Costume des predicaleurs réformés en Suisse
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nous savions souvent à peine comment vivre, nous et nos trois enfants. »
Fatigué de cette loquacité, Adam Zeltner l'interrompit par ces mots :
a Bien, bien; en voilà assez, ma bonne femme. Nous conpaissons maintenant toute ta maison et ta basse-cour, mais nous ne savons pas qui t'a appris l’arrivée des gens de Schaffhouse et de Bâle devant Brugg et Aarau.
— Il y a plus d’une heure et demie que les enfants le savent à Sion, répondit la paysanne. Tout le village accourut à l'église, quand on sonna le tocsin et que le trompette Friedi de Hunsenschwyl arriva au galop. »
Quand les hôtes d’Addrich eurent appris de Kathi tout ce qu’ils voulaient savoir, et que Baschi eut emmené la conteuse dans la maison, sous prétexte de lui donner un bon cordial, on délibéra sur les moyens de quitter les Mousses avec le moins de danger possible : car les nouvelles arrivées de toutes parts n'étaient pas des plus rassurantes.
Leuenberg résolut de prendre le chemin de la Bampf et de gagner Willisson et Hutwyl en compagnie de Schybi.
Le sous-bailli de Buchsiten et le vieil Ulli Schad voulurent essayer d'arriver à Olten par le Schæftland et Uerkheim.
Sur l’avis de tous, Gédéon Renold demeura seul près d’Addrich pour aider à organiser le landsturm de l’Argovie et le conduire à Aarau.
Un précieux cadeau.
Quand enfin les hôtes d’Addrich furent partis , il rentra dans la maison avec Gédéon. Il trouva Baschi et Kæthi engagés dans une nouvelle querelle, et ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à rétablir entre eux une trêve momentanée. Il en profita pour demander à Kathi quelle affaire l’amenait :
aux Mousses.
« Maître, s’ecria Baschi, si Satan est le père du mensonge,
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celle-ci en est pour sûr la mère; car elle ne peut pas ouvrir la bouche sans mettre au jour un mensonge aussi gros et aussi grand qu'elle-même. En route, elle m'avait affirmé qu'elle désiraitparler à Mlle Epiphanie; maintenant elle prétend que ce n’est pas vrai.
— Qu’ai-je à faire avec ton masque d’espion , rusé compère? reprit-elle avec intrépidité. Qu'est-ce quite demange? Si tu veux en savoir plus long, viens me voir la semaine des trois jeudis, le jour où les limaces aboieront, tu sauras tout. En ce moment, je n'ai aucune commission pour toi; j'ai à parler à la nièce du maître des Mousses.
— Appelle Épiphanie, dit Addrich au valet.
— Avec votre permission, interrompit Kæthi Gloor, ce que j'ai à lui communiquer, c’est à elle seule que je dois le dire. C’est l’ordre exprès du seigneur qui m'envoie, et si...
— Quel seigneur? s’écria Gédéon dont l'attention commença à s’évelller.
— Je ne vous dirai pas son nom, je ne le connais pas, répondit la messagère. Mais sachez que je ne me charge pas des commissions du premier venu. Le seigneur qui m'a remis cette lettre vous vaut certes bien tous! Il a acquis honorablement sa fortune, et il est pour le moins aussi riche qu’Addrich.... »
Ici elle s’interrompit elle-même, et demanda :
€ Un d’entre vous serait-il le seigneur des Mousses ?
— C'est moi, » repartit Addrich.
La jeune paysanne, intimidée par cette réponse, devint plus laconique et ne répondit plus que des monosyllabes aux questions pressantes et réitérées d’Addrich et de Gédéon. La réserve de Kæthi excita la curiosité et les soupçons de ses deux interlocuteurs, qui, après s'être concertés à voix basse, conduisirent la messagère dans la chambre d’Epiphanie. Addrich dit à sa nièce que cette femme avait des communications secrètes à lui faire de la part d’un seigneur étranger. Une légère rougeur colora les joues d’Epiphanie.
« C’est Fabien des Almen qui t'envoie, n'est-ce pas?
— Peu m'importe son nom, répondit Kathi; d’ailleurs il ‚ne me l’a pas dit. Mais il m'a donné pour ma course cinq florins, et, si tu m’accordes un petit mot de ta main ou quelque autre preuve que je me suis acquittée fidèlement de ma commission, il en récompensera bien autrement ma maison. C'est
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un seigneur riche et libéral. Il tiendra certainement sa promesse. Sa figure est l’honnêteté même. Moi et mon mari, nous sommes pauvres; ces largesses nous feront du bien. Nos enfants, il les a caressés tous l’un après l’autre, comme s'ils étaient les siens.
— C'est lui, fit Epiphanie transportée de joie. Tu ne sais pas son nom? T’a-t-il parlé de mon jour de naissance, et t’a-t-il demandé si j'ai trouvé les fleurs ? Pourquoi ne vient-il pas lui-même? Qu'est-ce qui l’en empêche? Dépeins-le-moi. Il est pâle et un peu amaigri, n'est-ce pas? Le feu de ses yeux bleus est éteint? Porte-t-il toujours cette barrette brune qui allait si bien à ses cheveux chätains? Ah ! le pauvre jeune homme , il a beaucoup souffert!
— I serait, je crois, convenable, dit Gédéon en jetant un regard sombre sur Épiphanie, de mettre un terme à cette compassion déplacée, du moins devant ton oncle et en ma présence. Ce n’est pas là le langage d'une fiancée qui tient tant soit peu à sa réputation! »
Puis, se tournant vers la paysanne de Sion, il s'écria :
« Va-t’en, entremetteuse, avec ton message. Tu pourrais t'en repentir et le payer cher. Tu as eu affaire à un forçat échappé, dont le signalement est sans doute déjà répandu partout. Tes cinq florins d’arrhes, je parierais, sont des pièces fausses.
— Non, répliqua Kæthi. Vous vous trompez tous deux. Quand même le vieux seigneur eût jamais été aux galères, l'oiseau me plairait beaucoup plus que sa cage; mais, quant à toi, vil pierrot, j'éprouve à ta vue un effet tout contraire. Voyez donc cet impudent soldat, m'appeler entremetteuse | Regarde-toi le premier dans la glace. Je suis la fille d’honnêtes gens, et je me flatte de faire un meilleur métier que toil Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Et toi, continua -t-elle d'un ton affectueux en se tournant vers Épiphanie et en secouant mystérieusement la tête, sache-le bien, on ne doit pas montrer à tout le monde ce que l’on a dans le cœur ou dans le sac. Ce que je puis te dire, c'est que celui qui m'envoie n’est pas le même que tu penses; mais, malgré ses cheveux gris et sa balafre sur Ja joue gauche, il n’est pas moins ton ami que s’il avait les joues roses et les cheveux châtains. Il ne me fait pas non plus l'effet de donner des florins faux. Car il est venu à Sion dans une belle voiture; il porte une barrette en velours noir et une superbe
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pelisse en soie. On ne peut pas voir d'homme plus distingué que lui. On le prendrait pour un prince ou un avoyer. »
Tous écoutaient ce discours avec surprise ; Épiphanie seule secoua la tête et dit d’un air mécontent.
« Je ne connais pas cet homme. Ce n’est pas à moi qu'il a pu s'adresser!
— N'es-tu pas, reprit Kæthi, la nièce du seigneur des Mousses ? | |
— Oui, c’est bien là mon ongle! répondit la jeune fille en regardant Addrich.
— Alors, c'est bien à toi que j'ai affaire, dit la messagère. Viens, que je te parle seule.
— Non, reprit Épiphanie, parle devant tout le monde; je n’ai de secret avec aucun homme, et je n’en veux pas avoir! »
La paysanne, embarrassée, parut se consulter. Enfin, après s'être rapprochée d’Epiphanie, elle lui dit à l'oreille :
« Ne sois pas folle. Prends ce que je t’apparte et cache-le bien vite. Va trouver le doyen Rusperli; auprès de lui tu seras en sûreté, et il te donnera de plus amples renseignements sur ton ami et ton protecteur inconnu. »
En disant ees mots, elle lui glissa dans la main une petite cassette cachetée.
Mais Epiphanie la posa dédaigneusement sur la table.
La cassette était en bois d'ébène. Le couvercle et les bords étaient incrustés avec beaucoup de goût, en or et en cuivre. °
« Ce coffret est d’un travail chinois, dit Addrich après l’avoir examiné sans y toucher. Je n’en ai vu de semblables, comme ornement, que dans les maisons les plus riches de Tranquebar et de Batavia. »
Le capitaine Renold prit la cassette dans ses mains, et en la contemplant, il ne put dissimuler son envie et son mécontentement. Le cachet attira surtout son attention. On y voyait figurer une Sainte Vierge, le cœur percé de sept épées. Gédéon secoua la tête et dit à Épiphanie :
« Ceci est d’un mauvais augure. Situ n'es pas plus au courant des affaires que tu ne veux en avoir l'air, je te prédis qu'un papiste enragé te poursuit, et qu’il cherche à te convertir, ou plutôt à te pervertir; ou bien ce cadeau t'est envoyé par quelque riche prelat qui a besoin d’une jeune ménagère.
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Quoi qu’il en soit, je suis d'avis qu'on ouvre cette cassette. Peut-être son contenu nous donnera-t-il des indices plus précis.
— Faites comme vous l’entendez. Vous en prenez la responsabilité, » répondit Fanny.
Addrich ayant fait un signe de tête affirmatif, Gédéon brisa le cachet et ouvrit la cassette. On y trouva un paquet enveloppé de papier, sur lequel, après l'avoir déployé, se lisaient ces mots d’une écriture fine, mais belle :
€ Fanny, ma fille chérie, rends-toi à Aarau, auprès de ton parrain, le vénérable doyen Rusperli, et demeure auprès de lui jusqu’à ce que je vienne te prendre. Exécute mon désir, c'est assurer ton bonheur. Je suis le plus sincère et le plus fidèle ami que tu puisses avoir en ce monde. »
Bien qu ’Épiphanie ne sût pas lire, elle regarda avec le plus grand soin les traits des diverses lettres.
« Est-ce bien là ce qui y est écrit? Qui est-ce qui m'écrit ? Lis-moi son nom.
— Je l'appelle don Anonymo, reprit Gédéon en riant, attendu qu’il n’y a ni signature ni parafe.
— J’affirme, s’ecria la nièce d’Addrich, que je n'ai jamais eu de rapport avec quelqu’un de ce nom. »
Cependant Gédéon déroula un très-léger tissu, qui paraissait d'autant plus grand que son volume était peu considérable. C'était un voile orne de fleurs brodées avec la plus merveilleuse délicatesse. La suprise générale augmenta encore à la vue d’un collier de perles d'Orient, d'une eau jaune et transparente, auquel étaient joints dix ducats de Venise enveloppés dans un papier.
Gédéon fit sonner ces pièces sur la table.
« Diantre! s’ecria-t-il. Regardez, ce sont ma foi de vrais écus de saint Marc, armé de toutes pièces. »
Addrich, qui examinait tour à tour les perles et le voile avec une surprise toujours croissante, dit après une courte pause :
« Cet or-là n'est qu’une misère; mais pour oe tissu de l'Inde et ce collier de perles, personne en Suisse ne peut en évaluer le prix. Il est incalculable. C'est là un cadeau de roi. Fanny, de pauvre orpheline que tu étais, te voilà tout à coup devenue, à ton jour de naissance, une riche héritière. »
Épiphanie, après avoir regardé et tâté avec une surprise - enfantine le voile et le collier, repoussa l’un et l’autre :
« Que voulez-vous que j'en fasse? »
Et se tournant vers la messagère, elle lui dit:
« Je n'accepte ces cadeaux ni de toi ni de ton étranger, quand même je pourrais en acheter un royaume. »
La femme refusa de reprendre ce précieux cadeau. On parla longtemps de cette affaire, qui parut à tous plus qu’énigmatique.
Adärich adressa une foule de questions À la messagere, sans en être plus avancé sur le compte de l'étranger.
« Je parie, dit Gédéon à Epiphanie d’un ton amer et d'un air ironique, je parie que, si l’on te prouvait d’une manière sûre et positive que ces dons précieux viennent de Fabien, tu ne les dédaignerais pas comme tu le fais maintenant? Mais, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je déchirerais aussitôt ce beau tissu comme une toile d’araignée, et je pulvériserais entre mes doigts ces cerises jaunes de coquillages de verre. »
il finissait à peine de prononcer ces mots, qu'on entendit une voix crier :
« Fabien! Fabien! »
Tous, consternés, jetérent les yeux autour d’eux, et puis se regardèrent d’un air interrogateur. Cette voix était faible et claire comme celle d’un enfant d'un an, mais elle avait un timbre plus perçant. On ne s’expliquait pas d'où elle venait. Gédéon, l'oreille au guet, examina tout avec soin le long des murs de la salle: il releva les doubles fenêtres dans leurs coulisses pour voir par-dessus les pots & fleurs, se demandant qui pouvait s'être permis cette plaisanterie, qu'il attribuait à la folle Aenneli ou au hardi Fabien lui-même.
La messagère de Sion, devenue toute pâle, tremblait, et récitait à demi-voix : Alle gute Geister loben den Herren‘.
«On sait bien, ajouta-t-elle, dans quelle société on se trouve, quand les rats et les souris parlent si bien allemand. »
Addrich n'avait changé ni de place ni de figure; mais, souriant d’un air forcé, il se borna à dire:
.« À quoi bon nous casser la tête pour savoir qui t'envoie
I. « Tous les bons esprits louent le Scigneur. » Paroles d'un cantique de Luther. (Note da traducteur.)
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ces précieux cadeaux? Voilà ton Schrætteli qui s’annonce luimême. >
Fanny, avec le sourire d’une inspirée, lui répondit :
« Tu as beau te moquer et nier l'existence du ciel et de toutes les étoiles, le firmament n'en deploiera pas moins sa voûte au-dessus de ta tête. Je sais en qui je crois; je sais que l’armée céleste est plus grande que l’esp&ce humaine, formée de poussière. J'en suis sûre, c'estla même voix qui m'a déjà parlé. Dis maintenant, Addrich, avais-je rêvé? »
Gédéon, revenu de ses recherches infructueuses, dit en secouant la tête :
« Le diable a juré de nous jouer une pièce, et il rit sous cape. Fanny, je te-crois incapable d'actes impies et sacriléges; mais, moi qui vous parle, j'ai vu des exemples de belles jeunes filles qui sont montées sur le bücher et ont été : brûlées comme sorcières, pour s'être d’abord données à Béelzébut la nuit de la Saint-André, puis pour s'être couchées sur un carrefour les bras en croix, et pour avoir cherché la verveine et la mandragore la veille de la Saint-Jean, et pour s'être livrées à d’autres manigances et diableries, dans le but d'avoir de l’argeht à remuer la pelle, et de se faire épouser par l’homme dont leur cœur amoureux avait envie. »
Pendant que le capitaine, dans ce langage étrange, continuait À manifester ses craintes superstitieuses, Fanny, sans daigner lui accorder un seul regard, ployait silencieusement le voile, réunissait le collier de perles et les ducats. Elle rangea tout dans le coffret, qu’elle mit dans une petite poche de cuir attachée à sa ceinture par un cordon de soie.
« Pour ne pas pécher par ma méfiance envers les puissances invisibles, dit-elle à la paysanne, j'accepte et je gar-— derai les dons qu’on t'a chargée de me remettre. Retourne chez toi, et dis à celui qui t’a envoyée que tu as faitta commission, mais que je ne toucherai pas à ses cadeaux tant que je ne saurai pas qui il est, et dans quel but il ta envoyée vers moi.
— Mais par quel signe, reprit la paysanne, lui prouveraije que je me suis fidèlement acquittée de sa commission? Il demande ou uneligne de ta main, ou une boucle de tes cheveux.
— Garde-toi bien, Fanny, s’ecria le capitaine, de lui envoyer la moindre chose de ce qui tient à ta personne, fût-ce
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une rognure d’ongle. Au moyen de son maudit art, ce nécro-
-mancien pourrait en abuser singulièrement, et mettre ta
santé et ta vie en péril. »
Fanny frissonna.
« Si je savais, dit-elle à demi-voix, dans quelles mains...»
A ce moment la mystérieuse voix retentit encore, et cria : « Fabien, Fabien. » |
Pendant que tout le monde et même Addrich élevaient les regards de tous côtés, Fanny saisit bravement les ciseaux placés sur la fenêtre, coupa derrière son oreille une petite mèche de ses cheveux blonds et la donna à la paysanne avec ces mots : « Prends! ce n’est pas là le nom que prononcerait le génie du mal.
— Je te le défends, en vertu du droit que j’ai sur toi, s'écria Gédéon. J'aime mieux voir ma fiancée dans un eercueil que dans les griffes de Satan.
— Insense ! reprit Fanny. Elles ont sur moi aussi peu de pouvoir que tes propres griffes. Avec le saint nom du Dieu tout-puissant je conjure l'enfer; avec le nom de Fabien je déjoue l'art infernal que tu as mis en usage contre moi. Va, va, ils sont brisés les filets dont tu m’enlacais, et à l’aide desquels tu espérais m’entraînet au péché. Tu n’enivreras plus mes sens par ton souffle, et mes peñsées ne seront plus souillées par tes sortiléges !
— Es-tu encore dans le délire ? s'écria Gédéon. Aussi vrai que j’existe, quelque esprit infernal a déjà jeté un sort sur toi, pour que tum’accuses de choses aussi horribles ! II n’est pas naturel que ton ancienne affection pour moi se transforme en une haine aussi déraisonnable. Je commence à
craindre que le commerce inconsidéré dans lequel tu t'es en-
gagée avec les êtres du monde invisible ne t’ait jetée dans une mauvaise route. Addrich, tu lui tiens lieu de père; ordonne-lui de rendre la cassette suspecte, et redemande les cheveux de ta nièce À cette femme. »
Epiphanie répondit avec fierté : « Je suis la nièce d’Addrich, et non pas son esclave |
— Addrich, reprit Gédéon furieux, tu m'as promis la main d’Epiphanie. Il est de toute convenance que tu en fasses la déclaration devant elle, et que tu exiges qu’elle t’obéissel
— Juste ciel ! viens à mon secours, dit Fanny. Où suis-je donc pour que l’on ose me donner ou me vendre? Mais vous
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vous trompez l'un et l’autre. Vous pourrez bien me porter au cimetière, mais non ıne traîner à l'autel! »
La voix invisible fit alors entendre ces mots :
« Plus le danger est grand, plus Dieu est proche. »
Tous portérent leurs yeux vers la fenêtre qui était restée ouverte, et aperçurent un gentil petit oiseau qui, perché sut un vase de fleurs contre lequel il aiguisait son bec jauneen agitant ses plumes pourpre et vert foncé, répéta ces mots : « Plus le danger est grand, plus Dieu est proche. »
A cette vue Kæthi Gloor se signa : le capitaine consterné parut avoir la Jangue paralysée. Epiphanie, les yeux brillants de joie et dans une posture de suppliante, étendit ses bras vers la fenêtre. Quant à Addrich, la figure contractée, il dit avec son sombre sourire ordinaire :
« Ah! tiens, ce sansonnet! Par où ce sorcier est-il entré? »
ll s’approcha lentement de la fenêtre et appela l'oiseau : Matz, Matz! mais le joli petit courrier ailé tourna s% tête de tous côtés et s’envola.
« Que Dieu dans sa grâce me préserve, » dit Kæthi; et sa-
luant Épiphanie de la tête, elle sortit de la chambre en prononçant la formule d'adieu en usage chez les paysans : « Portez-vous bien et ne me gardez pas de rancunel »
* « Suis cetie femme jusqu'à Sion, dit Addrich vivement au capitaine. La route de Sion ne t’éloigne pas beaucoup de tes affaires. Je tiens autant que toi à savoir quel est celui qui a fait un cadeau de prince à cette jeune fille. Laisse À la femme la boucle de cheveux, tu verras bien à qui elle la remettra. Dis que tu es venu toi-même rendre témoignage qu'elle s'est acquittée fidèlement de sa commission. Tâche en route de gagner la confiance de la paysanne et de la faire jaser. Tu n'as qu'à lui dire que des affaires t’appellent à Sion ou à Haliwyÿl. Allons, hâle-toil Demain nous nous reverrons devant Aarau.
— Parbleu, tu as raison, s'écria Gédéon. Le détour à faire est une bagatelle, comparé h d'avantage qu’on peut en retirer. Oui, je la ferai jaser, cette femme, quand elle serait plus rusée que le renard en face d'un piege. »
11 serra la main du vieillard en signe d'adieu; Mais, quand il voulut prendre de la même manière congé de Fanny, elle recula avec effroi, et lui dit: « Ne me touche pas | je voudrais qu'il y eût déjà dix mille lieues entre toi et moil »
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Il resta un instant interdit et silencieux, en jetant sur elle des regards de dépit et de tendresse. Puis, d’un ton qui peignait toute l'agitation de son cœur, il dit: « Fanny, tu me navres le cœur. Je me suis toujours conduit vis-à-vis de toi avec la plus grande réserve. Jamais je ne me suis permis la moindre privauté. Nous étions d'accord; nos âmes s’entendaient | Je ne sais quel mauvais génie s'est placé entre nous .
— Fabien, Fabien! dit Fanny d’un air malin et d’une voix à faire croire quelle pronongait une formule magique pour échapper à un danger.
— Ce drôle-là ne m'empêchera pas plus qu’une ombre sans corps de te retenir. J'ai vu d'autres majestés. Ne me parle pas de ce misérable vaurien! Tu es sous l'empire d’un pouvoir plus funeste! Prends garde à toi! Bien que tu m'aies offensé mortellement, je t’aime cependant toujours, et ta possession m'est plus précieuse que. ma vie, que le salut même de mon âme. Adieu! de gré ou de force tu seras à moil Je ne renoncerais point à toi, dussé-je partager avec toi la damnation éternelle. Fais tes préparatifs de noces et songe à moi. Une fois que nous aurons chassé les tyrans, les violons et les trompettes joueront pour que nous dansions. Allons, donne-moi ta main, que nous nous quittions amis.
— Touche-lui la main, folle, dit Addrich en voyant Fanny tourner le dos à Gédéon et se diriger vers la fenêtre, d'où le mystérieux oiseau avait disparu, Donne-lui donc la main, pour qu'il parte enfin et ne perde pas la trace de la femme de Sion.
— Puisse-t-il perdre la mienne en même temps à tout jamais! repartit Epiphanie.
— Eh bien! laisse-la, cette fille fantasque, dit Addrich avec humeur. Il ne sied guère à un militaire de roucouler près d’une femme écervelée, lorsqu'il est sur le point de se voir d’un moment à l’autre en face de l’ennemi. Allons, en route! Je te garderai bien le charmant oiseau; songe seulement à la cage d’or pour l’y mettre. Prends quelque château bernois, et ta fiancée ne t’Echappera plus! Partiras-tu enfin ? Avec ta malheureuse lenteur nous manquerons la connaissance du rival de Sion. »
Ce disant, il le poussa hors de la chambre de Fanny, lui fi:
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descendre l’escalier quatre à quatre, lui laissant à peine le temps de passer sa bandoulière et d’enfoncer sur sa tête son large feutre surmonté d’un panache blanc.
Puis après l'avoir accompagné un petit bout de chemin sur la côte que remontait la paysanne, il le quitta pour rentrer en lui criant : « Allons, bonne chance! à demain dans le champ de Suhr, devant Aarau. »