‹ Le Château d'AarauChapitre 17 sur 28 · Champ du Lion. (Note du tradacteur · texte numérisé non relu

Champ du Lion. (Note du tradacteur

ADDRICH DES MOUSSES. 161

aujourd’hui par la Schafmatt et le Hauenstein. Tu penses bien que dans ces épouvantables routes on perdra bien des clous de roue et des fers de cheval. »

Le colonel dit cela avec tant d'assurance et de distinction que le forgeron de Veltheim, tout décontenancé, souleva un peu son chapeau et se mit à se gratter derrière l'oreille d'un air embarrassé.

« Vrai de vrai, colonel, vous n’auriez pas là une si mauvaise idée. Trouver à gagner quelque argent, c’est une bonne aubaine, car les temps aujourd'hui sont bien durs ! Cependant il faut vous dire que je viens vous annoncer que....

— Au reste, nous payons comptant, interrompit le colonel; c’est là l'ordre exprès du gouvernement. Je n'ai été détaché qu'avec l’avant-garde pour prendre position. Les bagages et les fourgons pour dix mille hommes ne tarderont pas à arriver à Veltheim et à Schinznach. Mais tu as des ennemis, maître, je le sais. On a voulu me faire croire que tu étais maladroit, que tu ne savais pas raccommoder une charrue , que ton fer cassait au feu et Al’ean.... |

— Colonel, s'écria le forgeron de Veltheim plein de colère, voilà un mensonge puant, que le maréchal ferrant de Thalbeim , qui est toujours gris, a répandu partout depuis que j'ai eu la pratique du château de Kastelen. Mais n'est-ce pas, colonel, il vaut mieux faire envie que pitié.

— Sans doute, maître, reprit le colonel. Mais qui sont ces bonnes geus que je vois là avec toi? Y aurait-il parmi vous des meuniers et des boulangers, des cordonniers et d'autres artisans ? Quelqu'un aurait-il des provisions de grains, du bétail ? J'achète tout pour la fourniture de l’armée. »

A ce moment un paysan taillé en Hercule sortit de la foule et, lançant autour de lui des regards furieux, s’ecria d’une voix rauque:

« Nous sommes tous des gargons forgerons, sire, et en train de rabattre votre orgueilleux caquet sous nos marteaux.

— Mille tonnerres | s’écria le forgeron de Veltheim, laissez-moi donc parler ! C’est moi qui suis le general, et toi tu ne fais pas partie du bailliage de Schenkenberg. Va-t'en parler de l'autre côté de l’Aar pour ta vallée de Kulm. Tu n'as rien à dire ici!

— Paix, forgeron ! silence! La parole est au maître des

169 ADDRICH DES MOUSSES.

Mousses, s'écrièrent à la fois tous les autres députés avec véhémence. Il s’y entend, lui. Allons, parle, Addrich, parle!

— Eh bien ! qu'y a-t-il ? dit le colonel en fronçant le sourcil. Qui es-tu , bon vieillard ? »

Addrich, s'étant avancé, dit d’une voix ferme :

« Vous êtes entouré des bannières du bailliage de Schenkenberg. La retraite par la Schafmatt jusqu’à Erlisbach vous est coupée par deux mille hommes de Soleure. Nos gens sont entrés cette nuit à Aarau; ceux de Schaffhouse ont déjà commencé à battre en retraite de Brugg. Pour votre armés de quatre mille cavaliers avec ses quarante canons et artilteurs, elle n’est pas encore sortie du four du pâtissier de Bâle. Rendez vos armes, vous ôtes prisonniers, sinon nous vous hacherons tous comme dela chair à pâté, sauf un seul que nous renverrons sans nez et sans oreilles, pour qu'il dise où ses compagnons ont mordu la poussière! »

Un peu surpris par cette apostrophe, le colonel se recueillit promptement, jura, pesta et menaça de brûler tous les villages et de ne pas épargner les enfants même dans k sein de leur mère.

Addrich répondit froidement :

« Viens l’essayer, colonel. Mais si tu veux d'abord connaître à fond la fidélité de tes gens, laisse-moi leur dire deux mots. S'ils ne te font pas sur-le-champ prisonnier, toi et tes capitaines, et s’ils ne vous fusillent pas tous, je consens à être ton prisonnier et à être pendu au gibet de Bâle.

— Si ce gaillard-là n’est pas le diable lui-même, c’est au moins son frère jumeau, dit le capitaine Bekel tout bas au colonel. Il connaît la bravoure de nos hommes. Ne tenez pas le pari. »

Le colonel passa la main sur sa moustache, prit ses offciers à l'écart et délibéra avec eur.

Quelques coups de feu partis du sein des troupes des révoltés qui descendaient de la montagne, et le roulement du tambour, mirent bientôt un terme à la délibération.

« Mon bon ami, dit le colonel à Addrich, c'est contraire à tous les usages de la guerre que vos gens marchent sur nous, tandis que nous sommes encore à négocier. Si vous voulez la paix, ne commencez pas les hostilités.

— Nous ne voulons pas la paix, répliqua Addrich, mais

bien la guerre! Nous vous accordons, comme dernier délai,

ADDRICH DES MOUSSES. 163

le temps qu'il faut à nos gens pour venir frotter leurs piques contre vos côtes. C'est à vous de choisir! Les paysans de Bâle sont à présent comme nous sous les armes, et ils règlent leurs comptes avec votre bourgmestre et vos conseillers !

— Est-il bien certain que les gens de Schaffhouse se soient retirés de Brugg ? demanda le colonel après un moment de réflexion.

— Aussi vrai que votre fin est proche. Ils ont attendu l’arrivée des gens de Zurich, comme la vache attend de l'herbe fraîche le jour de Noël.

— Mort et enfer! dit le colonel en s’adressant à ses offcicrs. On nous avait aussi promis que quinze cents hommes de Zurich viendraient se ranger sous nos bannières à Aarau.. Le meilleur parti à prendre est de nous replier sur le territoire de Bâle. Voyons, mes enfants, épargnons-nous l’un à l’autre l’effusion du sang ! Aocordez-nous une retraite pacifique, et nous nous séparerons en bons amis ! »

Cette proposition provoqua de longs pourparlers parmi les députés des campagnes. Enfin tous, à l'exception d’Addrich, y accédèrent. Ils donnèrent leur parole au colenel, et se dispersèrent de différents côtés pour prévenir leurs hommes de la convention qui venait d'être conclue. En même temps, les bannières de Bâle et de Mulhouse se portèrent en arrière, et, passant derrière Aarau, longérent les coteaux de vignes d’Erlisbach. Les paysans armés les suivirent sur une longue ligne. Sur les côtés, le long de la lisière du bois du Hungerberg, on en voyait qui, au pas de course, prenaient le devant. Au fond de la vallée brillaient les armes du landsturm de‘ Soleure.

La troupe de Zærnli avançait en silence vers les frontières. Elle fut obligée de faire halte dans le village jusqu'à ce que les hommes d’Argovie et de Soleure se fassent rangés sur deux longues lignes, musique en tête et bannières déployées.

Pendant ce temps, les femmes et les enfants du village s’amusaient de la mine piteuse des soldats et leur adressaient toutes sortes de mauvais compliments.

« Si nous nous étions fait hacher tous depuis le premier jusqu’au dernier, dit le colonel à ses officiers, cela aurait mieux valu mille fois que de subir cette hontel Au moins nous serions morts avec honneur.

164 ADDRICH DES MOUSSES.

— Qu'à cela ne tienne, » répliqua alors une voix rauque qui ne lui était quetrop connue.

Addrich se trouvait tout près de lui.

« Tu traines à ta suite un prisonnier, Cela ne convient pas au vaincu! Vous ne devez pas emporter d’Argovie un bouchon de paille comme trophée de victoire. Rends sur-lechamp la liberté à ton jeune prisonnier |

— Tout doux, sire commandant de paysans, s’écria le colonel, Quand tu crierais comme une fouine, tes yeux rouges comme du sang ne m'effrayeraient pas. Je me retire de mon propre gré; mais, sache-le bien, je ne suis pas battu, e: je puis encore me défendre |

— Oui, comme un insecte qu'on tient entre ses doigts, » repartit Addrich en ricanant.

Puis, l’épée nue, il traversa les rangs jusqu’à ce qu’ilarrivât à un groupe dans lequel se trouvait Fabien. Il repoussa ses gardiens, et attirant à lui le jeune homme, il lui dit:

« Fabien, tu es libre. Regarde, mon garçon, voilà tes amis, les gens des villes et leurs misérables mercenaires, auxquels tu t'es associé comme un fou que tu es. Il t’en ont bien récompensé. Va, tu es libre. Viens avec moi, ou bien cours rejoindre tes Bernois , peu m'importe ! La bonne cause triomphera bien sans toi! En attendant, on t’a donné l’avantgoût des dons qu'on te réserve!

— Je te remercie, Addrich, répliqua Fabien. Peut-être trouverai-je tôt ou tard l'occasion de te rendre le même service. Pour moi, rien ne me presse à prendre plutôt parti pour vous que pour les villes! Tu connais mes idées. Ne perdons pas notre temps à parler sur ce sujet. »

Pendant qu'ils causaient ensemble, les soldats avaient commencé à se mettre en marche. Le colonel Zœrnli avait bien remarqué comment Addrich avait délivré le prisonnier sans trouver la moindre résistance; mais la prudence lui conseilla de se taire, et d'ailleurs la nouvelle scène dans laquelle lui et les siens n’allaient pas avoir le rôle le plus brillant, absorba bientôt entièrement son esprit.

À sa gauche se dessinait, sur une ligne à perte de vue, le landsturm de Soleure; à droite, celui de l’Argovie. Tous ces hommes étaient rangés en ordre, mais habillés de la manière la plus bariolée et la plus grotesque, avec les armes les plus disparates et les bannières flottant en l’air. Le roulement des

ADDRICH DES MOUSSES. 165

tambours se fit entendre. Les soldats de Mulhouse et de Bäle, contraints de passer entre les deux lignes des paysans, et d'avancer vers les hauteurs de la Schafmatt, étaient conduits comme des prisonniers jusqu’à la frontière. Une quantité prodigieuse de peuple, de femmes, d'enfants et de vieillards, formait en riant ce singulier cortége.

Fabien aussi, soit qu’il fût entraîné par le torrent ou par sa curiosité, soit qu'il ne voulüt pas éveiller les soupçons en s’eloignant trop tôt, suivit la foule jusqu'aux maisons isolées du village de Rore, placées au fond d’une petite vallée au pied de la montagne qui devenait plus roide. Là, inaperçu, il se glissa entre les cabanes jusqu’au chemin qui conduit au village de Stussingen, dans l'espoir d'arriver encore à Aarau avant Ja nuit.

L’etroite vallée se resserrait devant lui à mesure qu’il avangait. Bientôt elle prit la forme d’une gorge obscure, audessus de laquelle s’elevaient de chaque côté des pins dont les branches noires formaient un véritable toit. Fabien vit quelques figures s’agiter dans l'ombre; en approchant davantage, il reconnut que c’étaient trois hommes armés et vêtus d'une manière riche, mais étrange, qui étaient descendus de cheval et s’entretenaient ensemble.

L’un d’eux était un Maure couvert d’une belle pelisse; l’au tre portait un petit chapeau tricorne orné d’une longue plume, un long habit de chasse vert qui lui descendait jusqu'aux genoux et qui était fermé par des boutons d’or et des boutonnières entourées de galons d’or; il avait des bottes à l'écuyère relevées jusqu'aux cuisses.

Le troisième, qui semblait le plus distingué de tous, portait une espèce de bonnet de velours noir et une longue tunique de même étoffe, qui lui eût donné Y’air d’un prêtre romain , si l'on n’eüt vu briller à sa ceinture le manche de nacre d’un poignard incrusté d'argent.

EX

166 ADDRICH DES MOUSSES,

La nuit dans une chaumière des montagnes. *

Bien que sans armes, Fabien avança courageusement dans le clair-obscur du ravin suspect, presque tout à fait obstrué par le Maure, le prêtre et le chasseur. |

ll passait près de ces étrangers en les saluant et en jetant un regard furtif sur leur costume bizarre, quand l'individu en soutane de velours noir l’arr&öta par ces mots :

« Eh! mon jeune compagnon, si vous n’êtes pas trop pressé, donnez, je vous prie, un bon conseil à des voyageurs égarés. Vous n'aurez pas à vous en repentir.

— Vous vous êtes trompé de route. Où voulez-vous aller par ces montagnes? demanda le jeune homme.

—Si l’on pouvait le faire sans ailes, répliqua l'étranger, je désirerais être au delà de ces montagnes, et au delà du Rhin. Je suis étranger au pays, et je ne suis arrivé de Bâle que depuis avant-hier. Ces gens-là qui sont avec moi, je les avais laissés au pied du Bas-Hauenstein, dans la petite ville d'Olten, pour mettre ordre à quelques affaires qui m’avaient appelé en Argovie. Enfin, revenu à Olten, je m'étais remis ce matin en route avec ma suite pour Bâle. Mais ayant rencontré beaucoup de fugitifs qui descendaient les montagnes et qui nous engagèrent à rebrousser chemin, parce que, disaient-ils, les paysans étaient en pleine insurrection dans tout le canton de Bâle et que les voyageurs n'étaient plus du tout en sûreté, après mûre réflexion, nous nous rangeämes à cet avis. Comme nous approchions vers midi d’Olten, des paysannes nous engagèrent fortement à ne pas pénétrer dans la ville, parce qu’elle était pleine de gens armés, et le pont gardé par les rebelles, & qui tout bourgeois bien mis était suspect. Nous fûmes bientôt à même de nous convaincre de la vérité de ce récit. Les femmes, nous prenant pour des marchands de Bâle, nous indiquèrent un chemin à l'ouest le long de la montagne, par lequel, bien qu'il fât assez mauvais pour les chevaux, nous parviendrions sans danger, disaient-elles,

ADDRICH DES MOUSSES, 167

aux défilés de Benken ou de la Schafmatt. Arrivés ici par la route pierreuse de la montagne, nous nous trouvons encore arrêtés par le mouvement insurrectionnel. Au-dessous de nous, dans la vallée, et au-dessus de nos têtes, au haut de la montagne, nous ne voyons que des bandes armées. Leurs hurlements dans le lointain présagent à de paisibles voyageurs autant de sûreté que le rugissement de lions affamés. Ou bien croyez-vous, jeune homme, que nous puissions nous confier à l’hospitalité de ces gens, qu'après tout nous n'avons pas offensés ?

— Sire, reprit Fabien, je ne voudrais pas, à la légère, charger ma conscience du malheur qui pourrait vous arriver. Agissez à votre guise; mais demandez plutôt l’hospitalité aux renards et aux blaireaux de ces gorges qu’à ces paysans animés d’une fureur aussi stupide qu’aveugle.

— Quel est le commandant en chef? reprit l'étranger. Je pourrais m'adresser à lui.

— Un peuple qui n’admet ni autorité ni loi a autant de chefs qu'il compte d'individus , répondit Fabien. Cependant un de ces hommes que je connais, pourrait peut-être, s’il le vou- ‘lait, vous procurer un sauf-conduit. Mais....

— Je ne regarderais pas à quelque argent. Où puis-je le trouver ? Quel est son nom?

— Addrich des Mousses. » Fabien, ayant cru remarquer que l'étranger, qui regardait devant lui d’un air pensif, avait levé vivement la tête à ce nom, ajouta : « Le connaissezvous déjà ?

— Seulement pour avoir entendu parler de lui, si toutefois c'est le même qui demeure dans un coin isolé des montagnes, de l’autre côté de l'Aar, répondit l'étranger avec sang-froid et en indiquant de la main la contrée dont il parlait. Hier, pour la première fois, j'ai souvent entendu répéter ce nom dans les auberges du pays, au milieu du choc des dés et des verres et au bruit des querelles. Mais, ma foi! par tous les saints du ciel! il me semble que sa renommée ne pourrait qu'y gagner si son nom était moins célèbre. Je ne mettrais pas mon cheval dans son écurie, encore moins lui confierais-je ma vie! :

— Cela se peut, sire, répondit l'ami d'Addrich, Moi, je le connais; c’est un de ces malheureux dont personne, si ce n'est Dieu, ne pourrait dire du bien.

168 ADDRICH DES MOUSSES.

— Comment l’entendez-vous, jeune homme? I du poison ; et l’homme doit le repousser, quoiqu seul connaisse la vertu salutaire qu'il y a renfer sans doute aussi votre opinion sur Addrich |

— Sire, je crois seulement que nous ne devo notre semblable d’après les commérages du peu pas dans le monde de route plus large ni mieux celle des méchants propos ; mais, comme elle es vents, il n’y en a pas non plus, croyez-le bien, o: plus facilement. Faites à votre guise. Cependaı considéré, moi-même je ne vous conseillerais pi en ce moment Addrich pour votre protecteur.

— Mais dites-moi, jeune homme, que deviendroi nuit, moi et mes gens, puisque je ne puis aller: ni en avant?

— Sire, à mon avis, vous ferez bien de vous le premier toit que vous rencontrerez, si toutef préférez passer à la nage l’Aar profonde ou fran chers élevés. Un tumulte populaire est comm déchaîné après une pluie d'orage : aussitôt gro: écoulé. Attendez un peu sur la rive. Demain vi peut-être sans vous mouiller les semelles,

— Dans les conjonctures présentes votre avis, je me semble plein de sens. Mais vous oubliez qu’ pays je ne puis m'orienter. Où trouver un villag berge? Voilà en outre la nuit qui approche à gra

— Sire, je ne connais pas mieux que vous les je suis comme vous en quête d’un abri. Les nu sont froides sur la montagne; mais, dans l’efferv: sente des paysans, je crois qu'il est plus sage villages et les auberges que de les chercher. nous de quelque grange isolée dans la montag sommes assez heureux pour en rencontrer une. : convient, suivez-moi. »

Les étrangers remontèrent aussitôt à cheval. ] cha lestement en tête dans le chemin creux. Il é maître et de son Maure. La marche de la caravaı par le chasseur, qui poussait devant lui un mul bagages.

A l'extrémité de la gorge se présenta une mon et déserte qui, après une assez longue marche, s

ADDRICH DES MOUSSES. 169

en un plateau nu et pelé, au-dessus duquel la montagne projetait à droite ses froides ombres. Au fond apparut un pic de rocber noir, sur la crête duquel était assis le château de Wartenfels. A gauche, les aiguilles des glaciers brillaient à l’borizon aux teintes roses du soleil couchant, effacées bientôt par les ombres grisâtres de la nuit.

A cet endroit Fabien abandonna la route tracée et, traversant la bruyère, il inclina à droite vers la montagne voisine; puis il pénétra dans une vallée boisée où, dans un enfoncement, il croyait avoir distingué quelque chose de semblable à une cabane. Les cavaliers le suivirent lentement dans cette solitude, parlant ensemble tout haut, maïs dans une langue que Fabien ne comprenait pas.

Enfin ils aperçurent, derrière les broussailles qui avaient poussé entre les roches éboulées, un toit de chaume à moitié dégradé, supporté par des troncs d'arbres, et qui semblait avoir été élevé pour abriter le bétail. Pendant que les cavaliers descendaient, Fabien faisait le tour de la masure. Ayant reconnu qu'elle était habitée, il en informa ses compagnons d’infortune. On conduisit les chevaux dans une écurie vide et on suivit le jeune guide dans l’intérieur de la maison. Mais aucune voix hospitalière ne souhaita la bienvenue.

lls entrèrent, en se courbant sous une porte basse, dans une chambre étroite et enfumée, où une sale paysanne et quelques petits garçons et quelques petites filles étaient accroupis auprès d’un gros homme, vêtu comme un bourgeois. Tous se tenaient immobiles; les yeux fixes et silencieux, ils ressemblaient à des momies couvertes de haillons. Pas une tête ne remua, pas un trait ne s’anima, aucune lèvre ne s’ouvrit pour répondre au salut de Fabien. Soudain les regards de tous les gens se dirigèrent sur les dents et les yeux blancs du Maure. Au silence profond succéda le cri général : « Jésus, Marie, Joseph et saint Ursi » Au même instant femme, enfants, tous se levérent de leurs siéges, et avec la rapidité de l'éclair se précipitèrent hors de la chambre et s’enfuirent dans le pré. Le gros monsieur aussi fit un bond en l'air, et chercha à se sauver par la petite fenêtre.

Bien qu’au premier choc le châssis vermoulu eût cédé et füt tombé brisé avec les carreaux de vitre, le cadre étroit de la fenêtre refusa de livrer passage à la rotondité respectable

ADDRICH DES Mousses. L

170 ADDRICH DES MOUSSES.

qu'offrait l'abdomen du fugitif. Cependant Fabien ava ché en vain à rattraper les autres fuyards. Personne 1 et ne se retourna à ses cris. Il fallait bien alors rec celui que la croisée retenait seul comme bonne prise.

Le captif s'était démené tant qu'il avait pu pour re sa liberté. Ceux qui étaient là vinrent alors aussi lu aide et assistance. Mais comme, malgré tous les effo: nis, il n'avait pu avancer ni reculer d’une ligne, il gémissant :

« Je vous remercie, messires, mais je vois que je: au piége. Je tiens là absolument comme un boucho dans le goulot d’une bouteille. Si vous n'abattez pas cloison, je resterai jusqu'au jour du jugement derni cette maudite souricière. Je sens möme, ma foi, que infernal se rétrécit de plus en plus. » |

Quelle que fût leur pitié pour le prisonnier, ils ne s'empêcher de rire. Le prêtre ou le marchand, qui se bouger et sans aider les autres, avait conservé t flegme, lui demanda : « Comment vous y êtes-vous p: passer là dedans votre täte, et surtout vos larges &pı

— Oui, certes, celui qui se rappellerait tout ser savant | Vous autres, je vous conseille de rire ! Il y temps que je sais que les battus payent l'amende. Mai vrai que j’existe, ma mère ne m'a pas mis au mon servir de volet de fenêtre. Allons, messires, remett encore à l'ouvrage | Il ne faut pas rentrer le fléau tar blé n’est pas battul.... Je ne suis pourtant pas poltro nature, dit le malheureux enfin délivré, après beau peine, de son étroite prison, en respirant profondeme rabattant son pourpoint chiffonné sur son gros ve ces sots paysans ne s'étaient pas tous sauvés à la cette figure noire, du reste assez belle, je n'aurais pa passé mon petit doigt par la fenêtre, Il y a huit jo m'aurait plutôt tiré la peau sur les oreilles que le pc par-dessus la fraise. Il est certain qu'avant de revoi je me trouverai réduit à l’état de squelette, Mais, m l'inquiétude et le chagrin mangent plus de lard qn souris! Je parie qu’on ne me reconnaîtra plus à Aara

— Quand aver-vous donc quitté la ville? demanda |ı du Maure, moins par curiosité que pour dire quelqu

— Bi vous aviez jamais été à Aarau, mon digne an

ADDRICH DES MOUSSES. 171

sauriez chanter une gamme à ma louange ! Je suis le ménétrier et maître chanteur Heini Wirri, ou plutôt son fantôme ou son ombre! Il peut y avoir quatre.... six... ou onze jours... en vérité! un malheur ne vient jamais seul! voilà que ma mémoire baisse aussil.. que je me suis chargé d’une petite mission auprès du chevalier Mey de Rued, pour être agréable au vénérable doyen Rusperli. Depuis ce moment...»

Son interlocuteur l’interrompit pour le prier de retarder ds quelques instants la suite de son réoit, car il commençait à faire tout à fait nuit. La maison étant fort peu hospitalière, et tout le monde y étant étranger, ajouta-t-il, il se proposait de jouer l'office de l'hôte. Aussitôt il dit quelques mots en langue étrangère à son chasseur et à son Maure, qui 8’6loignërent immédiatement.

Pendant que l'étranger et le ménétrier continuaient à causer dans l'obscurité, Fabien sortit de la chambre, et, pour empêcher l’air froid d’y pénétrer, il replaga tant bien que mal les débris de la fenêtre dans le châssis, et ferma le volet extérieur. Puis il alla dans l'écurie, aida les gens à desseller les chevaux et mit du foin dans le râtelier.

Pendant ce temps le chssseur avait allumé une Janterne de voyage, et le Maure avait apporté dans la chambre en plusieurs fois les bagages amenés par le'mulet.

Une grande lampe qu’on découvrit dans la cuisine fut aussi allumée et posée sur la table, sur laquelle le Maure étendit un beau tapis. Il servit ensuite des viandes froides et de la p&tisserie, et sortit un petit baril de vin entouré de cercles dorés et deux gobelets d'argent.

De tous les assistants, personne ne voyait ces agréables préparatifs avec plus de satisfaction que le maître chanteur d’Aarau, bien qu'il cherchât à cacher ie plaisir qu'il en éprouvait en affectant un air d’indifference et en faisant toutes sortes de questions. Il n’attendait plus que l'invitation de son noble hôte pour commencer l'attaque, quand un profond silence autour de lui Je désappointa d’une manière peu agrésble. En se retournant il vit l'étranger et ses gens, tête nue, réciter à voix basse le Benedicite. Fabien aussi avait suivi leur exemple. Wirri ne voulut pas demeurer en reste de savoir-vivre. Mäis il commença trop tard et n'ôta sa toque que quand les autres se couvraient de nouveau, et faisaient , à l'exception de Fabien, le signe de la croix sur le front, la bonu-

172" ADDRICH DES MOUSSES.

che et la poitrine, montrant ainsi leur attachement à l'Église catholique romaine. Enfin on se mit à table et on commença à manger. Le Maure et le chasseur se tinrent debout derrière leur maître pour le servir. De temps à autre ils ringaient dans l’eau fraîche le gobelet d'argent dont se servaient à tour de rôle Fabien et le ménétrier, et le remplissaient de vin quand l’un d'eux l'avait vidé.

« Encore un mot, maître Wirri, dit l’aimable amphitryon, en mettant ainsi un terme aux louanges emphatiques que le maître chanteur donnait à l'invention de cette cuisine et de cette cave portatives. Tantöt, quand nous causions dans l’obscurité, vous avez oublié de vous expliquer sur un point essentiel. Supposé que vous eussiez réussi à enlever Épiphanie de chez Addrich, et à gagner avec elle le château de Liebegg, l’auriez-vous conduite au château du baron Mey, ou bien l'au riez-vous menée auprès du doyen d’Aarau, qui vous avait chargé de cette mission ?

— Hein! répondit le ménétrier. Cela dépend. J'aurais agi selon les circonstances. Je vous ai déjà dit, et, s'il n’avait pas fait noir comme dans: un four, vous auriez dû l'entendre, que ce vieux sorcier m'avait enfermé, et que je n'ai même pas aperçu cette jeune fille.

— Mais, en admettant comme un fait établi que vous fussiez parvenu à l'enlever, où l’auriez-vous conduite?

— Sire, cela n’est pas bien facile à dire. Si j'avais vu la pauvre orpheline, et que par supposition je lui eusse plu et qu'elle m’eüt plu... il se voit des choses si extraordinaires!... j'aurais bien pu me dire aussi que, quand on tient une belle, il ne faut pas la laisser échapper, et que tenir vaut mieut que courir! Vous saurez que je suis encore garçon. Le baron a son affaire, et le doyen a eu la sienne! Eh bien, vous me comprenez; à bon entendeur peu de paroles, mon révérend pére... Il faut convenir que vos rôtis et vos pâtés sont ercellents! Trinquons encore une fois, mon père. De l'argent, cela sonne autrement que du verre ! Du vin de Saint-Michel, ma foi, c’est du vin de seigneur!

— Maître, vous vous trompez. Je ne suis pas ecclésiastique, mais laïque.

— L'un ou l'autre, marteau ou enclume! peu importe! Trinquons, sire Anonymo, nom inconnu | Mais vos parrains ont bien aussi demeuré dans la chrétienté, n'est-ce pas?

ADDRICH DES MOUSSES. 173

— Nommez-moi comme vous voudrez. Je m’appelle don ırdo, ou, du nom de ma terre dans les Pays-Bas, Grœnrkenbosch.

— Celui qui nierait que votre nom est beau, sire, celui-lä merait mieux entendre le chant d’une grenouille que celui an merlel Mais, pour ne pas m'enrouer ni m’ecorcher le sier, permettez du moins qu'en mangeant je vous donne tre premier nom, qui est beaucoup plus court. Comment tes-vous déjà? Bombardo? Bombardement?

— Don Nardo.

— C'est juste, digne ami! Trinquons à votre santé! De oi parlions-nous donc ?

— Nous nous demandions chez qui vous auriez conduit la ıne fille en sortant de la maison d’Addrich, si....

— Vous avez raison. Mais cela se comprend. En droite me, comme il a déjà été dit, à Aarau, dans la maison du ete qui jusqu'ici n’a eu de commerce, en tout bien et tout nneur, qu'avec les neuf sœurs célestes, mais qui aurait nne toutes les muses pour avoir la chair de sa chair, les de ses os. Supposé qu’elle m’eüt plu seulement moitié auit que la petite Aenneli, qui dans le repaire d’Addrich avait servi de si bon jambon, l'affaire aurait été bientôt clée! | — Et son consentement ?.…

— Hein! très-digne Tonnero ou Tonnerdo.... un ver à l’anille, un mari à la fille; toutes deux, je vous le dis, mornt à l’hameçon. Je connais cela. Quand on est jeune, on se fait pas tant prier pour se marier |

— Maître, si vous êtes homme de cœur, je vous engage- . à tenter de nouveau l’entreprise dans laquelle vous avez ioué. Je m'intéresse beaucoup à vous. Au dire de ce jeune mme, Addrich est justement éloigné de chez lui. Maintent ou jamais c’est le moment de délivrer la pauvre jeune el Essayez ! S'il faut de l’argent, il s’en trouvera ! Qu'en es-vous ? Auriez-vous envie ?

— Groyez-moi ou ne me croyez pas. Je suis à toute heure À tout instant homme à m’attaquer au diable, digne sire onebardo, et capable, s’il le fallait, de lui couper la queue.... is pardonnez.

— Allons, pas trop de présomption, maître, dit Fabien en nt. Personne ne doute de votre heroisme, mais Belial

174 ADDRICH DES MOUSSES.

pourrait malicieusement vous prendre au mot. Rien que de penser à lui, cela lui fait dresser l'oreille. »

Le ménétrier effrayé jeta des regards craintifs autour de lui et dit à voir basse : « Ma foi! vous n'avez pas tort, ilne faut pas peindre le diable sur le mur, il vient bien tout seul: mais toute parole dite auprès d’une bonne bouteille de vin n’est pas parole d'Évangile. Je voulais seulement dire qu'au prix d'une tonne d'or je ne me frotterais pas contre Addrich, surtout dans ces malheureux temps, où lui et ces coquins de paysans font les maîtres, peuvent couper le nes et les oreilles à un honnête homme, et vous éventrer. Mais par bonheur ils n’ont pas encore mis dans le sac tout ce qu'ils ont dans la tête.

— Comment le doyen d’Aarau vous recevra-t-il, reprit don Nardo, si vous revenez les mains vides avec votre courte honte? Un homme d'honneur, comme vous semblez l'être, doit tenir sa parole.

— C'est juste, mon digne ami. Cependant l'honnêteté chez nous vaut encore plus que la gloirel A l’impossible nul n'est tenu. Je lui dirai tout bonnement : il faut faire comme on peut, et ne pas vouloir couper l'herbe avant qu'elle ne soi poussée. L'empereur lui-même ne peut que ce qui est possible. Mais vous autres, humectez donc un peu ce gobelet, il est sec comme un trou de scarabée !

— Maître, reprit le seigneur de Grœnkerkenbosch, à votre place je ne voudrais pas avoir fait pour rien cette longue route.

— Cela se peut. Mais le meilleur chasseur et le meilleur chien n’attrapent pas toujours du gibier!

— Le baron Mey vous eût rendu riche.

— Riche! Une souris d'église bien grasse, une hirondelle blanche et un riche ménétrier, voilà trois choses qu'il faut chercher dans le paradis. Quand tous les arbres de la forêt Noire viendraient à mourir, cela ne donnerait pas une seule pomme de pin! Non, je ne suis pas né coiffé, et, quand on mettrait dans mon sac tout l’argent qui appartient au Grand- Mogol, je ne rapporterais chez moi que de la paille!

— Laissez-vous dire un mot, maître. Rappelez-vous qu’Addrich est absent et que les accès sont maintenant libres ! Ne retournez pas auprès du doyen sans Épiphanie. Tentez encore une fois l'aventure. Que craignez-vous d’Addrich ? Il

ADDRICH DES MOUSSES 175

est, dit-on, à la tête des rebelles, et sauvera difficilement sa eau.

F — Non, sire, celui-là tient du chat; jetez-le comme vous voudrez, il retombera toujours sur ses pattes. Et quand il aurait tout le pays sur les bras et sur le dos, il n’etoufferait pas plus pour cela qu’un rat sous une meule de foin! Non, non, j’ai appris à le connaître, et je n'ai pas envie de porter moi-même ma peau au marchand de fourrures!

— Mais il pourrait se trouver des gens, maître, qui en cas de besoin ne vous abandonneraient pas!

— Oh! oui, quand la voiture roule, tout le monde y monte \ volontiers: mais quand elle verse chacun se sauve. Sire, je connais le monde et j'ai de l'expérience! »

Pendant cette conversation, qui se prolongea encore quelque temps, Fabien resta muet et frappé de surprise d’entendre deux hommes étrangers parler ainsi de l'enlèvement d’Epiphanie. Ils lui semblaient être les individus dont Addrich lui avait parlé quand ils avaient fait route ensemble de Grænichen à Suhr et au Gœnhard : Wirri, le messager du chevalier de Mey, et don Nardo, sans doute cet inconnu qui avait envoyé aux Mousses la femme de Sion avec de précieux cadeaux. Mais quel rapport pouvait-il y avoir entre un catholique néerlandais et le vieux doyen d’Aarau ? se demardait le jeune homme. Pourquoi ces magnifiques présents faits à Epiphanie? Avait-il des projets sur cette jeune fille? Et avait-il fasciné le vieux doyen avec son or et son air dévot?

Fabien, dont le cœur battait plus fort à mesure que la conversation se prolongeait, ne quitta pas des yeux le mystérieux don Nardo. C'était un homme qui approchait de la cinquantaine, mais dont les traits fins et pâles avaient encore toute l'expression de la jeunesse. D'une complexion délicate, d’une taille moyenne, élancé et adroit, il aurait encore pu passer pour jeune, malgré ses cheveux minces et rares et sa tête chauve au sommet. Une cicatrice rougeätre, trace d’une ancienne blessure à la joue gauche, ne le defigurait pas. Si sa figure n’indiquait pas son véritable âge, sa physionomie décelait encore moins son caractère. Elle était régulière, mais sans expression. On aurait juré que cet homme n'avait jamais ni ri ni pleuré dans sa vie. Dans ses paroles n'éclataient ni la joie ni la tristesse. Tout portait chez lui le cachet du calme et de l'indifférence.

176 ADDRICH DES MOUSSES,

Rien ne l'émouvait. Son regard même presque éteint semblait indifférent à tout; le son de sa voix avait quelque chose de monotone et de traînant qui dénotait que cela l’ennuyait de parler.

Quand le favori d'Épiphanie eut cherché en vain à pénétrer l'étranger et ses projets, il s’avisa de feindre le sommeil, pour faciliter ainsi les confidences et les épanchements des deux interlocuteurs. Il se leva donc de sa place en bäillant, réunit quelques vêtements de paysan éparpillés dans la chambre, s’en fit un oreiller, et s’etendit par terre comme pour dormir. Mais il manqua tout à fait le but qu'il s'était / proposé : car don Nardo fit desservir la table, et s’éloigna doucement avec maître Wirri et ses gens pour se coucher dehors sur le foin.

Nouvelles énigmes.

Fabien, déçu dans ses espérances, fut bientôt amplement dédommagé par un sommeil bienfaisant. Bercé vers le matin dans les rêves les plus doux, il se trouva, grâce à la baguette de Morphée, transporté dans un monde féerique, où le mendiant se crée un palais, où la mère éplorée retrouvel’enfant qu'elle a perdu, et où le génie de la commisération accueille les désirs de ceux qui soupirent après le bonheur.

On devine sans peine quel ange Fabien rencontra dans cet Éden toujours vert, au sein de hautes montagnes, de vallons fleuris, de torrents écumants, qui tous lui retraçaient le souvenir de son heureuse enfance. Mais le dieu des songes parut cette fois traiter Fabien avec autant de bonté que de malice: car, en le conduisant à l’ancienne place favorite d’Epiphanie, dans la délicieuse vallée où le torrent Simmen prend naissance, et où, sous la pyramide nue du Seehorn, jaillissent sept sources limpides du pan de rocher escarpé, il lui fit voir la compagne deses jeux sous un aspect tout nouveau.

ll tressaillit et fut saisi d’un transport de ravissement, car

ADDRICH DES MOUSSES, 177

il s’apergut que, de toutes les mortelles, elle était peut-être la plus belle. D'une forme aérienne, son enveloppe terrestre semblait faite de lumière, et tout y était pour ainsi dire si transparent, qu'on y reconnaissait sa nature céleste.

Que Fabien ne fit cette découverte qu'à l’aide d’un rêve, cela peut bien au premier abord avoir l'air d’un conte, mais cela ne surprendra pas celui qui est initié aux mouvements mystérieux de l’âme.

Notre jeune homme n'avait jamais vu dans Fanny qu'une douce et bonne sœur. Et quel est le frère qui se laisse jamais enthousiasmer par la beauté de sa sœur?

A la vue de tant de charmes, il trembla, et son cœur battit avec force.

« Fanely, Fanely, dit-il dans son rêve, qu'est-ce que jeprouve? Où avais-je donc mes yeux? Que tu es belle! Quel charme est répandu sur toute ta personne! »

Mais elle, lui tournant à moitié le dos, lui répondit avec va sourire plein de dépit :

« Veux-tu encore me taquiner, Faby? Ne pouvons-nous donc pas vivre sans nous quereller ? Le langage que tu me tiens là, Renold me le tient sans cesse, et il sait cependant que cela me deplalt. »

Au même moment, le beau Suédois qu’elle venait de nommer sortit des broussailles derrière le rocher.

A cette apparition, une vive douleur se glissa dans la poitrine de Fabien : c'était le tourment de la jalousie, qui jusqu'ici lui était resté inconnu.

ll se réveilla avec cette douleur, mais aussi avec le sonvenir de la beauté d’Epiphanie. Il se mit sur son séant et se frotta les yeux. La lumière du jour pénétrait dans la misérable chambre, à travers les fentes du volet de bois. Fabien soupira profondément, et, toujours préoccupé de son rêve, il sortit de la chaumière.

La vue du ménétrier qui, près du puits, passait ses doigts en guise de peigne dans ses cheveux crépus, lui rappela l’entretien de Ja veille. Il s’approcha d'un pas rapide de Wirri, et l'aborda par ce salut:

« Avez-vous beaucoup dormi et bien rêvé ?

— Eh! bien et beaucoup ne se trouvent jamais ensemble, répondit Wirri. Mon lit de plumes, comme vous voyez, avait poussé dans les champs. Il faut que je secoue les duvets qui

178 ADDRICH DES MOUSSES.

me sont restés dans les cheveux, pour me préserver de j'attaque de quelque vache affamée. Notre sire don Nardo dort encore à qui mieux mieux avec son diable noir qui m'a mis hier tout en chiffons, à l'aide desquels.les pauvres épargnent les frais de vitrier, quand ils ont cassé leurs carreaux. Souhaitez le bonjour à tout le monde. J'ai de la besogne à abattre. 11 me faut jouer des jambes.

— Un mot seulement, maître! Il n’y a pas longtemps, vous étiez aux Mousses, chez Addrich? Comment Epiphanies a:telle accueilli le message du baron de Rued ? A-til paru jui faire plaisir ?

— Autant qu'un arc-en-ciel peut en faire à un aveugle. Je ne l'ai jamais vue, et elle ne m’a jamais parlé. Que le diable emporte Addrich aveo son nez rouge! Il agit avec les honnêtes gens comme le Savoyard traite l'ours à qui il apprend à danser. Pour faire quelque chose de bien de cet homme-lä, il faudrait commencer par le tuer tout roide.

— Vous n'êtes donc pas tenté de recommencer, et ds faire ce que désire le seigneur de Groankerkenbosch ?

— Nullement, mon digne amil Je n'ai pas volé ma peau: qu'il porte la sienne au marché, s'il tient à la vendre ! Le fin matois ne voulait-il pas absolument me décider à retourner dans ce repaire des Mousses? Il promettait monts et merveilles! tenter pareille chose, autant s'attacher aux cornes d'un taureau i Merci! Mais, baureusement, j'avais plus d'une défaite. Souris qui n’a qu'un trou est bientôt prisel Que n'y va-t-il lui-même? Pour mes courtes jambes, ses désirs vont un peu trop loin. L'homme des Mousses est un rusé compère. S'il m'arrivait quelque malheur, notre seigneur Tonnerdardo se moquerait encore de moi. D'ailleurs, il ne pourrait pas me veuir en aide. Il est trop tard de crier au feu quand la maison est brûlée. Je retourne à Aarau, et je dirai à mon révérend doyen : C'est partie remise! On ne sonne pas les cloches pour tous les morts. Là où il n'y a pas de brèche dans un mur, on ne passe pas! Quand on ne peut pas arrêter une voiture, on la laisse rouler!

— Maître, vous parlez en homme sensé. Mais qu'est-ce que cela peut faire à un étranger, qu’on enlève Epiphanie de chez Addrich? Vous a-t-il donné à entendre pourquoi il prenait tant d'intérêt à votre récit?

— U voulait me faire croire qu'il ne s’y intéressait qu'à

ADDRICH DES MOUSSES. 179

cause de moi, et qu'il voulait me tenir l'échelle pour m'aider à monter dans le lit nuptial. Cela m’irait bien, car on dit la filleule du doyen belle et vertueuse. Mais il me semblait toujours voir passer la queue du renard, et je me disais : On n'est pas un âne pour porter le bätl

— Voilà de sages réflexions. Cet homme commence à m'être suspect. Je me figure qu'il aura vu la jeune fille quelque part, et que le vieux pèlerin aura pris feu sans songer qu’il est d'âge à glacer l'amour. Ne croyez-vous pas?

— C'est bien possible! On veut bien devenir vieux, mais on ne veut jamais l'être. Cependant :

Noix dure et dent gâtée, Jeune homme et femme âgée...

Bref, j'ai coupé court et je l'ai planté là. N1 fit alors une figure comme s'il avait mangé du chicotin. Puis il se tourna de l’autre côté sur le foin, et me souhaita une bonne nuit. Souhaitez-lui en échange, de ma part, le bonjour; car je file au plus vite, per pedes, à Aarau.... Adieu, sire ami, portezvous bien! »

A ces mots, le ménétrier tourna à gauche, et traversa la plaine sans écouter Fabien, qui cherchait à leretenir. Presque au möme instant parut le seigneur de Grœnkerkenbosch, accompagné de ses gens. Ayant aperçu le maître chanteur qui faisait de grandes enjambées, il se mit aussi à l'appeler, mais sans succès. Wirri ne se laissa pas arrêter, et marcha toujours sans tourner la tête.

Cependant Fabien ne voulait pas quitter le Néerlandais sans avoir l'explication d'une énigme qui intéressait son repos et la sûreté d’Epipbanie. Ils’approcha de lui, et, tout en lui parlant de choses indifférentes et en le remerciant de l'hospitalité de la veille, il le prit à l'écart, et Jui dit sans détour:

« Avant de nous séparer, don Nardo, veuillez répondre à une question. Quel dessein avez-vous formé sur la nièce d’Addrich ? Votre conversation avec le ménétrier d’Aarau fait supposer que vous tenez beaucoup à la tirer des mains de son oncle, poar la remettre dans celles du doyen?

— Hem | en effet, j'y tiens assez, répliqua le seigneur Grœnkerkenbosch avec son flegme imperturbable, tout en

180 ADDRICH DES MOUSSES.

regardant Fabien d’un air investigateur. Mais vous-même, ajouta-t-il, vous n'avez pas trop fait l'éloge d’Addrich. Cette pauvre jeune fille m'inspire un vif intérêt. Je voudrais la savoir libre.

— Pardonnez-moi, sire, vos désirs vont plus loin que cela: car vous poursuivez cette jeune fille par tous les moyens possibles, et non pas d'hier seulement. Je sais que vous avez adressé à la nièce d’Addrich, par une femme de Sion, un voile précieux, des perles d'Orient, et dix ducats de Venise. Un prodigue même ne fait pas sans motif de si magnifques présents. Cependant, si vos intentions sont honnêtes, vous pouvez me les confier et être sûr que je vous pröterai aide et assistance.

— Jeune homme, répondit le Néerlandais avec le plus grand calme, je puis affirmer et même, s'il le faut, prouver que mes intentions sont honnêtes; mais, pour que je me fie à vous, il faudrait que nous eussions fait plus ample connaissance. Certes, votre physionomie franche et ouverte vaut la meilleure lettre de créance. Aussi ma reconnaissance ne vous manquera pas, si vous voulez me prêter votre appui.

PE Et que desirez-vous, sire ?

— Rien que la délivrance de cette malheureuse jeune fille des mains d'un homme si mal famé | Plus tôt elle sera delivrée, mieux cela vaudra! Je vous dirai en outre qu'il est indifférent qu'elle soit conduite chez le doyen d’Aarau ou ailleurs, ou bien qu'elle me soit remise à moi-même!

— A vous, don Nardo? Connaissez-vous cette Epipbanie? »

Après avoir regardé un instant le jeune homme en silence, le Néerlandais répondit d'une voix ferme :

« Oui, je la connais, et beaucoup.

— Vous, don Nardo? Il y a là quelque chose qui cloche. Si vous la connaissez, comment pouvez-vous croire qu'elle quittera son oncle pour suivre un étranger dont elle n’a jamais entendu parier ?

— Croyez en ma parole, jeune homme, elle aussi me connaît. »

L'étranger prononça ces paroles d’un ton si sérieux et si assuré, que Fabien, qui avait encore bien des choses sur la langue, resta mnet, tout interdit, et recula d’un pas. Mais

ADDRICH DES MOUSSES, 181

bientöt sa surprise se transforma en indignation, et, jetant a don Nardo un regard du plus profond mepris, il lui dit au moment de le quitter :

« Oui, vous pouvez la connaître... Oui, comme le vautour connaît la colombe. Convoitant sa proie, il tourne autour d'elle, dans l'air, jusqu'à ce qu'elle ait quitté le toit qui l’abrite. Mais elle ne vous connaît pas. Jamais votre nom n’a frappé sa chaste oreille, jamais il ne s’est échappé de ses pieuses lèvres! Car sachez que je suis le frère d'Épiphanie! »

La vébémente apostrophe de Fabien ne decontenanga en rien l’impassible Néerlandais. D'un ton aussi calme que s’il ne s'était agi que de la pluie ou du beau temps, il lui répondit :

« Jeune home, ne payez pas ma franchise par une fausseté. Bien qu'étranger au pays, Je connais votre fausse monnaie. Épiphanie n'a pas de frère.

— Si je ne suis pas son frère par le sang, da moins... »

Fabien demeura court; ilse sentit tant soit peu embarrassé en face de son interlocuteur, qui, avec raison, lui donnait un démenti.

« Mais, je suis bien bon, continua-t-il d’un ton impétueux, comme pour donner le change surla faute dont il se sentait coupable , ou bien parce qu'une nouvelle contrariété avait ravivé son indignation. Qu’ai-je à déméler avec vous? D'ailleurs, qu'est-ce qui m’oblige de vous révéler les rapports que je puis avoir avec cette jeune fille?...

— Doucement, doucement, jeune homme! Notez bien que je ne vous ai demandé aucune confidence. On devine sans peine que vous devez être son fiancé. Le portrait qu’on m'a fait de vous est assez exact. Avec un maintien hardi et un minois comme le vôtre, on peut bien disputer le cœur d'une jeune fille!

— J'espère, dit Fabien d’un air menaçant et en se rapprochant, j'espère, sire, qua vous n'avez pas envie de vous moquer de moi!

— Au contraire, jeune homme, réplique le Néerlandais avec le plus parfait sang-froid. Je rends grâce au hasard qui nous a réunis d'une manière si inattendue. Rapprochonsnous! "Si vous m’aidez à parvenir à mon but, je pourrai peutêtre aussi vous donner un bon coup d'épaule. Délivrez d’abord Épiphanie, puis nous verrons!

182 ADDRICH DES MOUSSES.

— À vous entendre, on dirait que vons nous prenes tous, nous autres Suisses, pour des gens bien stupides! Hier, vous avez tenu à peu près le même langage au ménétrier. De quel droit, dites-moi, disposez-vous de la main d’Epipbanie?

— Ce droit, vous le connaîtrez quelque jour. Mais en attendant, soyez sûr que celle du moins que vous appelez votre fiancée ne le contestera jamais.

— Allons, en voilà assez, seigneur de Grœnkerkenbosch. Pas un mot de plus, si vous ne voules pas me pousser à un crime, dit Fabien plein d'une noble colère. Qui êtes-vous, pour oser vous jouer de moi?

— Doucement, jeune homme, doucement! Il n'est nullement question de jeu ni de plaisanterie. Vous devries bien voir à mon air sérieux que je ne suis pas homme à jouer de méchants tours! Qui vous êtes, je le sais; mais qui je £UIS...,

— Moi aussi je le sais. Vous êtes un Néerlandais espagnol, qui croyez que vous n'avez qu'à frapper sur votre sac d'argent pour faire le maître en Suisse; un catholique, peut-être un prêtre déguisé, qui avez besoin d’une jolie nièce pour gouvernante. Partez avant que ce bras ne vous brise la nuque, et cherches parmi vos propres dévotes un palliatif contre votre serment de chasteté.

— Jeune homme, s’&oria don Nardo, dont la froide impassibilité fit tout à coup place à une colère concentrée; jeune homme, je pardonne à votre fougue irréfléchie l’outrage que vous me faites; mais n’insultes pas les croyances d'une Église à laquelle vous seriez digne d’appartenir. Vous me jugez mal, mais moi je sais vous apprécier. Au nom de Dieu et de tous ses saints ! je veux le bonheur d’Epiphanie, son salut temporel et éternel, et, s'il se peut, aussi ie vôtre!

— Comment! s’ecria Fabien avec un sourire amer, mon salut éternel et le sien! Dans votre fanatisme religieux, eourez-vous par hasard le monde pour opérer des conversions et faire des prosélytes ? Je vous conseille en ami de veiller à votre peau dans le pays de Berne, et de ne pas laisser soupçonner au doyen d’Aarau quelle chasse vous faites aux âmes. Maigré tous vos saints, vous n'échapperiez pas au pilori et au carcan |

— Brisons là-dessus , dit don Nardo qui avait repris tout son Sang-froid. Ce sont là des coups d'épée dans l'eau. Soyez

ADDRICH DES MOUSSES. 183

sans crainte pour Votre religion, je ne cherehe point à vous convertir. Si le Dieu de miséricorde veut ramener les brebis égarées À la vérité de la vie éternelle et dans le giron de l'Église , il n’a pas besoin de moi. Je serais l'instrument le plus indigne dont il püt se servir! Je ne m'inquiète pas davantage du sort de la nièce d’Addrich,, votre flancée. Ce que je sais d'elle me montre qu'elle n’est peut-être pas si éloignée que vous semblez le croire de la foi qui seule peut nous sauver! Une âme pieuse, pure, et aspirant comme elle à la vreid félicité, ne résistera pas longtemps à sa mère divine, quand elle entendra sa voix. Mais laissons cela. Quant à vous, jeune homme, réprimez cette fougue juvénile, et abandonnez ces odieux soupçons! Vous me meconnaissez. Passons encore cette journée ensemble, et je ne doute pas que nous ne devenions amis. Alors je travaillerai de mon côté à votre bonheur. »

Fabien contemplait en silence cet homme, dont les discours 2e servaient qu'à augmenter ses doutes et ses incertitudes. Il y avait des instants où il croyait que l'étranger n'avait pas tout à fait son esprit à lui; mais il revenait bien vite à d’autres sentiments, quand il considérait le sens et la liaison qu'il y avait dans ses paroles, l'assurance et jusqu'à la cordialité de ses manières, qui dénotaient une conviction profonde et une bienveillance réelle. En outre, la gravité constante de don Nardo, quand même elle n'aurait été que simulée, contrastait tant avec l’impétuosité naturelle de Fabien, qu'elle donnait à tout son être une dignité et une conviction qui avaient quelque chose d’ecrasant.

« Eh bien, continua don Nardo, décidez-vous; restez cette journée avec moi. Je desire faire votre connaissance ; accompagnez-moi jusqu’au Rhin. Nous causerons ensemble de votre fiancée; des choses importantes l’attendent, vous pourrez l'en instruire vous-même. Peut-être serez-vous le premier À me l’amener, si le bonheur de cette orpheline vous est réellement aussi cher qu’à moi.

— Que Dieu m'en garde! s'écria Fabien. Qu'y a-t-il de commun entre elle et vous? Je sens, sans pouvoir me l'expliquer, que, malgré votre extérieur respectable, tout n'est pas chez vous comme cela devrait être. Mais, quoi qu’il en soit, que le mal chez vous réside ou dans la tête ou dans le cœur, il faut que je vous avertisse! Gardez-vous bien de

184 ADDRICH DES MOUSSES.

courir après une jeune fille dont vous ne pouvez pas honnttement rechercher la société. Par le salut de mon âme! st jamais je vous rencontre dans le mauvais chemin, soit dans le voisinage des Mousses, soit du côté d’Aarau, vous aurez dit votre dernier Ave. Maintenant vous voilà prévenu. Je suis homme de parole. Portez-vous bien | »

Fabien se disposait à partir; don Nardo le saisit vivement par le bras et lui dit : « Il y a un malentendu entre nous deux. Vous rejetez votre bonheur ! »

Le jeune homme repoussa loin de lui le Néerlandais. « Laissez-moi, dit-il ; à votre vue je frissonne comme devaut Satan , le tentateur dans le désert |

— Devant moi ? dit don Nardo d’un air d’humeur que vint adoucir un sourire moqueur. Ma foil vous devez avoir été bien mauvais soldat, etavoir bien peu appris À connaître le monde et les hommes au service de la Suède. Adieu donc, sire capitaine , et nubliez la nièce d’Addrich. Dieu ne l’a pas créée pour des gens de votre acabit | » .

Fabien le regarda de côté et dit: «Il me semble que vous vous méprenez singulièrement sur ma personne.

— Non, plus maintenant. J'ai été trompé un instant, quand ma courte vue m'a fait prendre un tambour pour un canon. N’en parlons plus. Allez avec Dieu. >

Prisonniers de guerre.

A ces mots, le Néerlandais tourna le dos à Fabien et reprit le chemin dela chaumière. En y arrivant, il ne fut pas peu surpris de voir ses gens et ses chevaux entourés de paysans armés. Il ne tarda pas à être enveloppé, ainsi que Fabien, par une autre bande de rebelles,

Aux cris pergants d'une femme, et aux gestes multipliés qu'elle faisait pour indiquer la fenêtre brisée de la chaumicre, on reconnut que c'était la propriétaire, furieuse de ce dégât,

ADDRICH DES MOUSSES. 185

qui était revenue. Les paysans se saisirent de nos quatre | voyageurs en poussant de grands cris.

« Qu'est-ce que cela signifie, mes braves gens”? leur dit Fabien d'un ton exaspéré. Est-ce là la manière de faire une guerre franche et loyale, que d'attaquer des voyageurs sur la grande route et de faire prisonniers des hommes inoffensifs? Ou bien aurions-nous par hasard l'air de vagabonds ou de bohémiens? Je suis Suisse comme vous, de l’Oberland de Berne. Si je vous parais suspect, je suis là pour vous répondre à toute heure. Quant à ce noble étranger que voilà, il ne sait rien de nos querelles. Laissez-le donc suivre paisiblement son chemin avec ses domestiques. J'espère que vous n’aurez pas le courage de le devaliser. Il irait ensuite dire dans son pays que nous autres Suisses, nous ne savons pas ce que c'est que l'hospitalité, et que nous sommes tous des coquins et des brigands.

— Que nous raconte là ce blanc-bec ? cria un des paysans les plus proches de lui, tandis que les uns chantaient et sautaient de joie, et que d’autres se disputaient et vociféraient. Montrez-lui donc son béjaune. Ne voyez-vous pas au plumage de l'oiseau d'où il vient? C’est un espion des villes, envoyé pour nouë vendre.

— Terrassez-le, ce drôle, criait un troisième. Nous autres, qui avons remporté cette grande victoire, et qui pouvons nous vanter d’avoir chassé du pays les soldats de Bâle et de Mulhouse, nous nous laisserions traiter de brigands par ce mauvais chenapan |

— Non, non! reprenait un autre. Nous avons déniché là de fameux merles! Avant de les rôtir, il faut bien les plumer, jeunes et vieux. Emmenons-les tous à Olten, chez le sousbailli de Buchsiten. Il leur fera siffler un air. »

Pendant que la foule jurait et pestait, que Fabien tenait toujours tête à ces braillards, le seigneur de Grœnkerkenbosch, à qui on avait enlevé son magnifique poignard de sa ceinture, conservait toujours son flegme, et paraissait être un simple spectateur au milieu de cette bagarre.

Il se tourna enfin vers Fabien et lui dit:

« Nous sommes, à ce qu’il me semble, condamnés malgré nous à nous tenir compagnie l’un à l’autre. Laissez faire à ces bonnes gens ce qu'ils considérent comme leur devoir, et ne les exaspérez pas par des bravades inutiles. D'avoir voulu

186 ADDRICH DES MOUSSES,

prendre fait et cause pour un étranger, cela vous fait honneur comme Suisse. Mais moi, je ne cours aucun danger. Oocupez-vous donc de vous-même, je vous prie. »

Fabien ne répondit pas, et continua à discuter avec les paysans qui, outre les gens de don Nardo, avaient aussi amené ses chevaux.

Les cris des insurgés augmentaient sans cesse avec le nombre grossissant des paysans arrivant de tous côtés. C'étaient, en grande partie, des hommes détachés de la bande de Soleure, qui, la veille, avait assisté à la retraite du colonel £Zœrnli, près d’Erlisbach et sous la Schafmatt. Tous, encore enivrés par la boisson et la victoire, entouraient avec curiosite les voyageurs, dont le costume étranger occupait toute leur attention. Mais ce qui excitait le plus leur surprise, c'était la peau noire du Maure.

« Eh! s’écrièrent tout à coup quelques paysans qui se rangèrent à l’arrivée de nouveaux venus. Voilà qu’on amène encore un prisonnier! Allons, il faut continuer les battues. La montagne fourmille d’espions et de gars des villes!

— Vivat, nous avons pris le plus gros! s’écria avec une fière gaieté un des arrivants. Parlez-moi de celui-là! Mais je suis sûr qu'aujourd'hui il a dû pester pour la première fois contre sa belle panse, qui l’a empêché de nous échapper. »

La personne dont on parlait n'était autre que le respectable maître Wirri, occupé à essuyer la sueur qui Jui coulait du front et à respirer de toute la force de ses poumons.

. « Comment allez-vous, maître? lui demanda don Nardo.

Ce n'était guère la peine de vous mettre sitôt en route.

— On ne fait pas toujours ce qu'on veut, » répondit le ménétrier en soupirant. Puis il se mit à hausser les épaules, et, passant en revus toutes les figures qu’il voyait autour de Jai, il ajouta : « Les choses vont comme elles peuvent, et elles ne vont jamais bien! Je crois qu'en allant piano on va loin! Allons, soitl... Le diable est déchaîné dans le pays. Aussi personne ne sait où donner de la tête. Jzmais, au grand jamais, je n'ai vu le monde si bouleversel Si les hommes ne sont pas fous, le jugement dernier ne doit pas être loin!

— Paix, gros boudin! interrompit un des paysans, ou bien l'on te servira un plat d'une autre façon. Tu ne serais pas gros et gras comme tu l'es, si tu n'avais pas mangé nos œufs

ADDRICH DES MOUSSES. 187 0

et nos poules à la table du gouverneur. Enfin, nous voilà les maîtres, maintenant. Vous autres, gens des villes, vous vous tairez, et vous vous tiendrez, je vous le dis, chapeau bas devant nous!

— Mes beaux sires, vous voilk montés sur vos grands che. vaux, répondit le ménétrier, mais prenez garde qu’on ne vous fasse redescendre sur des ânes. Pour ce- qui est de ma personne, vous avez fait là une capture qui ne gonfiera pas trop votre bourse! Je ne suis pas un conseiller, comme vous avez l'air de le croire, mais de ma profession, ménétrier et maître chanteur. Pour me prendre quelque chose, il faudrait d'abord commencer par me donner! Ne tuez donc pas un chat pour avoir un lièvre. Je vous conseille, messires, de procéder avec douceur, et de ne pas trop tendre l’arc. Laissez-moi partir, car je ne vous ai fait aucun mal!

— Mais non plus aucun bien, lui cria un homme à large carrure. Vous autres citadins, vous tenez ensemble comme la poix et le ligneul. Les luups, comme on dit, ne se mangent pas. L'un vaut l'autre. Tu viendras avec nous à Olten. Si tu n'es pas un traître, tu pourrais le devenir. C'est pourquoi il faut t'ôter les moyens de pécher. A te regarder seu- Jement, on s'aperçoit que ton chapeau pointu et ta tête de fripon sortent de chez le même fabricant.

— Dites-moi des injures tant qu'il vous plaira, répondit Wirri avec humeur. Il n’y a pas de cuirasse qui tienne contre une mauvaise langue! Mais écoutez toujours le conseil d’un honnête homme : n’aiguisez pas trop vos couteaux! Vous vous êtes embarqués dans une mauvaise affaire | S’attaquer à ses maîtres et seigneurs, c’est vouloir attraper des coups. C'est l'histoire des pots de terre et des pots de fer. Vous en ferez bientôt l'expérience | Les vilains ne foroent pas les seigneurs à mettre les pouces... Quand on bâtit au-dessus de sa tête, il vous tombe du plâtre dans les yeux.

— Grosse masse de chair, nous n'avons que faire de tes conseils. Tu n'es bon qu'à mettre à la broche, cria le même paysan. Aujourd'hui, c'est nous, et non pas les villes, qui avons les atouts. Nous leur ferons entendre raison. Le droit est de notre côté, et nous sommes cent mille. Ainsi, molus|

— Je crois que j'ai un bec comme vous autres, pour m'en servir, répondit le ménétrier. Que cent mille prennent fausse

188 ADDRICH DES MOUSSES.

route, ils ne s’en trouvent pas plus pour cela dans la bonne voie.

— Silence, vous autres, la paix! Ne maltraitez pas ces prisonniers. Conduisez-les à Olten, » dit tout À coup un petit bomme maigre et pétulant, qui était bien mis.

Tous les assistants lui firent aussitôt place; c'était le sousbailli de Buchsiten.

« Et vous, mon ami, dit-il en se tournant vers maître Wirri, gardez vos proverbes dans votre sac, ils ne s’en gâteront pas davantage : car, sachez-le bien, vous n’instruirez ni ne convertirez personne.

— Sans doute, reprit Wirri. Asinus asinum fricat. Deux ânes ne peuvent pas se faire docteurs l’un l’autre. Mais je ne demande que ce qui est juste et bien. Je suis un homme d'honneur. Pourquoi m’emmener de force? Si vous avez ici un peu plus d'autorité que moi, faites-moi rendre justice. Je n'irai pas à Olten, je ne bougerai pas.

— Mais tu n’iras pas non plus à Aarau, reprit le sous-bailli d’un ton rude.

— Il n'y a qu'à le pendre ici à un arbre, entre les deux villes, cria le premier paysan.

— Malheureusement il n’y a pas de branche assez forte pour porter un tel fardeau, » répondit le sous-bailli.

Tous les assistants rirent à gorge déployée et s’écrierent :

« Si, sil »

Le maître chanteur pälit, et, à la vue d’un gros chène qui se trouvait tout près de là, il se rapprocha de ses compagnons d’infortune, comme pour se mettre sous leur protection.

« Soyez prudent, maître, lui dit don Nardo. Demandez plutôt grâce que justice.

— En effet, répondit le ménétrier effrayé. Une once de faveur pêése toujours plus qu’un quintal de justice.

— Marche! » cria le sous-bailli de Buchsiten ; et toute la troupe se mit.en route au bruit du tambour et au milieu des cris d’allögresse.

Il semblait que c'était à dessein qu'on avait séparé les prisonniers. Fabien marchait entre ses gardiens, plein de dépit et d'un air résolu.

ll s'était proposé de se rendre ce jour-là même aux Mousses, pour voir la belle Épiphanie, et pour la prévenir des desseins

ADDRICH DES MOUSSES. 189

du Néerlandais, dont les discours lui avaient inspiré les plus grandes inquiétudes. L'assurance qu'avait montrée cet étranger lui faisait présumer qu’il était d'intelligence aveo elle, et qu'il visait à la faire changer de religion.

La défiance avec laquelle les partis religieux s’observaient alors, après les longues guerres de la religion, et l’ardeur qu'ils mettaient à s’enlever mutuellement des prosélytes, ne pouvaient qu’augmenter les craintes du jeune homme. Pendant tout le trajet, il observa l'étranger avec le plus grand soin, et il aurait même voulu rénouer avec lui l'entretien pour sonder ses projets; mais don Nardo, sans prendre garde à Fabien, marchait dans les premiers rangs, et parla toujours, jusqu'à Olten, avec le sous-bailli de Buchsiten. Les paysans, montés sur les chevaux qu'ils venaient d'enlever, firent leur entrée triomphale dans la petite ville d'Olten.

Là, on répartit les prisonniers en différents quartiers. On enferma Fabien dans une petite pièce sombre, éclairée par une fenêtre grillée; on plaça une sentinelle devant sa porte, et on lui donna pour lit un sac plein de feuilles.

Il ne sut pas ce qu'étaient devenus ses compagnons. Mais le lendemain matin, étant à sa fenêtre, il aperçut, non sans quelque ‘surprise, le seigneur de Grœnkerkenbosch accompagné de son nègre et de son chasseur, qui, rendus à la liberté, sortaient à cheval de la ville.

« Bon voyage ! » lui cria Fabien avec un vif dépit.

Don Nardo leva la tête et, sans changer de figure, le salua de la main comme pour lui dire adieu, et disparut.

Fabien se livra à l'espoir que lui aussi allait bientôt recouvrer sa liberté. Mais il se trompait beaucoup, car de jour en jour sa détention devint plus sévère. Son gardien lui parla d’espions des villes qui avaient été pris et pendus; et quelquefois, en bon catholique, il lui conseillait d’abjurer son hérésie luthérienne et de retourner à la vraie foi, pour faire au moins une fin bienheureuse.

pureté angélique de la jeune fille. Mais A mesure qu'il se familiarisait avec la possibilité de s'attacher Epiphanie par les liens les plus sacrés, et de l'emmener avec lui de la Suisse comme sa femme, il sentait aussi augmenter la crainte que lui inspirait le Néerlandais catholique, et la jalousie qu’il éprouvait en pensant au beau Renold. Dans son impatience de se voir libre, il se laissait quelquefois aller jusqu’au désespoir. Il se parlait souvent à lui-même à haute voix; il frappait du poing contre les murs, et remuait les gros barreaux de fer de manière à faire trembler les entablements de pierre. Les heures lui duraient comme des jours; les jours lui paraissaient des semaines, et les semaines lui semblaient aussi longues que des années. Ses gardiens craignaient sérieusement qu'il ne perdit la raison.

En effet il aurait pu devenir fou, si enfin, après plus d’un mois, la porte de sa prison ne se fût ouverte. u

Des paysans armés le conduisirent dans une autre pièce, où plusieurs villageois bien mis étaient assis autour d'une grande table ronde, et, bien qu'il füt encore grand matin, mangeaient du pain et buvaient du vin. Parmi ces honimes Fabien distingua aussitôt la figure athlétique d’Addrich, et celle de l’homme qui, pendant la marche d’Oiten, s'était fait connaître comme sous-bailli de Buchsiten.

A l'entrée de Fabien dans la salle, l'assemblée interrompit üne conversation bruyante ; tous, prenant tant bien que mal un air grave, cherchèrent à se donner un maintien aussi digne que possible.

L'un posa vivement sur la table le verre de vin qu'il allait porter à sa bouche; l'autre laissa échapper des mains son couteau et son pain et se croisa les bras. D'autres encore joignirent les mains ou bien reculèrent leurs siéges pour se croiser les jambes,

« Fabien der Almen, dit le sous-bailli Adam Zeltner, bien que nous sachions que tu t'es follement attaché à la cause de Berne, et que, tout fils de bon paysan que tu es, tu tiens honteusement pour les villes, nous sommes cependant disposés à agir envers toi avec clémence. Tu verras par là que nous autres paysans libres, nous sommes plus généreux que les seigneurs de Soleure et de Berne qui se donnent le nom de gracieux et de cléments et qui cherchent toujours à nous trouver en défaut, pour nous infliger des

pas 18 COULEHU UC CUS ICREUS, CL J6 SaVvals CLICOrE mt j'eusse à refuser ce service à des hommes qui sont ı gueurs et maîtres.

— Silence! C'est nous qui sommes maintenant gneurs et maîtres; c'est pourquoi nous te faisons gr: nous te demandons, en échange, de la soumission et ‘connaissance. Tu promets donc de nous obéir.

— Oui, dans tout ce qui est licite et honnête.

— 1] n’y a rien de licite que ce qui est juste, et demanderons jamais de toi que des choses justes d'a serments et en vertu de la ligue nationale conclue à: wald. Cependant il y aurait, je pense, peu de fond à ! ta parole, si notre bonne cause, c'est-à-dire celle « n'avait pas déjà triomphé de tous les obstacles. Aus pouvons te relâcher sans crainte, quand même tu re rais en droite ligne à Berne. De plus, notre cher v honorable confédéré que voici (le sous-bailli désig main Addrich des Mousses) a répondu de toi, ce qu devras jamais oublier de ta vie.

— Je me fais un plaisir d'en remercier Addrich vous tous, car il me connaît et je sais qu'il me : bien. Pour vous, si, au lieu de me retenir ici prisonn sieurs semaines contre toute justice, vous m'aviez in et vous aviez cherché à vous convaincre plus tôt de mo cence, si vous m'aviez confronté ayec mes vils accusatet que j’eusse pu me justifier etles confondre, il m'eûtét.

ADDRICH DES MOUSSES. 193

iseillé de ne pas te lâcher, était un noble étranger digne i qui ne tavait vu que peu de temps, mais qui nous a is assex de choses sur ton compte. Tu dois te rappeler le aeur de Grœnkerkenbosch, arrêté au même moment que I] n’avait certes aucun intérêt à...

-L’infâme! c’est donc lui ? s’écria Fabien furieux. Et vous, vous dites justes et prudents, vous croyez les faussetés vous debite le premier aventurier venu, et sans aucune ve vous traitez en criminel un de vos compatriotes I . Écoute, mon petit blanc-bec, lui cria un vieux paysan lé, ne perds pas le respect que tu nous dois. Songe à ‚u parles, et à faire rentrer dans ta gorge tes paroles inrenantes. Il ne t'en poussera pas pour cela de gottrel » ; sous-bailli fit signe au vieux paysan de se taire , et se nant vers Fabien, il continua ainsi :

Si le premier témoin qui s’est produit contre toi pouvait récusé, nous t'en opposerons un autre qui à lui seul en ‚cent. C'est un patriote bien éprouvé, pour qui l'intérêt en public est au-dessus de toute considération person- 3 et de toute l’amitié qu'il semble avoir eue pour toi. C’est qui nous a appris d'une manière positive ce qui t’amène \rgovie, et ce que les Bernois t'ont donné pour le serque tu leur rends. Ce témoin que tu ne récuseras pas, je e, est le brave et vaillant capitaine Gédéon Renold. - Pour celui-là, je vous le donne comme un vrai coquin ais la tête jusqu'aux pieds. Ce Judas et moi nous avons de tout temps amis comme le sont le chat et le chien. rquoi ne me mettez-vous pas face à face avec ce mercee suédois, avec cet être d’une nature si méchante, qu'il sa mère quand elle lui donna le jour?

- Si tu ne crains pas de déverser l’outrage sur les hommes lus honorables, continua le sous-gouverneur avec amere, récuse donc le témoignage de celui-ci, qui s'accorde en point avec tous les autres. La vérité n’a qu’un langage, ıensonge en a mille. Cependant le troisième a bien voulu andre de ta conduite à venir et se rendre ta caution. Oui, Addrich, et toi aussi? » dit Fabien en jetant un re- 1 de douloureuse surprise sur le vieillard.

éjà, pendant les dernières paroles du sous-bailli, Addrich t froncé ses sourcils épais, et avait lancé un regard per- , à l’orateur de l'assemblée.

ADDRICH DES MOUSSES. 9

194 ADDRICH DES MOUSSES.

A ce moment il dit d’un air mécontent :

« Il est rare de voir quelqu'un qui parle à la fois beaucoup et bien! »

Puis se tournant vers le jeune homme il ajouta :

« Non Fabien, je n'ai nullement porté mauvais témoignage contre toi; car tu m'avais dit toi-même que tu n'étais ni tiède ni bouillant, et que tu tenais aussi peu pour les villes que pour le peuple. Tu es un enfant sans expérience, et tu as bien mérité le fouet. Les gens de Bâle avaient commencé par te pincer ; je t'ai délivré. Puis tu t'es laissé prendre par le peuple. Quand les loups et les chiens sont aux prises, il ne faut pas vouloir passer au milieu d'eux et dire: « Cela ne me « regarde pas. » Celui qui dans les guerres civiles ne se range d'aucun parti, se met tout le monde à dos. Du reste, garde-toi de Gédéon, tu auras encore bien des choses A démêler avec lui. Pour moi, c'est le hasard qui m’apprit que tu avais été mis en prison. Je n'en fus pas fâché pour toi : car de cette manière au moins ta vie ne courait aucun danger, tandis que dehors les paysans ou les gens des villes t’auraient déjà mis à l'ombre. Maintenant que tu es libre, aocompagne-moi aux Mousses. On ne viendra point {’y chercher. Quant à Gédéon, il a assez d’occupations sur les bras. »

Cela dit, Addrich regarda l'affaire comme terminée. Il se leva et mit fin à la séance. Personne n’osa élever la moindre contradiction. Puis après être allé de l’un à l'autre pour concerter les mesures générales, il s’empara de Fabien et l'emmena avec lui hors de la maison.

Le retour au foyer domestique.

Ils traverserent sans obstacles la rue étroite et obscure jusqu’à la porte de la ville, et passèrent en silence par le pont de bois qui joint les deux rives de l’Aar. Mais quand Fabien vit briller les flots de la rivière aux rayons du soleil, qu'il aperçut les rochers escarpés couronnés de buissons et

ADDRICH DES MOUSSES. 195

dores par l’aurore, les cerisiers en fleur, les prés verdoyants parsemés de primevères, de bluets, de marguerites et de renoncules ; quand ilentenditledoux gazouillement del'alouette, le gai chant du pinson dans les bosquets d’alentour, il s’attendrit et poussa un profond soupir. Il étendit ses bras comme s'il avait voulu attirer le ciel et la terre sur son cœur palpitant; il cueillit une branche d’aubepine fleurie, et en porta un frais bouquet argenté à ses lèvres, tandis que quelques larmes coulaient le long de ses joues.

« Fabien, tu te conduis comme une fille , dit Addrich , ou plutôt comme un enfant.

— Tu ne t'en trouverais que mieux, si tu pouvais devenir aussi enfant que moi et comprendre Ja joie qui m’enivre. Oh! qu'il est léger, le souffle de la liberté, et qu’il est doux, . le baiser de la nature! Tu me fais de la peine, Addrich | Tu ne jouis plus du charme répandu sur toute la création divine, et tu n’entends plus les voix mélodieuses de cette vie qui me transportent |

— Tu as raison, Fabien, reprit Addrich. Je n’ai jamais compris la vie, et elle aussi ne m’a pas compris. Ma naissance a été une fatale erreur de l'aveugie destinée.

— Ne parle pas ainsi, Addrich. Ne blasphème pas, du moins aujourd'hui !

— Eh bien, dis-moi donc, Fabien, quelle est la sagesse qui a placé des aveugles dans un si beau pays, des sourdsmuets, des crétins et des imbéciles au milieu de créatures raisonnables ! Et pourquoi faut-il que, doué de bon sens et plein d'affection, j'aie été jeté au milieu de cette engeance d’änes et de tigres à figure humaine? Qui me connaît? Qui tient à moi? Qui me dédommage de la douleur d'être condamné à habiter ce monde, de m’y trouver attaché contre ma volonté par des liens que je ne puis briser, et de partager le sort de Lenore, de ne pouvoir vivre ni mourir? Fabien, je hais la vie ; mais une voix intérieure me défend de la quitter. Je ne puis en finir! Dans ce bagne, qu'on nomme le monde, l’homme est l’esclave d'un inconnu; il maudit sa chaîne, mais il ne peut la briser, et il est forcé de supporter sans défense les coups impitoyables de son cruel gardien, le destin |

— Écoute, Addrich, s’ecria Fabien en s’arrétant tout à coup et en retenant le vieillard de ses deux bras, tandis que

196 ADDRICH DES MOUSSES.

ses yeux brillaient d’un joyeux éclat; écoute, Addrich. Je me charge de te guérir. Suis-moi en Allemagne, quitte la Suisse avec moi. Épiphanie et moi, nous serons tes enfants, nou: prendrons soin de toi comme d’un père, quand tu n'aura: plus ta Lenore. Tu te réconcilieras avec le monde et le: hommes dans une riante et paisible solitude, quand tu n vivras plus au milieu de ces troubles et de ces haines qu désolent ton pays! Crois-moi, Addrich, le bonbeur pourr: encore te sourire | Nous te préparerons une douce et agreablı vieillesse |

— Oh! tout mon être au dedans et au dehors n'est plu qu’une grande plaie. Quand vous me coucheriez sur la plume sur la soie, ou sur les roses, je n’en souffrirais pas moins Allons, en marche, Fabien! allons aux Mousses, s’écria-t-1 après un moment de silence, en s’arrachant à l’etreinte dı son jeune compagnon et en marchant à pas precipites sur k grand’route.... Laissons cela. Je puis te donner de meilleure: nouvelles: le succès du peuple est assuré. Les villes tomberon dans la poussière. Je ne quitterai pas ce monde sans laisse: derrière moi une grande œuvre, et j'aurai la satisfaction di lui rendre plus qu'il ne m'a jamais donné.

— Addrich, ne t’aveugle pas. Tu cours au-devant d'un: perte certaine, et tu entraînes avec toi des milliers de mal heureux I Je parie que les villes n’ont pas cédé d'un brin au: paysans. -

— Tu ne sais rien. Pressée par son propre poids, l'affaire suit son cours naturel. Les villes n’arréteront pas cette avalanche qui, roulant du haut de la montagne, brisera tout ce qui s’opposera à son passage. Soleure et Berne, Bâle et Lucerne, l’Argovie et les bailliages libres, sont en pleine insurrection. On verra bientöt un nouveau ciel et et une nouvelle terre |

— Addrich, ne t'y fie pas. Les seigneurs ont plus de tete et plus d’argent que vous autres.

— Et nous, Fabien, nous avons le poing plus fort et de meilleurs droits. C’est Zurich qui veut se donner aujourd'hui l'air le plus important. Il est venu dans la ville, il y a quelques semaines, cinq compagnies, chacune forte de deux cents hommes. Mais, malgré les allures menaçantes qu’elle prend, Zurich sait que le long du lac les esprits fermentent, et elle a renvoyé les troupes, bien que les hommes de Wædenschwy|

ADDRICH DES MOUSSES. 197

et de Knonau lui aient adressé des députés pour l’assurer de leur fidélité et de leur soumission. Zurich a aussi dépêché à Berne le bourgmestre Waser et le chancelier Hirzel, pour négocier avec les députés de Glaris et de Schaffhouse. Mais ceux-là, à l'instar du tailleur aveugle, ont mis la pièce à côté du trou !

— Comment? Ils n'ont rien fait?

— Si fait. On à traité de guenilles avec Leuenberg, des taxes d'exportation, des quotes-parts des communes, des maitrises, du monopole du sel, des salaires de collecteurs et d’huissiers, et d’autres choses semblables. Les conseillers des villes ont réduit en poudre les députés des campagnes; on a pris aux paysans leurs lits et on leur a laissé la paillasse. Bref, on a si bien manœuvré que les députés des communes ont souscrit à toutes les demandes du grand conseil, ont remercié en toute humilité nos magnifiques seigneurs de leur clémence extrême, et ont demandé, avec des genuflexions, pardon des désordres arrivés. Lä-dessus les Bernois licenciérent aussitôt les troupes qu'ils avaient fait entrer dans la ville, persuadés qu’ils étaient d'avoir abattu les neuf quilles. Mais ils s'étaient trompés dans leur calcul. Nous autres, nous étions encore là. Les communes désapprouvèrent leurs députés quand elles virent la pacotille qu'ils avaient rapportée de la foire de Berne. Mais ce qui mit le comble à leur indignation, et qui fit déborder leur bile, ce furent les misérables génuflexions. La soumission fut refusée, et le peuple est plus irrité que jamais. Cela a donné beau jeu à Christen Schybi pour souffler le feu dans l'Entlibuch. »

Fabien secoua la tête, et reprit :

« Voulez-vous donc, pour faire reconnaître vos droits, vous mettre au-dessus de toute justice et renoncer à toute soumission ? Les campagnes de Lucerne n’ont-elles pas signé et scellé leur traité avec la ville?

— Non, pas les campagnes, mais leurs députés. Les gens de l’Entlibuch, de Willison, de Rotbenbourg et de Hutwyl, ont au contraire déclaré que le mot faute devait être biffe dans le traité. Car comme les conseillers et les cent de Lucerne ont reconnu les droits des paysans, on ne pouvait leur imputer comme faute de les réclamer. On doit aussi rétracter publiquement les noms injurieux donnés par le manifeste de Bade aux paysans. Tout le monde s'accorde en outre à main-

tenir la ligue de Wollhausen comme libre et nationale. Quand les seigneurs ont appris cela, ils ont convoqué une assemblée à Bade, où ils sont peut-être déjà aujourd'hui occupés à couver leurs œufs de basilic.

— Addrich, écoute ma prédiction. Cette diète de Bade ne se terminera pas sans qu'on ait vu tomber des têtes.

— Tu crois? Les nôtres ou les leurs. Mon garçon, sachele bien, on va plus loin avec un dé plein de bon sens qu'avec un muid de science ! Nous autres, nous avons aussi tenu notre grande diète en plein air sur le pré de Summiswald, avec les comités du peuple de Berne, de Lucerne, d’Argorie, de Bâle et de Soleure. J'en arrive justement; il y est aussi venu des députés de l'autorité qui voulurent, à leur manière ordinaire, tout concilier en caressant, en négociant, en flattant, en biaisant, en rapportant et en divisant. Mais ils en ont été pour leur peine. Leuenberg a déployé cette fois beaucoup d'énergie. Aussi l’avons-nous nommé à l'unanimité capitaine de la confédération des campagnes.

— Et qu'est-ce qui a été résolu ? Quel est votre but?

— Nous ne voulons que ce qui est juste pour tous. Le peuple doit respecter l'autorité, et il faut que l'autorité de son côté respecte les droits du peuple. Aucun canton ne devra prendre les armes contre le gouvernement à l'insu et sans l’assentiment de tous les autres cantons; mais il ne sera pas non plus permis à l’autorité de faire marcher contre le peuple des soldats du pays ou de l'étranger.

— Et si le conseil de Berne, celui de Lucerne ou de quelque autre ville, ne se soumettent pas à vos lois de Summiswald ? si les autres États de la confédération envoient leurs troupes contre vous ?

— Eh bien, en ce cas, nous repousserons la force par la force. Cela a été juré solennellement à Summiswald, sous la voûte du ciel, et.cela sera confirmé dans huit jours à la grande diète de Hutwyl. Les sujets de toute la confédération sont invités à s'y rendre. Ils y viendront.

— Comment, Addrich, toi qui as tant d'esprit, peux-tu te tromper si grossièrement et prendre ainsi le couteau par le tranchant? Votre ligue de Summiswald n'est-elle pas une révolte ouverte contre l’autorité? Crois-tu que le gouvernement répondre autrement que le glaive à la main? Oh! nete fie pas aux paysans. Tu les connais bien : ils sont braves tant

ADDRICH DES MOUSSES. 199

que tu remplis leurs verres, tant que tu leur donne: de l’argent, unis tant que tu parles seul, et obéissants comme le taureau tant qu'il ne sait pas qu'il a des cornes.

— Et quand même je dirais que tu as plus que raison, Fabien, qu'est-ce que cela ferait? Qui a si mal dressé le peuple pour en faire une bête brute? Qui a étouffé l’âme dans l'homme créé à l’image de Dieu, si ce n’est la politique infâme de ces despotes? Ils ne songent pas.au bien-être du peuple, mais à engraisser des troupeaux pour avoir du bétail, de la laine et du lait. Ils ont fait de nos églises et de nos écoles des instruments pour déraciner dans l'esprit de leurs sujets la raison comme une fille de l'enfer. Vois, l’autorite ressemble à la luxure qui creuse elle-même sa propre tombe. Elle travaille à sa potence avec la hache des bourreaux. Fabien, ne me poursuis plus aveo tes lieux communs! La cause de l'humanité est la cause de Dieu! je veux la venger, et, au moyen de la ligue de Summiswald, faire tomber la diète de Badel

— Prends garde, Addrich, de faire comme Samson, et, en voulant écraser les seigneurs, de faire écrouler sur ta tête et sur celle du peuple les colonnes de l'édifice!

— Eh! la vie, qu'a-t-elle donc de précieux, pour qu'on ne puisse l’ennoblir par une mort glorieuse ? »

Tout en causant et en discutant ainsi, nos deux voyageurs arrivérent près des champs de Denikon. Ici Addrich voulut prendre un sentier à travers les champs et les bois de la montagne pour aller en ligne directe aux Mousses; mais Fabien ne suivit pas son compagnon : il voulait d'abord, disait-il, se rendre chez le doyen d’Aarau, et s'informer auprès de lui des rapports qui existaient entre Épiphanie et don Nardo.

Addrich sourit ironiquement au récit de l'aventure de Fabien avec le Néerlandais et lui dit:

c Ce noble seigneur s’ennuyait dans les bruyères de Stussling, et, te trouvant si jeune et si fougueux, il a voulu s’amuser un peu à tes dépens. » Après ces mots, Addrich prit le chemin de traverse sans répondre aux adieux de son compagnon.

LD

200 ADDRICH DES MOUSSES.

. Les députés de l’Entlibuch.

Fabien, agité par de fächeux pressentiments, suivit quelque temps Addrich des yeux; puis, favorisé par la fraîcheur de la matinée, il reprit d'un pied léger le chemin d’Aarau, le long des collines boisées. Renonçant dès lors à l'espoir d'amener un changement d'idées dans l'esprit de ce vieillard aussi chagrin qu'obstiné, il réduisit toute son ambition à sauver Épiphanie dans le naufrage général dont le repos de la Suisse était menacé.

Après une heure et demie de marche, il atteignit la lisière de la vallée ombragée de Wosschnau, et gravit la montagne couverte de sapins, du haut de laquelle il découvrit Aarau avec tous ses clochers, ses murs d’enceinte et ses grosses portes. Tout alentour, dans les campagnes, l’ancienne vie paisible était revenue. Des femmes et des filles étaient occupées à bècher, à houer et à sarcler les champs , les jardins et les prés communaux. Elles causaient et riaient entre elles, et paraissaient avoir perdu tout souvenir du terrible landsturm, comme on oublie vite l'orage d'été au retour du soleil. A la porte de la ville personne ne lui refusa l'entrée, et il enfila aussitôt une ruelle étroite qui le conduisit à la cathédrale et au presbytère qu'il connaissait parfaitement.

Quand Fabien eut pénétré dans le sombre et froid vestibule, il fut saisi de ce léger et agréable tressaillement qu'on éprouve à l'approche de la demeure paisible d'un homme de Dieu, qui, tout adonné aux œuvres pies du ciel, ne sent pas son cœur agité par les passions terrestres de ce monde. Il s'arrêta un instant avec une certaine timidité pour songer à la manière la plus sage d'entrer en matière; mais il fut dérangé dans ses réflexions par un bruit de pas sur les marches de l'escalier; il leva les yeux et apergut le respectable doyen Henri Rusperli en personne, revêtu du costume officiel qu'il avait l'habitude de porter quand il montait en chaire.

ADDRICH DES MOUSSES. 201

Fabien découvrit sa tête, et saluant respectueusement le doyen, s’excusa d’être venu à une heure peut-être inopportune, et le pria de vouloir bien lui dire à quel moment il pourrait l’entretenir. Mais aussitôt que le doyen eut reconnu Fabien, il lui tendit la main d’une manière gracieuse et cordiale et l’engagea à demeurer.

« On dirait, mon fils , que Dieu t'envoie, lui dit vivement le vieillard; tu ne pouvais pas venir plus à propos. J'ai à te parler de bien des choses, et ce n’est pas sans inquiétude que j'ai souvent pensé à toi. Mais à présent que te voilà, viens avec moi dans la pièce à côté; j'y suis attendu par une députation des paysans rebelles de l’Entlibuch, à laquelle je dois donner une réponse. Tu ne seras pas de trop, et tu entendras de bonnes choses dont tu pourras faire ton profit.

— Des députés de l’Entlibuch? des papistes? dit Fabien surpris, à qui vinrent soudain à l'esprit les rapports qu'il y avait entre le Néerlandais catholique et le doyen réformé.

— De nos jours et dans ces malheureux temps, rien ne doit nous surprendre, mon fils, dit le vieillard. C’est souvent au milieu des tourmentes et des dissensions que se manifestent les voies du Seigneur. Ceux qui, dans leur fanatisme religieux, ont persécuté l'Église de Jésus avec le plus d’acharnement , viennent aujourd'hui, dans l'angoisse de leur cœur, chercher des conseils et des consolations auprès d’un indigne serviteur du saint Évangile. Ils s'étaient déjà adressés, il y a quelques semaines, dans une lettre pleine de doléances , au doyen et aux autres membres du consistoire de la ville de Berne. Mais l'excellente réponse du docte professeur Leuthard a bien trompé leur attente et déjoué leurs projets. Maintenant que Dieu veuille m’inspirer. Suis-moi, mon fils! »

Le doyen conduisit Fabien dans une salle spacieuse, où six ou sept paysans assis le long du mur 8e levèrent à son entrée et l’accueillirent avec les démonstrations d'un profond respect. C’etaient des hommes forts , à large carrure, mais adroits, dont les traits décelaient la fierté et la finesse. A les voir vêtus du même costume, un petit chapeau rond, une blouse courte et de laine ëêcrue, et de larges chausses brunes et plissées, on aurait cru qu’ils étaient tous membres de la même famille.

Le doyen leur donna à tous en silence une poignée de

202 ADDRICH DES MOUSSES.

main, et leur adressa la parole avec la dignité et l'onction naturelles à son état.

« Avant tout, mes très-chers frères, recevez mes salutstions amicales et mes vœux sincères pour votre félicité temporelle et spirituelle. Pieux, respectables et bien-aimés voisins de l’Entlibuch, puisque vous avez témoigné le désir de me consülter au sujet de questions d’un haut intérêt pour vous, veuillez me les faire connaître. »

Le plus âgé des députés s’inclina de nouveau en se cour- “ bant presque en deux, et d'un ton empreint d’un certain embarras il répondit:

« Très-révérend doyen, notre cœur est profondément affligé de la colère que l’illustre confédération a conçue contre nous. Cependant, ce n'est nullement par orgueil, mais par nécessité que nous nous sommes soulevés, et dans le seul but d'obtenir justice de notre gouvernement.

« Les fonctionnaires se sont livrés aux plus affreuses exactions. Ils ont poursuivi, frappé d’amendes exorbitantes les pauvres paysans, et jusqu'aux morts à leur sortie de ce monde, et ils nous ont frustrés de plusieurs de nos franchises, que nous conservons dans de vieux actes et diplômes legues par nos pères. Toutes les fois que nous avons exposé en toute humilité nos griefs à nos gracieux seigneurs de Lucerne, ils n'ont écouté que leurs perfides gouverneurs, et ont jeté en prison les députés des malheureux opprimés. Une telle injustice nous a révoltés. Les six cantons de ]æ confédération ont reconnu eux-mêmes, dans leur assemblée, notre bon droit en vingt-six articles. Et voilà qu'aujourd'hui on nous décrie dans toute la Suisse, comme des rebelles pervers. On nous menace de nous faire la guerre, et on veut nous reprendre ce que nous tenons de la grâce de Dieu. Comme toutes les autorités temporelles se donnent la main pour nous écraser, nous venons supplier l'autorité spirituelle de défendre notre cause par ses prédications, et d'erhorter les gracieux seigneurs de la confédération à la paix et à la justice. »

Le doyen répondit :

a De même que le peuple de Dieu, comme il est dit dars l'ancien Testament, consultait Dieu par la voie des prophètes, dans les circonstances graves et critiques; de même, vous venez nous trouver. Il est vrai, les juges et les rois d’Israel

ADDRICH DES MOUSSES. 203

ont souvent péché, et Dieu les a repris par la voix de ses prophètes.

« C'est ainsi que dit Isaïe :

« Le Seigneur jugera les anciens et les princes du peuple; « mais vous avez saccagé la vigne, et vous vous êtes enri- « chis des dépouilles du pauvre. Pourquoi affligez-vous et « écrasez-vous mon peuple, dit le Seigneur des armées ? »

« Cependant, je ne vois pas que le peuple d'Israël se soit jamais révolté comme vous contre les autorités.

« David dit, lorsque son serviteur Abisaïe voulut tuer le roi Saül :

« Qui oserait mettre la main sur l’oint du Seigneur? »

« Mais je vois que Dieu a puni les princes tyranniques par l'invasion des peuples étrangers et la captivité de Babylone. »

A ces paroles du vénérable doyen, l’orateur de l’Entlibuch haussa légèrement les épaules, et un sourire ironique effleura les traits de son visage froid et impassible.

« Cela peut avoir convenu au peuple de Dieu, dit-il, mais cela ne nous irait pas à nous autres, gens du nouveau Testament et du bon pays de Suisse. Car, si des peuples étrangers venaient dans le pays, nos gracieux seigneurs à perruque s’en tireraient facilement en sacriflant les pauvres gens du commun! Et si l’avoyer, les conseillers, et les Cent, s'en allaient dans la captivité de Babylone, nous autres, nous serions obligés de payer les frais du voyage; on n'épargne pas les avanies au vilain. C'est lui qui paye les pots cassés. Cependant, ne vous en déplaise, le flarin du paysan vaut aussi ses soixante kreutzers. »

Cette réponse, à laquelle le doyen ne semblait pas s’attendre, le deconcerta un instant; mais, se remettant bientôt, il reprit :

« Mes chers voisins, pour l'amour de Dieu, rentrez en vousmêmes, et rappelez-vous comment le Seigneur parle des autorités dans la sainte parole écrite. Il les nomme des dieux, c'est-à-dire les vicaires du Seigneur, comme les appelle l’apôtre saint Paul. C'est pourquoi il faut, suivant l’apôtre saint Pierre, respecter les autorités et leur obéir, qu’elles soient” bonnes ou mauvaises.

— Vous avez pärfaitement raison et les apôtres aussi, répliqua le député de l’Entlibuch. Mais, pour des vicaires de Dieu,

20% ADDRICH DES MOUSSES.

ils agissent par trop mal! Ils ne sont pas seulement revèches, mais aussi hargneux. Ils ne rougissent pas même de honte, quand on les nomme gracieux et cléments seigneurs, quoiqu’ils sachent combien ils sont impitoyables et iniques envers leurs pauvres sujets.

— Eb, eh! révérend doyen, s'écria tout à coup un petit homme vif et impetueux. Je me souviens aussi qu'à la mort de Salomon, tout le peuple vint à son fils Roboam et lui dit : :

« Allége le joug que ton père faisait peser sur nous! »

« Et quand il les eût renvoyés avec cette dure réponse :

« Mon père vous a fouettés avec des verges; mais moi, je « vous fouetterai avec des scorpions ; » dix tribus abandonnérent ce vicaire de Dieu!

— Vous ne pouvez pas vous appuyer sur cet exemple, ré pondit le doyen; car, après avoir exposé vos griefs À vos autorités chrétiennes, elle a, à peu de choses près, accédé à toutes vos demandes, et c’est ce que Roboam, selon votre propre dire, n’a jamais voulu faire!

— Certes oui! la nécessité est une dure loi, dit le premier orateur. Quand les arbitres des six anciens cantons reconuurent la justesse de nos réclamations, ils acquiescèrent à toutes nos demandes. Mais pourquoi élève-t-on aujourd'hui des clameurs contre nous? pourquoi nous a-t-on accusés si violemment devant les seigneurs de la confédération à Bade? et pourquoi nous a-t-on stigmatisés injustement du nom de rebelles à la face de l'univers, dans un manifeste imprimé? Aussi nous demandons que, par une autre lettre putente, nos autorités rétractent publiquement toutes les odieuses accusations portées contre nous. Il y a, ma foi, autant d’honneur sous la cape du paysan que sous le chapeau du conseiller.

— Mes chers voisins, ditle doyen d’une voix douce et d'un ton conciliant, il ne faut pas perdre de vue les convenances! Quel effet cela produirait-il aux yeux du monde, si vos autorités allaient faire une pareille rétractation ? D'ailleurs, elles ne vous ont pas accusés, mais seulement quelques-uns d’entre vous! Je vous conseillerais donc, moi qui, Dieu le sait, n’aien - vue que votre intérêt, de présenter une requête respectueuse à vos gracieux maîtres et seigneurs, ou aux autorités de toute la confédération, pour demander la suppression du manifeste de Bade. Au reste, il n'a été publié qu'à une époque où vous

ADDRICH DES MOUSSES. 205

tiez brouillés avec Lucerne. Mais aujourd'hui que le différend st accommodé, tout s’arrangera sans peine.

— Aussi, nous nous adressons humblement à vous. pour ue vous, et le très-respectable clergé, par l'entremise des seineurs de Berne , vous nous réconciliiez avec nos autorités. ar nous-mêmes, nous ne pouvons plus rien obtenir d'elles. les savent commander parfaitement, mais non convaincre. u reste, si elles ont toujours le fléau & la bouche, nous avons, nous, bien vite sous la main. Il n’est pas défendu, it-on chez nous dans l’Entlibuch, de repousser les coups ar les coups!

— Ce n’est pas là, mes voisins, le langage de sujets chrélens envers des autorités instituées de Dieu, dit le vieux oyen indigné. C'est ainsi qu'ont parlé les rebelles de Koab, de Dathan et d’Abiram, et la terre s’est ouverte sous surs pas et les a engloutis avec tous leurs biens. Quand ils ırent descendus vivants dans l'enfer, la terre se referma sur ax! Mes chers voisins chrétiens, prenez garde de ne pas uivre les traces de la bande de Korah. Le noir abime est uvert sous vos pieds. Sachez-le, sur ce point du moins nous ommes tous d'accord, vous autres catholiques, et nous vangéliques réformés : il est un Dieu, et ce Dieu est l’au- >rité suprême, le souverain maître de tous les êtres et de Jutes choses. Pour le maintien de l’ordre, il a institué des eprésentants de sa volonté, afin que les créatures vivantes t les corps inanimés fussent soumis les uns aux autres.” insi, le soleil, la lune et toutes les étoiles du firmament ervent notre terre, qui est le centre de tout ce qui a été réé. Et sur la terre, les peuples ont pour centre les trönes t les siéges de leur autorité qui représente celle de Dieu. oulez-vous aujourd'hui vous soulever contre cet ordre es choses, et vous faire les juges de votre gouvernement? ‘est vouloir être rois, et mettre vos magistrats sous vos ieds. C'est renverser la loi et l’ordre établis par le créaur de toutes choses; c’est vous révolter contre la haute saesse et la toute-puissance de Dieu, et appeler les terribles 1âtiments du jugement dernier, où les étoiles descenront du ciel et foudroieront tout sur la terre. Prenez garde vous, insensés. Les anges et les archanges, séduits par atan, ont aussi voulu se révolter, et le Seigneur les a plonés et enchaînés dans les ténèbres de l'enfer. Si Dieu n'a pas

206 ADDRICH DES MOUSSES.

épargné les anges rebelles et déchus, pensez-vous qu'il vous epargnera? ou bien, dans votre coupable folie, croyez-vous pouvoir le braver impundment? Tremblez, malheureux! Je vois une épée flamboyante semblable à une verge de feu audessus de vos têtes! C’est le glaive du Dieu tout-puissant en courroux| »

Le vieillard se tut, comme s'il s'attendait à une réponse: mais tous demeurèrent silencieux. Sa voix foudroyante s:mblait encore résonner à leurs oreilles. Il paraissait aux yeux des rebelles avec la majesté d'un messager de Dieu. Un rayon de soleil qui, pendant ses dernières paroles, vint éclairer sa respectable tête comme d'une sainte auréole, témoignait de Ja noblesse et de la pureté de son âme. Les plis nombreux d'une soutane noire, dont les manches largement fendues s'agitaient comme de sombres ailes, faisaient ressortir sa forte stature. Quoi qu’il eût déjà vécu bien plus d'un demisiècle, il avait encore toute la fraîcheur et l'énergie d'un homme à la fleur de l’âge. Sa chevelure brune, relevée en boucles naturelles et couverte en partie par une petite calot:e de velours noir, commençait à prendre ces teintes argentines que toi, mon cher Troxler', tu me designais un jour sous le nom de fleurs de la tombe. Son large front découvert, son nez aquilin, la bienveillance peinte sur sa belle figure, le soin avec lequel était coupée sa barbe taillée en cœur, pour laisser voir une fraise bien plissée et d’une blancheur ecla- ‘tante, présentaient cette dignité et cette humilité par lesquelles le pasteur des âmes inspire à la fois le respect et la confiance.

‘ « Retgurnez chez vous, mettez bas les armes, et restez en paix, reprit-il d'un ton plus doux, après une assez lonsue pause. Quant à moi, je ne cesserai pas de prier Dieu qu'il pénètre de son saint esprit les sujets aussi bien que les autorités, pour que toutes leurs idées et toutes leurs pensées tendent à rétablir la paix et la tranquillité dans notre chère patrie. »

L'orateur des paysans lui répondit :

« La sage et pieuse exhortation de Votre Révérence mérite sans doute de grands remerciments. Nous n’en voulons pas aux autorités, mais à leurs misérables baillis et employés, qui

Page 1