‹ Le Château d'AarauChapitre 20 sur 28 · XXX VII · texte numérisé non relu

XXX VII

Accomplissement inattendu.

Fabien dormit du sommeil le plus tranquille, et il faisait déjà jour depuis une heure quand il vint le dernier pour manger la soupe du matin. Addrich aussi, en costume de voyage, leur tint compagnie et parla vivement et beaucoup de tout ce qu'on attendait de l'assemblée générale du peuple à Hutwyl, de la conjuration solennelle des alliés et des décr sions qui suivraient nécessairement sur le sort de toute la confédération.

« Mes filles, dit-il, savent déjà que tu m'as promis d'être mon compagnon, eù elles San ent nas ls yriz de ta uromesse.

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Va prendre congé de la pauvre Eleonore, et recueille la dernière joie qui te sourira dans ses yeux mourants. »

Le jeune homme obéit, et le vieillard le suivit.

Tous deux entrèrent doucement dans la chambre de la malade, où les rideaux baissés de la fenêtre ne laissaient pénétrer qu’un faible jour. Épiphanie était debout au chevet de son amie et elle tendit en silence la main à son bien-aimé, qui entrait timidement. Celui-ci n’osa prononcer une parole. Mais Lenore, appuyée sur ses oreillers relevés et presque assise, lui tendit les bras avec un céleste sourire, et, pendant qu’un reflet de joie intérieure éclairait les joues pâles de la malade comme les derniers rayons du soleil de mai rougissant au-dessus des nuages la blanche neige des Alpes, elle dit d’une voix affaiblie : e Faby, cher Faby, tu me retrouves encore. Dieu soit loué que mes yeux aient pu encore te voir avant de se fermer! Donne-moi ta main, Fanny. »

Épiphanie lui donna la main. Lenore la mit dans celle du jeune homme, et les regardant tous deux avec un nouveau sourire, elle dit : « Je ne pleure plus. Vous avez encore des larmes. On pleure de joie, mais non dans la béatitude. La vie est belle; mais elle n’est qu’une ombre... une ombre de l'éternité. »

Elle parlait d'une voix basse, mais ferme. C'était la voix d’un ange qui planait au-dessus de son cadavre. Sa tête semblait entourée d’une auréole, sa figure avait l'expression de cette volupté intérieure qu’on remarque d'ordinaire dans les traits d’une morte pen d'heures après le dernier soupir. Épiphanie et Fabien, comme poussés en même temps par une force invisible, s’agenouillèrent devant le lit d’Eleonore et baisèrent la froide et pâle main de la belle mourante. Le cœur d’Addrich se brisa à cette vue. Il s'enfuit en pleurant hors de la chambre.

Il regna un long silence. Le couple agenouille n’osait pas faire entendre un soupir. Enfin Lenore dit : « Retire-moi du doigt mes bagues, Fanny. A toi l’une, l’autre à Faby | Portez-les en souvenir de moi! » Et après que cet ordre touchant fut rempli, la bienheureuse sourit en disant: « Allons! il est temps, il est temps, je vais prier pour vous. »

Épiphanie et Fabien se relevèrent. Tous deux baisèrent les pâles lèvres de la jeune fille, qui ne leur répondit que par un muet sourire. Ils quittèrent alors la chambte, où mo-

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Elle disait toutes ces choses, et d’autres encore, avec tant de sérieux et d'assurance, et en même temps elle regardait le jeune bomme avec des yeux si suppliants et si tendres, que celui-ci ne pouvait et ne voulait faire aucune objection à ce que lui demandait Épiphanie. Il lui tendit la main et dit en touchant l'arme : « Mort à l'injustice et protection à la justicel »

Leur entretien fut interrompu par l’arrivée d’Aenneli, qui leur annonça qu’Addrich attendait avec impatience devant la porte de la maison. Aenneli témoignait elle-même d’une facon muette, par son costume des dimanches, qu'elle devait suivre la compagnie pour accompagner ensuite Épiphanie à son retour aux Mousses. On se mit à descendre à travers la vallée. Addrich marchait devant en silence et à grands pas. La main dans la main, sans interrompre un moment leur conversation, Fabien et Épiphanie se hätaient derrière lui à travers les buissons et les prairies. Aenneli se tenait discrötement à quelque distance derrière, et, pour distraire son ennui, elle cueillait à droite et à gauche de la route des fleurs des champs dont elle faisait de petits bouquets. Les violettes et le muguet, elle les destinait à Epiphanie; les anémones des bois et les hyacintbes au beau jeune homme; et elle réservait une tige de ziland à Addrich, car elle savait qu'il aimait cette fleur. Elle avait attaché elle-même à son corsage quelques primevères dorées qui penchaient la tête comme elle faisait souvent.

On n’était arrivé que trop vite pour le couple perdu dans sa causerie, par les ruines de la Trostbourg et les chaumières de la vallée du Diable, au pied de la montagne de Kulm. Addrich s'arrêta aux premières maisons pour attendre les retardataires. Épiphanie avait cueilli des brins d'herbe. Faby dut les tenir pendant qu’elle essayait d’en nouer les bouts en anneaux prophetiques. « Mais, Faby, cria-t-elle quand ils se furent arrêtés tous deux et qu'elle commença son opération divinatoire, ne pense à rien autre chose qu’à notre prochaine réunion. Entends-tu ? Si tous les brins forment ensemble un anneau complet, nous serons bientôt réunis; mais si dans le grand anneau on en voit un plus petit, alors nous serons longtemps, longtemps sans nous voir. Ah! Faby, j'ai un inquiet pressentiment que cela doit arriver ainsi; car tu vas accompagner Addrich dans de terribles entreprises. On parle

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toujours de guerre... mais quand il y a deux anneaux spa. rés, c’est qu'il se prépare quelque chose de triste. »

Elle noua avec ses petits doigts les brins d’herbe. Tous deux se taisaient. Aenneli s’agitait autour d'eux et attendait avec anxiété. Epiphanie abandonna alors les brins d’herbe. Il se développa un grand anneau. « Ah! s’dcria Aenneli, il y en a un plus petit qui est tombé à terre.

— Quoi! balbutia Epiphanie épouvantée. Séparation pour toujours! Tu ne reviendras plus jamais près de moi! O Faby, qu'est-ce que cela signifie? Ne plus te revoir! »

Bien que la chute du petit anneau tombé à terre eût causé au jeune homme une impression désagréable, il voulut pourtant traiter tout cela de superstition puérile. Il rit et plaisanta; mais elle secoua la tête avec des yeux troublés, sans répondre un mot, et soupira enfin : « Tu le verras, Faby, nous sommes menacés tous deux d’un grand malheur. Ne va pas avec Addrich! Faby, ne va pas avec lui. Il t’entraînera dans une ruine affreuse. >»

A ce moment, la cloche du village annonçait le. service divin. Addrich, qui était déjà loin devant eux, revint vers les retardataires et les avertit de se hâter. Kn entendant parler de l’oracle des brins d'herbe, Addrich gourmanda la folie de sa nièce et dit : « Je veux, petite fille, je veux te faire voir sur-le-champ quelque chose qui contredit toutes tes rôveries enfantines.

— Suis seul ta voie périlleuse, mon oncle, dit Epiphanie, et laisse Faby aux Mousses!

— Plaisanterie! cria le vieillard involontairement. Des hommes de sens doivent-ils se laisser conduire par le doigt aveugle d’une jeune fille? Venez jusqu'au village. »

En y allant Aenneli distribua ses bouquets. « Pourquoi faistu cela et lui donnes-tu tes pâles fleurs des morts avec ces fleurs à odeur de moisi? »s’écria Epiphanie. Et arrachant d’un mouvement brusque son bouquet à Fabien, elle lui donna les violettes.

Quand ils furent sous les cloches qui continuaient à sonner, Addrich se tourna vers eux avec un sourire étrange et malicieux en disant : « Puisque Fanny croit que nous entrons dans uns voie périlleuse, allons dire un pater à l’église. »

— Ne raille pas, Addrich, ne raille pas! dit la jeune fille d'un air sérieux et en lavertissant du doigt. Tu traites

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. d'ordinaire l’église comme une auberge. Agis aujourd’hui

différemment. Oui, venez, venez, et avant de nous séparer, prions ensemble. La bénédiction de Dieu nous est nécessaire.

— Oui, pour toi et pour Fabien! reprit Addrich. Le pasteur vous attend pour célébrer votre union; je suis convenu de tout avec lui hier au soir. Dans d’autres temps il'm’eüt ' éconduit ou reçu avec la fierté d’un bailli; maintenant il est rampant comme un ver deterre; entres. »

Epiphanie pälit. Elle voulut parler, mais les paroles expireörent sur ses lèvres. Fabien considérait avec embarras le vieillard , qui tira d’une petite boîte une couronne de myrte artificielle et la donna à l’interdite Aenneli avec ordre de l’attacher sur la tête d’Epiphanie.

« Non! s’écria Epiphanie. Quel jeu joues-tu avec moi ? »

Addrich chercha à force de raison et de tendresse à la calmer : « Veux-tu faire affront à Fabien, à qui je te donne pour toujours parce que c’est la dernière volonté de Lenore ? Cette couronne, tu la connais bien, c’est la couronne de fiancée de sa mère! Loreli me la donna hier en me disant ces mots : « Elle doit reposer sur la tête d'Épiphanie avant « d'être mise sur mon cercueil. » Obéis à ta sœur mourante. Qu'elle ne vous ait pas donné pour rien ses bagues d’ar-

nt. »

FRpiphanie demeurait pâle, sans mouvement et sans voir. La couronne était déjà sur sa tête. Elle jeta un regard lamentable vers le ciel et joignit les mains en silence.

« Tu as voulu nous faire une surprise à ta manière, Addrich, dit le jeune homme; mais tu nous as interdits. Non, Fanny, ne tremble pas! Retire la couronne de tes cheveux et retourne libre aux Mousses. Je veux t’obtenir de toi seule, et non par la volonté de quelque personne que ce soit, ni par ruse ou par force. Retourne-t’en libre. Le rude assaut d’Addrich contre nos cœurs m’a bouleversé comme toi; mais dans mon effroi il a éveillé une joie, dans le tien il n’a éveillé que le désespoir. Je te délie du serment que tu m'as fait sur la Bampf. Sois à qui ta voudras, si tu redoutes de n'appartenir éternellement qu'à moi. »

Elle le considéra avec un triste regard, dans lequel se lisait un reproche, comme si elle voulait dire : « Comment peux-tu parler ainsi, Faby ? »

« Rentre, Fanny, continua-t-il, tu es libre. Sans \a var

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il n'est pas pour moi de félicité. Je ne t'accuserai jamais. Tu as été cruellement saisie par l’idée d’Addrich. Tu connais l'oncle : il plaisante d'une rude manière avec les choses les plus saintes. Il ne voit que des murs et une flèche où nous voyons devant nous l'église et l'éternité. Tu ne peux pas me donner ta main. Ton tremblement et ta pâleur t'ont affranchie. »

li dit cela d’une voix émue et en devenant toujours plus pâle. Épiphanie lui jeta un muet regard de douleur, mais lui prit la main et s'avança lentement, la töte penchée sur la poitrine et les yeux baissés, à travers le cimetière, au milieu des tombes, jusqu’à la petite église dépourvue de tout ornement.

« Épiphaniel dit Fabien tout bas, en s’arrötant sous le porche de l'église et en regardant sa conductrice avec un regard incertain plein d'anxiété et de joie.

— Faby, dit-elle d’une voix ferme, viens avec moi en présence de Dieu. »

Ils s’avancèrent par le passage du milieu entre les banes de bois grossier , polis par l’usage et par le temps, vers les fonts baptismaux. Addrich et Aenneli les suivaient ; l’un marchait à la droite de Fabien, l’autre à la gauche d’Epiphanie. La piété n'avait réuni sur les siéges de l’église qu'un petit nombre de vieilles gens qui furent les seuls témoins de cette cérémonie inattendue. Le pasteur parut, les cloches se turent. Les prières de l'office nuptial commencèrent. Les anneaux et les oui furent échangés. Chacun retourna à sa place pour entendre les prières du pasteur en chaire qui terminèrent la sainte cérémonie. Épiphanie, à genoux, recueillie en elle-même, perdue dans l’ardeur de ses discours à Dieu,

n'entendit pas la parole sainte, et ne s’aperçut même pas que

le prédicateur cessait de parler. Le bruit des personnes qui quittaient l’église ne la troubla point. Ses compagnons attendirent longtemps en silence ou en parlant à voix basse avec

le pasteur, qui s'était rendu auprès d'eux. Enfin elle se leva

et rejoignit ceux qui l’attendaient, avec un visage qui trahissait qu’elle ne se retrouvait point encore tout à fait dans le présent.

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