‹ Le Château d'AarauChapitre 18 sur 28 · Philosophe et savant médecin d’Aarau, ami de l'auteur · texte numérisé non relu

Philosophe et savant médecin d’Aarau, ami de l'auteur

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les trompent, ainsi que le pauvre peuple. Nous savons, sans qu’on ait besoin denous le dire, qu'ilfaut un gouvernement; mais nos droits, reconnus depuis un temps immémorial, doivent aussi être respectés. Le bien volé, on le reprend, quand même on le retrouverait dans la poche de son maître. Le ver qu'on écrase se redresse bien! Dieu, dans sa miséricorde, a bien donné à l'abeille l’aiguillon pour qu'elle püt se venger, et à nous autres, pauvres gens, il nous a donné une tête et des poings!

— La vengeance est à moi et non pas à toi, a dit le Seigneur. repartit le doyen d’une voix tonnante. Ne suivez pas la route de Caïn, et ne tombez pas dans l'erreur de Balaam! L’archange Michel lui-même, lors de sa lutte avec le diable pour le corps de Moïse, ne prononça pas la parole de la malédiction, et ilse contenta seulement de dire:

« Que le Seigneur te punisse | »

« Allez donc, et abandonnez l'office de juge à celui qui viendra juger les vivants et les morts! »

Le petit homme à tête pointue, qui avait déjà porté une fois la parole, prit alors un air narquois et dit:

« Après la mort, l’argent ne compte plus! Mais je vois bien, ne vous en déplaise, que le curé et le seigneur s'entendent à atteler le paysan au joug.

— Je te trouve singulièrement effronté, s’écria Fabien. Parle en ce lieu avec plus de respect, ou bien tu pourrais t’en repentir. »

Le paysan, toisant Fabien depuis les pieds jusqu'à la tête, répondit :

« Nous avons été envoyés auprès du respectable doyen, et non pas de son sacristain. Prends à ton aise ce ton d'autorité, mais ne me défie pas, tu trouverais à qui parler.

— Silence! dit le doyen d’un air imposant en se tournant vers le chef de la députation. Allons, mes chers voisins, songez à votre bien temporel et éternel! Ne cherchez pas vous-mêmes à entrer en jugement avec les autorités instituées par Dieu. Exhortez les gens de votre pays à se tenir en paix, et rappelez-vous ces paroles : « La douceur produit le « bien, et la violence engendre le mall » Ainsi, observez vos serments et conduisez-vous comme il convient à des sujets chrétiens!

— C'est ce que nous voulons, répondit le vieux député

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d’une voix plus forte qu'auparavant. Cependant, révére doyen, nous étions venus pour vous prier de ne pas no précher la paix à nous seuls, mais aussi, comme il convier aux autorités chrétiennes. Mais vous nous faites bien vc que, dans ce pays-ci, messieurs les prédicants sont logés à même enseigne que nos prêtres. Ils aiment mieux garder | brebis que les loups. Allons, ne vous fächez pas, revereı doyen. Notre mission auprès de vous se trouve termine Nous n’avons pas fait ce long chemin pour venir entendre catéchisme. Allons! à la garde de Dieu! Nous ferons comr nous pourrons. Quand on est en procès avec l’empereur, ne faut pas aller se plaindre à son cousin, le pape. C'est da! l'ordre. Ainsi va le monde. Louange à notre Seigneur Jésu Christ! »

Sur ces mots, l’orateur tourna sèchement le dos au doye et gagna la porte.

Les autres le suivirent, et, sans proférer une parole, 50 tirent tous dela maison.

« Voilà ce qui arrive toujours avec des gens de cet espèce, s’écria le doyen tout interdit après une assez long: pause, quand les paysans eurent quitté la maison. Ce so des malades qui appellent le médecin, mais qui se croie plus de science que lui, quand la médecine leur semble ı peu amère sur la langue. Cependant, je suis bien aise q' tu aies été témoin de cette conférence! J'aurais voulu q: quelques-uns-de mes confrères eussent pu y assister. M: ces bonnes gens m'ont pris à l’improviste. Peu importe, j' parlé selon la voix de ma conscience : c’est ce qui me co! sole! »

Bien que le révérend père revint à plusieurs reprises sı le même sujet, il eut de la peine à déguiser le mécontent ment qu'il ressentait de voir se rompre si vite une con! rence dont il avait espéré de plus brillants résultats. E quand Fabien cherchait à changer de conversation, le doye: toujours plus contrarié, revenait comme malgré lui & ı qu'il appelait un colloquium diabolice corruptum et inte ruplum.

Quand enfin Fabien, avec toute la réserve possible, devil plus pressant, informa le doyen du but de sa visite, et]: apprit qu'il était forcé de retourner le plus tôt possible at Mousses pour prendre des mesures dans l'’intérèt d’Ep

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phanie, le vieillard se rendit promptement maltre deson humeur, et lui dit:

« Tu fais bien, mon fils, de me le rappeler. Epiphanie est dans de mauvaises mains et elle court de grands dangers. Sans doute , les méchants t'ont fait perdre jusqu’au dernier refuge qui te restait. Mais je crains, pour ma filleule, de bien plus grands malheurs encore! Viens, mon fils, suis-moi ! 3

Après ces mots, le doyen, de crainte d’être dérangé, conduisit Fabien à l'étage supérieur, dans son cabinet d'étude.

La lettre.

Le cabinet du doyen était petit, mais d’un aspect riant. Tout autour des murs, une quantité de livres étaient rangés avec ordre sur des’ tablettes, et deux tables étaient surchargées de manuscrits et de gros in-folio ouverts.

Des fenêtres, on avait la vue d’un beau paysage encadré par un amphithéâtre de montagnes, et on apercevait les forts de Gœsgen et de Wartenfels, et les deux donjons.

Fabien, que les dernières révélations du doyen avaient rendu pensif, voulut parler, mais celui-ci l’avertit, par un signe amical, de se contenir et de s'asseoir. Lui-même, après avoir retiré d’un tiroir fermé une lettre et un petit rouleau d'argent, plaça l’un et l’autre à côté de lui, sur la table, et s'installa commodément dans un fauteuil rembourré. 11 demanda alors au jeune homme d’où il venait, et ce qu'il comptait faire dans ces tristes temps.

Lorsque Fabien se mit à raconter ses aventures avec le landsturm et sa longue captivité à Olten, le doyen l'interrompit brusquement avec une sorte d’effroi en disant :

« Quoi? Peut-être ignores-tu encore ton propre malheur ? Dans les troubles de l’Oberland, ta résidence près du lac de Thun est devenue la proie des flammes, et tout ce que tu possédais est réduit en cendres. »

Fabien tressaillit, et apprit comment maison et ferme avaient

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été consumées, qu’aucun des voisins n'était accouru porter secours, qu'au contraire, on était venu de nuit, et avec une odieuse méchanceté, détruire le jardin et le verger; que les vieux arbres fruitiers avaient été sciés, et les jeunes, brises ou arrachés; qu’on soupçonnait ou disait que le dégât avait été commis par une bande de paysans révoltés, sur l'instigation d'un homme qui avait servi dans l’armée suédoise.

Le doyen assaisonna son triste récit de beaucoup de consolations tirées de l’Ecriture, quand il vit l'air affligé et sombre avec lequel son jeune ami regardait fixement devant lui.

« Quando duplicantur lateres, venit Moses! s'écria-t-il, ou, comme disent les Français, plus le malheur est grand, plis Dieu est proche! Aussi, mon fils, ne te désespère pas, mais songe qu'après le sombre vendredi saint vient le beau jour de Pâques; après la Passion et la descente au tombeau, le dimanche de Quasimodo; après le Afisericordia, le magnifique Jubilate; et après le Miserere, l’Alleluia. Et dis, plein de foi et de confiance, comme la fille de Raguel dans le livre de Tobie : « Après les pleurs et les sanglots, tu nous as « comblés de joies. >

— Je connais le Suédois! dit Fabien avec calme; c'est Gédéon Renold, un prétendant d’Epiphanie. Il serait un incendiaire? Je ne puis croire que ce soit lui. Ainsi donc, j'ai mille et quelques florins de moins que rien, et le vêtement et la chemise que je porte sur mon corps appartiennent à mes créanciers : car j'avais emprunté sur mon petit bien. Rien ne m’attache plus à ma patrie que cette dette. Je secouerai la poussière de mes pieds, et quitterai la Suisse dès que je saurai où j'en suis avec Epiphanie. »

Le doyen abaissa un regard de bienveillante compassion sur le jeune homme et reprit :

« Mon fils, hélas! je puis aussi te le dire, Épiphanie est perdue sans espoir de salut; elle est dans les griffes de Sstan, et ne saurait en être arrachée. J'avais espéré, par la puissante intervention du seigneur de Rued, et peut-être par l'emploi de l'autorité du bailli, pouvoir la délivrer. Il était trop tard. LA, dans les montagnes, les paysans appartiennent plutôt au rebelle Addrich qu'aux autorités régulières. Sur son ordre même, un honnête bourgeois de cette ville, que le gouverneur avait envoyé à cause d’Epiphanie à la val-

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lée de Kulm, fut arrêté et emmené, et il aurait sans doute été tué, s’il n’avait su échapper à temps à son gardien ivre, à la faveur de la nuit et du brouillard. .

— C'est maître Wirri, dit Fabien.

— Tout juste. Tu dois avoir entendu parler de lui, car il a passé quelques jours, comme toi, dans le cachot d’Olten. Il a eu à y souffrir beaucoup d’avanies. C’est à cette époque que j'ai reçu un soir, d'une main inconnue, cette lettre d’envoi et cet argent ; ce sont deux cents florins en or. La lettre est écrite dans le latin le plus pur, et elle ne ferait pas honte au grand Érasme même, qui avait coutume de dire de lui : Cedo nulli. Mais, ce ne sont que fallaciæ depuis le commencement jusqu’à la fin; piéges dorés du diable qui tourne autour de ma pauvre filleule avec de mauvaises intentions, et qui voudrait faire de moi son instrument. Malheureusement, Épiphanie est déjà prise et enveloppée dans ses replis. J'ai réussi, en l'absence d’Addrich, à envoyer une paysanne de la vallée du Diable auprès d’Epiphanie. Mais la jeune fille abusée refuse de chercher un refuge dans ma maison, et elle a déclaré qu’elle avait déjà prononcé des vœux sacrés, et qu'elle n’était plus libre. Et lorsque la femme, sur mon ordre, Jui eut parlé de la lettre latine et de l’or que j'avais reçu, et lui eut dit que l’auteur de la lettre devait être un papiste suspect qui conspirait contre le salut de sa pauvre âme, elle a répondu que cet homme était justement l’objet de son attachement.

— Quoi! s'écria le jeune homme plein d’une agitation extraordinaire en s’dlangant de son siége; son attachement serait pour ce froc orgueilleux ! Je le connais, c’est A cause de lui que je suis venu vous trouver. Il a aussi voulu m'acheter avec maître Wirri, pgur me faire servir à ses infâmes desseins. Je ne puis dire ce que je redoute : car, par ma vie, cet homme n’est pas ce qu'il devrait être. Lui, l’objet de son attachement? Il faut’qu’il ait usé d’un art magique et du secours de l'esprit mauvais pour séduire Je cœur de la pauvre Épiphanie, et pour charmer et enchaîner sa volonté. Son argent n'a rien fait, il sème son or à pleines mains. Il a bien pu gagner ainsi les paysans qui le gardaient prisonnier à Olten, mais non séduire Épiphanie. Sa beauté a pu moins encore le faire réussir, car il ressemble à un déterré qui sortirait de son cercueil pour venir au milieu des vivants. Il

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Le lecteur, cependant, ne se laissa pas troubler par cette sortie du zèle évangélique, mais continua :

« Néanmoins, très-cher Henri, je m'adresse à toi dans la plus grande angoisse d'esprit, pour que tu veuilles avoir pitie d’une orpheline abandonnée, et prendre la fille d’un de tes amis qui n'est plus, sous ta protection et dans ta maison, pour que son corps et son Ame soient sauvés. Carelle vit dans la maison d’un homme nommé Addrich des Mousses, dont l'esprit farouche a été exaspéré par la perte lamentable d’une femme et d’un frère; son fanatisme et l’impiété de cethomme sont un scandale même pour votre Église, et sa révolte contre la majesté des lois est devenue l’objet de la vengeance publique. Sauve-la des mains de ce pécheur perdu sans ressource, avant qu'elle n'ait été entraînée par lui et avec lui dans l’abime de ses crimes. J'ajoute à ces signes, comme un faible secours, le peu d’or que je possède. |

« Je t’en conjure au nom de ton Dieu et du mien, n’hésite point. Souviens-toi que tu as été, dans le saint sacrement du baptême, son répondant vis-à-vis du ciel. Pense à tes paroles au lit de mort de sa mère. Devant le trône de Celui qui juge les morts, ses parents te redemanderont un jour l'âme de leur enfant. Si tu hésitais, je témoignerais là-haut contre toi. Adieu. Songe qu'au milieu de la douleur qui me consume, mes regards inquiets t'observeront et t'accompagneront dans toutes tes voies. Adieu. >

Fabien remit la lettre en silence sur la table, en secouant la tête avec désespoir.

« Il y a longtemps, dit le respectable doyen, que j'aurais été au secours de ma pauvre filleule. Mais qui commande et qui obéit, dans ces malheureux temps de révolte et de guerre? Car je ne sais que trop bien que la servitude dans la terre d'Égypte n’a jamais été aussi cruelle que dans la maison d’Addrich. Aussi, mon fils, c'est Dieu même qui t'envoie. Häte-toi d’aller vers elle et de l’amener dans ma maison. Mes prières et Dieu seront avec toi.

— Mais elle a de l'attachement pour luif » murmura tout bas Fabien; puis se tournant avec vivacité vers le vieillard, il demanda : « Qui est ce don Nardo? car cette lettre est de lui. Quel intérêt peut l’attacher à Épiphanie ? Vous, respectable doyen, vous devez le connaître; car il vous connaît. N’avez-vous jamais vu cette écriture? Les caractères ne

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vous rappellent-ils pas quelque catholique, avec qui vous auriez eu des relations autrefois ? »

Le doyen fit d’un air réfléchi avec sa tête un signe négil! et répondit enfin :

« Excepté l'abbé actuel de Saint-Urbain, avec qui je suis allé souvent à la chasse dans ma jeunesse, à Bowald.... Oui, ma foi, nous étions alors de légers gaillards, et nous nous convenions bien l’un à l’autre... Pourtant, c'est vrai, il parlait le latin plus couramment alors, bien qu'il fût le plus jeune... Mais, qu'est-ce qui pourrait maintenant le pous ser. ? D'ailleurs, ta description ne s'applique pas à sa personne. Oui, ilest plus faible, plus délicat; et puis l'âgel Pourquoi cependant va-t-il en costume recherché et mondain?... Mais les prélats allaient autrefois en campagne avec une armure, et ils font bien encore aujourd'hui plus d'une chose mondaine.... Non, mon fils, tout bien considéréet pesé, ce n'est point l'abbé de Saint-Urbain ! et je ne connais personne autre de 8a confession avec qui j'aie jamais eu de rapports intimes. >»

Le monologue un peu embrouillé du vieux doyen avait été écouté par Fabien avec une grande attention; et, bien qu'il se fût terminé par l’absolution du prelat, il resta cependant contre celui-ci, dans le cœur du jeune homme, un certain soupçon, parce que le doyen assurait qu'il n'avait jamais eu, de sa vie, de rapports étroits avec aucun autre catholique.

Fabien résolut de se rendre à Saint-Urbain, et de ne pas quitter les environs du couvent, qu'il n’eût pu comparer la personne de l'abbé avec celle peut-être déguisée du sire de Grenkerkenbosch. Dans la conversation qu'il eut ensuite avec le doyen, il se présenta beaucoup de détails qui pouvaient de quelque manière confirmer le soupçon, bien qu'il s’y joigoît beaucoup d’invraisemblance.

Dès que Fabien vit que l'entretien ne pouvait plus rien lui apprendre sur le mystérieux et équivoque ami d’Epiphanie, et qu'il ne pourrait rien savoir de plus de la perte de sa petite fortune sur le lac de Thun que ce qui était rapporté dans la lettre de Berne, il prit congé du doyen. Celui-ci l’engages en yain, en lui serrant la main, à rester un peu, & se reposer; il eut même de la peine à le décider à ne pas partir à jeun. Ce ne fut qu'après que Fabien eut consenti à prendre quelque nourriture, que le bon vieillard le laissa partir avec de

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pieuses benedictions, et des avertissements répétés de faire tout ce que la prudence permettrait et ce que le courage commanderait pour la délivrance de la petite Gotte', comme le doyen nommait avec une tendre pitié Épiphanie.

nn in — en tin

La visite de la Bampf.

Le jeune homme quitta la ville avec un de ces sentiments contradictoires pour lesquels il n'y a pas encore de nom. La capsule d’or de la pomme de Sodome contient une dégoûtante poussière de moisissure. Ainsi Fabien ne sentait que dans sa chair et son sang la fraîcheur de la jeunesse, mais son cœur était vide, mort et froid. Toutes ses espérances avaient reçu le coup de la mort. Il n’y avait plus pour lui d'avenir qui valüt la peine qu’il y tournât ses regards. Son existence était comme finie : car il n’y a que l’animal qui se contente de la jouissance du présent sans penser au passé et à l'avenir. L'homme par sa pensée embrasse l'infini, il vit dans l’avenir comme dans le passé, et il n’est jamais renfermé dans le moment présent. La destruction de sa petite propriété par la main des incendiaires le transformait, lui si fier jusqu'alors de son indépendance, en un mercenaire obligé de travailler pour acquérir les moindres nécessités de la vie. La perte plus que probable de sa belle compagne d'enfance lui rendait le monde comme une écorce vide n'ayant plus aucun prix. Et quand même Epiphanie lui serait restée, comment pouvait-il lui offrir un sort supportable ?

I traversa à grands pas le faubourg d’en haut, sans sentiment et sans idée, et se dirigea le long du tranquille ruisseau vers Subr; il ne vit et ne salua personne, jusqu’à ce qu'un coup assez fort sur l'épaule le réveillât.

4. Gotte en Suisse désigne aussi bien la marraine que la ülleule, et de mème on appelle Gœuti le filleul et le parrain.

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gens que le mieux est de ne pas connaître, Mais maintenant, dites-moi, où allez-vous ?

— Aux Mousses, chez Addrich; si vous voulez m’accompagner....

— Pouah! Prenez garde. Ne vous laissez pas enfoncer dans l'eau jusqu’à ce que vous soyez au fond. Si vous fréquentez es gens-là, vous serez puni comme eux. Restez avec nous à Aarau. A un pouce des barrières de la ville, il n’y a plus aujourd'hui de vie en sûreté. Les loups et les vautours sont moins méchants que les paysans. Ils tueraient les poules avec les œufs. Ceux de Bâle ont coupé il y a quelques jours. l'oreille à un très-honnète homme, parce qu'il était soupçonné d'avoir bavardé. Puis ils lui mirent l'oreille dans la main en lui disant : « Maintenant on peut t’appeler justement Porteı Oreille. » Ils arrêtent partout les voyageurs, ouvrent toutes les lettres, occupent tous les passages. Si on est contre eux ils vous coupent le nez avec la barbe, ou ils vous enlèvent la peau sur une roue à aiguiser, ou bien ils vous volent vos vaches ou jettent du feu sur vos toits de chaume. Ce sont chaque jour des horreurs sans fin. Restez à Aarau, je vous le conseille, ou du moins n'allez pas sans armes dans la campagne et sur les maudites montagnes ; vous ne portez même pas un chasse-mouches à la main.

— À quoi bon, maître ?

— Vous l'apprendrez, quand les mouches vous auront piqué. Lorsque la vache a perdu sa queue, elle commence à voir à quoi elle lui servait. Pensez-y bien, les rebelles ne manquent point de sabres, de hallebardes, de pistolets et de fusils ; s'il leur manque quelque chose, ils le volent. Il y a peu de temps, ils arrêtèrent près de la petite ville de Wangen sur l’Aar un bateau chargé; ils trouvèrent un tonneau avec cette suscription : Vin doux; ils voulurent y goûter : c’etaient des grenades et des bombes qui devaient être transportées au château de Lenzbourg. C'était une bonne prise, et maintenant je gage que les bandits nous verseront de ce vin doux à

la première occasion.

— Je vous conseille de n’en point boire ou de le reprendre aux voleurs. Adieu, maître.

— Mais attendez donc! Pourquoi tant vous presser? Le malheur fait toujours la moitié du chemin pour venit à nakte rencontre; il n'est pas nécessaire de courir après \\ >

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Maître Wirri le rappela en vain. Fabien n’ecoutait point; mais il fit encore de la main comme un geste d'adieu, et descendit en courant le long du ruisseau. Son court entretien avec le digne maître chanteur avait exercé sur lui une “ heureuss influence et lui avait rendu en quelque sorte ses sens. Si indifférent qu'il pût être, dans sa disposition d'esprit, à toute espèce de danger, il voulut au moins éviter celui d’être fait prisonnier une troisième fois. Il ne recula donc devant aucun détour par les taillis et la montagne pour ériter les villages, et, aussitôt qu'il fut arrivé sous les murs du vieux château de Liebegg, il n'hésita point à gravir le chemin escarpé qui y conduisait, pour traverser en ligne droite le dos de la montagne par la Bampf et arriver ches Addrich des Mousses. La Bampf est un des points les plus élevés de la chaîne de roches boisées qui se dirige du chiteau de Liebegg au sud-ouest jusqu'au lac Hallwyl, et elle offre une vue étendue, mais pourtant moins vaste qu'agréable, sur les alentours.

Fabien, quand il eut atteint la hauteur de l'antique donjon et le sombre bois de sapins qui y touchait, s’enfonga sans hésiter sous les ombrages humides, pour descendre I montagne, en songeant à sa malheureuse destinée. Il n'avait jamais senti si profondément son abandon et sa solitude dans la vie, pas même quand il était dans les cachots de Berne et d’Olten! Sans père ni mère, sans parents, sans amis, il n’y avait qu’Epiphanie A qui il s'était attaché avec un amour de frère, dans la tendresse de sœur de la jeune fille il avait trouvé une compensation à toutes les affections qui lui manquaient, et maintenant elle allait encore lui échapper. Il avait trop d'éducation pour se sentir heureux au milieu de grossiers et superstitieux montagnards, et trop de fierté pour se mettre au service des seigneurs. La Suisse ne lui était pas plus une patrie que tout autre coin du globe.

Il pensa alors à Addrich, et il crut comprendre le malheureax, avec son existenco brisée, lorsque, sous les sapins da Gœnhard, il avait crié de l’abîme de sa misère: € J'ai considéré de tous côtés le monde, et à la fin j'ai trouvé qu'il n'était pas digne d'un regard. »

Ces souvenirs assiégeaient comme de noires ombres son esprit. Il avait comme le sentiment de la souffrance secrète de tous les êtres, du malheur général de toutes les créatures,

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depuis le ver de terre jusqu'au sage. Il commença lui-même à maudire son existence et 8’dcria : « Le plus grand bien de la vie est en definitive la liberté de mourir. »

A 08 moment, il vit se dresser au-dessus de l’obscurité du bois la crôte nue de la Bampf. Les formes gigantesques des Alpes flottaient devant lui dans des teintes violettes, revétues à la fois du rouge doré du soleil couchant et de leur blanc manteau d'hiver. A droite, où un sentier mal tracé conduisait par la hauteur au village de Durrenæsch et, en inclinant un peu plus de côté, à l'habitation solitaire d’Addrich, la montagne voisine dressait ses noirs murs de rochers dentelés, pendant qu'à gauche, dans le fond , les vagues du lac d’Hallwyl brillaient comme une broderie d'argent étendue sur le velours vert des prairies.

Fabien s'arrêta. La majesté du spectacle avait surpris son admiration. L'air pur du ciel qu’il respirait sur cette hauteur le ranimait ; le silence général le pénétrait. La nature exerçait son droit de souveraineté, auquel aucun esprit pur ne résiste. Il se sentit élevé au-dessus de lui-même et de ses doutes et de ses rêves pénibles, qui lui semblèrent alors comme le vain produit des brouillards de la forêt dont il verait de sortir. En se détournant il aperçut l'horizon, bordé par l’arc immense du Jura, qui élevait jusqu'aux nuages ses cimes, ses pointes et ses arêtes arrondies , de sorte que la terre paraissait se confondre avec le ciel. A gauche, à une distance de quelques heures de marche, brillaient dans toute la fraîcheur du printemps les vertes plaines d’Aarau; à droite, devant lui, dans le fond, se présentaient les créneaux , les tours et les vieux murs de Lenzbourg, et plus loin, suspendues aux rochers, les blanches murailles de Brunegg.

Avec la légère et changeante humeur de son âge, il rejeta ses soucis et forma de nouveaux projets. « Si je suis pauvre, se dit-il, eh bien! le monde entier m’appartient. Qu’ai-je perdu, tant que je me reste à moi-même? je suis abandonné, mais Dieu veille sur moi. Qui a une condition meilleure que moi? Personne n'est plus riche que celui qui n’a pas besoin du monde; personne n’est plus puissant que celui qui sait se commander à lui-même. Je ne suis pas encore assez pauvre, je ne suis pas encore assez fort, je veux briser les liens qui me pressent. Adieu, patrie! adieu, Epiphanie! je jette maintenant

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le défi à la joie comme à la douleur, et je suis prêt à braver le sort. C’est au lâche à plier sous lui; je ne suis pas encore assez pauvre, je veux ne plus rien posséder, je ne veux plus même garder l'espérance qui m’attachait encore à cette contree, j'en sortirai, j'irai au loin et je m'y construirai de mes propres mains un monde nouveau. »

Relevé par ces pensées, il se remit à marcher fièrement. Son attitude était celle d’un roi du globe , et il lui semblait qu'il l'était réellement, que toutes les magnificences du monde étaient sous ses pieds et qu'il avait le front dans le ciel.

Ce brusque changement de ses dispositions n’étonnera point l’homme qui se rappelle la mobilité du caractère de la jeunesse. L'enfant passe facilement des larmes au rire, et le jeune homme passe de même du plus profond abattement à la plus noble audace. Mais les résolutions que fait naître dans un jeune cœur l’ardeur des sentiments, se dissipen! aussi vite que la colonne de fumée au-dessus de la flamme qui s'éteint. Fabien en fit l'expérience, au moment même où il se croyait le plus affermi dans son dessein.

Pendant que son regard se perdait encore dans le lointain au delà de la chaîne du Jura, et que son âme planait, dans le ravissement de son renoncement volontaire, au-dessus de toutes les joies de sa vie passée, des voix humaines retentirent tout à coup à côté de lui à son oreille. Il tourna les yeux vers l'endroit d'où les sons se faisaient entendre. Ils partaient du taillis qui cachait la descente conduisant aux Mousses et à la cabane d’Addrich. C'étaient des voix de femmes qui bientôt se turent. Fabien sentit aussitôt ses joues qui brülaient et son cœur qui battait bien fort. Une de ces voix lui rappelait celle d’Epiphanie. Il courut vers le taillis couvert encore à peine d’un jeune et léger feuillage.

Elle était là, à quelques pas devant lui, et parut pleine d’un trouble charmant à sa vue.

CE

Le frère et la sœur.

e Faby, Faby ! C’est toi? » cria Epiphanie rayonnante et avec des yeux brillants de joie.

Elle leva les bras, comme pour l’embrasser de loiu; mais elle les laissa retomber quand il approcha d’elle. Il lui tendit la main, posa silencieusement la tête de la jeune fille contre sa poitrine, et toucha de ses lèvres l’épaisse tresse d'or relevée sur son front; deux larmes tombèrent de ses yeux et brillerent sur la chevelure d’Epiphanie comme deux perles de rosée.

« Faby, dit-elle en pleurant en silence, Faby !

— Ne pleure pas, Fanny, répondit-il d'une voix tremblante et etouffee.

— Tu m'as bien effrayée, » murmura-t-elle en le regardant et en lui jetant ses bras autour du cou.

Tous deux se turent; tous deux se considererent avec une joie triste et une tendresse profonde, sans parole, comme s'ils ne pouvaient croire au bonheur de s'être retrouvés, ou comme si cette longue contemplation ne pouvait compenser une aussi longue privation. Les yeux de l’un et de l'autre étaient noyés de larmes qui ne coulaient point; leurs lèvres étaient à demi ouvertes, comme pour exhaler plus facilement le ravissement mortel dans lequel leurs cœurs semblaient vouloir se briser. Qui aurait vu l’une à côté de l'autre ces jeunes et belles figures, n'aurait pas, à leur päleur et à l’immobile expression de leur douleur, supposé qu'il assistait à une réunion, mais à un adieu avant une séparation éternelle.

« Et tu as pu, Faby, prendre sur toi pendant si longtemps de ne pas venir! soupira tout bas Épiphanie sans détourner son regard des yeux du jeune homme.

— N'étais-je donc pas toujours près de toi, Fanny? Ils n’avaient pris que mon corps, mon Ame respirait près de toi.

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— Oui, mon oncle Addrich me l'a dit. Tu as raison, bon Faby. Tu es innocent, il me l’a dit. Il m'a annoncé ta prochaine arrivée. Oui, tu étais toujours pres de moi. Tu te glissais même la nuit dans tous mes rêves. C'était ton âme, c'était toi. Ne m’as-tu jamais vue?

— Oh! toujours, toujours, Fanny. Où pourrais-je être pour ne point te voir? Oui, Fanny, je te voyais aussi dans tous mes songes. Oh! combien belle, combien inexprimablement belle n’etais-tu pas au pied du Roethliberg, auprés des cascades dont le souffle du vent faisait flotter l'écume audessus de la vallée et au-dessus de ta tête comme un blanc voile de fiancée! Mais alors aussi, 0 Fanny! Fanny! il m'epparaissait... »

Ici il s’interrompit tout à coup et laissa tomber sa voir, car dans le récit de ses songes, il était venu à penser à Renold. Épiphanie remarqua à ces derniers mots un change. ment dans son visage. Il détourna avec embarras ses regards et les laissa errer de côté et d'autre, comme s'il voulait se délivrer d’une pensée, ou au moins ne pas la laisser paraître. Cependant ses sourcils plissés trahissaient son tourment intérieur.

« Eh bien, Faby, eh bien, qui est-ce qui t’apparaissait? dit-elle, observant avec une attention inquiète chacun de ses mouvements.

— Je voyais apparaître ton fiancé, le capitaine Renold, » répondit-il à demi-voix.

Ce nom et ce titre répandirent tout à coup sur la délicate et mobile physionomie de la jeune fille l'expression de la plus vive horreur. Elle retira ses mains du cou du jeune homme, et dit en s’éloignant de quelques pas:

« Pourquoi m'affliger ainsi, Faby? Qui donc te l’a dit?

— C'est Addrich.

— Et toi, Faby, toi, qu’as-tu pensé lorsqu'il t'a dit cela? »

Fabien, qui regardait encore à terre devant lui, hésita un moment à répondre, puis dit enfin :

« Gédéon est un bel homme. °

— Quil » repartit-elle.

Et mettant le pied sur une daphné qui fleurissait à terre devant elle: « Oui, comme ce perfide et vénéneux ziland',

4, Nom du Daphne Mezereum en Suisse.

ADDRICH DES MOUSSES. 223

avec son éclat de pêche et son parfum de giroflée: c’est le symbole du péché, c'est l’image de Gédéon. »

Fabien, après avoir regardé le jeu auquel se livrait la jeune fille avec la pointe de son pied, leva les yeux sur son visage. Elle était devant lui, animée d’une sainte colère et d’une grâce indicible, plus ravissante que ses songes. ne la lui avaient jamais montrée.

« Vraiment, Fanny, tu n'es pas sa fiancée? Pourquoi Addrich le dit-il? Pourquoi Gédéon s’en vante-t-il? Ne t’estu pas promenée avec plaisir à son côté dans cette sauvage solitude ? Mais peut-être n’ai-je pas le droit de te faire de telles questions.

— Toil pas le droit! O Faby! Faby ! qui donc alors l'aurait? Ne suis-je plus ta sœur? Faby, veux-tu être le premier à gronder,quand nous nous retrouvons à peine? Non,ne le fais pas; restons en paix. Je ne veux plus jamais de ma vie me quereller avec toi: car, quand tu n'es plus là, il ne m’en reste que le repentir et les larmes. Ne crois ni Addrich ni Gedeon; ils te diront seulement leurs désirs, et non mes sentiments. J'aimerais mi'le fois mieux mourir. Crois en moi, comme je crois en toi. J'ai bien traité Gédéon de calomniateur, quand il me disait que les magistrats t'avaient fait arrêter pour un crime. Pourquoi n’as-tu pas traité de même Gédéon et Addrich, quand ils t’ont dit du mal de moi? »

Fabien prit la main d’Epiphanie et dit:

« Je n'ai de confiance dans ce monde qu’en Dieu et en toi. Mais Gédéon est un bel homme... >

Épipbanie le regarda avec le sourire malicieux qui lui était particulier, tandis que les yeux du jeune homme reposaient sur elle avec une tranquille satisfaction. Enfin elle dit en hésitant un peu, mais vivement :

« Et n’es-tu donc pas... beaucoup plus beau que lui? Et n’es-tu pas aussi... infiniment meilleur que lui? O âme excellente, dois-je être la première à te le dire ? Et ne le savaistu point déjà ? Certes, ce ne serait pas à moi dete tirer d'une ignorance qui te sied si bien. Mais, Faby, tu es encore un vrai enfant, et, malgré toute ton instruction, tu le demeureras toujours, je dois te le dire. »

Fabien devint pourpre. Il regarda au loin, puis reporta ses yeux sur Épiphanie, et reprit :

« Régente-moi bien et amuse-toi. Je ne veux pas non plus

224 ADDRICH DES MOUSSES.

me quereller avec toi, car je n'ai que peu de temps à rester auprès de toi, et j'ai encore à te parler de bien des choses et à t’adresser plusieurs questions.

— Peu de temps? s’ecria Épiphanie devenue tout à coup sérieuse. Qui te force à nous quitter ? Non, Faby, il fant que tu restes; il le faut! Qui me protégerait contre l'affreuse brutalité de Gédéon, s’il revenait? »

Elle lui raconta alors tout ce qu'elle pouvait dire des manières de Renold et de ses prétentions, et ce qu’elle croyait savoir des artifices qu’il devait avoir employés contre elle pour troubler son cœur. Son récit fut aussi simple et aussi sincère qu'une sœur peut le faire à son frère. Le cœur du jeune homme se révolta contre les grossières prétentions de Gédéon. Il jura, en murmurant entre ses dents, qu’il tirerait de l'orgueil et de la violence de l'officier une vengeance sanglante, puis il s’ecria :

«Non, Fanny, tu n'es pas ici à l'abri des ruses et de la fureur de ce coquin. Non, car Addrich même ne te protégera pas. Addrich te vendra à qui l’aidera dans ses malheu- -reuses tentatives contre les autorités du pays. Ah! Fanny, pourquoi n'es-tu pas comme cet air pur que je respire? Une fois que tu serais en moi, personne ne te verrait, personne ne pourrait t'avoir, et pour tenlever, il faudrait me tuer. C’est ce Renold, l’incendiaire, qui a fait détruire ma petite propriété, pour que je devinsse un mendiant et que je fusse tout à fait hors d'état de te protéger. Il m'a laissé sans ressources, à une époque où, dans le soulèvement du pays, lois, droits et juges sont réduits au silence. Réfléchis, Fanny, vois comment nous pouvons nous tirer tous deux de cette extrémité. A quoi me servirait de le tuer, si je dois fuir loin de la Suisse et de toi? Pourquoi ma bonne épée a-t-elle manqué ce scélérat, dans la nuit qui précéda l'anniversaire de ta naissance ? »

‘Ici Épiphanie interrompit vivement Fabien pour lui adresser plusieurs questions sur les événements de cette nuit. Elle éprouva une grande joie à apprendre que le gentil petit oiseau, qui savait prononcer le nom de Fabien et une sentence, avait reçu son éducation, dans la prison de Berne, de l'amour fraternel. Cependant cela lui fit presque aussi de la peine, que l'être merveilleux fût une créature ordinaire, au lieu d’être un esprit de la montagne ou un génie

ADDRICH DES MOUSSES. 225

des cavernes. Mais quand, dans la suite de l’entretien, elle vit briller dans les yeux de Fabien des larmes de colère, d'amour et de douleur à cause de sa pauvreté, tous ses sentiments se fondirent en pitié. Elle employa toute son éloquence pour le calmer, pour le consoler et pour lui donner de nouvelles espérances.

« Non, chère âme, dit-elle en appuyant familiörement sa main gauche sur l'épaule du jeune homme, pendant que, se défendant à peine elle-même de son attendrissement, elle passait de sa main droite son mouchoir sur ses yeux humides, non, ne t'afflige pas. Nous sommes tous deux sous la protection de Dieu. Attachons-nous à lui, il nous soutiendra. Je suis bien riche quand tu es avec moi, Faby. Nete sens-tu pas aussi riche avec moi, Faby? »

Elle dit ces mots avec un abandon si serein et si touchant, et toute la tendresse de son âme brillait tant dans ses yeux et dans sa voix, que Fabien ému l’attira contre sa poitrine et dit :

« Comme Addrich, je douterais du ciel, s'il pouvait t'abandonner, Fanny. »

Et il déposa sur Ja bouche de la jeune fille un fraternel baiser. Mais, sans qu'il y pensät, ses lèvres restèrent sur les lèvres d’Epiphanie, et il sentit une émotion qu'il n'avait jamals éprouvée.

« O ma viel soupira-t-il en la serrant plus fortement contre lui.

— O Faby! murmura-t-elle. Veux-tu donc me faire mourir?

— O Fanny! que ne puis-je fondre mon âme avec latienne!

— Mourir nous deux, Faby! Nous le pourrions maintenant, ö ma lumière, mon âmel Puis nous irions à Dieu ensemble. »

L’enivrement du couple bienheureux dura longtemps avant qu’ils pussent s’en remettre. L'ange gardien de l'innocence vit rarement sur la terre l’amour dans toute sa sainteté au comble du ravissement, comme il le voyait ici. Enfin, ils se séparèrent ; leurs mains seules restèrent entrelacées. Les yeux enivrés du jeune homme plongeaient en silence dans les yeux noyés de la jeune fille.

« Quel changement s’est fait en toi, Faby? dit-elle avec un sourire expansif. Je ne t'avais jamais vu ainsi. Tous mes sens sont agités, je ne sais pas moi-même pourquoi. Ou bien

226 ADDRICH DES MOUSSES.

n'ai-je jamais su combien tu m’escher, et dois-je croire que je ne tai jamais aimé comme à présent? Dis-moi seulement si tu m'aimes aussi plus qu'auparavant.

— Qui pourrait t'enlever à moi? Qui? Qui? répéta-t-il. N y a bien une caverne où je pourrais te mettre à l’abri des loups armés. J’irais seul au milieu des hommes, je travaillerais à la journée, je fendrais du bois, je mendierais. Certes, je ne te laisserais pas sentir le besoin.

— Faby, vraiment tu n’es plus Faby! reprit-elle. N'es-ta pas là devant moi, comme un esprit de feu? De tes mains, il sort une douleur étrange qui me pénètre. Non, pourtant, ce n'est point une douleur. Mais certainement ton souffle était comme une flamme, et dans cette flamme j'aurais voulu mourir. »

Ce singulier entretien avait certes peu de suite, et sera justement blâmé des lecteurs, comme assez déraisonnable. Nous ne le poursuivrons pas aussi loin que nos jeunes gens se plurent à l’étendre. Nous remarquerons seulement qu'ils devinrent enfin tous deux plus calmes, et reprirent le langage ordinaire des enfants des hommes. Ils étaient complétement revenus à eux-mêmes quand Fabien demanda à sa tendresœur:

« Comment as-tu pu savoir que, pour aller aux Mousses, je prendrais plutôt le chemin par la Bampf, ou bien m'attendais-tu plus tard ? »

Epiphanie tressaillit, et l'expression de sa figure trahit qu'elle se rappelait le passé.

Elle saisit le bras de Fabien et l’entratna avec une douce violence par le sentier des Mousses en lui disant d’une voix caressante : °

« Allons, descends, cher enfant, descends à la maison d’Addrich. Il t'attend. Va, je te suivrai bientôt.

— Ettoi, Fanny?

— Je reste encore, il le faut. Va donc, j'attends ici une personne qui doit m'apporter d'importants messages. Mais il faut que je lui parle seule. Oh! si tu savais, Faby ! Va seulement. J'ai promis le secret; j'ai fait une promesse sacrée. C'est pour cela que j'étais venue sur la montagne.

— As-tu des secrets pour moi? Non, Fanny. II ne doit y avoir rien d’obscur en toi. Mon âme est tout entière transparente à ton regard, comme elle l’est pour l'œil de celui qui voit tout.

ADDRICH DES MOUSSES. 227

— Que te dirai-je, curieux ? Je sais quelque chose et je ne sais rien. Il faut d'abord que j'apprenne le secret. Ne m’interroge pas davantage. J'ai promis de garder quelque temps le silence. C’est tout. Je t'en prie, descends dans la vallée.

— Mais, jeune fille, es-tu sûre qu'il n’y ait point de danger? Pourquoi demeurer seule sur cette montagne isolée où il passe rarement des hommes? Tu ne devrais jamais aller seule, jamais. |

— Justement, Faby, j'ai promis d’être seule. C’est pourquoi j'ai renvoyé la servante qui m'avait accompagnée. Ne crains rien pour moi. J’ai affaire à une personne bien connue et fort respectable. Mais, ajouta-t-elle en lui mettant le doigt sur la bouche, ne t’avise pas de dire en bas à tout le monde pourquoi je suis restée en arrière sur la Bampf. Je te conpais, tu es un peu bavard. Entends-tu? Que personne ne sache que tu m'as vue ici. >.

Le débat allait recommencer, quand tous deux aperçurent en même temps une paysanne qui sortait d’un petit bois sur la crête de la montagne, et qui s’arrétait souvent pour écouter et pour chercher des yeux.

Épipbanie redoubla alors d’instances et de caresses pour décider Fabien à quitter la montagne.

« Allons, Faby, obéis, va-t’en. Je serai près de toi et de Lenore avant un quart d'heure. Va-t'en, te dis-je. »

Et elle lui donna avec un sourire malicieux, en guise d’adieu, une légère tape sur la joue, puis elle s’élança hors du laillis, vers le haut du plateau.

Spectacle muet.

Fabien la suivit des yeux, immobile à la place sacrée où toutes les douleurs de sa vie passée avaient trouvé la plus douce compensation. Il voulait y attendre le retour de sa sœur. C'était un assez grand ravissement pour ses yeux, que de la voir de loin causer avec la paysanne sur Ja hauteur où

les contours de ses formes charmantes et la grâce de ses morvements se détachaient sur le fond bleu du ciel.

L'entretien semblait assez vif. La paysanne surtout témoignait par ses gestes qu'elle y prenait beaycoup d’intertt. Elle montrait souvent un massif de pins d'Italie sur la pente de la montagne du côté du lac d'Hallwyl, d’où elle était venue elle-même; tantôt elle mettait ses mains sur sa poitrine en signe de protestation, tantôt elle semblait faire une confdence et approchait la tête de l'oreille de la jeune fille. Celleci paraissait indécise : elle jetait souvent les yeux du côté où Fabien était caché ; quelquefois elle laissait tomber sa tête sur sa poitrine et semblait réfléchir à des choses importantes. La paysanne fit alors quelques pas vers le bois de pins d'Italie, puis elle revint du côté d’Epiphanie; elle s’éloignaune seconde fois et revint encore avec des gestes de supplication. Enfin, la jeune fille regarda brusquement vers le taillis où elle avait laissé Fabien, puis se retourna et se dirigea d'un pas rapide, accompagnée de la paysanne, vers le vert massif de pins.

Le jeune homme hésita longtemps en la voyant disparaître derrière la hauteur, et se demanda s’il devait la suivre. Le rôle d’espion ne lui semblait pas honorable; il craignait aussi de blesser sa jeune amie par cette apparence de curiosité et de méfiance. Pourtant, la mystérieuse conduite d'Épiphanie lui semblait un manque d'amitié vis-à-vis de lui-même, et surtout un manque de cette confianceentière et fraternelle à laquelle il croyait avoir le droit de prétendre. Mais quel secret pouvait-il y avoir? Peut-être la paysanne connaissaitelle la grotte d'un nain de la montagne, ou le lieu de réunion nocturne d'êtres souterrains, ou bien une fontaine d'or, un signe merveilleux, un monument des esprits, un trou de dragon, une place où se faisaient entendre des voix prophétiques. Fabien connaissait la foi invincible et l'attachement de la belle jeune fille des Mousses pour les choses surnaturelles, dont son imagination, dans sa vie retirée, aimait beaucoup à s'occuper. Il s’etait bien souvent permis de railler avec incrédulité ce penchant, mais jamais de le blämer, parce qu'il: lui semblait inoffensif, et que cette superstitieuse aspiration vers les choses invisibles lui semblait la sœur de la religion intérieure.

Cependant, la confiante jeune fille pouvait aussi bien tom-

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ber dans les piéges d’un scélérat qui la poursuivait. Tout était possible dans un tel endroit. Il songeait à l'audace de Renold et à l'équivoque Néerlandais don Nardo. A cette pensée, tout le sang lui monta au cœur, et il entendit à ses oreilles un bruit semblable à celui d’un orage dans les sapins. Il quitta la place, en proie à une vive agitation, décidé à veiller de loin sur Épiphanie, sans se laisser voir par elle. Il tourna, dans le bois et le taillis, les parties nues de la montagne, pour s'approcher du massif de pins d'Italie, et il arracha en passant d’un abatis de bois un gros gourdin, pour hi servir d'arme au besoin.

Son anxiété croissait à chaque pas, car il avait à faire un grand détour; tantôt il devait éviter des broussailles inextricables, tantôt il se sentait les pieds embarrassés dans des ronces; mais il devint surtout inquiet quand il apercut sur le col nu de la Bampf la paysanne seule : Épiphanie n'était plus avec elle.

Enfin, il atteignit l’autre versant dela montagne, et en même temps il s'arrêta immobile comme si son pied eût pris racine dans la terre. Son sang cessa de couler dans ses veines.

Entre les rouges colonnades des pins centenaires, à travers lesquelles le soleil couchant répandait des ombres et des lumières bien tranchées, Épiphanie se tenait les mains pliées dans une humble attitude devant un homme d'une noble contenance, qui levait solennellement ses mains vers le ciel Bien que Fabien fût encore éloigné de quelques pas, la toque noire avec des galons d’or brillant au soleil, la longue robe noire et tous les dehors de la personne avec ses mouvements tranquilles, lui révélaient que cet homme n'était autre que l'étranger qui lui avait déjà, dans le chalet de Stussingen, inspiré de justes soupçons. En vain le jeune homme effrayé retint son haleine pour surprendre les paroles du sire de Grœnkerkenbosch ou d’Epiphanie. Il était trop loin, et se glisser plus près était impossible sans être découvert, car il y avait, entre le taillis qui le cachait et le massif de pins, une clairière découverte.

Toute son attention passa dans ses yeux. Il crut entendre qu'Épiphanie pleurait. Puis, il vit tout à coup avec un étonnement inexprimable, qu’elle s’agenouillait devant l'étranger, qu’elle tendait les mains vers lui en se lamentant, puis, qu'elle embrassait ses genoux et y appuyait son front. L’etranger

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ouvrit les bras en se penchant vers la jeune fille agenouilke, puis il fit avec les doigts de la main droite, à la manière des prêtres, trois fois le signe de croix au-dessus de sa tête etse baissa pour la relever. Il s’engagea alors un vif débat entre lui et elle, car elle semblait ne pas vouloir quitter son humbk posture.

Enfin, Fabien la vit obéir aux prières répétées. Elle se releva et joignit, en se retournant encore vers lui comme dans une violente et profonde agitation d'esprit, les mains sur sa poitrine avec recueillement, et les leva ensuite avec ler pression de la prière vers le ciel. Don Nardo s’avanga alors les bras ouverts vers la jeune fille, et la serra contre sa poitrine. Épiphanie se laissa tranquillement faire. Aucun mouvement netrahit de sa part la moindre résistance. Un . clair rayon de soleil tomba sur leur tête, entre les hauts troncs dont les branches d’un vert pâle formaient comme la voûte d’un temple au-dessus de l'étrange couple.

Cependant tout fut bientôt plongé pour le bon Fabien dans une profonde obscurité. « Klle est perdue, criait en lui comme un pressentiment. Le moine a su s'emparer de ses r&veries et de ses penchant fanatiques. Épiphanie a abjuré sa foi; elle est passée au papisme. Elle est perdue. L’artificieuse hypocrisie du prêtre libertin a triomphé. C'est ce qu'elle me cachait. »

Sa main serrait convulsivement son gourdin, et il était sur le point de se précipiter hors de sa cachette. Il chancelait comme un homme ivre, et il dut, pour ne pas tomber, se retenir à un jeune hêtre. Il resta, et reprit promptement ses sens. Il résolut de se maîtriser et d'attendre la fin de cette scène déchirante, dans laquelle une enfant pure et enthousiaste était la victime de la plus aveugle crédulité et de la ruse hypocrite d’un prêtre.

Il regarda. L’embrassement durait encore; cependant, tandis qu’Epiphanie demeurait contre la poitrine de l'étranger. celui-ci levait de temps en temps la main droite avec l'index étendu, comme quelqu'un qui enseigne. De temps en temps la‘ jeune fille soulevait ses yeux vers lui comme pour l’interroger, et par moments Fabien se sentait pris d’une nouvelle fureur en voyant les lèvres du maître déposer de nouveaux baisers sur le front de la jeune fille. L'entretien avait duré une longue demi-heure mais il semblait à l'observateur ca-

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que le soleil s’etait arrêté au ciel, et que pendant ce ps il aurait pu non-seulement descendre derrière les Al- , mais reparaître à l'Orient.

piphanie parut penser la première à la séparation. Elle arta d’un pas de son maître, mais en lui laissant encore mains. À en juger par les mouvements de sa tête, c'était maintenant qui parlait. Quelquefois elle regardait dere elle, comme si elle cherchait la paysanne, qui faisait isemblablement la garde sur la hauteur. L'entretien conıa de nouveau, et dans la vivacité du discours Fabien Épiphanie presser avec la plus tendre vénération une n du Néerlandais sur ses lèvres, pendant que celui-ci ait l’autre main sur la tête de Ja jeune fille comme pour énir. Fabien, dans l'excès de son impatience, murmura e ses dents des malédictions très-peu chrétiennes jusqu'à u’il entendit distinctement la voix d’Epiphanie dans le . Elle appelait derrière elle la paysanne et elles’éloignait on compagnon.

orsque Fabien vit effectivement la femme laissée en ar- 8 descendre de la montagne, il se hâta de partir pour ver à la maison d’Addrich avant Epiphanie et sans être arqué d'elle. Pour cela il dut refaire les mêmes détours les taillis; mais il était fermement résolu à ne pas laisser çonner à Épiphanie qu’il avait été témoin de son rendez- 3. Il voulait l’observer, la sonder insensiblement, et ne t avoir de repos qu'il n'eût pénétré le triste secret, ou I n'eût découvert jusqu’oü une jeune fille, avec une conace pleine d’innocence, pouvait pousser la dissimulation.

L’interrogatoire.

courut d’un pas rapide & travers les taillis et les brouses. Au milieu de l’agitation de la colère, de l’amour et a douleur, il s’oubliait tout à fait lui-même. La vie du 1e homme avait ressemblé jusqu'ici à La suriare paie

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d’un des lacs de sa patrie, enferme entre des murs de rochers dont il réfléchit les formes et les plantes, et qui, rarement touché par le souffle du vent, en est ride & peine, jusqu'au jour où l'ouragan a trouvé dans la montagne une fente qui lui livre passage. Alors ses flots bouillonnent et se soulèvent en mugissant contre les rochers avec un bruit qui ébranle la montagne.

Quelquefois il s’arr&tait dans sa course, mettait la main sur son front et semblait réfléchir, pour ne rien faire dont il pôt avoir à se repentir. Il luttait avec lui-même, comme s’il eût été épouvanté de l’état si nouveau de son esprit, et indigné de se trouver semblable à ces furieux enivrés par leur passion, et qui ne lui avaient jamais inspiré jusqu'ici que dégoût ou pitié. Puis il se mit à marcher plus lentement, jusqu'à ce que sa douleur revint l’aiguillonner de nouveau et le pousser plus vite en avant.

Au moment même où pâle et hors d'haleine, les cheveux en désordre, il quittait le taillis pour entrer dans le sentier qui conduisait à la petite vallée des Mousses d’Addrich, Rpiphanie y accourait de l’autre côté avec non moins de précipitation, les joues brûlantes, les yeux brillants de ravissement, la poitrine agitée. Tous deux, surpris de cette rencontre inattendue, restèrent muets à la place où ils se trouvaient. Le rayonnement de bonheur de la jeune fille n’échappa point à Fabien, pas plus que la pâleur mortelle et le désordre de celui-ci n’échappèrent à Epiphanie. Tous deux tressaillirent à la vue l’un de l’autre.

« Encore ici, Faby! dit-elle enfin: je te croyais depuis longtemps chez Addrich. Faby, pourquoi es-tu si affreusement agité ? Que t’est-il arrivé? Parle donc!

— Un malheur, un grand malheur, soupira Fabien.

— Un malheur! » répéta Épiphanie en tremblant, et elle s'avança vers lui à pas lents, mit sa main sur le bras du jeune homme, pendant que ses yeux cherchaient les regards de celui-ci qui se detournaient. Mais lui, sans la regarder, la repoussa doucement et dit: « J'ai perdu mon ciel, car tu en es pour jamais disparue.

— Parle, Faby, parle! dit-elle pleine de la plus tendre compassion, et elle revint vers lui. Ton ciel est perdu, et j'en ai disparu | Dis, que t'est-il arrivé? Ne me repousse pas. Ne suis-je pas La sœur? Fia-toi à moi, Faby.

ADDRICH DES MOUSSES. 233

— Me fier à toi, à toi! s’ecria-t-il, plein d’une douleur profonde. Tu as brisé toute ma confiance; tu ne m'as pas rendu fidélité pour fidélité. A quoi bon des explications entre nous? Descendons dans la vallée, et rendons-nous auprès d’Addrich. Dieu l’a ainsi ordonné. Je devais éprouver aujourd’hui l'inconstance des choses terrestres et la vanité de toute espérance. Je suis infiniment plus pauvre que je n'étais quand je suis entré dans la vie. Je t'ai perdue. Demain je quitterai la Suisse et j'irai ensuite devant moi tant que la terre me portera. Descendons dans la vallée. »

Épiphanie demeura pâle et les yeux fixes. Elle prit en silence la main du jeune homme; celui-ci la retira. Elle le contempla avec des regards interrogateurs et inquiets, et balbutia : « Faby, sais-tu ce que ta bouche prononce ? Faby, tes yeux m'ont-ils reconnue ? Faby, veux-tu briser mon cœur ?

— Ce que je sais, c'est que le mien est brisé. Tu devais être mon ange protecteur : Helas! qu’est devenu cet espoir, et pourquoi mon âme désespérée n’a-t-elle pas encore brisé le dernier lien qui l’attache à la vie? Viens, viens, je ne me sens pas bien.

— Faby! » s’ecria-telle avec une angoisse indicible en le voyant devenir plus päle, puis etendre les mains autour de lui comme s'il voulait se soutenir à quelque chose, puis s’incliner et tomber à terre comme quelqu'un qui perd connaissance. Elle s’agenouilla en tremblant à côté de lui, lui prit la tête entre ses mains et l’appuya sur sa poitrine. Elle osa à peine respirer jusqu'à ce que le jeune homme, après un long silence, poussa un profond soupir et dit : « Je suis mieux. Descends, je te suivrai. J'ai honte de ma faiblesse. Va, je ne suis pas fâché contre toi. Mais rien que toi, rien que toi, rien au monde excepté toi... Ton approche me tue.

— Lève doncles yeux, Faby, regarde-moi! dit-elle en restant agenouillée près de lui, et des larmes coulaient sur ses joues pendant qu’elle relevait de dessus le front du jeune homme ses longues boucles noires qui lui tombaient sur les yeux. Je suis Épiphanie; regarde ta sœur.

— Quoi? Te figures-tu que l’egarement trouble mes sens ? s'écria-t-il en s’ecartant d’elle. Je te reconnais bien, sois tranquille. Mes sens et ma mémoire sont restés jeunes, Wien qu’une seule heure ait fait de moi un vieillard, accaklé yar

234 ADDRICH DES MOUSSRES.

l'expérience et fatigué de la vie, comme si je portais un siècle.

— Tu es très-malade, très-malade, Ô cher Faby.Tes paroles et ta conduite sont bien changées.

— Ce n’est pas étonnant; j'ai vu ce que je n'aurais jamais pu croire, s’ecria-t-il en se relevant. Ne cherche pas à me trom-

per. Les gouttes d'eau qui sont là sur tes joues ne laveront “ pas-la place qui a été profanée par les baisers de cet homme

lorsque tu t'es laissé serrer dans ses bras....

— Dieu du ciel! s’écria Épiphanie en faisant un mouvement d'horreur. Tunous as vus, Faby? je ne veux pas le croire. Tu m’aurais épiée? Tu m’aurais observée en secret? » Et à ces mots elle s’éloigna brusquement de lui, puis elle revintet dit avec une fière indignation : « C’est affreux. Je t'avais prié de me laisser et de quitter la montagne. Tu as trompé ma confiance, et tu as mieux aimé satisfaire une curiosité ctupable que de condescendre à ma prière.

— Tu te trompes. Ce n'est pas la curiosité qui m'a poussé, mais la crainte que ta crédule bonté ne t’exposät au danger. Je ne savais vraiment pas que c'était ta volonté bien arrêtée de chercher le danger.

— Un danger? jamais, Faby. Ainsi, Ô Faby, par!e-moi en homme loyal, comme ta conscience parlerait à celui qui sait tout, dis, as-tu tout entendu ? Le connais-tu ?

— Et quand la distance m'aurait empêché d’entendre, ne lisais-je pas mot pour mot dans votre pantomime tout ce que vous disiez ? Oui, je le connais, cet aventurier, cet intrigant papiste ! Il est poli et froid, calme et perfide, comme la couche de glace du lac gelé qui attire l'enfant en hiver pour se briser ensuite sous ses pieds et l’engloutir.

— Faby, au nom de ton cœur et du mien, ne calomniepas ce saint, ou je me retire;. car je ne dois pas, je ne veux pas entendre ja bouche qui me donnait le nom de sœur prononcer d'aussi criminelles paroles contre ce qui m'est plus cher que la vie,

— Malheureuse! Il t'est cher! lui qui nous sépare pour l'éternité!

— Fabien! » s'écria-t-elle.

Elle allait continuer; mais il l'interrompit et demanda

d'une voix tremblante : « Dis-moi, en présence du Dieu vivant, dis-moi.... Épiphenie, mon wort entiee dépendra de

ADDRICH DES MOUSSES. 235

onse.... pourquoi cet homme s’est-il placé entre toi et Quel est son but? Il veut te rendre infidèle à la sainte ıce évangélique de tes pères. Il veut t’entrainer au pa- I Fanny, le veut-il? Et si le jésuite le veut, pourquoi Ne refuse pas de me répondre : veut-il te faire entrer "Église romaine ? le veut-il? »

vhanie pâlit, baissa les yeux et, sans les lever, étens mains vers Fabien dans une attitude suppliante. me homme chancela et son visage devint plus pâle que d'un mort dans son linceul. Puis mettant sa figure es deux mains, il appuya sa tête contre le tronc d’un brisé par l'orage, et se mit à pleurer amèrement et à ter. Elle entendit ses sanglots, mais sans bouger de Les mains jointes et pressées sur la poitrine, elle resımobile, touchante image de la douleur infinie qui l’opit. Bien que les pleurs rougissent ses paupières et ssent en perles sur ses pâles joues, aucun trait de son risage ne se contracta, elle ne fit entendre aucune >, On eût dit une statue de marbre en pleurs. Seuleles soupirs qu’on n’entendait point faisaient trembler res.

imé par le bienfait des larmes, le jeune homme se enfin. Il sécha ses yeux. Sa résolution était prise. Il se , avec la fermeté calme que donne le désespoir, vers ınie toujours fixe et immobile.

lieu, ma sœur, ma vie! cria-t-il. Mon sort est décidé. ieu me soit en aide. Je chercherai pour cette nuit un toit. Je ne puis pas taccompagner aux Mousses. Adieu. ure pas. Je t'aime encore. Je suis trop troublé, je ne en dire davantage. Adieu. Dieu ait pitié de ton âme | » ne répondit point et le regarda avec une douleur riptible ätravers le voile de ses larmes, mais ne fit pas uvement. Il se détourna d’elle avec un profond soupir, 1 alla à pas lents par le sentier, droit devant lui, 8 plateau de la montagne. Il s'arrêta de nouveau, et encore une fois son chagrin éclater en sanglots. Puis ‘suivit sa route en chancelant, mais se retourna bientôt voir encore une fois Epiphanie et pour l’interroger. vil revint, elle était encore les mains pressées sur la le et avec son pâle visage, comme il l'avait laissée, Le suppliant et des larmes sur les joues el dans \es Jeux.

ADDRICH DES MOUSSES. 237

coup de questions pour apprendre aussi les plus petites choses et les plus insignifiantes.

« Crois-tu maintenant que je le connaisse ? » demanda-t-il encôre une fois.

Elle secoua sa petite tête avec un triste sourire et répondit : « Non, mon cher Faby, vraiment tu ne le connais pas.

— C'est pourtant le même qui était là-haut près de toi?

— Oui, chère âme, c'était lui.

— Et c'est à cause de toi qu'il a fait des offres au ménérier et à moi.

— Je le sais. Oui, il l’a fait; mais ne lui en veux pas pour cela.

— Dis-moi alors, Epiphanie, qui est-il?

— Mon saint patron.

— Oh! je te comprends. De quel couvent vient-il? Est-ce un prélat ? Qui l’a envoyé ou conduit vers toi?

— Dieu!

— Pauvre enfant, cruellement aveugléel Ce n'est pas Dieu. Non, c'est lui qui te sépare de Dieu, de l’eternelle béatitude, et de moi malheureux. Quitte-le. Fuis, fuis!

— Je ne le dois, ni ne le puis, ni ne le veux! dit-elle avec une fermeté qui fit tressaillir le jeune homme.

— Tu ne le dois, ni ne le peux, ni ne le veux! répéta-t-il d'une voix éteinte. Ainsi il est trop tard! Est-ce ton dernier mot, Epiphanie?

— Qu’est-ce donc qui m’a fait perdre ta confiance, Fabien ?

— Ton secret pour ton frère, Fanny.

— J'ai promis le silence et je tiendrai ma parole, Fabien; aïe confiance en moi. Un jour, quand Lenore sera guérie ou couchée dans la tombe, tu apprendras tout; aie confiance jusque-là.

— Non, malheureuse; est-il maintenant trop tard pour le sauver? Épiphanie, quitte-le, quitte ce dangereux séducteur ; au nom dé ton salut, quitte-le.

— Je ne le puis pas. »

Fabien demeura interdit; il poussa un profond soupir, comme si ses forces eussent été épuisées, et dit enfin : « Il se fait tard. Bonne nuit, pour jamais bonne nuit | salue Addrich et Lenore. Je ne puis plus les voir. Dieu ait pitié de ton âme. Porte-toi bien. »

Comme à ces mots il voulait la quitter, elle poussa un

238 ADDRICH DES MOUSSES.

grand cri, jeta ses bras autour de son cou, et s’écria avec désespoir : € Fabien, ne m’abandonne pas.

— Ne m'as tu pas déjà abandonné ? demanda-t-il tristement. Ne m'as tu pas repoussé ?

— Moi te repousser! Puis-je repousser de moi mon âme? Ne m'abandonne pas, Fabien ; mon âme te suivrait, et il ne resterait qu'un cadavre si tu t'en allais. Ne m’abandonne pas, je ferai tout ce que tu voudras, tout ce que tu commanderas. Mais reste près de moi, pour que je ne meure point. »

Elle dit ces mots d'une voix si lamentable et si pénétrante, elle le retint si fortement embrasse, qu'il n’osa faire aucune tentative pour se dégager.

« Et si je te demande de....,» dit-il avec une nouvelle espérance. Mais elle l’interrompit en disant : « Tout, tout, Fabien, excepté cela seul, jusqu'à ce que Lenore soit guérie ou couchée dans la tombe. Alors, alors...

7" — © ma sœur, alors il sera trop tard!

— Non pas, cruel Fabien, non pas! aie comfiance en moi! Mon cœur a-t-il jamais pu te tromper ? Seulement ne me demande point cela. Tout ce que tu voudras, mais ne m'abasdonne pas. »

Fabien se sentit ébranlé par la douleur de la jeune fille, en même temps que son attachement obstiné au destructeur de sa paix le repoussait.

« Mais qui est-il? que veut-il ? Pourquoi t’es-tu donnée à lui corps et âme?

— Tout excepté cela! cria-t-elle de nouveau. Respecte mon silence. Si je violais le serment que je lui ai fait, comment pourrais-tu jamais me croire ? »

Fabien resta silencieux et pensif. L'obstination d’Epiphanie et l'expression irrésistible de son amour pour lui troublaient entièrement sa pensée. Enfin il tenta une autre voie pour résoudre d'une manière décisive cette contradiction.

« Fanny, dit-il en passant son bras autour d'elle, je veux te faire deux questions. Tes réponses peuvent me rendre tout le repos auquel j'aspire.

— Fabien demande-moi tout, excepté ce qui le concerne.

— Peux-tu me promettre, Épiphanie, de ne jamais consentir, dans quelque situation que ce soit, à renier ta croyance évepgélique, de ne jamais entrer dans la communauté des papistes ? »

ADDRICH DES MOUSSES. 239

Épiphanie demanda en hésitant :

« Dans la communauté? Comment l’entenids-tu ?

— Que tu ne seras jamais de la religion catholique romaine, que tu nel’es pas encore maintenant ? »

Elle parut réfléchir. Fabien sentit un frisson par tout le corps en la voyant tarder quelques instants à répondre.

Enfin elle dit:

« Cela te rassurerait-il entièrement et sur tout si je te répondais? Je ne suis pas encore catholique et je veux demeurer dans la religion évangélique, comme toi, et aussi longtemps que toi-même.

— Oui, cela me rendrait le repos.

— Eh bien donc, tranquillise-toi, je ne suis pas catholique, et je n’aurai jamais d’autre croyanee que la tienne. Pourraisje faire autrement ? Eh bien, Fabien, est-ce tout?»

Fabien la pressa sur son cœur et murmura tout bas :

« J'aurais maintenant une seconde question à t’adresser, mais... jo ne la ferai pas. Hélas! j'ai vu... »

Et ses bras, avec lesquels il l’enlagait, se détachèrent d'elle et retombèrent comme sans force. Il détourna la tête comme pour se dégager de son embrassement.

« Eh bien, qu'as-tu vu, Fabien?» demanda-t-elle un peu inquiète, et il semblait qu'elle voulût lire sa réponse dans ses yeux.

Il soupira et, regardant au Join, il dit :

« J'ai vu ses lèvres sur tes joues!

— Quoi, tu parles encore de lui ? tu manques à ta parole. Ne t'en occupe plus, Fabien! aie confiance. Ne suis-je pas ta sœur ?

— Ma sœur, oui, mais sa.... laisse-moi, Epiphanie.

— Fais ta seconde question, Fabien, mais qu'il ne soit point question de lui.

— Eh bien, Épiphanie, dois-je faire cetle question ?

— Pourquoi nous torturer ainsi tous deux, Fabien ? Parle.

— Tu m'aimes encore, Fanny ?

— Est-ce là ta question ?

— Non, mais... Fanny, parle moi franchement devant Dieu. Peux-tu promettre de ne jamais être la bien-aimée, ni la flancée, de ne jamais être la femme, Dieu nous entend, Fanny, d'aucun autre que moi? »

240 ADDRICH DES MOUSSES.

Malgré tout l’effort qu'il faisait, Fabien ne put prononce ces derniers mots que très-bas. “ Un long silence suivit. Le visage rougissant de la jeune fille était tombé sur sa poitrine, dont le mouvement trahissait un combat intérieur ou une crainte qu'elle voulait cacher. Il remarqua cet embarras inattendu, et fit quelques pas pour s'éloigner. Cette fois elle ne le retint pas. Plus durait le silence de la jeune fille, plus croissait l'inquiétude de Fabien. . Avec un cœur qui battait bien fort il la pressa plus d'une fois de répondre. Eofin il mit ses deux mains devant son

visage et dit dans la plus grande agitation :

« Non, ne réponds point!»

Alors craintive et honteuse elle tourna son visage vers lui et dit: .

« Pourquoi es-tu avec moi aujourd’hui comme tu n'as jamais été? Tu as le langage, de Renold, l’emportement de Renold et, le ciel me pardonne, tout le damnable caractère de Renold. Ne suis-je pas ta sœur?s

Jl fit en silence un signe de tête.

« N’es-tu pas mon tout ? Ou bien pourrais-je être pour loi plus que je ne suis ?

— Non, tu ne le peux pas, je suis venu trop tard, » rep:rtit-il en laissant tomber ses mains de dessus son visage et il lui prit la main: « Adieu, il faut nous séparer; adieu, ma sœur. Ce n’est pas ta faute, je suis venu trop tard.

— Faby, s'écria la jeune fille avec angoisse, tu es agité et troublé par un mauvais esprit. Au nom du ciel, ne m’abandonne point.

— Réponds nettement à ma question: La fiancée et la femme d’aucun autre? s’ecria-t-il, et sa main tremblait dars celle de la jeune fille.

— La fiancée? Faby, reviens donc à toi. Tu parles à ta sœur comme un homme ivre.

— Réponds. Donne moi les droits d’un fiancé, Fanny |»

Elle leva de nouveau les regards vers lui et les abaissa toute confuse quand elle eut rencontré ceux du jeune homme. Puis elle dit d’und voix qui s’entendait à peine: « Il y a en toi quelque chose du pécheur. » Après un moment de réflexion, elle releva les yeux : « Prends patience, attends seulement quelques jours, et alors je t’apporterai la réponse.

ADDRICH DES MOUSSES. 241

— Ainsi tu n'es plus libre? Tu es déjà engagée? Tu es à la fiancée d'un autre?

— Non, répondit-elle vivement. Maintenant sois tranquille. — Et, si tu n’es pas ma fiancée et ma femme, tu ne seras mais la femme d’un autre ? >»

Après quelques instants elle dit en rougissant de nouveau, ais d’une voix ferme :

« Je puis te le promettre devant Dieu. Non, je ne serai mais la femme d’un autre, tant que tu ne me le commanras point.»

Surpris et comme s’il se méfiait de ses oreilles, il lui deanda de répéter ces paroles. Elle obéit et dit ensuite avec ıbandon d’une sœur :

« Eh bien, Faby, es-tu maintenant tranquille ? Me quittes-tu encore?

— Descendons aux Mousses! s’écria Fabien.

— Ah! soupira Epiphanie. Un moment! que je me remette. by, tu n'es plus comme tu étais autrefois, assurément non. y a en toi un autre être. Je ne t'ai jamais vu comme auurd’hui. Est-ce que je ne t'ai pas toujours aimé par-dessus ut? je t'aime maintenant d’une manière plus inexprimable icore. Ou bien mon affection est-elle devenue coupable, r'elle me semble étrangère et nouvelle? Il n’en était pas nsi autrefois. Que va-t-il dire?

— Qui, Fanny? |

— Descendons aux Mousses, » cria-t-elle; et, le saisissant ır la main, elle l’entraîna, à travers le taillis, vers la maison ins la vallée.

Espérance inattendue.

Fabien alla avec sa sœur, la tenant par la main, vers le nd ombragé entre les collines boisées, plein d’un sentiment e bonheur, comme si, après avoir perdu un monde, il en vait conquis un nouveau. Il marchait comme sur des nuages.

ADDAICH DES MOUSSES. il

2h3 ADDRICH DES MOUSSES.

Épipbanie s’avangait aussi toute légère à côté de lui, pensits et röveuse, perdue dans des sentiments nouveaux et confus. Elle bénissait l'obscurité qui la cachait aux yeux de Fabien et à ceux de tous les mortels, à ses montagnes et à ses bois familiers, ainsi qu'au ciel.

Un silence de mort régnait dans la maison d’Addrich. Un souper simple était préparé, du pain, du lait et du fromags avec des fruits cuits dans un plat de terre. L'active Asnneli, par attention pour Fabien, y joignit une bouteille de vin. Domestiques et servantes étaient réunis autour de la table; mais Addrich ne parut pas, même quand Épiphanie lui eut annoncé l’arrivée de Fabien. Il demeura dans la chambre et auprès du lit de sa fille Lenore, et demanda à rester seul avec elle et avec son chagrin,

Après un long bénédicité, murmuré alternativement par les servantes et les garçons, à voix basse et d’un ton monotone, on prit place sur les bancs. Personne ne tenta d’dgayer le souper par la conversation ou par des plaisanteries; si l'un des convives interrompait le silence, ce n’était que par de courtes paroles et d’une voix sourde. Tel était l’ordre de cette triste maison. Epiphanie semblait n'être présente que pour faire les honneurs. Elle mêmes ne goûtait de rien, mais elle tenait les yeux baissés en silence sur l’écuelle de bois qui lui tenait lieu d’assiette, pendant que sa tête se penchait de côté sur son épaule et que sa main jouait avec une cuiller d'érable. De temps en temps seulement ses oils noirs se soulevaient comme deux voiles délicats, et un lumineux regard, plein d’une joie mystérieuse, tombait sur son bien-aimé assis vis-à-vis d'elle, et qui ne faisait honte ni aux mets ni au vin. Mais quand il la regardait, il voyait se détourner, avec un sourire confus, le regard que l'amour lui avait destiné.

Lorsque le repas fut terminé, la table desservie par les soins diligents d’Aenneli, et la chambre quittée par tous, Épiphanie et Fabien demeurèrent à table, à leur place, et causèrent tous deux à voix basse, à la päle lueur de la lampe. Ce fut ainsi qu’Addrich les trouva en entrant, et tous deux, se tenant familièrement les mains par-dessus la table, ne remarquèrent point son entrée, jusqu'à ce qu'il fût tout près d’eux et qu'il saluât le jeune homme. Fabien, sans quitter la main de sa sœur, tendit de sa place la main gauche ‘au vieillard.

ADDRICH DES MOUSSES. 243

« C’est ainsi, dit-il, que je voudrais -pouvoir vous tenir tous deux toute ma viel

— Nous sommes, repartit le vieillard, des ombres que tu ne saurais enchaîner. Tout est ombre, ce qui est, oe qui a été et ce qui sera! Cependant tu as raison. Laisse-toi charmer par les rêves qui te bercent. J'ai été aussi autrefois un enfant comme toi. »

Il dit ces mots avec une profonde agitation intérieure et d’une voix tremblante, comme il était chaque fois qu’il revenait du chevet de sa chère fille. Ses yeux étaient plus rouges qu’à l'ordinaire. Comme si la douleur de l’âme avait consumé toutes les forces de sa gigantesque stature, son corps s'affaissait languissant et épuisé au-dessus de la table, et il était obligé de le soutenir avec ses bras tendus en avant.

Fabien essaya, mais en vain, comme toujours, de le relever et le consoler par les raisons que la conscience, la religion et le sentiment de sa dignité peuvent offrir à l’homme. Addrich répondait, suivant sa coutume, ou par un sourire témoignant de tout son mépris pour de semblables remèdes qui n'ont jamais guéri un cœur vraiment malade, ou par une remarque sur la vie et la destinée qui était encore plus affreuse que son sourire. Enfin il brisa tout à coup l'entretien, et dit à Kpiphanie:

« Monte, mon enfant, vers la pauvre Loreli | Aujourd'hui a été un de ses jours de moindre souffrance. Elle ne tient plus à rien en ce monde qu’à son père et à toi. Va donc, et ne dérobe à ta sœur aucun moment, puisque ta présence et ta douces causerie peuvent lui adoucir le départ. Va, il n’est pas encore tard. J'ai à parler avec Fabien. Je ferai peut-être encore une longue marohe ce soir. Va. »

Elle obéit et se leva; Fabien se leva aussi.

« Peut-être je ne te reverraï plus aujourd'hui, Faby, ditelle. Bonne nuit. »

Ils se donnèrent la main et se séparèrent.

Addrich s’assit alors auprès de Fabien, sur le bano, le dos tourné à la table, et prit le premier la parole : on eût dit qu’il voulait se distraire violemment par toutes sortes de questions, qui semblaient d’abord n’avoir aucune suite entre elles. Fabien dut lui rapporter beaucoup de choses et aussi sa conversation avec le doyen d’Aarau. En entendant raconter l'incendie de la propriété du lac de Thun, la part qu'y

244 ADDRICH DES MOUSSES.

avait prise le Suédois, et la complète misère de Fabien, le vieillard proféra une horrible malédiction contre Gédéon Renald :

« Si je n'avais pas besoin, murmura-t-il, de cette méchante bête pour attaquer les murs de Berne et de Soleure, je voudrais le voir pendre demain au gibet. Il est déjà depreae comme un vieux batzen de Coire. Mais on doit aujourd'hui inviter à sa table plus d’un hôte qui depuis longtemps devrait avoir fait le dernier repas du condamné. Patiente quelque temps et tiens-toi sur la défensive; car il te poursuivra jusqu'à ce que nous lui ayons donné son compte. »

Fabien montra, par son indifférence pour l'avertissement d’Addrich, combien il redoutait peu le Suédois, et continus à raconter ce qu'il avait appris au presbytère d’Aarau de la bouche du doyen. Addrich l’écoutait avec un intérêt croissant, surtout lorsqu'il fut question de la lettre latine et de la supposition du respectable doyen, que le mystérieux correspondant et le prélat de Saint-Urbain pourraient bien être une seule et même personne.

« Tonnerre ! s’ecria Addrich en bondissant de dessus le banc. Ça devient clair! Ne m’as-tu pas parlé à Olten d'un Maure qu'il avait avec lui? Cette figure a encore été remarquee, il y a quelques jours, dans l'ancien couvent des Citeaux; non, pas là, mais à quelques portées de fusil de là, dans l’auberge de Roggwyl. Les moines haïssent bien les heretiques, mais non les femmes d'hérétiques, et ils ne se marieront point tant que nous autres paysans nous aurous des femmes. Il faudra, au premier jour, que je dise deux mots à l'abbé par-dessus la haie. »

Fabien fut tenté alors de parler du spectacle qu'il avait vu peu d'heures auparavant sur la Bampf. Cependant son respect et son amour pour Épiphanie lui commandèrent le silence. Mais il avertit le vieillard d’être sur ses gardes, ajoutant qu'on devait redouter autant l’artifioe et la violence du moine que la facile crédulité d'Épiphanie.

Addrich tranquillisa le jeune homme.

« Cette maison est bien gardée, ajouta-t-il. Mes domestiques sont des garçons bien choisis, tous armés comme pour un siege. Qui tenterait ici la violence serait un homme mort, et Fanny ne quittera pas mon enfant avant son dernier soupir. Mais, Fabien, quand je n'aurais pas appris tout ce que

ADDRICH DES MOUSSES. 245

je sais maintenant, je devrais pourtant te dire un mot sérieusement et satisfaire à la demande de ma pauvre Loreli. Elle veut voir Epiphanie en sûreté et heureuse. Elle tremble à l'idée de son sort, si le Suédois... Elle m’a dit ce que je savais moi-même, que ma nièce ne vit que pour toi. Fabien, pour me résumer, tu n’es plus un enfant. Fanny n'est pas ta sœur, tu n'es pas son frère. C'est la dernière joie que tu puisses donner au cœur de ma pauvre fille mourante, de ne point abandonner l’innocente, douce et bonne Fanny, et, avant que Lenore ferme les yeux, d'en faire ta femme. Ne me demande pas, maintenant que tu as tout perdu, comment tu peux nourrir une femme. Je partagerai avec toi oe que je possède, et d’ailleurs, Épiphanie héritera de moi, puisque je ne laisserai point de fille. »

Sa voix s’eteignit, en pronongant ces derniers, mots dans un soupir indistinct. Le jeune homme, surpris d'abord de la proposition, s’abandonna bientôt à tous les transports de sa joie.

| : Addrich ! s’ecria-t-il, c’est ce que je voulais te dire

moi-même. Aujourd'hui ou demain, je t'aurais demandé sa main.

— Tu connais la petite folle. Elle va se révoiter, continua Addrich tranquillement.

— Non, je ne le crois pas I s’doria Fabien. Elle a promis de ne jamais être la femme d’un autre que de moi.

— Tant mieux! dit le vieillard. Vraiment ces jours ont l'air de devoir faire plus de veuves que de fiancées. Cependant ce doit être la dernière joie de Loreli. Ainsi il faut que cela se fasse ! Mais, Fabien, il y a encore une chose dont il faut convenir entre nous deux. Donne-moi la main et promets-moi de faire ce que je demanderai.

— Parle d’abord, Addrich. Je ne m'engage point avant de savoir à quoi....

— Comment, mon garçon, tu voudrais gagner sans mettra d’enjeu sur les cartes ? A quel prix estimes-tu donc ma nièce ?

— Plus que la vie, Addrich.

— Je ne te demanderai pas tant. Ainsi ta main, et tôpe.

— Non, ouvre d’abord ton sac et laisse-moi voir dedans, avant d’acheter ta marchandise.

— Eh bien, tu me promets de ne jamais engager ni forcer Épipbanie à quitter ma maison, tant que vivra Lenore?

346 ADDRICH DES MOUSSES.

— Voici ma main, Addricb, et un homme n'a qu'une parole.

— Bien, dit Addrich, en retenant la main de Fabien, je la garde pour un second engagement.

— Non, s'écria Fabien en retirant sa main, dis-moi d’= bord en quoi consiste cette seconde promesse.

— Tu resteras secrètement chez moi tous ces jours-ci, Fabien; j'aurai peut-être besoin de toi. Tu as de l'instruction et tu peux tenir ta plume mieux que maint prêtre ou greffier. Tu es aussi médecin et chirurgien. Il y aura prochainement plus d’un estomac malade, si seigneurs et paysans se traitent avec des fèves de plomb. Tu ne me quitteras pas tant que la cause du peuple ne sera pas décidée.

— Non, Addrich, je n’aiderai pas les seigneurs à opprimer le peuple, mais je n’aiderai pas non plus tes grossiers paysans à aboyer contre les seigneurs.

— N'oublie pas, mon garçon, que tu es fils d’honnétes paysans, et qu'ici la devise est : Qui n’est pas pour nous est contre nous. N'oublie pas qu'il y a en jeu pour toi une belle fiancée et une riche dot. La danse avec les villes sera bientôt terminée, et j'espère qu'avant la Pentecôte nous aurons fait partout maison nette. Jacob a servi quatorze ans pour obtenir Rachel ; je ne te demande pas quatorze semaines.

— Le salaire est le même, mais non le travail.

— Qu'est-ce que je demande, mon garçon? Il s'agit de la cause la plus juste; il s'agit de savoir si la liberté de la Suisse n'est pas un mensonge, et si Tell, avec sa pomme, n'est pas un Helzeli', que seigneurs et paysans mettent dans leur livre de psaumes pour charmer leurs yeux contre l'enuui. Il faut seulement qu'on permette aux pauvres gens de ces montagnes de vivre en hommes, rien de plus.

— Pour devenir des hommes, vous commencez par agir d'une façon bien inhumaine. Non, Addrich, non, je ne vous aiderai même pas de mon petit doigt.

— Et si Fanny te le demandait ?

— Non, Addrich.

— Et tout à l'heure tu voulais donner ta vie pour la pauvre fille.

4. On nomme Helzeli en Suisse de petites images de saints coloriées et découpées.

ADDRICH DES MOUSSES. 247

— Oui, ma vie, mais pas ma conscience.

— Ah! nous y voilà. Tu n’as encore connu que les pasteurs et les maîtres d'école; tu n’as pas été encore à la grande diète de la vie; tu sais parfaitement réciter ton catéchisme d’Heibeiberg ', mais tu n'as rien appris des questions que le cœur humain pose au monde. Tu parles l'allemand de Berne, et moi celui de la Suisse. Nous ne pouvons pas nous entendre. »

Addrich se mit à faire plusieurs fois, d’un pas précipité, le tour de la chambre, puis il revint se placer devant Fabien.

« Tu me fais de la peine, Fabien, mais tu ne peux t’abstenir. Il faut que tu sois pour ou contre nous, ami ou ennemi. Tout ce qui est entre les deux lames des ciseaux doit être tranché, Je veux te faire une autre proposition, seulement pour te sauver. Je te donne ma nièce, mais tu m’acoompagneras demain à Hutwyl, à l'assemblée générale des confédérés. Tu y entendras ce que le peuple veut, et tu verras si sa volonté est juste ou injuste. Après cela, tu te décideras. Puis tu m'accompagneras et tu ne me quitteras plus que tout ne soit terminé. »

Fabien resta un moment pensif et dit :

« Pourquoi cela ?

— Pour ta sûreté ou pour la mienne, comme tu le voudras.

— Pour la tienne, Addrich, je suis prêt à le faire.

— Tu peux aussi, comme médecin, rendre des services sans exposer ta conscience de catéchisme, car tu peux appliquer tes emplâtres indifféremment aux Juifs et aux Samaritains.

— Je le puis aussi.

— Je ne demande que ton bistouri et ta lancette. Nous avons sans toi assez de piques et d’epees. En tout cas, n’oublie pas ta plume : il y aura à écrire.

— Non, Addrich, pour cette folle rébellion je ne verserai pas plus d’encre que de sang. Le fer et la plume ont un poids inégal. Un coup d’epee peut bien fendre les chairs et les os; mais un trait de plume divise des pays et des peuples. J'irai

4. Le catéchisme à l'usage des paysans réformés, écrit en 1562 par Ursinus à Heidelberg.

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