X VIII
Conversation à minuit.
Le vieillard, rentré dans la maison, s’enferma immédiatement dans sa chambre. Il y demieura seul et ne reparut qu’à la chute du jour. Il jeta ensuite dans le feu de l’ätre une quantité de papiers déchirés, alluma la lampe et ordonna que tous les gens de la maison vinssent lui parler chacun à son tour, à mesure qu'il les ferait appeler.
ll avait l'habitude d’en agir ainsi toutes les fois qu'il se mettait en voyage et qu'il devait être plusieurs jours absent, ll était sévèrement interdit aux domestiques de se communiquer l’un à l’autre ce qu'il avait dit à chacun d’eux en parti-
culier. Cela les rendait forcément discrets, tant par crainte que par intérêt (car Addrich payait ses gens plus largement qu'aucun autre propriétaire); ils exécutaient ses ordres, même les moins importants, sans en dire un mot à qui que ce fût. Aussi, grâce à cette mesure rigoureusement observée aux Mousses, on n’y entendait pas le plus petit commerage,
1l était près de minuit quand Addrich fit appeler Epiphanie. Aenneli dut la relever près du chevet de sa fille malade.
Après avoir poussé le verrou de la porte, il lui dit: « Je t’avoue, Fanpy, que cet empressement qu’on met depuis hier à s'occuper de toi ne laisse pas de me surprendre. On dirait qu’on s’est donné le mot de tous côtés pour chercher à t'entraîner hors de chez moi. Pourquoi le chevalier de Mey te témoigne-t-il tout à coup un si vif intérêt? Que signifie cette
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lettre apportée par le ménétrier Wirri? Pourquoi veut-il te faire conduire à mon insu au château de Liebegg? Quel est le drôle malavisé qui a osé pénétrer de nuit jusqu’à la fenètre de ta chambre pour y déposer des fleurs et y placer sans doute aussi cet oiseau dressé ? Serait-ce par hasard Fabien lui-même”? Ce n’est guère probable! Cesbon garçon ne peut avoir oublié que la maison des Mousses lui est ouverte la nuit comme le jour. Mais qui alors? Quel est ce vieillard à la barrette de velours noir et à la pelisse de soie, avec une large balafre sur la joue, qui envoie de Sion à une jeune recluse de la campagne des bijoux à parer une reine, et dont le prix dépasse de beaucoup tout ce que tu peux imaginer? Pourquoi veut-on t’enlever de chez moi et t’attirer chez ton parrain à Aarau? Fanny, dis-moi quelles sont tes conjectures à cet égard.
— En vérité, répondit Fanny, j'aurais moins de peine à approfondir ce qui se passe au-dessus des étoiles ou dans le sein de Ja terre, qu'à deviner pourquoi on s'occupe tant de moi; mais n'oublie pas que c'était hier la veille de mon jour de naissance; et puis ce nombre mystérieux !... 11 n'y a que Fabien qui puisse m'avoir apporté ces fleurs, et si ce n’est pas lui, c'était pour sür.... Tu le sais, tu l'as vu, tu l'as entendu | |
.— Voyons, qui? ton schrætteli, n'est-ce pas ? Va, crédule enfant ! ou peut-être le sansonnet ? Quelles billevesees !
— Ne parle pas si haut, les gnomes ont l'oreille fine, et tu sais, Addrich, qu’ils n'aiment pas à entendre dire qu'ils ressemblent en rien à un oiseau.
— Oui, avec cela qu'ils ont, dit-on, de larges pattes d'oie.
— Oh! tais-toil reprit Fanny à la fois alarmée et irritée. Ne les mets pas en colère ! ce sont de bonnes créatures de Dieu ! Brisons là-dessus.
— En effet, tu as raison, ce sont de bonnes créatures; aussi je ne les crains aucunement, mais je n’en crains que plus les hommes! Il est certain qu’on manigance quelque chose contre moi. On te met en jeu, tu es le prête-nom; mais c'est moi qu’on veut frapper ! Jadis les hommes étaient indignes du paradis ; aujourd'hui ils sont si dépravés qu'il ne valent pas même la peine d'être exterminés par un déluge. Le Créateur les laisse sur terre avec les bêtes féroces pour qu'ils s’entre-dechirent.
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— Fi donc! Addrich | tu. me causes sans cesse de vaines terreurs, et à toi-même tu te donnes d’inutiles tourments. D'ailleurs, il y a parmi les hommes de bien nobles exceptions.
— Ma foi, oui, les fous ou les enfants qui croient trouver le royaume céleste derrière toute haie où ils vont jouer avec les anges, ou, à leur défaut, avec des pieux.
— Crois-moi, Addrich, ceux qui aiment à.se trouver avec des anges en rencontrent! Tu peux placer ta pieuse fille, sans crainte, au nombre des anges, et je veux devenir ce qu'est Lenore.
— En ce cas, meurs! Bienheureux les morts! » Le vieillard , baissant ensuite son visage sombre sur sa poitrine, se tut; mais se redressant bientôt après, il dit d'une voix ferme : « Aimes-tu la pauvre Lorely ?
— Je-l'aime comme si elle était ma propre sœur.
— Eh bien ! promets-moi donc de ne pas l’abandonner à son lit de mort! Je suis forcé de faire un voyage. Il se présente pour moi une puissante distraction. Il faut que je m'arrache à ma douleur, ou je deviendrais fou ! Je ne saurais dire combien de temps je serai absent, ni indiquer le lieu où je vais. Ma fille est déjà comme morte pour moi, bien qu'elle respire encore; Fanny, reste-lui fidèle. Il n’y a pas de main plus douce que celle d’une bonne sœur comme toi pour fermer ses yeux fatigués qui aspirent au sommeil éternel.
— Je vous promets, mon oncle, de ne pas abandonner Lenore.
— On veut t'enlever de cette maison et t’arracher du lit de ta sœur. Pour me mettre l’äme en repos, place ta main dans la mienne et promets-moi à la face de Dieu et de tous, ses anges que, sous aucune condition, en dépit de la ruse et même de la violence, tu ne quitteras cette maison tant que Lenore aura encore besoin de tes soins.
— Addrich, voici ma main.
— Ne donne pas ta main sans la ferme résolution de garder ta promesse. Cette promesse te lie comme un serment qui monte au ciell Si tu manquais à ta parole, cela te coûterait ta félicité éternelle.
— Voici ma main, Addrich.
— Souviens-toi, Fanny, que tu seras mon héritière aussitôt que Lenore ne pourra plus l'être. Toutes les disposi-
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tions sont prises, et tu peux aller au-devant de l’avenir sans inquiétude.
— Je ne l'ai pas encore redouté, Addrich. Je sais que l’avenir se lie intimement au passe. Celui seul qui a à déplorer ses antécédents peut trembler devant l’avenir !
— Le capitaine Renold sera ton protecteur quand je ne pourrai plus l'être. C’est un bel homme, tu ne saurais le nier. De plus, il est brave et loyal et n’est pas sans fortune. ll a bien quelques défauts : il est vaniteux, suffisant et maniéré, parfois emporté, il a l’arrogance d’un troupier fanfaron. Que te dirai-je? tu le connais aussi bien que moi. Mais il brûle pour toi du plus ardent amour, et le fer le plus dur s’amollit tellement au feu qu'il s 'assouplit jusqu'à prendre la forme d’une épingle. Je lui ai promis ta main.
— Ma main ? moi je serais sa femme! Tu as mal fait. Je le déteste, et je ne saurais t’obeir, car...
— Comptes-tu sur Fabien? interrompit le vieillard contrarié. Il ne songe pas à toi. Il ne m’a jamais demande ta main.
— Que dis-tu, Addrich? Comment un frère épouserait-il sa sœur ?
— ll n’est pas plus ton parent que ne l’est leGrand-Mogol!
— En suis-je moins sa sœur? Les premiers jeux de l’enfance , dont j'ai gardé le souvenir, nous ont rendus frère et sœur. Nous n'avons qu'une pensée, qu'une volonté. Je ne vis qu’en lui et par lui. Liés l’un à l’autre par les mêmes idées, les mêmes espérances, nous ne sommes réellement qu’une âme en deux corps. Dieu nous a séparés en deux parties, dont il est évidemment la meilleure ! »
Addrich passa en souriantla main sur les yeux si vifs etsi purs de la jeune fille, qui le regardait d’une manière franche et ingénue.
« Fanny, dit-il, tu es encore bien enfant. Lorsqu'on vous voit ensemble, Fabien et toi,on vous prendrait en effet pour le frère et la sœur, tant vous vous occupez peu l’un de l’autre.
— Comment deux moitiés s’occuperaient-elles l’une de l'autre? Quand elles sont réunies, ne constituant qu'un seul tout, elles sont tranquilles et heureuses; mais quand elles vivent séparées l’une de l’autre, elles languissent, et ne jouissent que de la moitié de leur existence; elles se consument de chagrin et de douleur; se cherchant tou-
jours en pensée, elles aspirent sans cesse au bonheur d’être réunies. |
+- Cependant, Fanny, je crois que tu ne détestes pas le capitaine Gédéon autant que tu voudrais me l’insinuer. Sois franche avec moi. J’en sais plus long que tu ne veux m'en avouer! Ton embarras, ton changement de couleur, tes fréquentes distractions, tes oublis, quand tu es avec lui... rien de tout cela ne m'a échappé. Je pourrais ten dire encore davantage. L'amour se trahit par les yeux et dans tous les mouvements du corps!
— Tu ne t'en es pas moins trompé. Pour me soustraire à Gedeon, je chercherais un refuge dans la tombe!
— Eh bien, moi, je connais cela. Les amoureux ne peuvent pas vivre sans se quereller ;. c'est là l'amour!
— L'amour! s’ecria Fanny agitée et avec une horreur qui n'avait rien de simulé. N’appelle pas cela de l'amour, Addrich, ce serait calomnier tout ce qu’il y a de plus saint au monde! Ah! si c’est là de l'amour, je n'ai jamais aimé ni mon pére, ni le bon Fabien, ni personne au monde! Ce n’est pas de l'amour, c'est une fascination de l'esprit, une ivresse des sens, un embrasement de l’âme, une fièvre brûlante, en un mot, un mal qui vous consume jusqu'à Ja moelle de vos os. Garde-toi bien, mon oncle, de Gédéon : il use de sortiléges p il est versé dans un art occulte. Quelque résistance que je lui oppose, il a le pouvoir de m'attirer à lui; à son gré il maîtrise ma volonté, captive ma pensée et fait de moi son esclave. Mais, au milieu du trouble de mon âme, j'entends la voix de mon génie tutélaire qui me crie : « Péché! « péché! »
—"Parle plus clairement, Fanny! je ne te comprends
as.
è — N’as-tu jamais entendu dire que des hommes pervers peuvent priver une jeune fille de sa raison, pär des breuvages d'amour, des philtres, ou d’autres sortiléges; qu'ils peuvent la mettre sous leur dépendance et l’attacher à eux comme un chien; enfin que l'ensorcelée ne trouve plus de repos ni le jour ni la nuit, et finit par mourir à petit feu ?
— Dans combien de veillées de vieilles fileuses as-tu recveilli cette ridicule science? Debarrasse ton esprit de ces sottises ! Il ne faut pas qu’une belle maison neuve soit un
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magasin de vieilles guenilles, et un esprit aussi sain et aussi pur que le tien ne doit pas faire sentinelle devant l’arsenal de la supeßstition. »
Tandis qu'il parlait ainsi d'un air à moitié moqueur, à moitié mécontent, on entendit frapper légèrement à la porte. Addrich y courut, et il trouva Aenneli qui lui dit:
« J'ai peur de rester seule avec Lenore. Tout en dormant, elle parle et elle dit les choses les plus singulières. Fanny ne voudrait-elle pas veiller avec moi? »
A ces mots, la figure d’Addrich se rembrunit de nouveau. 11 fit signe à Épiphanie, et ils se rendirent tous les trois auprès de la malade.
Les chants du cygne.
Les deux jeunes filles, marchant sur la pointe des pieds, entrèrent dans la chambre de Lorely. Quant à Addrich, il déposa devant la porte de sa fille ses souliers à semelles épaisses garnies de clous. Une lampe, posée sur une petite table devant le lit, repandait une pâle lueur. Les jeunes filles s’assirent dans un coin de la shambre et se serrèrent l'une contre l’autre, comme pour se rassurer en se rapprochant le plus possible. Tandis qu'elles causaient à voix basse, Addrich s'avança vers le lit. Le soulörement de sa large poi-. trine et de ses fortes épaules trahit la profondeur du soupir qu'il exhala en écartant doucement le rideau de lit qui lui masquait la figure de son enfant.
Lorely, les yeux fermés, était étendue, et ressemblait à une statue d’albätre sur laquelle tombe un faible reflet rose. Elle respirait visiblement, mais l’immobilité de ses beaux traits indiquait que l'âme avait rompt-avec une vie à laquelle rien ne l’attachait plus. A voir l’insensibilité de son visage, on aurait dit que la lumière n’avait jamais pénétré dans ses yeux et qu'aucun son de la terre n'avait jamais frappé ses oreilles.
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Addrich se retira auprès d’une fenêtre, appuya son bras sur l’embrasure et cacha son visage dans ses mains. Il régna dans la chambre un si long et si profond silence que tout semblait avoir fui d’ici-bas avec Lenore. Quant à Fanny et Aenneli, elles priaient avec ferveur, la tête baissée et les mains jointes sur la poitrine. De temps en temps, l’une ou l’autre s’agitait un peu, comme pour interrompre par ce léger mouvement le profond et lugubre silence de la chambre: puis toutes deux tressaillaient au frôlement de leurs robes bu au craquement de leurs siéges. Ce pénible état pouvait avoir duré un quart d'heure, quand les deux jeunes filles levèrent en même temps la tête pour prêter l'oreille au murmure échappé des lèvres de la malade. Fanny s’approcha du lit et appliqua son oreille contre la bouche de Lenore, puis elle retourna à sa place en disant :
« Eile reprend sans doute son chant. »
La fille d’Addrich semblait désignée comme la victime d’une de ces maladies dont les symptômes &tränges bouleversent tous les esprits et font le désespoir des médecins.
L'ancienne Grèce leur dut les oracles sortis de la bouche des prêtresses d’Apollon ou de Jupiter; mais les enfants d’Israël, dégénérés à Babylone sur les bords de l’Euphrate, n'y virent que des tours de Satan. Et comme les chrétiens ont mélé le levain juif au pain de la vie, Lenore passa aussi dans le peuple pour possédée du démon. D'ailleurs, les bruits repandus sur la vie d’Addrich paraissaient confirmer cette opinion plus encore que les efforts inutilement tentés pour combattre ce mal par les médecins que le père, à bout de ressources, avait fait venir de tous les côtés. Si Addrich, abandonné des disciples d’Esculape, eft eu recours aux frères capucins d’un couvent voisin pour faire exorciser le diable, il se serait peut-être réhabilité dans la ville et dans. le pays comme homme religieux. Il avait dédaigné ce moyen, non pas qu'il fût de l'Église de Zwingli (car dans la montagne bien des paysans évangéliques ont conservé ces croyances comme de vrais articles de foi), mais parce qu'il semblait être malheureusement un des esprits forts les plus enragés. C’est ainsi que la pauvre Lenore fut toujours considérée par la multitude comme une possédée, tandis que dans la maison de son père on la regardait comme un ange qui parlait parfois des
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choses du ciel, ou du moins comme une prophétesse à l'instar de la malbeureuse fille de Priam, Cassandre.
Les sons d’abord faibles et sourds échappés des lèvres de Lorely (phénomène ordinaire de cette maladie) devinrent peu . à peu plus distinets. La voix de la jeune fille endormie rappelait les sons argentins d’un harmonica, qui passent insensiblement, sous la pression du doigt, jusqu’au frémolo dont la vibration agite tous vos nerfs; un murmure presque inintelligible d'abord se transforma en un fredonnement, puis en un chant assez clair avec des mots cadencés. .
Le silence funébre de la nuit et la pâle réverbération de la lumière sur les meubles et les ornements de la chambre donnaient un caractère plus effrayant au chant qui semblait s'échapper involontairement de la poitrine de la malade. Sa voix avait quelque chose de doux et de suave, qui ne pouvait se comparer qu’au son d’une harpe éolienne. La mélodie était monotone et mélancolique.
Enfin on distingua lés paroles sûivantes :
Leurs étendards brillent sur les hauteurs;
Ils brillent bleus, blancs, de toutes couleurs. En rangs serrés leurs bataillons s'étendent ; De tous côtés vers la Reuss ils descendent.
Mais le vautour plane du haut de l'air, Prêt à tomber comme un rapide éclair; Et vers la Reuss son aile se déploie :
Il sent la mort, il va chercher sa proie.
Dans leuf arc rouge ils mettent confiance ; En un moment le sort l’a fracassé.
Comme un torrent de feu leur corps s’avance; Des flots de sang l'ont soudain remplacé.
Les derniers sons expirèrent presque sur les lèvres de Lorely avant de parvenir à l'oreille des auditeurs. Les autres accents redevinrent inintelligibles et s'exhalèrent en doux murmures comme les premiers mots de son chant. Addrich, qui pendant tout le chant avait tourné la tête vers Lenore et l'avait écoutée avec une religieuse attention, se retira alors dans son coin; et les bras croisés d’un air réfléchi, ii répéta à plusieurs reprises les paroles de sa fille, qui semblaient refléter les images dont l’âme de la malade était
poursuivie. Mais il n’y trouvait aucune liaison, ni commencement, ni fin. Il voulut effacer le chant de sa mémoire, mais la voix à la fois douce et effrayante de son enfant lui revepait toujours à l'oreille.
Aenneli demanda tout bas à sa voisine :
« As-tu tout compris? Elle parlait de sang et de combats! Quand les morts chantent, cela présage de grands maux. Et Lorely n'est-elle pas déjà vraiment une fiancée de la mort? On parle de cent mille soldats qui ont envahi le pays. Le peuple, dit-on, s'est soulevé et veut la guerre! Que Dieu nous vienne en aide ! Pendant la guerre chacun agit à sa guise!
— Tais-toi, reprit Fanny. Peut-&treenentendrons-nous davantage! La guerre n’a plus à venir, nous l'avons déjà. Mais ne te tourmente pas sans raison, prie Dieu plutôt. Crois-moi, celui qui peut prier avec joie est aussi en état de mourir avec joie! Qu’as-tu de plus que mwi dans ce misérable monde ? Pauvre fille, n’es-tu pas orpheline de père et de mère comme moi? Ainsi, sois préparée à tout. Le malheur ne fond pas sur les hommes sans qu'ils aient reçu un avertissement du ciel ! C'est ainsi que se manifeste la miséricorde de Dieu. Songe à la terrible queue de la comète du mois de décembre dernier!
— Ma foi, j'y pense souvent, répondit Aenneli, mais j’aimerais mieux ne pas y penser et ne rien savoir. Je ne me tourmenterais pas alors avant que le malheur fût arrivé. Sans ces inquiétudes, on supporterait le mal moitié plus facilement !
— Enfant, reprit Fanny tout bas, on échappe sans doute aux inquiétudes quand on ignore tout; mais il vaut mieux tout savoir, et ce qu'il y a de mieux encore, c’est d'aimer Jésus-Christ. En priant, tu te trouveras en présence de Dieu et tu ne t’attacheras qu'aux choses éternelles! La guerre, les tempêtes et les tremblements de terre, que détruisent-ils ? Des biens périssables, les œuvres de la poussière ! Que détruit la mort? Rien que l'enveloppe passagère de notre âme, enveloppe qui tombe en poussière |
— Silence! » dit Aenneli en levant l'index en l'air et en dirigeant ses yeux vers le lit.
En effet, il echappa de nouveau des lèvres de Lorely des sons inarticulés qui, au bout de peu d’instants, se changèrent
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en mots et en chants. Ca furent les mêmes sons suaves et pénétrarits, avec la même mélodie monotone et mélancolique. Voici ces paroles :
A sa lèvre où brillait la vie
La pourpre éclatante est ravie; D'un glaive il a le flanc ouvert, De son sang le sol est couvert.
Pour lui ton assistance est vaine, Il ne sent plus douleur ni peine.
Il dort pour ne plus s’6veiller, Une pierre est son oreiller.
Quelle nuit sur ton existence, Où ne luit plus nulle espérance!
Ton enfant dort sous le gazon, Et sous la cendre est ta maison.
Pour pléürer tu n’as plus de larme :
Ce qui se montrait plein de charme A cessé d’être, et pour ton cœur
Il n’existe plus de bonheur,
Quand la mort menace, t'appelle ” Et veut te voir venir vers elle,
L'amitié te conseille en vain
De tout oublier dans le vin.
Le fond du précipice est sombre,
Et le rocher se perd dans l'ombre.
Pourquoi, dis-moi, tant t'approcher Du bord glissant de ce rocher ?
Après ces derniers mots, la malade poussa un cri court, mais si pergant, que tous trois tressaillirent et sautèrent en l'air. Addrich lui-même pälit d'effroi. Tous approchérent en toute hâte, et dans la plus vive angoisse. |
Lenore était là, comme tantôt, assoupie, mais sa figure était animée d'une douce teinte rose. Elle poussa un long et profond soupir, et un sourire d’un charme ineffable effeura ses lèvres, et répandit sur ses traits l'air de la plus pure félicité. .
C'était le sourire vainqueur d’une bienbeureuse dont l'âme se sent dégagée de tous les liens qui l’attachent à la terre. Cependant sa respiration faible, mais régulière, annonça
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bientôt que cet état anomal avait cessé, et que-la malade jouissait d’un sommeil naturel et paisible.
A cette vue, Addrich et les deux jeunes filles se sentirent passures. Ils connaissaient les crises et les variations qui se produisent dans la marche de cette maladie. Minuit était passé; Fanny s’offrit pour veiller Lorely jusqu’au jour. Addrich et Aenneli se retirèrent un peu plus tranquilles.
L'auberge de Grænichen.
Déjà le jour commençait À poindre et, perçant à travers es petits carreaux ronds de la double fenêtre, éclairait de ses aibles lueurs la chambre de la malade, où la flamme roureâtre de la lampe pâlissait de plus en plus, quand Epiphanie, rus le sommeil avait surprise près de son rouet, fut réveillée 'n sursaut par une main étrangère qu'elle sentit sur sa figure. in ouvrant les yeux elle vit devant elle son oncle en costume le voyage; il avait au côté une épée, et dans un large einturon au-dessus de ses amples chausses brillaient deux istolets à moitié cachés par son pourpoint gris.
Quand il apprit que sa fille avait été deux ou trois heures veillée et qu’elle avait pris quelques rafraîchissements, il aisa Fanny sur le front, lui rappela la promesse solennelle u’elle lui avait faite, et s'engagea, en cas d'une absence proıngee, à lui donner de temps en temps de ses nouvelles.
« Addrich, lui dit sa nièce, tu suis une mauvaise route, tu tarches dans le sang.»
— Mon enfant, dans ce monde dégénéré, le chemin de la ıstice passe par des forêts sauvages et non par des allées e jardin bien tracées. De temps à autre, des hommes de eur sont obligés de se réunir pour frayer aux autres une ie au milieu de ce labyrinthe couvert de broussailles et épines.
— Addrich, tu as oublié les prophéties de cette nuit? C'éient des chants de cygne pleins de sens et d'éloquence.
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— Eneffet, des chants de cygne, reprit le vieillard ensoupirant. Oui, ce sont peut-être les dermiers accents que j'entendrai de cet ange près de quitter ce monde! Voudrais-tu, comme un nouveau Joseph, m'interpréter le sens mystérieux des rêves de Lorely ?
— Sa voix mélancolique ne présage certes pas des jours de joie et de bonheur!
— Tu as raison. Je'n’espere plus pour moi des jours heureux sous le ciel; mais, je voudrais, pour ma faible part, aider à en assurer aux autres! Adieu, mon enfant, ne crains rien, tu es bien gardée. Adoucis par ton amour les dernières gouttes amères qui restent à boire à Lorely dans cette coupe de la vie! »
Il tendit la main à Fanny en signe d'adieu, puis, se penchant sur sa: fille assoupie, posa un léger baiser sur sa joue pâle et cave, et sortit en toute hâte. En bas de la maison, il adressa encore quelques paroles aux domestiques assemblés. A sa vue, les chiens aboyèrent gaiement et sautèrent audevant de lui; mais il les repoussa et, d’un air morne, descendit seul dans la vallée le long du taillis.
C'était un dimanche. De loin enloin on entendait retentir les cloches des églises. Elles n’appelaient point les fidèles à la prière, mais aux armes! Parfois, on distinguait le sourd roulement des tambours, ou le son aigu des fifres.
Quand Addrich passa entre les cabanes de la vallée du Diable, il n’apergut que quelques femmes qui lui crierent: « Nos hommes sont partis à la pointe du jour. Que Dieu vous com. ble de bénédictions, et rapportez-nous beaucoup de butin!»
Dès qu’il eut passé les ruines du château de Trotsbourg et qu'il fut entré dans le lointain de Kulm, d’où l'on domine la plaine, il vit briller, aux rayons du soleil qui pergaient les nuages gris, des armes se dirigeant du même côté que lui. Derrière lui, dans la vallée, il distingua mieux le son des tambours et des flageolets. Près du village de Kulm, il vit marcher une troupe d'hommes armés, bannières en tête. Il laissa à sa droite le château de Liebegg, placé sur une saillie de rocher, qui, abandonné et fermé, comme s’il craignait la rage sauvage des insurgés, semblait vouloir s’ensevelir dans les sombres bois de sapins dont il était entouré.
Addrich, toujours pensif, traversa la plaine et s’achemina d'un pas rapide vers Grænichen, situé à l'issue de la vallés
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de Kulm. Déjà, à une grande distance, il avait eutendu les acclamations, les cris d'allégresse, les clameurs confuses de milie voix qui se croisaient dans tous les sens. Le village fourmillait de paysans armés. Ici, un homme agitait le drapeau de sa compagnie d’arquebusiers. Là, un autre cherchait à mettre en rang des hommes courant çà et là en désordre. Ailleurs, les uns nettoyaient leurs carabines, d’autres aiguisaient des sabres rouillés. Dans quelques groupes, on discutsit gravement les questions brülantes du jour. Quelques-uns se portaient des toasts et vidaient des gourdes. D'autres s’escrimaient pour s'exercer.
Mais la foule la plus compacte et la plus bigarrée se pressait autour de l'auberge, comme un essaim d’abeilles ' prêt à quitter sa ruche.
Addrich, espérant trouver à l'auberge les chefs des insurgés et les anciens des communes, ne parvint pas sans peine à se frayer un passage à travers les flots de monde qui montaient et descendaient, et à pénétrer dans l’une des salles où il y avait le plus de gens réunis.
« Oüsont les chefs ? » demanda-t-il à ceux qui étaient le plus à même de l'entendre.
Mais personne ne répondit à sa question.
« Maudite maison, cria un paysan, où l'on ne peut pas même avoir une goutte d’eau-de-viel Ce gueux d’aubergiste, si je peux lui mettre la main dessus, je lui tordrai le cou!
— Tais-toi, Balz, lui réplique un autre. li n’y a pas, ma foi, plus d'une lieue d'ici à Aarau. Là, tu pourras en avoir tout ton soûl. Nous mettrons nous-mêmes les pièces en perce, et nous payerons notre écot par un Dieu vous le rende! tout en nous essuyant le groin avec la manche. J'espère que nous payerons une bonne fois toutes nos dettes, et que nous découvrirons les cachettes où les gens de la ville fourrent leur magot et leur argenterie.
— Sortez, vous autres, vociféra un troisième qui parvint à fendre la foule ; sachez que je suis le frullmestre' de Rynach. Mettez-vous tous en rang, là, dehors, je vais vous passer en
revue.
— Quas-tu à commander ici? répondit un homme trapu,
4, Maitre instructeur chargé de faire faire les exercices militaires. ( Vote du traducteur.)
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à la tête crépue. Déloge au plus vite, ou bien tu sentiras les semelles de mes souliers dans ton estomac. C’en est fait du commandement. Nous autres Suisses, nous ne voulons plus d'autorité. C’est pour cela que nous sommes ici.
— Bien, très-bien, répliqua le trullmestre en prenant aussitôt un air affable et entendu, et frappant d'une manière cordiale sur l'épaule du récalcitrant. C’est parfaitement juste; mais, après tout, il faut de l'ordre, dans ce monde! On ne peut marcher sans discipline et sans soumission Sans elles, tout s'écroule, les maisons comme les États.
— S'il s'agissait de soumission, répondit l’homme trapu, nous serions restés chez nous, comme nous le conseillait le cufé, et nous aurions laissé à leur place l’avoyer, les échevins, le conseil et les bourgeois de Berne. Mais, puisque nous sommes maintenant les maîtres, personne n’a d'ordre à nous donner; à plus forte raison, nous ne voulons pas, pour nous gouverner et nous régenter, un bout d'homme qui, des pieds à la tête, serait trop payé de six kreutzers. La boue et les immondices vont bien ensemble, ce qui fait que le trulimestre veut un peu trancher de l’avoyer. »
Aussitôt qu’Addrich trouva moyen de passer, il en profits pour ne plus écouter cette discussion et pour avancer jusqu'au fond de la pièce. Il se trouva bientôt arrêté par un autre groupe qui entourait une table, et dont l'attention était absorbée par un jeune étranger occupé à manger avec grand . appétit sa soupe du matin, et à déguster son vin, sans s'inquiéter des spectateurs assemblés autour de lui. Ce jeune bomme approchait de ses vingt-cinq ans. Sa figure presque aussi délicate que celle d'une jeune fille, et sur laquelle aucune passion n'avait encore laissé de traces, prévenait en sa faveur du ‘premier abord. Il eût été difficile de décider si le calme inébranlable de ses traits dénotait l'innocence de son cœur ou bien la confiance qu’il avait en ses forces. Ses oheveux blond châtain, séparés en deux sur le front, retombaient en longues boucles sur ses épaules, et lui donnaient, pour ainsi dire, l'air de l’apôtre saint Jean, tel que nous le représentent les peintres. Par un contraste assez frappant, mais qui n’avait rien de choquant, il avait les membres fortement découplés , de larges épaules, une poitrine bombee, et des mains d’une forte complexion.
‚Mais c'était sans douts moins la figure du jeune homme
ADDRICH DES MOUSSES. 131
que son costume de citadin, qui avait excité la curiosité soupçonneuse de la foule ameutée. Il avait déposé sur la table une barrette de velours brun; par-dessus son court manteau bleu jeté en arrière, et sur son pourpoint jaune brodé, se rabattait une fraise de la toile la plus fine ; son haut-de-chausses à larges plis était orné de nœuds de soie, à l'endroit où il se resserre autour du genou; et selon la mode d'alors, sans doute imitée des Flamands, une garniture large comme la main tournait au-dessous du genou, et le haut-de-chausses, en se resserrant, descendait jusque par-dessus le mollet.
« Tudieu! si tu n'es pas sourd-muet, desserre donc les dents, dit quelqu'un non loin d’Addrich, Il faut ôter le couvercle de la marmite!
— C'est un linder!, dit un autre, on sent cela de loin. Iln'y a qu'à le regarder. |
— Oui, il fait le monsieur, le mirliflor, s'écria un troisième.
— Si c’est un linder, reprit un quatrième, jetons-le par la croisée. Il lui faut du plomb dans la tête! Si c'était par hasard quelque espion des villes? eh bien! qu’on le pende! De tout tablier on peut faire un sao, et de toute cravate, une corde!
— Hé! mon gars, s’écria enfin un autre qui était tout près de la table, réponds-nous tout de suite. D’où-viens-tu, et où vas-tu? Voyons, parle! » |
L’etranger leva tranquillement la tête et dit avec beaucoup de sang-froid : |
« Eh bien! je parle comme il me platt, où il me plaît, et ° quand il me plaît}
— Blanc-bec, crois-tu que ce soit aujourd’hui le premier avril? demanda le même interlocuteur. Je ne consentirai pas à être le plastron d’un mauvais farceur! Si tu ne parles pas, je saurai bien te délier la langue.
— Fais une question sensée, et je te répondrai mieux, répliqua le jeune homme en versant dans son verre ce qui lui restait de vin. N'est-ce pas, tu voudrais savoir si je viens d’Aarau® si je suis chargé de commissions ? enfin, si je remonte la vallée? Tu as deviné juste.
1. Linde signifie doux, tiéde. Dans les troubles civils de la Suisse on donnait le nom de linde à tous ceux qui étaient pour l'autorité, et celui de harte (dnrs) à ceux qui avaient ermbrassé la cause de l'insurrection.
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— Allons, fais-nous voir si tu es porteur de quelques lettres, continua l’orateur de la bande. Car; voir vaut mieux ‘ qu’entendre. Eh! qui de vous autres sait lire des papiers écrits? Voyons, étendez-le sur la table, et fouillez-moi ce drôle!
— Ne me touchez pas, vous pourriez vous piquer les doigts, » reprit le jeune étranger en posant sa barrette sur la töte et en se levant de son banc.
Ce ne fut qu'en ce moment qu'Addrich fut à même de voir l'étranger.
« Arrêtez, braves gens, s'écria-t-il aussitôt en se pressant d'arriver jusqu'à la table. Pas de précipitation! C’est Fabien der Almen. C’est un des nôtres, vous pouvez en être sürs, et dont nous aurons bientôt tous besoin à l'armée. Il sera notre chirurgien. Certes il ne manquera pas d'ouvrage; il y aura assez de jambes à couper et des têtes à raccommoder!
— Laissez-le, laissez-le en repos, s’écrièrent alors plusieurs voix à la fois. Le maître des Mousses le connaît, cela suffit; d'ailleurs, il nous faut un docteur! »
Le jeune homme tendit amicalement la main à Addrich par-dessus la table et dit aux paysans :
« Si je ne savais pas d'avance, mes bonnes gens, que c'est perdre aussi bien son temps de parler à vous autres ou à un torrent, je vous conseillerais de compter le moins possible sur mon art et de chercher plutôt sur-le-champ contre „tous les coups de sabre, de pique ou de mousquet, le seul et * unique remède infaillible !.. »
Addrich, qui tenait encore la main de Fabien dans la sienne et qui craignait que le propos inconsidéré du jeune honme n’amenät une nouvelle scène, l’attira à lui par-dessus la table.
« Sapristil s’écria un grand colosse à qui une énorme paire de moustaches et deux balafres donnaient un air redoutable, je veux que le Moloch me déchire devant vous en mille fois mille morceaux, si le camarade n'a pas raison.
Tant que j'ai porté sur moi dans le régiment français une
boule de poil de chamois, ni mitraille ni boulet n'y faisaient rien! Ma peau resta lisse comme le visage d’une jeune fille, bien que mon chapeau et mon habit fussent criblés de balles. Mais trois jours avant la bataille de Rocroy (il y a maintenant dix ans de cela) je perdis mon talisman, et .dès lors les
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sabres des Espagnols me hachérent comme une tête de chou. Enfin je maintiens mon dire. Des talismans valent mieux que des moyens curatifs; cela ne se demande pas! Qu'on puisse me recoudre le ventre après qu'un coup de sabre me l'a fendu, ou bien me mettre un emplâtre sur une blessure que m'a faite une balle, c’est là, ma foi, une triste consolation! Mais nous avons maintenant au milieu de nous l’homme qu'il nous faut. Addrich des Mousses, c’est à toi de bien nous pourvoir tous! Nous savons qu’il ne tient qu’à toi de le faire. »
Les assistants tournèrent les regards avec curiosité, et même quelques-uns avec effroi, sur Addrich, qu'ils connaissaient tous sinon de vue, du moins de réputation.
En fronçant les sourcils, Addrich dit d’un ton sombre au nouvel interlocuteur : « Je ne comprends rien à ton verbiage.
— Millions de diables, Addrich, s'écria le vieux troupier réformé, ne fais pas le dissimulé avec nous. On te connaît de reste. S’il le faut, tu navigues sur ton manteau comme sur un navire à voiles; tu es un maître consommé dans l’art de Passau : dans les escarmouches et les combats tu sais rendre un homme ferré à glace et si invulnérable que ni taillade ni coup d’estoc ne peut l’entamer, quand l'épée aurait été enfoncée d’abord dans un pain chaud et que la lame en aurait été dorée jusqu'à la garde. Ou bien apprends-nous au moins le moyen de demeurer vingt-quatre heures garanti contre toute arme meurtrière! C’est là une chose capitale dans les batailles. Ce qui ne serait pas non plus à dédaigner, ce serait d’avoir chaque jour trois coups francs, de telle sorte que, sans viser, la balle allât frapper celui que l’on veut atteindre. »
Addrich interrompit le bavard; il se jeta brusquement et comme en colère sur lui, en levant la main et en criant d’un ton significatif : « Tais-toi, vieux fou, nous parlerons de cela un autre jour. On ne traite pas de parei!s sujets devant toute une commune. »
Le soldat s’inclina gravement de la moîtié du corps devant Addrich, sans proférer une seule paroie; mais sa pantomime indiqua un air d'intelligence et donna à entendre qu'il avait parfaitement compris l'avis qu’il venait de recevoir.
Cependant Addrich s’adressa de nouveau à Fabien et lui demanda :
e Où comptes-tu aller?
134 ADDRICH DES MOUSSES.
— J'allais chez toi, aux Mousses.
— Eh bien, en ce cas, je t'ai épargné la moitié de la route, repartit Addrich. Accompagne-moi jusqu'à Aarau. Allons-y avant que le gros de la troupe se mette en marche. »
Tout en causant ainsi, ils se dégagèrent tous deux de la foule et sortirent de la chambre. Les paysans se rangèrent de côté pour les laisser passer et suivifent le sombre magicien d’un regard à la fois craintif et envieux : les uns secouaient la tête, d’autres se grattaient derrière l'oreille, tandis que d'autres encore se faisaient des signes mystérieux.
LA
Conversation dans le Goenhard.
Pendant qu’Addrich et Fabien formaient à l’auberge de Grænichen le sujet général-de la conversation, ils quittèrent le village et se dirigérent vers Suhr à travers les prés humides. On apercevait partout des paysans armés qui marchaient ou isolés ou par bandes. Cependant, préoccupés de leurs idées ou causant ensemble, ni l’un ni l’autre ne fit attention à ce qui se passait autour d'eux.
Addrich, par son âge et son expérience, plus disposé à calculer que son jeune compagnon, réserŸa pour la fin les questions les plus importantes qu'il avait à lui faire, tandis que Fabien agita en premier lieu les choses auxquelles il attachait le plus d'intérêt.
Une fois qu’on eut parlé de la maladie de Lenore, Fabien dit au vieillard :
« Ainsi donc le jour de naissance de ta nièce n'a pas été très-gai pour elle? |
— C'est vrai. Cependant les cadeaux n'ont pas manqué du matin au soir : elle a eu par exemple des fleurs et un sansonnet qui parlait, mais qui s’est envole....
— Et on ne l’a pas rattrapé? reprit Fabien vivement.
— C'est ta faute. Tu es venu de nuit et comme un voleur dans ma maison; cependant avec cette différence que tu n'as
LS
ADDRICH DES MOUSSES. 135
rien dérobé, mais que tu as au contraire apporté quelque chose | Mais mon fidèle chien, tu n’aurais pas dû le tuer!
— J'ai done été reconnu par Renold; car il excitait la bête contre moi. Je me suis trouvé forcé de défendre ma vie.
— C'est encore ta faute. Si tu crains la lumière du jour, tu n'as qu’à frapper à la porte quand tu viens de nuit. Tu sais bien qu'aux Mousses tu seras toujours bien accueilli.
— Je ne pouvais pas m’arrêter. J'avais donné ma parole d’et@ À Aarau avant la pointe du jour. Franchir quelques montagnes, ce n'était pas ce qui pouvait m'empêcher d'offrir des fleurs à Fanny pour l'anniversaire de sa naissance! Et de plus le fiancé si jaloux, qui n’a jamais été de mes amis, se trouvait juste à la maison. Il est donc bien vrai, Addrich, qu'elle est promise à Renold?
— Elle est à moitié flancée avec lui.
— Puisse-t-il au moins lui apporter la moitié du bonheur céleste qu'elle lui donnera tout entier | Je ne le connais pas bien, ce Renold; mais Épiphanie l'aime. Elle a parcouru avec Jui les montagnes, comme elle les avait parcourues autrefois avec moi, sans s’apercevoir à côté de lui du vent glacé qui souffle sur leurs cimes. Elle a visité avec lui ces retraites boisées que la présence de Renold a changées pour elle en délicieux jardins. Il a pressé cet ange si pur contre son cœur. Ah! je sais tout, j'ai tout appris. Aux yeux du ciel et de la terre, l’amour de Fanny ennoblit et purifie de tout péché. Et quand mêmegelui à qui elle accorde son amour aurait été un scélérat, il devient pur comme un angel Je ne le connais pas ass@, ce Renold; peut-être ne nourrit-il des sentiments hostiles que contre moi : peut-être aussi je juge sa conduite avec les sentiments d'une antipathie secrète? Peut-être même l’aimerais-je si j'étais une femme. Car, vrai! il est beau! Je n’ai jamais vu d'homme plus insinuant et plus aimable ! Seulement il m’a semblé qu'il y avait quelque chose de trop affecté, je dirais même d’etrange, dans sa manière d’être, de s'habiller et de s'exprimer; mais toutes ses excentricités ne sont, au demeurant, que des bagatelles!
— Parle-moi sans feinte, Fabien. Aimerais-tu sérieusement Epiphanie?
— Si je l’aime? Quelle question! Tant que j'aurai un souffle de vie.... Mais n’interpräte pas mal mes paroles!
— Tu n'avais donc pas des vues sur elle?
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— Pas d'autres que celles qu’un frère peut avouer. Pour moi, tout en elle diffère de ce que je vois chez les autres femmes ! Elles auraient beau être plus belles, qu'aucune ne saurait lui être comparée! Auprès d’elle se taisent les sens et la passion. J'aurais regardé comme un péché de demander sa main. Fanny n’a pas été pour moi d’un autre sexe que le mien ; je ne l’ai pas regardée comme une femme, mais mme une part de mon être, comme mon corps et mon sang. As-tu jamais entendu dire qu'un homme éprouve des désirsgour lui-même, bien qu'il ne cesse de s'aimer ? En effet, je dois t’avouer que je ne m'explique pas dans Epiphanie comment elle a pu concevoir l’idée de fiançailles, de noces, de mariage. Il me semble qu’en agissant ainsi elle se dégrade, elle se profane et sort entièrement de sa nature! Comment se peut-il que Fanny consente à être la femme d’un homme? Explique-moi cela. »
A ces mots un sourire ironique se répandit sur la physionomie d’Addrich. « Il me semble au contraire, dit-il, que par cette conduite Fanny est rentrée dans la nature d'une jeune fille. Mon pauvre Fabien, tu n’entends rien à toutes ces choses; si tu as la taille d’un homme, tu n’en as pas encore l'esprit: tu parles comme un enfant de trois ans. Kt si je t'avais offert la main d'Épiphanie ?
— Cela aurait été un véritable sacrilége, tout à fait digne de toi. J'aurais compris que tu eusses dit cela de toute autre femme! mais de Fanny... Ne me parle plus de cela! Ta blasphèmes facilement ; mais cela ne te va pas! »
Cette conversation continua jusqu’à ce qu'ils furent en vue de Suhr. Quand ils approchèrent de ce village, Addrich prit à gauche avec son compagnon, et le conduisit à travers les prés vers les longues et sombres collines boisées du Goenhard, pour éviter les hommes du landsturm qui se rassemblaient à Suhr.
Cependant Fabien avait appris tout ce qu’il pouvait désirer de savoir au sujet du message du baron Mey de Rued, de la visite de la femme de Sion, des riches présents qu'elle avait apportés pour Épiphanie, et de la mission qu'elle avait reçue d'engager celle-ci à se rendre à Aarau auprès de son parrain.
« Eh bien, dit Addrich pendant qu'ils montaient un sentier sablonneux entre les sapins, le temps fera voir pourquoi on s’acharne de toutes parts à m’arracher cet enfant I
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— C’est pour qu'elle ne soit pas entrainde dans ta ruine, Addrich, elle qui n’a pas trempé dans tes projets. Car on te regarde comme le chef de la révolte de l’Argovie. C'est pourquoi je me rendais aux Mousses. Je ne pouvais ni voulais le croire ! Mais ta présence au milieu des rebelles à Græaichen, ton accoutrement militaire , l'autorité dont tu jouis parmi ces hommes égarés et grossiers; tout cela malheureusement ne me laisse plus le moindre doute |
—@lalheureusement! s’ecria Addrich étonné en regardant Fabien comme pour lui demander s’il plaisantait. D'où vienstu? des cachots de Berne? La captivité a-t-elle éteint en toi jusqu'aux dernières étincelles du courage de l’homme, pour oser te faire le défenseur de la servitude sous laquelle gémit la Suisse? Ou bien la prison de Berne t'a-t-elle tellement plu que tu désires témoigner ta reconnaissante aux puissants seigneurs qui t’y ont enfermé? Fabien, as-tu été en prison ?
— Oui.
— Étais-tu coupable ou innocent ?
— Cela dépend de la manière d'envisager la chose. Pour moi, je passe là-dessus. Dans ma prison, je vivais heureux avec le sansonnet que je dressais pour Fanny. A ün fou, l’univers peut devenir trop étroit, tandis que la prison peut être l'univers pour un homme de bien et de cœur.
— Fort bien ! Mais la honte, le deshonneur?
— Addrich, tu devrais pourtant savoir qu'il ne découle pas plus d'honneur du marbre d'un palais que de honte des murs humides d’un cachot.
— À la bonne heure, mon garçon. Te voilà réhabilité dans mon esprit. Pourquoi as-tu été mis en prison? Nous avons entendu raconter à cet égard les choses les plus contradictoires.
— [I y a aujourd'hui un an, je me trouvais depuis quelques semaines chez moi, dans mon pays, lorsque je fus appelé à donner des soins A une chambrière malade du gouverneur. Enfin, l’automne dernier, étant encore retourné au pays, je fus cité devant le consistoire. La femme que j'avais traitée avait eu l'effronterie de déclarer que je l'avais séduite. Tout en pleurant elle osa soutenir cet abominable mensonge en face de moi, elle persista même dans son dire pendant ses couches. Le bailli, homme altier et violent, qui
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sur mes dénégations constantes m'avait fait appeler au ch4teau, s’emporta dans la discussion au point de me frarper au visage. Moi, en présence des échevins, greffiers et huissiers, je ripostai par un soufflet si rude qu ‘il alla choir en arrière à cinq pas de là. J'avais sans doute manqué à un magistrat, mais il s’etait conduit envers moi comme un butor.
— Ce sont là des gentillesses de Berne! Cela te fit jeter en prison jusqu’à ce que, gagné par l’ennui, tu te sauvas. >
— Non, Addrich. La chambrière, au moment de mourir des suites de ses couches, rétracta sa fausse déposition, déclara que j'étais innocent, et que le fils du bailli était le père de son enfant. Les Bernois sont justes. Le bailli prit dès lors lui-même ma défense, et je ne tardai pas à être absous et rendu à la liberté. Quant au fils du bailli, il fut assez noble pour venir me trouver en prison, et pour me demander mon amitié avec l'oubli du passé.
— Et cette douceur hypocrite, cet acte prétendu de justice arraché à l’angoisse que le réveil du peuple cause aux Bernois, t'ont fasciné et ébloui au point de te faire embrasser leur cause? Parce qu’un misérable gentillätre a poussé la condescendance jusqu'à s’avouer coupable d’un outrage fait à un homme d’honneur, tu trouves douce la patte de l'ours qui dans son insensibilité écrase tout un peuple ! |
— Si peu, Addrich, que je compte au contraire revendre la petite propriété que j'avais achetée, il y a quelque temps, sur les bords du lac de Thun, et que je suis décidé à me retirer dans le pays de Bade.
— Pourquoi ne préterais-tu pas plutôt ton bras, dans ces jours de tourmente, à la cause du peuple contre l’arrogance des villes? .
— Mon bras ne se fera pas le défenseur de la bassesse ni de l’orgueil |
— Jeune homme, respecte un peuple qui a pris les armes pour la défense de ses droits ! Le désespoir aussi peut être respectable...
— Comme la fureur |
— Ta raison admet donc qu'il est conforme à la justice qu'un égoïsme machiavélique mette peu à peu en doute les antiques droits des villages, et finisse pur les abolir parce que la moisissure, les vers et les souris, ont ronge les parche-
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mins des communes Ÿ Est-il juste que, dans sa cupidité, la ville fasse du gouvernement ün métier, batte monnaie pour gagner dessus, envoie dans les campagnes des baillis qui se gorgent comme des sangsues du sang et des sueurs du peuple? Est-il juste que l’on punisse un gentilhomme par un regard aigre-doux du même crime pour lequel le manant est jeté en prison, mis à la torture ou conduit au gibet?
— Non, Addrich ; mais, d’un autre côté, il est pour le moins aussi injuste de faire ruer la canaille sur les innocents comme sur les coupables, sous le prétexte banal de se venger de l’injustiee de quelques hommes; que dirais-tu de celui qui, pour sécher son linge, mettrait le feu à tout un village? Pour punir le gouvernement de quelques maladresses, de quelques fausses démarches, vous accumulez fautes sur fautes, vous poussez le pays dans une route funeste qui doit le ruiner pour plusieurs générations ! Prenez garde à ce que vous faites. Pour gagner un kreutzer, vous risquez un écu. Celui-ci perdu, vous voulez le rattraper par un doublon. Ainsi, suivant la pente fatale, vous faites votre tout et vous finissez par perdre tout votre avoir!
— Non, nous ne finissons pas par là. Tout notre avoir est déjà aujourd'hui en jeu, repartit Addrich avec un sourire amer. Noussavons aussi bien que toiquel’or et lesang dépensés pour cette guerre valent beaucoup plus que le retrait d’une ordonnance sur les monnaies. Mais puisque nous en sommes venus une bonne fois à régler nos comptes avec l'autorité suzeraine des villes, on mettra encore d’autres choses sur le tapis. Peu nous importe que les villes reconnaissent les abus existants; il faut rendre le retour de ces abus impossible, en établissant l'égalité des droits du paysan et du gentilhomme. Les villes, dit-on, sont maîtresses des campagnes par droit de conquête. S'il en est ainsi, les campagnes ont le droit de se reconquérir aussi bien que celui de se laisser subjaguer. Les villes, dit-on, ont acheté, à beaux deniers comptants, les gens des campagnes pour en faire des serfs. Je demande si des hommes peuvent être légitimement achetés et vendus comme des bœufs et des moutons. Il faut rétablir en Suisse un état de choses qui soit agréable à Dieu et à la raison; en un mot, il faut que le peuplé soit libre comme le seigneur des villes. Ma foi, les fils de Tell dans les petits
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cantons et dans le pays des Grisons sont bien libres! Ton cœur ne se dilate-t-il pas au seul nom de la noble liberté?
— Sans doute, Addrich, mais il se resserre quand je pense aux moyens mis en usage pour l’acquérir ! Les petits cantons et le pays des Grisons ont acheté loyalement, à prix d'argent, des droits appartenant à des étrangers; mais vous achetez sans bourse délier, comme des brigands, en mettant le couteau à la gorge du marchand, et puis vous avez recours au diable pour vous assurer l’entree du ciel! A ce manége, je ne prêterai jamais mon bras. -
— Ainsi, à ton avis, Fabien, il nous faudrait encore remercier poliment les Bernois de ce qu'ils veulent bien nous écorcher tout vifs! Non, mille fois non, mon garçon. Il y a des bornes à tout ! Il est sous le ciel un droit qui n’a pasété conquis par le glaiva, qui ne se lie point avec des chaînes et qui n’est pas fondé sur l’arbre généalogique. Ce droit appartient aux hommes de toute éternité; il est imprescriptible; il ne saurait être ni octroyé ni retiré par qui que ce soit! Le sixième jour de la création, Dieu, notre Seigneur, écrivit de sa main la lettre de franchise du genre humain, quand il créa l'homme à son image. Il a déposé la copie de cet acte dans le cœur et dans la raison de tous les hommes, et il en conserve l’original dans le ciel. Mais ceux qui ont ici-bas le pouvoir dans leurs mains ne reconnaissent pas ce droit; ils le contestent au faihle, comme le loup fait la guerfe à l'agneau. Mais, ma foi, l'intérêt de tous l'emporte sur celui d'ug fraction. Il vaut mieux assurer le bien-être d'un demimillion d'hommes que de veiller à rendre plus douce l’ezistence de quelques patriciens des villes.
— Je suis fâché de te détromper, Addrich. Regarde bien tes gens dans le blanc des yeux. Connais-tu ce peuple, si leste aujourd'hui à mettre la man à la pâte ? Pour moi, je sais ce qu'il vaut. Les gens de bien, les propriétaires paisibles et laborieux, voient votre entreprise avec douleur, ou du moins secouent la tête. Mais les guéux qui vivent au jour le jour, les banqueroutiers , les piliers de cabaret qui ont le nez couperosé et le gousset vide; les soldats réformés qui sont rentrés dans leur pays plus mauvais qu'ils n'étaient en le quittant pour servir l'étranger; les hommes aux culottes' déchirées qui battent toujours les cartes ou font rouler les des; tous ceux qui, n’ayant rien à perdre, vou-
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draient faire fortune à tout prix, lévent fièrement la tête; des drôles, qu’autrefois on ne recevait pas dans une bonne société, portent le verbe haut. Et que penses-tu qu'ils entendent assurer au pays? Le bien-être de tous? Non, vraiment, non! Ils tiennent tout prêts leurs sacs, leurs paniers et leurs caisses vides, pour y mettre l'argent et les marchandises des gens des villes qu'ils comptent piller, Ils s'apprêtent à mettre ‚le feu aux maisons de leurs créanciers, pour que les titres de créance s’en aillent en fumée. Des hommes comme toi leur serviront de manteau pour cacher et pallier leurs brigandages. Regarde bien tes gens en face, Addrich |! Tu penses que ce sont l’orgueil, l'ambition et la cupidité qui rendent le régime des patriciens si odieux ! Je le veux bien. Mais ceux qui cherchent à renverser ces patriciens montrent-ils beaucoup de desinteressement , beaucoup de modération et d'humilité ? Place le paysan à califourchon sur le gentilhomme, et tu verras un lutin assis sur un dragon traverser le pays pour le dévaster ! Ai-je tort, Addrich ?
— Et quand tu aurais raison, repartit Addrich d'un air contrarié, l’œuvre entreprise ne s’en accomplirait pas moins! Mais je n’accorde guère que le dixième de ce que tu avances. Le torrent le plus clair entraîne du limon dans son cours, comme toute médecine vous laisse un goût désagréable. Je dis que la paix est un crime, lorsqu'un lâche égoïsme l'achète au prix des libertés et des droits les plus sacrés. La guerre est un ange vengeur du ciel, lorsqu'il écrase la tête de l’hydre de la tyrannie. Va, Fabien, noussuivons des routes tout opposées. »
En effet, bien que chacun d’eux fit encore quelques efforts pour convertir l’autre, ils ne réussirent qu'à s’affermir de plus en plus dans leurs opinions respectives. Ainsi l'ouragan, tout en ebranlant les arbres de la forêt, ne sertqu’ä enfoncer plus profondément leurs racines dans le sol.
Quand nos deux antagonistes eurent épuisé de part et d'autre tous les raisonnements et tous les arguments les plus : décisifs, ils cherchèrent dans les menaces et dans les promesses un moyen de se circonvenir l’un l’autre.
Fabien, habitué dès son enfance au sombre Addrich et à sa maison, ne pouvait pas voir de sang-froid l'oncle de Fanny embrasser une cause injuste, et courir selon toutes les probabilités à une ruine inévitable. Il lui peignit sous les cou-
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leurs les plus noires le triste sort qu'il se préparait, ainsi qu'à Fanny et à sa propre fille. Il lui répéta qu’à Aarau le maître des Mousses passait pour l’instigateur et le principal meneur des troubles de l'Argovie. Il lui avöua que son intention en allant aux Mousses avait été ou de le ramener à de meilleurs sentiments ou, dans le cas contraire , d'engager Fanny à chercher un refuge chez son parrain.
Addrich réfuta de son mieux les arguments du jeune homme et lui démontra combien les espérances qu’il avait conçues étaient peu fondées. Quant aux dangers qu'il pouvait courir lui-même, il l'assura qu'il na’ les redoutait pas. Il ajouta qu'Épiphanie lui avait solennellement promis de rester auprès de sa fille mourante et de ne pas la quitter qu'elle ne lui eût fermé les yeux. Enfin il essaya auprès de Fabien le dernier moyen de le gagner à son parti, en lui montrant comme récompense la main de Fanny.
« Ce n’est pas à toi de disposer de Fanny, s’écria Fabien indigné: elle est libre et maîtresse de sa personne. Mais, pure et vertueuse comme elle l’est, elle ne saurait vouloir se saorifier elle-même pour récompenser une mauvaise action ! Cependant si elle le pouvait !... mais non, comment supposer ce qui est inadmissible ? Si elle le pouvait, j'aimerais mieux toucher la main d’une pestiférée que la sienne. Mais après tout, pourquoi m'offrir la main de Fanny? peux-tu donner à un frère le oœur de sa sœur? Peux-tu le lui ravir? Elle est promise à Renold... Elle l'aime... Oui, je sais qu'elle l'aime! mais je ne la perds pas pour cela. Un frère et une sœur s'aiment autrement qu'un mari et une femme.
— Eh bien dono, pars, dit Addrich. Mais je ne saurais te cacher le chagrin que j’éprouve de suivre une autre route que toi. C'est là ma destinée. Tout ce que j'aime m’abandonne, et tout ce que je hais se oramponne à moi. Je suis naturellement bon, et cependant les gens de bien me fuient! On dirait qu'il y a en moi un aimant qui attire tout ce qui est mal ! »
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Le nouveau Job.
« Écoute, Addrich, dit Fabien qui s'arrêta et retint le vieillard. Comment! toi qui es bon et prudent, tu n’as pas trouvé le mot de cette énigme? Oui, tu es bon et prudent; mais comme tu te piques souvent de plus de prudence que de bonté, ta vertu même ne passe que pour de la finesse, ce qui fait que tu es méconnu par les bons aussi bien que par les méchants.
— Où en veux-tu venir aveo ce verbiage ? Quand ai-je montré plus de prudence que de bonté?
— Chaque fois qu'une route tortueuse t'a paru plus courte que le chemin droit. Ainsi, pourquoi avoir confirmé tout à l'heure ces sots paysans dans la ridicule idée que tu es un sorcier ? Pourquoi te servir de la main de Fanny comme d’un appât pour me faire abandonner mes convictions? Tu ss peutétre agi de même vis-à-vis du capitaine Renold? Addrich, je t'en supplie, oppose une digue à l'insurrection du peuple, qui comme un ouragan menace de tout bouleverser! Allons! agis avec plus de bonté que de finesse l'
— Quelle sagesse dans un enfant imberbe de vingt-six ans, affublé du chapeau de docteur | Quand tu auras passé deux tiers d’un siècle À contempler les fils déliés du tissu de la vie, tu pourras t’asseoir alors sur la tombe d’Addrich et méditer sur les paroles que tu viens de prononcer. Il te sera plus facile de trouver la ligne de démarcation qui existe entre les ombres projetées par deux lumières que de déterminer dans les actions des hommes la part de la justice et de la prudence! Non, Fabien, l’homme n’est pas le chef-d'œuvre du Créateur!
— Addrich, ne blasphème pas le ciel!
— Si cette pensée est un blasphème, pourquoi est-elle éciose de mon cerveau ? Est-ce moi qui l'ai créée, ou bien
est-elle sortie seule et naturellement du sol où elle a poussé? % L
luq ADDRICH DES MOUSSES.
Fabien, crois-en un vieillard. L'homme a une bagatelle de trop, c’est-à-dire sa raison, pour être jamais heureuz! Priv. de raison, il serait un animai assez supportable ; tandis qu'il n’est à présent qu’un misérable hermaphrodite, dont tous les mouvements sont gênés par des membres noués etcontournes. Il ne veut ni ne peut être un animal. Avec sa raison qui lui sert de lanterne il ne découvre que les ténéhres, et ne pé.ètre ni d'où il vient, ni où il va, ni pourquoi il mange et boit. 11 voit qu’autour de lui toût est nuit, qu'il ne se connaît pas lui-même, et que ce sont les contradictions de son existence qui en font le malheur éternel! Va, Fabien, j'ai examiné ce monde sous toutes ses faces, et j'ai fini par reconnaître qu'il - ne vaut pas le premier regard qu'on lui donne en naissant. Mais je suis fatigué, j'ai besoin de me reposer un peu : la nuit dernière, je n'ai pas fermé l'œil. Laisse-moi ! »
Ce disant, Addrich s’assit sur l'épaisse mousse à l'ombre d'un des plus vieux sapins du Goenhard, et baissa ses regards à terre. Pour Fabien, il prit place auprès de lui et dit :
« Te voilà encore retombé dans tes idées noires, et, comme Job, tu doutes du ciel et des hommes, et tu maudis le jour qui t'a vu naître! Laisse-moi remplir auprès de toi les fonctions d’Elihu, fils de Baracheel. »
Le vieillard se tut et fut longtemps sans relever la tâle. Enfin il dit après un profond soupir : « J’ai été simple et juste comme Job ; cependant j'ai été traité comme un homme injuste, et je suis repoussé comme un malfaiteur. Tu ne saurais être Elihu, car je ne suis pas Job. Si l’homme du pays d'Ur a subi de mauvais jours, Dieu lui a aussi réservé des jours heureux! Moi au contraire je n’ai jamais connu le bonheur, et je ne le connaîtrai jamais! Dieu lui a parlé; mais moi, j'ai beau l’invoquer, il est muet pour moi. Quelle reconnaissance lui aurais-je d’une vie que je maudis?
— Tais-toi, Addrich ! Dieu dans sa juste colère pourrait lancer ses foudres sur la terre et te châtier de tes blasphèmes insensés, s'écria Fabien en frappant doucement sur l'épaule du vieillard comme pour le calmer.
— Que ne le fait-il? Je saurais du moins qu’il existe!
— Comment, vieillard ! tu douterais de l'existence de Dieu ?
— Je ne suis que l'écho de ma vie.... C'est elle qui me fait douter de lui. Jamais il ne s’y est montré! Ma mère mourut
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en couches, ce qui me prive de l’amour maternel. Mon père me repoussa de ses bras comme le plus laid de ses enfants. ll me donna une belle-mère. Son fils à elle fut beau. Lui devait être Abel et moi Caïn. Mon enfance se consuma dans les larmes et dans les malédictions. Je n’eus point, comme les autres enfants, des compagnons de jeu, et, pour satisfaire aux besoins de mon cœur aimant, je me fis des amis des chiens attachés à la chaîne !
— Addrich, tout cela m’est connu | Pourquoi évoquer sans cesse ces tristes souvenirs ?
— Écoute-moi jusqu’au bout, reprit Addrich avec véhémence. Examine bien mes blessures, vois si Dieu est venu & moi, et puis condamne-moil Arrivé à l’âge de puberté, un rayon de soleil brilla dans mon cœur. J’aimai et j’oubliai que j'étais laid ; mais Diethelm , le fils de ma belle-mère, était beau, et celle que j'aimais devint sa femme. Depuis le soleil se cacha pour moi | Mon père me forga de prendre une autre femme pour son argent. Peut-être aurais-je pu me réconcilier avec ma destinée ; mais je lisais chaque jour le chagrin peint dans les yeux de ma femme. Depuis longtemps son cœur appartenait à un autre. Elle donna le jour à Lenore et, minée par la douleur, s’eteignit bientôt après. Le monde m’accusa de l’avoir empoisonné, et, depuis cela, l’horreur s’attacha de plus en plus à mon nom.
— La réputation de plus d’un homme de bien a été flétrie comme la tienne par le souffle pestilentiel de la calomnie! Mais, lors même que la vérité reste longtemps voilée, les nuages qui l’enveloppent se dissipent enfin, et elle reparalt brillante au ciel comme l’astre du jour!
— Pour moi tout est nuitet ténèbres! La calomnie vit dans la bouche du peuple sans aliment, comme le crapaud dans la pierre! Enfin, ne pouvant plus supporter la terreur que j’inspirais aux hommes, je confiai mon enfant ainsi que ma maison aux soins de mon vieux père. Je descendis le Rhin et je m’embarquai avec des Hollandais pour les Indes orientales. Je vis les richesses, la vie, le commerce de beaucoup de pays, les mœurs, les coutumes et le caractère de bien des peuples ; mais, sous toutes les zones et dans toutes les régions que je visitais, je rencontrai l’égoiste brutalité que j'avais laissée dans les montagnes de l’Oberland. C’etaient les mêmes passions avec des hommes d'une autre couleur, portant d'autres
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costumes et parlant d’autres langues. A la longue, après bien .des années de peines et de fatigues, j'avais fini par amasser une fortune assez considérable pour moi. J'eus hâte de retourner en Europe auprès de mon enfant. Mais à peine embarqué je tombai dans les mains des pirates de la côte d’Afrique. Après que j’eus travaillé deux ans comme esclave, un moine italien me racheta, dans l'espoir de me convertir et de s'assurer par là l'entrée du ciel. Enfin je rentrai dans mon pays en mendiant; je trouvai mon père mort, ma fille malade, et mon petit héritage à moitié dilapidé par des curateurs infidèles.….
— Certes, Addrich, la fortune t’a été contraire. Mais je serais fer à ta place si, regardant derrière moi, je pouvais dire: « J'ai lutté contre l’adversité, et j'en ai triomphé. »
— Qui, si je pouvais le dire! Mais, dévoré par les soucis, écrasé sous le poids des mépris et des terreurs que j’inspirais au peuple, je n’eus, pour me soutenir, que l'amour de mon enfant et les illusions de l'espérance. Je voulus pour. suivre en justice ceux qui m'avaient frustré de ma modeste succession ; mais je fus éconduit partout, et, fiers de l'appui des puissants seigneurs de Berne, ces indignes prévaricateurs me bravèrent impunément. Aux abois, je partis pour aller consulter mon frère Diethelm. Je le trouvai veuf, vivant pauvrement avec sa fille, sur les bords de la Lenk. Moins par sa faute que par la méchanceté du gouverneur qu’il servait, il avait perdu, avec son honneur, son emploi et son avoir. Au lieu de me donner des conseils, il ne me parla que de sa fâcheuse position, et de l'espérance qu'il avait d'obtenir une nouvelle place, s’il pouvait éteindre le reste d'une dette qui se montait à peu près & la somme que je possedais encore. llchercha à me convaincre que notre fortune à tous deux était assurée, si j'avais le courage de le sauver. Sur mon refus de réduire pour lui mon enfant à la mendicité, il me jura de ne pas me tromper, et protesta que mon assistance était sa dernière ancre de salut. Dans son désespoir, il tomba à mes genoux. Mais songeant à mon pauvre enfant, j'eus le triste courage de lui résister. Cependant la nuit d’ensuite, après avoir longtemps lutté avec moi-même, je me décidai enfin à tout sacrifier pour sauver mon frère. J'allai chez lui de grand matin pour lui annoncer que je consentais à ses désirs. Je ne le trouvai plus, mais je trouvai un billet
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renfermant ces mots : « Ne cherchez pas mon cadavre, ayez e pitié de ma fille! »
— Je connais cet horrible événement. J'avais alors, je crois, quinze ans. Le curé recueillit chez lui la petite Epiphanie. Je sais tout cela.
— On chercha longtemps le corps de mon frère. A moitié fou de douleur, je parcourus toute la contrée et toutes les montagnes. Je maudissais ma propre dureté. Ce n’est que sept semaines après cette catastrophe, qu’un chasseur de chamois de la vallée de Simmen aperçut le chapeau de Diethelm suspendu sur l'orifice d’un des gouffres du glacier de Rawyl, où personne n'a jamais osé descendre. J'étais donc devenu Caïn, mais non pas par ma faute. Ma douleur n’en fat que plus poignante. On ne m'en imputa pas moins une part plus grande à ce malheur que celle que j'y avais eue réellement. Je quittai pour la seconde fois mon pays inhospitalier, et, après avoir vendu tout ce qui me restait, j'allai m'établir dans la vallée des Mousses. Je travaillai plusieurs années aussi rudement que pendant mon esclavage en Afrique. Mais cette fois-ci, au moins, c'était pour mon enfant. Je défrichai des terres jusqu'alors boisées ; je desséchai des marais, et je répandis la culture dans un désert. Je gagnai au commerce que je fis à Sempach, à Willisau et à Lucerne. Quand je fus arrivé à quelque aisance, on me gratifia des noms de chercheur de trésors, de brigand de grande route et de suppôt de Satan. Pour mon enfant, pour la dernière, la seule de mes joies, j’eusse supporté les choses les plus pénibles, les plus cruelles des avanies. Mais Lenore était chétive et faible; je la voyais dépérir. Aujourd’hui, elle ne vit pour ainsi dire plus, bien qu’elle respire encore. Mes forces se brisent. Pour ne pas finir comme mon frère Diethelm, il faut que je me crée des distractions et que je me jette dans de grandes entreprises qui m'étourdissent et m’enivrent.
— L’insurrection, Addrich, était de toutes la plus mauvaise, et c’est elle que tu as choisie!
— Jeune homme, nous ne suivons pas les mêmes voies. Si tu avais, comme moi, sondé l’abime de misère et de détresse où le peuple est plongé par ses gouvernants ét par les exacteurs qui-vivent de ses labeurs et profitent de son ignorance, tu ne connaîtrais pas d'ivresse plus grande et plus sainte que celle de briser les chaînes de ses oppresseurs |
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Va, tune me comprends pas, personne de vous ne Me comprend! Le langage que je parle n'est pas celui de ce monde! Ma plus belle vertu ressemble & un crime. Tout se fletrit et . meurt sous mes doigts, comme si la peste les animait de son souffle. Mon haleine ternirait même l'or le plus pur, que la rouille respecte! Mais je ne puis être autrement que je suis. Si les choses de ce monde ne se meuvent pas d'après une volonté divine, moi, j'aurai cette volonté contre le monde, et je serai la lumière qui éclaire le vide et le néant] Viens, jeune homme, je te le répète, tu ne me comprends pas. Allons rejoindre ces gens; je leur parlerai le langage que tu comprends et qu'ils comprennent, pour que vous ne vous figuriez pas que j'ai perdu la tête, que vous ne me fassiez pas garder à vue, et que vous ne m’enchafniez pas. Viens] »
. Addrich se leva vivement et suivit à grands pas le sentier sur le col de la montagne.
Fabien lui prit la main en marchant à côté de lui, et lui dit cordialement :
« Addrich, tu marches à ta ruine, et tu y entraîneras ton pays!»
Ace moment, ils sortirent du taillis, et un vaste et magnifique paysage se déroula devant leurs regards. Des prés, des bois, des villages et des bourgs, entourés par l'amphithéâtre des hautes montagnes du Jura, paraissaient éclairés du soleil levant, dont les rayons se reflétaient dans les flots sinueux de l’Aar.
« Abaisse tes yeux, Addrich, s’écria Fabien. Est-ce là une œuvre de Dieu, que de porter le feu et la destruction dans cette contrée si paisible ?
— Insense, répliqua le vieillard, qu’appelles-tu œuvre de Dieu ? La campagne autour de nous, ou la poussière qui s'y attache et que nous foulons sous les pieds? Que ces chaumières et ces cachots tombent en cendres, si lés serfs qui y sont renfermés recouvrent leurliberté! Vois ces prés, comme ils verdissent à l'approche du printemps; ces cimes de montagnes qui secouent leurs manteaux de neige, et ces bois près de se couvrir de vert feuillage. L'homme demeurera-t-il seul engourdi sous les glaces de l'hiver, sans se ressentir du réveil du printemps?
— Addrich, pour la dernière fois....
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— Oui, pour la dernière fois, je te le dis, que je succombe, ou que la liberté renaisse! »
Après ces mots, le vieillard descendit promptement de la montagne pour aller au-devant d’une bande de paysans armes de piques et de massues, qui, le long de Suhr, marchaient dans la direction de la ville d’Aarau.
Le landsturm.
Fabien laissa passer la bande bruyante. Il contemplait non sans une certaine inquiétude la ville menacée, qui semblait élever avec une curiosité mêlée de crainte, audessus des remparts, ses sombres tours et ses toits à pignons, pendant que la plaine de Suhr, entre le mont Gœnhard et la rive de l’Aar, fourmillait de bandes rebelles. Quelques milliers d'hommes étaient ou campés ou placés en désordre sur les prés ou dans les champs, et couraient çà et là dans la campagne. On entendait le tumulte de leurs délibérations, auquel se joignaient de temps à autre, à titre d'exercices militaires, quelques coups de mousquet ou le roulement des tambours. Comme si les arbres des sombres bois et des vallées d’alentour eussent pu se transformer en autant d’hommes, on voyait se détacher à chaque instant, de dessous leurs ombrages, de nouvelles troupes armées, qni, avec leurs bannières déployées, venaient grossir le nombre des combattants.
Fabien descendit avec précaution du haut de la montagne, et suivant les sinuosités du cours d’eau qui, de temps immémorial, donne de la vie aux rues et aux métiers d’Aarau, arriva au faubourg de la haute ville. Il rencontra partout les figures hardies et insolentes des recrues du landsturm. Sur la place, devant le Grand-Lion, était arborée la bannière de Rynach. Les rangs des paysans y étaient plus nombreux et plus serrés qu'ailleurs, et du sein de cette foule
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des voix animées se faisaient entendre, comme dans une délibération ou une dispute.
Quand Fabien eut pénétré au milieu de cette multitude, il distingua, parmi plusieurs figures farouches et à Jui inconnues, Addrich, qui s'élevait au-dessus de ses voisins par sa taille gigantesque, et aperçut en face de lui le chevalier Mey de Rued, assisté de quelques conseillers de la ville.
« Nous avons donc déclaré formellement notre opinion et notre volonté, dit un paysan bien mis, dont les paroles étaient écoutées avec une religieuse attention. Pour les soutenir, dix mille épées, s’il le faut, sortiront du fourreau. Nous ne nous sommes pas levés. contre vous, mes dignes seigneurs d’Aarau; vous n’avez donc aucune résistance à nous opposer. Mais, si vous accordez à des troupes étrangères le droit de passer par votre ville, vous ne pouvez le refuser à des compatriotes! Nous ne souffrirons pas que vous gardiez chez vous une garnison qui nous serait hostile. Si les gens de Bâle et de Mulhouse nese retirent pas d'ici à midi, nous les attaquerons et nous les ohasserons. Mais en ce cas, mes bonus seigneurs d’Aarau, comment répondre de la fureur de nos hommes? Vous savez que, quand des malheureux poussés à bout sont maîtres d'une place, on ne les fait pas déguerpir comme on veut! Ainsi, songez à vos intérêts!
— Vous, hommes des campagnes, reprit le seigneur de Rued, écoutez-moi encore une fois, car je frémis au fond de mon cœur, en vous voyant l'esprit si fasciné pour courir audevant de votre perte et de votre ruinel Si votre bon ange vous röveillait tout à coup de l'ivresse dangereuse où vous êtes plongés, vous seriez saisis d’&pouvante de vous trouver ici devant Aarau, au lieu d'être chez vous avec vos femmes et vos enfants, et de vous voir, au milieu de la paix, les - armes à la main, au lieu de vous livrer aux travaux champêtres! Ne vous demanderiez-vous pas alors les uns aux autres, d'un air consterné, quel est le sortilége qui nous a tous assemblés et amenés ici comme par un coup de vent? Tout ce qui vous arrive ne vous semble-t-il pas aussi incroyable qu'un röve?
— Oui, cela peut bien sembler un rève au chevalier Mey, s'écria un homme de la foule; mais pas à nous autres, qui venons de nous réveiller! :
— Si vous êtes vraiment éveillés, continua le chevalier,
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agissez donc comme des gens sensés. Ne grimpez pas les yeux fermés, comme des somnambules , aux faîtes des maisons, au lieu de suivre une route toute frayée. Que voulezvous? Vous êtes mécontents de perdre quelques batzen par la nouvelle ordonnance sur les monnaies. Mais serez-vous bien contents , quand des soldats étrangers envahiront votre pays, que vos champs resteront incultes, que vos provisions vous seront enlevées, vos chaumidres brülees, vos femmes et vos enfants livrés à la honte et à la misère, et vous-mêmes exposés Sans cesse à la mort? Encore une fois, que demandez-vous? Admettons que notre gouvernement ait commis quelques fautes. Eh bien! ce serait une erreur à laquelle n'échappe pas même le plus sagel Et cette erreur, vous prétendez la réparer par le crime de rébellion et de haute trahison? Si vos griefs sont fondés, pourquoi ne vous présentez-vous pas avec le respect convenable devant l'autorité instituée par Dieu, devant les chefs de l'État et les pères du pays? Ou bien, enseignerez-vous à vos enfants à vous demander du pain en vous mettant le couteau sur la gorge? Que vous proposez-vous? Conquérir la ville et la citadelle de Berne, qui opposera à vos bandes mal armées et inaguerries, des troupes bien disciplinées, pourvues d'excellentes munitions de guerre, etcommandées par des capitaines habiles et éprouvés. Croyez-vous qu'à vos clameurs et vos imprécations ils crouleront, ces murs et ces remparts de Berne, qui pourraient riposter d’une mauière foudroyante, par d'innombrables bouches à feu? »
Bien que le chevalier eût prononcé ce discours avec calme et avec dignité, et avec cette bienveillance et cet abandon que les paysans suisses aiment à trouver dans la bouche de leurs magistrats, la multitude assemblée parut cependant Jui accorder peu d’attention. Des chuchotements, des cris et des ris moqueurs l'avaient interrompu plus d'une fois.
« Avec votre permission, noble seigneur, s’écria alors Addrich d’une voix rauque, si chez vous, à Berne, la justice est molle et flexible comme la cire, dans la main de l'homme intègre elle est ferme comme la pierre et le fer! A Sempach, les Suisses n'étaient couverts que de leurs blouses, tandis que les chevaliers étaient défendus par leurs armures de fer. Cependant, les boucliers se montrèrent plus minces que la toile, et les blouses plus épaisses que les cuirasses! Si vous
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croyez à une justice divine, et celle-là ne craint pas de se brouiller avec les magnifiques seigneurs de Berne, soyez sûrs qu’elle marchera devant nos bannières, renversera vos murailles, et abattra vos têtes superbes du glaive de sa vengeance! »
Pendant que le vieillard parlait ainsi, tous serrés les uns contre les autres avaient gardé un religieux silence, et avaient écouté la bouche béante, l'oreille tendue, pour ne pas perdre une seule syllabe. .
Le chevalier de Rued, immobile et l'œil fixé sur l’orateur avec une gravité aristocratique, l'écoutait avec un sang-froid apparent. Mais au changement de couleur de sa figure on voyait bien qu'il étouffait intérieurement de colère.
« Tais-toi , l'homme des Mousses! dit-il en s’efforcant de conserver sa patience affectée. Car de tous ces honnêtes gens égarés, c’est à toi qu’il sied le moins de parler des châtiments du ciel! Tu as épuisé toute sa clémence! Et il faut que ce soient des hommes de ton espèce, des hommes sans foi ni loi, qui, après avoir fait périr de mort violente femme et frère, s'être enrichis par des moyens illicites et réprouvés, osent encore entraîner le pauvre peuple à sa ruine, dans l'espoir d’usurper la place de l'autorité légitime! Va, Dieu t’a marqué au front, et dans ta figure de Satan on reconnaît les traces du marché que tu as signé avec l'enfer | Mais ta vilaine peau vaut encore mieux que ton cœur. Ton âme vendue au génie du mal ne connaît rien du repentir dont ta tête grise cendrée porte l'empreinte |
— Seigneur Mey de Rued, répliqua Addrich du ton le plus calme, insultez-moi tant qu'il vous plaira. Je vous le pardonne. Mais jugez mieux ces braves gens! Votre froid égoïsme, votre ambition insatiable, à vous autres seigneurs, ont précipité ce malheureux peuple dans le gouffre de l'illégalité, et ont fait d'hommes libres des esclaves abrutis! Ni moi ni personne ne peut faire descendre la Suisse plus bas . qu'elle l’est aujourd’hui. Ces paysans, permettez-moi de vous le dire, à vous maîtres et dieux de la terre! voudraient bien redevenir des hommes. Ils reconnaissent un Dieu au ciel, mais non deux cents à l'hôtel de ville de Berne! »
Ces paroles électrisèrent toute la masse du peuple. Les paysans acclamérent le vieil orateur. « Bien parlé, c'est cela! cria-t-on de toutes parts. L'homme des Mousses a tranché le nœud, il a touché le but! »
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Le feu de la colère monta à la figure du chevalier, et l’œil étincelant il s’écria :
« Tais-toi. Tu es fin et rusé, tu glisses sous la main comme une anguille , tu es froid et venimeux comme un serpent : mais tu n'échapperas pas à la potence ! Pour vous autres | vous êtes saus doute coupables, mais égarés ! Je vous accorde votre pardon. Obéissez à l'autorité à laquelle vous avez prêté serment et rendu hommage ! Saisissez ce vieux coquin, cet Addrich ! garrottez-le et conduisez-le prisonnier à la ville. Obéissez! »
Le ton imperieux du chevalier, la fierté dépouillée de crainte dont il faisait preuve parurent ébranler un instant le peuple. Plusieurs des paysans Öterent leurs chapeaux et leurs casquettes. Le sourire le plus sardonique effleura les lèvres d’Addrich.
Soudain une voix forte se fit entendre du milieu de 1a foule :
« Laissez-moi passer, que j'apprenne à vivre à ce misérable embaucheur qui manque à toutes les coutumeset à toutes les lois de la guerre ! »
Un beau jeune homme, l'œil flamboyant, entra dans le cercle.
C'était le capitaine Gédéon, qui vint se placer droit devant le chevalier, le bras gauche appuyé sur son côté et l’index de la main droite levé en signe de menace.
« Rendez grâce à votre position, sire chevalier, et au caractère sacré que vous donne le titre d’ambassadeur de l'honorable ville d’Aarau, dit-il, sans quoi on vousaurait traité de la belle façon, pour observer si mal les égards que l'on doit aux capitaines et aux gens de guerre. Si vous vous entendez si peu à exécuter vos instructions, et si vous croyez pouvoir débaucher notre monde, décampez au plus vite, car autrement nous vous payerions vos demandes exorbitantes en une monpaie un peu dure!
— Qui es-tu ? reprit le chevalier en toisant ce nouvel orateur depuis la tête jusqu’aux pieds. N'oublie pas, rebelle, à qui tu parles!
— Avec votre permission, sire chevalier, je suis le capitaine Gédéon Renold, et, soit dit sans vanité, j'ai vu d’autres majestés que Leurs Magnificences de Berne. Le général Torstensohn et le célèbre prince Ragotzki me disaient après la bataille de Jankowitz....