ADDRICH DES MOUSSES
— Paix, drôle! lui oria vivement le chevalier, qui se rappela sa rencontré avec ce personnage. Si mes gens avaient pu t'attraper dernièrement, tu raconterais aujourd'hui tes fanfaronnades aux rats affamés de la tour de Rued. Ote-toi de devant mes yeux, misérable rodomont! Je n'ai à parler qu'à ces honnêtes gens, là-bas. »
Avec une rage ironique Renold repartit :
« Si je ne craignais de déroger à ma dignité, et si je De respectais votre titre d’ambassadeÿür, je vous aurais déjà renversé à mes pieds. Mais ce qui me console, c'est que j'espère vous rencontrer bientôt dans quelque escarmouche ou quelque combat à l'épée ou au pistolet ; et, foi de cavalier, la première fois que vous me tomberez sous la main je vous enverrai ma lame dans le corps; ou bien la fumée de ma balle vous sortira de la bouche! »
Le capitaine accompagna ces paroles de gestes si expressifs et si menaçants que son poing fermé passa bien près de la figure du chevalier. Celui-ci indigné repoussa avec mépris le brus de Gédéon et le traita d’impudent coquin. Le capitaine porta aussitôt la main à son épée; mais, se ravisant, il la lâcha pour saisir la pique du paysan le plus proche.
- « 11 faut que je traite ce gentillâtre comme un chien et non comme un soldat , » dit-il en rugissant de fureur, et il frappa si fort la tête du chevalier, qu’il en cassa le bois de sa pique.
Addrich retira en arrière le forcené qui se disposait à frapper de nouveau. Les conseillers d’Aarau interdits entourèrent le chevalier, et l'entraîtnèrent vers la ville. Fabien se joignit à eux. Des hudes, des vociférations mélées à quelques coups de mousqueterie suivirent les fugitifs jusqu'au faubourg d’Aarau, où l’on se bâta d'ouvrir à l'ambassade confuse le petit guichet de la porte. Beaucoup de curieux accompagnèrent les députés jusqu’à l'hôtel de ville.
Ce grand et spacieux édifice étendait ses ailes noircies par les siècles sur la place du vieux château et du fort Rore. Les murs d’enceinte et les fossés qui l’entouraient jadis avaient été rasés et comblés pour en élargir les abords. L’exterieur de l’hôtel de ville brillait de tout l'éclat de ce temps, et les murs étaient décorés de grandes peintures représentant les principales vertus de magistrats chrétiens sous des figures allégoriques.
Per l’escalier tournant de pierre d’une des rondes tourelles, les députés pénétrèrent dans la grande salle où siégeaient l'avoyer, les échevins, les conseillers, les colonels et les capitaines des troupes étrangères. Les huissiers vêtus aux couleurs de la ville, portant les insignes de leur dignité, la baguette noire à bouton d'argent, étaient placés en face de l'avoyer, qui, assis sous un dais aux armes de la ville, présidait gravement les délibérations du conseil.
Fabien, désireux de connaître l'issue de l’affaire, demeura avec le reste du public à l'entrée de la porte.
Premières hostilités.
Aussitôt que les députés, après les salutations et les cérémonies usuelles, eurent rendu compte du résultat de leur mission, l'avoyer demanda aux capitaines de Mulhouse et de Bâle s'ils voulaient acquiescer aux demandes des paysans rebelles, ou s'ils étaient décidés à leur résister.
« Ma foi, s’ecria le colonel Zærnli de Bâle, c’est une question oiseuse. Envoyé par ordre supérieur avec mes braves soldats dans cette ville, je m'inquiète peu des criailleries de la canaille du dehors. Quand ils seraient au nombre de dix mille, nous nous défendrons tant qu’une seule maison sera debout. Personne ne m’enlövera vivant de mon poste, et on ne m'arrachera d'ici que par lambeaux.
— C'est parfait, colonel, et c'est très-beau, dit l’avoyer d’Aarau. Et vous pensez bien que les bourgeois ne se croiseront pas non plus les bras et ne vous laisseront pas toute la besogne quand il s'agira de repousser un ennemi quelconque de leurs murs. Mais il ne faut pas trop tendre la corde; voyez d’abord si vos braves soldats voudront bien exécuter toutes vos volontés, car ils n’en font pas mystère et ils ne se gênent pas pour vous dire qu'ils aimeraient bien mieux se battre contre les bourgeois que contre les paysans. Aarau se trouverait avoir sur les bras des ennemis au dedans et au dehors.
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— Colonel, dit le chevalier Mey de Rued, les craintes du sire avoyer me semblent fondées. Le courage et la fidélité de vos soldats sont douteux. Une grande partie d’entre eux est pour les rebelles | Si vous voulez m'en croire, joignez-vousämoi et conduisez vos hommes au château de Lenzbourg. Je vous accompagnerai et je prends sur moi toute la responsabilité. Aarau n'est pas une place où l’on puisse se défendre longtemps. Vous vous sacrifieriez en pure perte, et vous ruineriez en même temps la pauvre ville. Les rebelles ne s’attaqueront jamais au château de Lenzbourg. Bien postés et en rapport avec les gens de Schaffhouse par la ville voisine de Brugg, vous pourriez vous prêter un secours mutuel. »
Le colonel secoua la tête. « Ma place est ici, dit-il. Je m'y tiens et j’y reste comme un vieux clou rouillé. Mes braves soldats sont tous aussi résolus que moi. N'est-ce pas, cap taine Paul Bekel? »
Celui-ci répondit par un geste d’ironie et de dépit qui indiquait assez son opinion : il releya sa lèvre inférieure et baissa ses sourcils jusqu'à la racine du nez. « Certes, nos soldats sont aussi braves que qui que ce soit. I n'y en a pas un seul qui n’ait une cicatrice reçue en courant après une fillette, ou bien derrière une table d’auberge, d’un coup de tabouret ou d’un éclat de bouteille lancé contre sa tête. Mais ces marauds, qui à l’école n’ont jamais pu apprendre à calculer, confondent toujours dix avec cent, et ne veulent pas sortir de la ville, parce qu’ils disent que dans la campagne il y a un millier de paysans qui les attendent. Ils font comme des juges privés de sens, qui estiment les raisons non pas selon la valeur, mais selon le nombre.
— Quoi! s’ecria le colonel contrarié, ils ne veulent pas sortir de la ville? Capitaine Bekel, vous êtes aujourd'hui d’une humeur... »
A ce moment il fut interrompu par l’arrivée d'un officier qui vint annoncer à haute voix que les soldats couraient tous aux armes; que tout était dans le plus grand désordre; que les paysans rebelles avaient reçu des renforts et marchaient par grandes bandes contre la ville.
« Eh bien ! la tête meurtrie, ils feront conversion à gauche, dit le colonel. Vous voyez, capitaine Bekel, de quel esprit sont animés nos braves soldats de Bâle et de Mulhouse.
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Allons donner une sage direction au courage indomptable de la garnison. En avant! Où est le point de ralliement de nos soldats, lieutenant ? » . |
L’officier porteur du message répondit : « Mon colonel, partout et nulle part ; ou plutôt, où chacun se croit le plus en sûreté : les uns sous des bottes de paille, les autres dans des écuries et des caves. Beaucoup courent en desurdre de l’autre côté du pont de l’Aar. Personne ne croit qu'ilen échappera sain et sauf. La plupart ne voient ni n’entendent plus! Mon colonel, j'ai été à plus d’une bataille, à plus d'un combat ; mais je consens à servir de balai à la plus affreuse sorcière, si j'ai jamais vu autant de crétins réunis! »
A cette nouvelle le colonel demeura tout ébahi, tandis que le capitaine faisait à côté de lui les grimaces les plus plaisantes.
« Messires, il y a là de la trahison | suivez-moi, » dit enfin le colonel en quittant la salle, suivi de plusieurs membres du conseil.
En effet dans les rues tout semblait annoncer que l’ennemi était déjà entré par toutes les portes. Les soldats, avee leur sac sur le dos, couraient çà et là sans prendre garde à leur colonel et à ses jurons. Les bourgeois armés se criaient l'un à l’autre vers quelle porte on devait se porter pour défendre l'entrée de la ville. Des femmes pâles et tremblantes couraient comme folles, appelant à grands cris leurs enfants, qui jouaient tranquillement devant leurs maisons. Cependant on apprit bientôt que tout cela n'avait &i6 qu'une fausse alerte, et que les paysans n'avaient nullement songé à faire la moindre attaque.
Quand le colonel Zærnli, accompagné du chevalier Mey de Rued et de quelques conseillers, arriva sur les bords del’Aar pour engager ses soldats à revenir sur leurs pas, il lestrouva prêts à abattre le pont ou à le brûler.
Une autre troupe armée de piques et de mousquets était assemblée autour d’un jeune homme qui, le dos appuyécontre un mur, l'épée à la main, semblait vouloir tenir tête à cette bande de forcenés. C'était le jeune Fabien der Almen.
« Prötez-moi votre secours, £ria-t-il aux officiers qui arrivaient. Vos gens veulent m’assassiner, parce que je m'oppose à ce qu’ils détruisent sans motif le pont de cette ville.
— Non, non, criaient les hommes qui le cernaient de tous
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côtés, c'est un coquin fini, un espion, un chef de rebelles. Ii faut le pendre! »
Le colonel se jeta au milieu d'eux.
« Jeune bomme, dit-il à Fabien, qui que tu sois, rends-toi. donne-moi ton épée. Quatre hommes et un caporal en avant. Emmenez-le au poste! Malheur à celui qui touchera & un de ses cheveux! Je le prends sous ma protection jusqu'à ce que je sache s’il est coupable ou non. Jeune homme, rends-mo: ton épée. Si tu as la conscience pure, tu auras la vie sauve Je t'en donne ma parole, moi, le colonel Zærnli de Bâle.
— Colonel, dit Fabien en lui remettant son épée, je m'er rapporte à votre parole d'honneur. Maintenant sauves ls pont. »
Quelques soldats entourèrent le jeune homme, et, malgre les ordres et les menaces du colonel, qui voulait qu’on le con duisit au corps de garde de la ville, ils le menèrent sur l'autre rive à la maison du garde du pont, en criant : « Nousneretournons plus dans la ville. Nous sommes trahis. Les bourgeois s'entendent avec les rebelles. »
Le colonel, obligé de laisser faire ce qu’il ne pouvait empfcher, put encore s'estimer fort heureux qu'à l’aide dv chevalier de Rued et des conseillers il obtint des soldats qu'ils ne détruiraient pas le pont.
« Messires de Bâle et de Mulhouse, dit le chevalier Mey quand le tumulte eut cessé, combien êtes-vous d'officiers en tout ?
— Vingt-sept pour cinq cents soldats, répondit un des ca pitaines.
— En ce cas, messires, je vous souhaite le bonjour. Moi je vais à Kœænigsfelden où je serai en sûreté. Vous êtes, à ce que je vois trop faibles, puisque vous n'êtes que vingt-sepi hommes pour obéir à cinq cents chefs. »
Après ces mots, le baron de Rued retourna à la ville.
Le colonel, tout en recevant ce mauvais compliment, murmura quelques jurons entre ses dents, fit choix d’un nouveat quartier général entre les deux ponts de l’Aar, et rangea le: soldats autour de la maison du garde. Ils apprirent ave plaisir qu'on allait leur envoyer des provisions de la ville Revenus de leur effroi, ils se livrèrent alors à une gaieti folle. Ils dansèrent, jouèrent aux dés, chantèrent et burent;
tous s’exaltérent en raillant les bourgeois d’Aarau qui gar-
daient eux-mêmes leurs portes contre les rebelles, et envoyaient cependant des provisions à la garnison qui désertait la ville.
Mais ces cris d’allégresse cessèrent tout à coup, lorsque vers le soir le canon d'alarme du château de Gœæsgen gronda au loin du côté de l’ouest, et que le bruit courut que douze cents rebelles du pays de Soleure avançaient de ce côté de la rivière. On fit les bagages en toute hâte, et, après avoir tenu un conseil de guerre, on opéra sans retard une retraite sur les bailliages de Schenkenberg et de Biberstein.
Fabien demanda en vain à être jugé et mis en liberté. Le colonel l'emmena avec lui comme prisonnier de guerre, en lui promettant de faire le Jendemain droit à sa réclamation.
Mais, avant ce temps, le tocsin sonnait déjà aussi le long des montagnes du bailliage de Schenkenberg. Peu d'heures ensuite on apergut, sur les hauteurs, des bandes armées se préparant à l'attaque. Le colonel de Bâle rangea aussitôt ses hommes en ordre de bataille, et il délibérait justement avec ses officiers quand on lui annonça une députation des rebelles. L’embarras des capitaines se peignit dans leurs traits et dans leurs paroles. Ils comptaient aussi peu sur le courage et la fidélité de leurs soldats que sur la générosité des paysans révoltés. Trop faibles pour tenir tête à une insurrection générale, ils n'avaient d’ailleurs pas de soldats mieux disciplinés que les rebelles, et devaient s'attendre à une défaite inévitable. oo.
« D’honneur, je n'ai jamais vu de si pitoyable campagne! » s’ecria enfin le capitaine Bekel en regardant les figures consternées de ses compagnons d'armes. Il rit si fort que les larmes lui en vinrent aux yeux. « Allons, messieurs, il faut prendre gaiement son parti et faire comme le Hanswurst!, quand le diable entre en campagne contre lui avec les sept péchés mortels. Mettons-nous sur la pointe des pieds, prenons l'air de géants, ayons toujours la bouche pleine d’armes, de mitraille, de grenades; métamorphosons notre misérable troupe en une avant-garde d'un corps de vingt mille hommes prêts à nous joindre, et faisons passer nos
4. Mot à mot Jean-Saucisse, bouffon de l’ancienne comédie allemande
qui répond au paillasse français et au pulcinella (polichinelle) italien. (Note du traducteur.)
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gens pour des ferrailleurs enragés. Cela seul peut nous sauver. Il faut faire peur aux paysans et les traiter de haut en bas comme des baillis de Berne. Je parie qu'ils s’inclineront bien humblement et nous tireront leur bonnet. »
Pendant ces lazri et les rires du capitaine Bekel, tous les autres, entraînés par l'exemple, ne purent garder leur sérieux et éclatérent. Dans des situations critiques, une gaie insouciance produit souvent plus d'effet qu’un morne désespoir. Les extrêmes se touchent. Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.
La gaieté du capitaine Bekel agit favorablement sur l'esprit des soldats de Bâle et de Mulhouse qui, rangés en ordre de bataille sur le Leuenfeld’, devant la route d’Aarau, du côté des villages de la montagne, attendaient avec une certaine inquiétude l'issue de l'affaire. Les rires des chefs leur firent croire que le danger ne devait pas être si grand. Mais cette hilarit& bruyante parut produire un effet tout opposé sur la députation des paysans qui approchait. Les vingt hommes dont elle était composée s’arrêtèrent, se consultant entre eux et se resserrant dans un cercle plus étroit.
A l'approche des paysans, le colonel Zærnli, entouré des autres officiers, prit un air sérieux, et dit en se redressant avec fierté :
«Eh bien, vous autres, où en sont les choses ? Venez-rous faire votre soumission ? »
Un paysan d'une belle apparence, en habit des dimanches et portent un chapeau surmonté d'un long plumet noir, sortit des rangs , salua poliment et répondit :
« Nous vous souhaitons un bon et heureux jour, messires. Si vous , qui portez la parole, êtes le colonel Zærnli, je suis enchanté de me rencontrer avec vous. Sachez donc ce que je vous annonce, pour que vous ne vous figuriez pas que je ne suis que le forgeron de Veltheim. Je suis encore le général de notre armée.
— Tu es un bon enfant, forgeron , répondit le colonel, et tu sais bien ton métier, au dire de tout le monde. Voyons, combien as-tu d'ouvriers ? car, si tu es raisonnable, je te procurerai de l'ouvrage plus que tu n'en pourras faire. Quatre mille cavaliers et quarante canons avec artilleurs arrivent