers. Quand les gentilshommes font la cour à une jolie paysanne, et les princes à un État libre, ils n’ont pas des intentions bien pures. Crois-tu qu’on envoie des rubans et des chaînes pour rien? C'est pour traîner nos conseillers à la remorque. Tous les titres ettoutes les pensions qu'ils ont distribués ont été autant de coups de grâce donnés à l’indépendance de la Suisse! Par saint Nicolas, nous autres confédérés nous serions dignes de manger des chardons, si nous faisions garder nos moutons par des loups, et notre liberté par des potentats étrangers! >»
Tous acclamérent Schybi, et appuyèrent ses paroles äl’unanimité.
« Avec votre permission, messires, s’&cria alors Gédéon Renold, je crois Jean de La Barde, marquis de Marolles, tout disposé à nous caresser ; car sun maître a l'ambition d'Occuper les passages des Alpes, de prendre pied sur le Rhin, et de tenir ainsi en échec l'Allemagne et l'Italie. Ne vous fiez pas à de fausses promesses, à l’eau bénite de cour, nos vallées fourmilleraient bientôt de Français. Avec la légèreté de leur caractère ils nous inculqueraient bientôt l'esprit de servitude à la place de celui de la liberté, et nous infecteraient bien vite de leurs mœurs et de leurs vices. Nous devrions au contraire garder nos frontières et nous uuir aux braves Allemands,
ur échapper aux dangers de l'intervention française. »
Le sous-bailli, l’interrompant avec fureur, s’écria : « Bravo! capitaine Renold. Tu finiras par appeler les Suédois dans le pays. Évoque tout de suite Béelzebut avec ses légions inferpales. Que Dieu et ses saints préservent la Suisse de pareils protecteurs de la liberté, Comment se sont-ils conduits en Allemagne ? En blasphémateurs de Dieu, en chenapans, en bandouliers, en brigands de grands chemins, e1 coupe-jarrets,
qui pour ainsi dire volent déjà en sortant du sein de leur mère; mais certes non pas en soldats ! De leurs rangs sont sortis ces impies sacriléges, qui ont pille les ostensoirs, les calices, les ciboires d’or et d'argent, et qui les ont fondus pour en faire des gobelets à boire. Avec les étoles, les chasubles et les draps d’autel ils se sont fait des habits. Jusqu’aux saints et jusqu'à la cire, ils ont tout fondu dans le creuset. En violant les religieuses dans le cloître, ils ont poussé l’audace jusqu'à dire qu'ils s’etaient bornés à faire connaissance avec les sœurs de Notre Seigneur. D’autres ont déterré les morts pour voler leurs suaires, et joué à la balle et À la boule dans les cimetières avec les têtes des morts. »
A ces diatribes, le feu de la colère monta aux yeux et aux joues du capitaine Gédéon.
« Sous-bailli, s'écria-t-il plein de rage, pourquoi me regardes-tu ainsi en parlant de toutes ces horreurs ? »
Leuenberg, qui jusque-là avait toujours gardé le silence, l'interrompit à ce moment et s’écria d’une voix retentissante :
« Songez au proverbe : L'union fait la force, et la désupion amène la ruine. Permettez, messires, que je vous donne au préalable mon avis; car le temps s'envole avec la rapidité de l'éclair. De même que jadis, du temps de Tell, nos pères defendirent leur indépendance avec un mäle courage et au prix de leur sang, et ne cherchèrent pour appui de leur cause que Dieu, leur droit et leur épée; de même nous devons prendre pour guides de nos actions la vérité, la foi et l’honneur, et ne compter que sur nous-mêmes, sur notre bon droit, sur nos armes et sur le Dieu de nos pères. Tout État qui ne se soutient qu’à l’aide d'étrangers ressemble à un morıbond qui ne vit plus que par des moyens factices. Puisque nous avons des membres forts et sains, pourquoi marcher sur des bequilles avec l'assistance des Français ou des Allemands ? Les princes ne prêtent jamais leur concours sans en tirer un large bénéfice. Le ciel n’accorde pas la couronne de la liberté à celui qui ne se sent pas le courage de la conquérir même aux dépens de sa vie. Il n’a qu'à baiser la chaîne de la tyrannie, si la mort lui semble plus ignominieuse!
— C'est parler en homme d’honneur, interrompit Addrich.
— Entendons-nous toutefois, continua Leuenberg. Que de-
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mandons-nous aux villes? de nouvelles franchiges? Non, nous ne réclamons que les droits dont jouissaient déjà nos ancêtres, ‘les droits qui leur ont été accordés par lettres scellées, et qui leur ont été escamotés peu à peu dans le cours des temps. Refusons-nous de reconnaître l'autorité des magistrats et des gouvernements? nullement! Encore à cette heure nous respectons fidèlement le pouvoir dans tout ce qui est conforme à la loi! Pourquoi nous nomme-t-on rebelles ? On prétend que nous devrions présenter nos griefs par les voies légales! Ne nous sommes-nous donc pas plaints quand on a écorné nos libertés, quand on nous a imposé de nouvelles charges et des taxes nouvelles ? N’avons-nous pas réclamé contre la dureté et les vexations des gouverneurs ? Pourquoi nos humbles pétitions ont-elles été foulées aux pieds ? Pourquoi nos députés ont-ils été chassés honteusement avec injures et menaces ? Que nous reste-t-il donc à faire ? Le droit des campagnes a autant de force que celui des cités souveraines. Le paysan est, ma foi, aussi bien un homme que le patricien! Si nous sommes, nous, des rebelles, des traîtres et des gens sans foi et sans loi, comme le dit le manifeste de Bade, qu’etaientils donc, les anciens héros qui, pour reconquérir leurs droits,
ont soulevé les trois cantons? »
Le sous-bailli de Buchsiten, impatienté, interrompit ici Leuenberg :
« Pourquoi rappeler des choses connues de tout le monde? A la question, à l'ordre du jour.
— Eh bien! soit, répondit Nicolas Leuenberg avec sangfroid. Les prétentions ambitieuses que les villes se sont arrogées dans la confédération datent de la coalition de Stanz en 1481. A cette époque, elles s’engagèrent par serment à s’entr’aider en toutes choses contre le peuple. Dès lors, les villes rognèrent selon leur bon plaisir les droits, comme les troupeaux broutent l'herbe. Et elles ont tenu plus fidèlement leur ligue contre leurs propres vassaux, que les traités qu’elles ont contractés contre les ennemis du dehors. On vit le démocrate s'associer à l’aristocrate, le protestant au catholique, quand il s'agissait d'écarter les justes réclamations des habitants des campagnes. Vois plutôt, Schybi, comme le peuple libre d’Unterwalden montre aujourd’hui les dents à celui de l'Entlibuch par-dessus les murs des seigneurs de Lucerne. »
Schybi, contrarié, fronça les sourcils.
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« Ceux d’Uri, de Schwytz et d’Unterwalden, dit-il, ne sont pas plus démocrates que ne le sont ceux de Berne, de Zurich et des autres villes, derrière leurs murs d'enceinte. Mais visà-vis des vassaux, ils agissent tous comme s'ils étaient consins et compères.
— Eh bien! donc, s'écria Leuenberg, les seigneurs ont fait leur coalition, nous avons le droit d’en faire une pour défendre nos franchises. Opposons à la Confédération des nobles la Confédération des paysans. Invitons toutes les communes de Suisse à entrer dans cette alliance qui garantira à chacune ses franchises, mais rien de plus que les droits concédés par lettres patentes de son seigneur et maître. Aucune commune n’aura plus le droit de traiter à part avec les villes. Entlibuch et Emmenthal, les campagnes de Lucerne, de l’Oberland, de l’Argovie, de Soleure et de Bâle, entreront les premiers dans la confédération et pr&teront serment. Ceci doit être annoncé par des manifestes répandus dans tous les cantons et les bailliages. L'autorité des gouvernements dans les villes et dans les campagnes sera respectée. C'est là mon avis. Qu’en dites-vous? Toi, Addrich, tu ne t'es pas encore prononcé ?
— Que puis-je dire& toutes ces folies? repartit Addrich avec un sourire où se peignaient l’amertume et la contrariété d’une espérance déçue. Vous autres, vous n'êtes bons ni pour la guerre ni pour la paix. Vous ne savez ni commander ni obéir. Aussi, l’issue de tout cela est facile à deviner. Je vous vois tous en costume de patients, les yeux bandés, au lieu du supplice; je vois vos têtes rouler sur le sable, sous le glaive du bourreau. Vous avez levé et lancé la pierre. Maintenant qu'elle est hors de votre main, vous vous demandez où elle ira, et qui elle atteindra. Allez, allez, vous avez perdu la partie à la première carte, et moi avec vous. Je croyais que vous saviez mieux calculer et que vous aviez plus d'atouts. »
Après cette rude apostrophe, le vieillard se leva en colèrc de sa chaise et la renversa.
Tous les autres, consternés, s'élancérent au-devant de lui et le conjurèrent de donner son avis.
« Peine perdue! Quand la nécessité ne vous apprend pas à prier, le curé ne vous l’apprend pas. Il s’agit de vos droits, de vos biens et même de vos têtes, et vous politiquezabsolument comme des échevins nouvellement élus. Le peuple est
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soulevé, le rocher roule du haut de la montagne, le torrent deborde, il n’y aplus moyen de le faire rentrer dans son lit, Il ne faut plus songer à se tenir sur la défensive. Chacun doit payer de sa personne. Il faut marcher en avant et aller jusqu’au bout. Les villes sont trop entières et trop opiniätres pour céder en rien. Il-faut qu'elles triomphent ou qu’elles succombent. Il n’y a pas de milieu; c’est une question de vie ou de mort! Vous brillerez comme de nouveaux Tell, ou vous périrez comme de misérables rebelles! Le peuple payera les frais de la guerre, et on le musèlera plus que jamais.
— Eh bien! Addrich, ton avis? cria-t-on de tous côtés. Ton avis ? \
— Mon avis? reprit le vieillard. Faites battre le tambour, déployes les bannières. Marchez en avant, et dites-vous : Il faut vaincre ou mourir! Appelez aux armes les vassaux et les serfs de tous les cantons. Il s’agit de votre liberté ou de votre esclavage à tous | Bouleversez tout le pays. Plus la stupeur des villes sera grande, plus leur défaite sera facile. Que rien ne reste en place! Labourez bien les champs, mais attendez que la terre soit remuée de fond en comble pour y jeter de nouvelles semences. Arrive alors ce qui pourra.
— Diable! Il faut jeter nos glaciers dans les lacs, et aplatir les Alpes avec l’ongle de son pouce comme un papier ratatiné, s’dcria Schybi en riant. Par saint Nicolas, c'est un vrai jugement dernier!
— Schybi, dit Addrich d’un air sombre, tu te rappelleras cette heure quand tu entendras sonner la cloche des morts et qu’on te conduira au supplice en récitant les prières des agonisants. »
Leuenberg passa la main sur son front et dit :
« Addrich, sur ma tête, tu n'as pas mal parlé! Mais quelle sera la fih de tout cela, si nous nousélevons ainsi audessus de tous les droits ?
— Le droit est toujours pour le vainqueur, et le tort pour Je vaincu ! répondit le vieillard. Vous autres de l’'Emmenthal, vous avez toujours été des serfs de Berne, et jamais de vrais Suisses libres. Ce n’est pas pour vous que Guillaume Tell a tiré sa fléche. Est-ce que vous croyez que je sacriflerais ma vie pour des misères comme le droit de tonnage et vos batzen rognés? Il s’agit de la liberté, depuis le lac Léman jus- | qu’au Rhin. Il faut que le paysan, qui a autant de droits que
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le bailli et le patricien, soit affranchi du vasselage et du bon plaisir des villes. C’est par la même porte que nous entrons tous en ce monde et que nous en sartons. Un homme n’est qu’un homme, en blouse de coutil ou en robe de velours. Dieu n’a pas inventé le droit d’aînesse, et un frère ne saurait être le serf de son frère. Il est conforme au droit et à la nature de détruire ce qui est opposé à ces deux principes. C'est pourquoi je marche avec vous à la victoire ou à l'échafaud. Devant Dieu et aux yeux du monde, l'un sera aussi glorieux que l’autre. »
Tout le monde se tut après ce discours. Ulli Schad seul balbutia avec effroi :
« Comment dis-tu, Addrich? Toute autorité nous dit la sainte Écriture, vient de Dieu. Et l’autorité doit avoir du pouvoir.
— Oui, il faut qu'il yait une autorité et des sujets. Mais la loi règne sur tous deux, comme Dieu règne sur tous, » répondit Addrich.
À ce moment on frappa à la fenêtre, où un homme des Mousses, comme on nommait les gens d’Addrich, était placéen sentiselle. Ses hôtes restèrent debout, plonges dans leurs réflexions. Gédéon rompit le premier ce morne silence :
« Sauf votre permission, vous demeurez là tous ebahis à regarder en l’air, et il vous arrive ce qui arriva à l’ecuyer Rupert. Quand il voulut se faire cavalier, il n’avait pas de cheval ; quand il eut un cheval, il manqua de selle; quand il eut une selle, il manqua de bottes et d'éperons, et enfin, quand il eut cela, il manqua de courage et il resta là penaud comme Matthieu de Dresde. Il me semble qu’Addrich a dit
vrai. Pour le moment vous n'avez qu'à vous occuper d'avoir de l’argent et de bons soldats pour offrir partout le combat à l'ennemi. Une fois que les villes seront à Ÿos pieds, vous aurez tout le temps de tenir des conseils et de vous entendre sur la conquête. Mais où en êtes-vous de vos munitions de guerre? Tout devrait être prêt, argent, vivres, armements, artillerie, levées de troupes.
— Ce serait là le moindre de mes soucis, répondit Leuenberg. Une guerre de peuples n'est pas une guerre de princes! L’arsenal, les caisses, les provisions et les lieux d’enrölement d’un peuple armé, se trouvent partout, dans ses propres villages, dans ses fermes et dans ses chaumières.
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— Tout n'est pas fini par là, s’écria Gédéon ; mettre une ée dans la main d’un paysan, ce n'est pas en faire aussitôt ı soldat. Et la discipline, donc? Où sont vos chefs, vos cataines, pour entrer en campagne? Qui a rangé vos hommes ır escouades et par compagnies, pour que chacun connaisse ‚place et sa tâche? Que ferez-vous d’une masse de paysans têtés, braillards, furieux et inaguerris?
— Rien, sans doute, si c’étaient des paysans allemands ou tédois, répondit aigrement Schybi. Mais il n'en est pas de ême du Suisse, qui naît soldat. Il lui faut peu de jours ‚ur apprendre le maniement de la pique, de l’épée, du ousquet, pour savoir se servir d’une mèche allumée, pour : mettre au pas de la marche et pour prendre le pas de arge, le havresac sur le dos. Toute la tactique et toute la scipline du duc Léopold et de Charles le Téméraire ont houé à Morat et à Murten.
— Holä, Schybi! le monde n’est plus à la place où il se ouve dans ta chronique, s'écria Gédéon en riant. Le ‘and roi Gustave-Adolphe et l’invincible héros Torstenbn ont porté l’art de la guerre à son apogée, ce dont us ne vous doutez pas le moins du monde. De nos jours, première des dix qualités nécessaires à un homme de ıerre est... >
Diverses nouvelles.
Ici Gédéon fut interrompu par la voix d’Addrich revenu 1 milieu des conjurés.
« Allons, mes braves! Maintenant il faut remuer les bras ‚les jambes au lieu de la langue. Prenez des forces pour la yute. On va servir le déjeuner; midi approche, nous ne janquerons pas de musique de table. On entend sonner le csin dans toute la vallée de Kulm.
— L'ennemi est-il entré en Argovie ? demanda Leuenberg ‘un ton sérieux et le visage un peu décoloré. Que chacun
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