XXX VIII
Séparation.
Après que les nouveaux époux eurent reçu les pieuses félicitations du pasteur, ils allérent ensemble à travers le village et les prairies vers le Steinberg, par le sentier qu'ils avaient pris en venant. Chacun suivait ses propres pensées,
Addrich marchait sombre en avant, moins préoccupé du pré- :
sent que de l'avenir, et souvent il murmurait quelques mots inintelligibles. Fabien regardait souvent Epiphanie dans une sainte contemplation. Ce qui s'était passé devant les fonts baptismaux avait laissé son esprit dans le même état qu’auparavant, et semblait n’avoir rien changé à ses rapports avec sa compagne d'enfance. La soirée sur la Bampf avait eu pour lui une solennité beaucoup plus imposante. Le mariage dans l’église ne lui avait paru qu'une vaine formalité ou la reconnaissance civile de ce qui s'était déjà accompli entre leurs deux cœurs.
Mais cette cérémonie avait produit un tout autre effet dans l'âme d’Epiphanie. Ce n'était point le pasteur, mais le Dieu éternel qui lui avait parlé pour l'éternité. Le oui qu'elle avait prononcé n'avait pas été un aveu public, mais un terrible serment qu’elle avait déposé devant le trône du Tout-Puissant. L'échange des anneaux avait été l’échange de leurs âmes, et de ce moment elle cessait de s’appartenir, Elle avait aimé Fabien. L'amour était resté, mais de terrestre , il était devenn céleste et divin. Elle-même ne comprenait point comment elle avait eu la force de supporter la majesté d'un moment qui devait dominer toute sa destinée, et qui lui semblait avoir plus de prix et de grandeur que sa vie entière. Elle avait besoin de se répéter dans sa mémoire toutes les circonstances de l'événement, pour croire à sa réalité.
Cependant Aenneli suivait le jeune couple, occupée de pensées trös-mondaines. Ce mariage imprompia | sens vtè-
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paratifs, sans accompagnement, sans danse; cette noce sans noce, ces fiancés en costume de chambre et de voyage; tout cela avait d’abord excité son étonnement, puis sa complète désapprobation, et enfin lui avait donné la conviction que c'était un mariage clandestin, sans valeur devant Dieu et devant les hommes. Et en regardant sur elle-même sa vieille robe des dimanches, son corsage usé, elle devait sourire de l'honneur inattendu qui leur avait été fait de devenir toilette de noce.
Lorsqu'on fut arrivé à l'extrémité du bois, au pied du Steinberg, à l'endroit où l’etroit sentier rejoignait dans la prairie la route de Durenæsch, Addrich s'arrêta et donna le signal de la séparation.
« J'espère, dit-il, que vous devez étre contents de moi. Tout s’est fait à souhait, et vite. »
Fabien repartit :
« Je ne sais si c’est bien fait, mais certes cela s’est fait vite. C'était comme ces ondées qui tombent après une longue sécheresse, et qui renversent à terre tout ce qui. n'était point brûlé. Tu subis l'influence de ta destinée. Ainsi, à l’'aumône même que tu donnes, se mêle entre tes doigts un
* poison destructeur, et la joie que tu apportes ne vient pas avec un sourire, mais avec l’effroi et l'épouvante, comme un malheur.
— Ca peut être, mon garçon, dit le vieillard d’un air sombre ; mais je souhaiterais du moins que tu t’entendisses mieux à me remercier.
— Ne te fäche pas, s’Ecria le jeune homme ému et repentant en saisissant la main du vieillard, qu'il pressa sur sa poitrine. Je te remercie. Tu m'as fait ton neveu, mais je
, veux faire de toi mon père. Je te suivrai partout où tu voudras. Adieu, Fanny, pense à lui et à moi dans ton amour et dans tes prières. Je pars avec ton oncle. »
Épiphanie, comme si elle n’était-pas encore remise des événements de ce moment, considérait son oncle et son nouvel époux d’un air pensif et rêveur :
« Que conspirez-vous contre moi? Où voulez-vous aller sans moi ?Qu’entreprenez-vous? »
Addrich répondit doucement :
« Nous allons à Hutwyl. Rentre, mon enfant, veille sur la maison, et suigne ta sœur malade. comme tu me l'as promis.
ADDRICH DES MOUSSES, 257
— Quoil que dis-tu, Addrich? s'écria Épiphanie. Ne suis-je pas la femme de Fabien, dont j'étais la sœur ce matin encore? Comment veux-tu séparer ce que Dieu a uni? J'ai prononcé devant le ciel un engagement qui délie de tous les serments, et un vœu à côté duquel tous les autres sont sans valeur. Et quand j'aurais mon père et ma mére, je devrais quitter mon père et ma mère pour suivre mon mari. »
Le vieillard secoua vivement la tête, et dit :
« Silence, folle! ne nous retarde pas avec tes caprices. Nous entrons dans une voie par où ne peut aller aucune femme.
— Ah! grand Dieu! s’écria Épiphanie avec un regard douloureux levé vers le ciel, et en serrant ses mains sur sa poitrine. Je connais ta voie, c’est la voie de l’abtme. Tu entratneras avec toi l’innocent, et tu ne le ramèneras pas de l'enfer. C'est à un mort que je suis mariée, et non à un homme vivant. La même heure m’a rendue fiancée, épouse et veuve. Tu nous as trompés -tous deux, Addrich; comment répondras-tu de ce jeu criminel en présence de celui devant qui tu viens à l'instant de me donner à lui ? »
Fabien prit d’un air compatissant dans ses mains les mains de la jeune fille éplorée, et chercha à la calmer par quelques paroles de consolation. Addrich sembla perdre patience etse mit à courir quelques pas, puis il revint et dit d’un ton amer :
« Avec les femmes qui ont le cœur trop tendre, comme avec les chevaux qui ont la bouche trop dure, il est impossible d'arriver à rien. En avant, Fabien! Du coton dans tes oreilles! Elle se consolera avant que nous ayons fait cent pas. Je connais les femmes; les mêmes larmes leur servent à pleurer et à rire, et il n’y a rien de si mobile que leurs sentiments. »
Fabien répondit involontairement :
« Tu es un habile peintre, Addrich; quand les anges ne te réussissent pas, tu en fais des diables. Fanny, aie du courage, nous reviendrons bientôt. Je t’en conjure, ne me brise pas le cœur par tes regards lamentables. Encore un seul sourire pour adieu.
— Comment pourrais-je sourire près de ton cadavre, Fabien? soupira-t-elle. Tu ne reviendras point, crois-mai, tn ne reviendras jamais. Ne penses-tu plus aux fakalen Co
258 ADDRICH DES MOUSSES,
ronnes qui sont tombées l'une de l’autre, avant que nous fussions unis ? O chant prophétique de Lorely I
— Enfantillagel interrompit Addrich. N’as-tu pas honte? Une jeune femme ne doit pas croire à de vieux commérages Tout ne va point dans la vie suivant nos souhaits, même quand nous sommes le mieux partagés. Il faut que tu t'habitues au malheur, car il s’habituera à te visiter. Tu sais bien qu'on n'arrive point au cielsur des coussins de velours. ' Allons, porte-toi bien. Salue ma sainte malade. Je te ramènerai avant peu ton petit mari. »
Epiphanie fit un signe négatif de la tête, sans répondre.
« Que veux-tu parier, s’écria le vieillard, que je te le ramènerai au moment où tu nous attendras le moins, et que je vous donnerai une noce telle, qu’un bailli de Berne n'ena jamais eu de plus belle?
— Non, tu ne le ramèneras jamais, Addrich , soupira la nouvelle épouse. Sa destinée est de périr, et moi avec lui. On ne parle plus de vieux commérages. As-tu oublié le chant que notre prophétesse a chanté à mon jour de naissance ? »
Et d'une voix expressive elle continua :
A sa bouche, où brillait la vie, La ponrpre éclatante est ravie; D'un glaive il a le flanc ouvert, De son sang le sol est couvert.
Pour lui ton assistance est vaine :
Il ne sent plus douleur ni peine.
Il dort pour ne plus s’éveiller, Une pierre est son oreiller.
Le visage d’Addrich s’assombrit à ces mots d'une façon effrayante, et il laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Kofia, il se redressa tout à coup en s’écriant :
« Partons, partons! J'ai besoin de ma raison encore quelques jours ou quelques semaines ! Adieu, Faneli, adieu! »
A ces mots, il baisa le front de la jeune fille, lui serra la main et s’en alla en s'écriant :
« Suis-moi, Fabien. »
Le jeune homme voulut dire adieu à sa bien-aimee. Il ne pouvait pas parler. Leurs mains étaient fortement entrelacées. Il avait le front appuyé sur celui d’Epipbanie. Lis restörent ainsi \ongtlemps en tente a wanna larmes. Aenneli se
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jeta à terre sous un vieux chöne, cacha son visage dans l'herbe, et se mit à sangloter. Tous deux n’entendirent rien de ces bruyantes marques de compassion de la jeune fille.
« Laisse Dieu nous conduire et le monde se mettre entre nous, dit Fabien. Quand mes yeux ne te verront plus, je n'en serai pas moins toujours avec toi. Rien ne peut plus maintenant nous séparer; ni le monde, ni la tombe, ni le pouvoir de l’enfer, ni l'éternité! Le Tout-Puissant est notre pére, et il veille sur nous avec amour. Sois pleine de confiance , fille de Dieu. Ta douleur est un doute contre sa sagesse.
— Non, oh! non, ce n'est pas un doute, Faby; c'est l'écho dans mon cœur de l'amour infini avec lequel je dis aimer. Ce n’est que la nature terrestre qui fait résistance. Mais Dieu nous a donné un cœur pour qu'il saigne, et des yeux pour qu'ils pleurent. Laisse-moi pleurer, et laisse mon cœur saigner : car je suis près de ton lit de mort, je ne suis pas ta sœur, ni ta fiancée, ni ta femme, mais ta veuve. Faby, je suis troublée jusqu’à la mort. Combien doit être riche le ciel de Ja béatitude, pour compenser l’amertume de ce moment!
— Adieu, Fanny, cria-t-il, hors de lui de douleur. Ne nous torturons pas plus longtemps. Reste fidèle à Dieu et à moi. Adieu.
— O Faby, dis-moi plutôs de mourir. Il n’y a plus de bienêtre pour moi que dans le cercueil, et non sur la terre. Adieu, chère lumière de mon âme. Maintenant, je tombe dans une éternelle nuit. Je ne suis pas encore morte, et pourtant le monde est déjà pour moi une tombe dont le ciel est la voûte. C'est la volonté de Dieu, Faby; qui pourrait lui résister? Son amour est inexprimable; mais comment ce cœur paternel peut-il me condamner à une si inexprimable souffrance? Ah! je ne pourrais pas être si cruelle, non, je ne le pourrais pas, même pour le plus grand pécheur. »
Puis, après quelque temps, elle continua avec le ton et l'attitude de la résignation et d’un pieux abandon :
« Adieu, ange, retourne heureusement vers les anges du ciel, tu me verras bientôt parmi eux. Vole là - haut le premier à ma rencontre, à l'entrée du paradis. »
ll la baisa au front en silence. Elle s’éloigna. Il fit encore quelques pas vers elle, puis il se retourna pour chercher Addrich, qui était déjà lein. Mais ia voix à Épiguans \e ten
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pelait, et il demeura aussitôt immobile. Elle vint lui mettre les bras autour du cou, et l’étreignant avec force elle dit:
« Dois-je te laisser mourir sans le baiser d'adieu? Donnemoi tes yeux, que je les presse encore avec mes lèvres, avant qu'ils se ferment. Laisse-moi exhaler mon plus profond soupir contre ces joues brillantes, avant qu'elles soient décolorées par la mort. Et puis-je oublier cette bouche par laquelle respirait l’âme d'un frère? Pauvre Faby1! cher Faby, ne pleure pas. Quand tout t'aurait oublié, Épiphanie ne t'oubliera jamais. »
Et elle couvrit le visage du jeune homme de baisers, puis elle le considéra encore avec des regards pleins de tendresse et de désespoir, et enfin sa douleur éclata en un torrent de larmes. Elle s'appuya longtemps en sanglotant contre sa poitrine. Enfin elle le repoussa d'elle avec une douce violence, se détourna brusquement sans le regarder, et s’en alla sans jeter un coup d'œil en arrière, dans le taillis, où elle disparut. Fabien, comme hors de sens, s’éloigna en chancelant, dans une direction opposée. -
XXXIXK La diète d’Hutwyl.
Addrich s'était arrêté au loin pour attendre. Quand le jeune homme le rejoignit, il fut presque effrayé de sa figure pâle et bouleversée, mais il l’acueillit sans une parole, et se mit À traverser avec lui en silence le village et la charmante vallée de Kulm. Seulement, au bout de quelques heures, quand ils furent parvenus au delà des chalets dispersés de Reinach et de Menzikon, au-dessus des rochers d'où l'on découvrait au premier plan un agréable paysage de vertes vallées et de collines bordées, et dans le fond la chaîne des Alpes, Fabien s'arrêta et dit : « J’ai les jambes brisées et la langue toute désséchée. »
Addrich répondit :
« Derrière les cimes de ces arbres. en ins Aexant naus, tu
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vois les jours de Beromunster; nous y trouverons un bon diner pour nous refaire.
— Ce n’est pas cela qui ranimel reprit Fabien, et il s’agsit sur le banc de pierre, à la porte d’une petite chapelle devant laquelle ils se trouvaient. Pourquoi Beromunster, Addrich ? Ne devions-nous pas passer par Saint-Urbain pour aller voir l'abbé?
— Jele réserve pour le retour, repartit Addrich.Maintenant, je veux écouter quel air chantent ici les oiseaux de la campagne dans le canton de Lucerne. Si Christen Schybi manque son Coup, tout est manqué. Quand la grêle tombe dans la cuisine, elle tombe dans toute la maison. Si tu es fatigué, repose-toi, tu me suivras ensuite. Je vais toujours aller en avant dans le village et commander le dîner. » Fabien ne répondant rien, le vieillard descendit la montagne.
Fabien resta sur le banc et jeta ses regards vers les hautes montagnes qui semblaient flotter dans l'air au-dessus de collines placées au-devant d'elles : à droite la majestueuse pyramide de Pilate, sombre comme un immense nuage noir suspendu au-dessus des forêts de sapins ; à gauche le Rigi, la reine des montagnes, de la croupe nue de laquelle se déroulaient des couches de rochers de mille couleurs, qu'elle semblait traîner derrière elle comme un manteau d’or et de pourpre ; et entre ces deux montagnes, la route neigeuse du glacier d’Uri, qui semblait une bande de ruban d'argent déployé entre le ciel et la terre. Cette vue et le paysage des vallées et des collines étendues à ses pieds, dont le vert foncé des premiers plans se perdait à l'horizon en teintes d’un gris bleuâtre, lui rappelaient un panorama semblable sur la Bampf, et les moments de souffrance et de ravissement que l'ange de sa vie lui avait donnés. Ces souvenirs réveillèrent son cœur de l’engourdissement de sa douleur. Il prononga tout haut le nom d’Epiphanie et fondit en larmes. Il s’abandonna entièrement à ses sanglots, et ce ne fut qu'après les avoir épuisés qu'il retrouva le repos, la force et son ancienne résolution. Mais son repos ressemblait à la tranquilité d'un désert où le voyageur ne rencontre nulle trace de vie.
Le vent du sud rafraîchit et sécha ses yeux enflammés. Il descendit ainsi au village de Munster, dont les modestes habitations se groupaient autour du riche et antique couvent, comme des serviteurs autour de leur maltre. AÂAMEN ve ar
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pait au milien de la rue, entouré d'un cercle de paysans auxquels il annonçait d’une voix enroudel’approche de grands événements, et préchait le courage de tout oser pour faire triompher la liberté dans tout le pays entre le Jura et ls Alpes. Mais aussitôt qu'il aperçut son compagnon, il s'interrompit, et le conduisit à l'auberge pour diner. La sombre salle se remplit bientôt d'hôtes curieux de causer et de boire, qui considérèrent d'abord les deux étrangers en si- Jence ou en se parlant à voix basse, mais qui bientôt derirrent plus bruyants et, par quelques malédictions contre la richesse du couvent, cherchèrent à attirer de leur côté l'attention d’Addrich. Fabien restait indifférent à tous ces cris; il absorbait verre de vin sur verre de vin pour s'étourdir. Addrich n'en observait que plus attentivement les hommes qui criaient, et ne buvait que de l’eau.
Quand on se remit en route, Fabien continua & ne pas s'inquiéter de ce qui se passait. Addrich au contraire était accompagné de six ou huit hommes vigoureux, avec lesquels il s’entretenait tour à tour. Leurs costumes étrangers et divers trahissaient qu'ils étaient venus de différentes parties du pays. Les uns portaient de courts pourpoints et de larges culottes à plis, les autres de grands chapeaux de feutre ronds, des gilets rouges descendant jusqu'aux genoux, et de grandes guêtres rouges ; d'autres avaient de petits chapeaux de paille avec des rubans verts, rouges, jaunes, et le couture de leurs jaquettes était ornée de broderies de diverses couleurs. Comme leur costume, leur dialecte disait aussi qu'ils étaient originaires de différentes vallées.
Leur chemin les conduisit par-dessus la montagne au lac de Subr, et ils le suivirent fort avant dans la nuit, sans s'arrêter le long du petit lac de Mauen couvert de roseaux, et de vallées en vallées jusqu’à la petite ville de Willisau. De temps en temps, il est vrai, Addrich avait envoyé tantôt l’un tantôt l'autre de ses compagnons avec des commissions secrètes, dans toutes les directions ; mais il en venait un plus grand nombre encore de différents endroits, sur la route se
joindre à lui. «Jésus-Christ soit loué ! » ou : « Dieu vous bénisse, monsieur! » l’on entendait se croiser les saluts catholiques et réformés. C’dtaient ensuite de fortes poignées de main de l’un à l'autre, et le mot d'ordre de tous était Hutwyl et contédération. hädrıch et Yabien trourérent à
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peine dans la petite ville da Willisau un gîte pour la nuit, tant était grand l’encombrement de gens qui accouraient de tous côtés pour l’assemblée indiquée.
Le lendemain matin, Addrich était levé au premier chant da coq, et il secoua Fabien de son sommeil. L'arrivée du jour fatal et l'approche d'événements décisifs avaient rajeuni le vieillard de quelques dizaines d'années; au contraire, la violence des événements par lesquels son esprit avait passé pendant les derniers jours, avait vieilli de quelques dizaines d'années le jeune homme.
Ils traversérent ainsi, dans des sentiments opposés, les rues de la ville endormie, et la porte garnie de tours. Une couronne de collines et de montagnes les entourait, et au pied coulaient les flots rapides de la Wigger. À gauche, sur le sommet du sombre Williberg, les sapins se coloraient de teintes d'or foncées ; à droite, les ruines du vieux fort de Castelen brillaient aux premiers rayons du soleil, et les hautes murailles carrées sortaient avec un éclat doré d’un épais bois de hêtres. L’eil ne decouvrait que çà et là sur les pentes élevées un chalet solitaire, couvert de lattes et construit eri troncs de sapins grossièrement taillés, auquel l'air et le temps avaient donné une couleur grise et humble, image de la misère qui régnait au dedans. L'intérieur seul annonçait que la plus grande partie de l'habitation était pour les bestiaux et le fourrage, et qu’il ne restait plus pour la famille qu'une petite pièce étroite avec un lit et un poële, qui devait servir à la fois de chambre à coucher, de cuisine et de salle de réunion.
Après quelques heures, les voyageurs entraient enfin au sortir du bois dans une vaste plaine éclairée par un soleil brillant, sur le territoire de la petite ville d’Hutwyl, qui s'élevait à l'horizon comme un sombre amas de decombres; à droite et à gauche la vallée, qui avait peut-être été autrefois le fond d'un petit lac, se redressait en charmantes collines; quelques groupes de paysans se montraient çà et 1& dans les prairies ; d’autres sortaient d'Hutwyl; d’autres s’y rendaient de diverses directions. Mais quand, du fond que l'impétueux torrent de Langleten s'était creusé dans le rocher de grès, on montait dans les quelques ruelles entre les chalets de la petite ville, la foule n’y trouvait plus de place pour se mouvoir. Jamais depuis la fondation de Hutwyl il ne s'y était «u une aussi grande quantité de peuple de tous Les pays Aria Cute
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fédération, et Fabien ne craignait pas sans raison de voir toutes les maisons s'écrouler : car celles-ci, construites avec des troncs posés l’un sur l’autre, ne reposaient du côté de la rue, avec leurs étages saillants et leurs toits de lattes, quesur des piliers de bois. Entre les piliers et la porte, il y avaitune sorte de vestibule ou de tonnelle.
Dans un de ces bâtiments, que sa grandeur seule dislinguait des autres comme maison communale, Addrich fut introduit par une de ses connaissances qu'il avait rencontrée par hasard; six hallebardiers montaient la garde devant la porte. Après une annonce particulière sur laquelle un paysan fort bien mis sortit de la maison, l’entrée fut accordée à Addrich, mais Fabien ne fut point admis.
Dans une longue salle basse, au milieu de laquelle se dressait un pilier en bois destiné à soutenir le toit, Addrich vit plusieurs visages connus ou étrangers, autour d'un personnage bien vêtu qui leur parlait en assez mauvais allemand. L'arrivée d’Addrich interrompit quelques moments le discours, car Nicolas Leuenberg, Adam Zeltner, le vicebailli, le vieux Utli Galli ainsi que Christeu Schybi et son compagnon Sturmli d'Entlibuch, vinrent au-devant du nouveau venu avec des saluts et des poignées de main et lui firent entendre avec des airs d'importance qu’on était en pourparler avec le secrétaire intime de l’envoyé de France, M. de la Barde, marquis de Marolles.
Dès que le silence fut rétabli, le Français, qui dans l’intervalle avait rajusté sa large fraise garnie de dentelles, reprit le fil de son discours et dit : «Messieurs, j'ai entendu votre résolution. Elle me semble très-loyale, mais, avec votre permission , nullement politique. Vous comprenez facilement que, malgré toute sa bonne volonté pour vous, M. l'ambassadeur ne pouvait donner un démenti à la notification des treize cantons. Vous ne doutez pas que je connais le contenu de la dépêche que je transmets; M. le marquis y déconseille ouvertement tout acte de violence, de rébellion, et vous invite, comme il le doit dans sa position, à un accommodement à l'amiable avec vos maîtres et seigneurs. Si vous vouliez ouvrir cette lettre devant les milliers de gens que je vois accourir ici dans cette petite ville , la lecture pourrait produire le plus mauvais effet. On douterait de la
bonne volonté de M. da \a Barde, et vous rendriez la
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voie à une intervention et à une médiation de S. M. le roi mon maître entièrement impossible. »
Leuenberg, après un salut poli mais rapide, répondit : « Les vues et les sentiments généreux de M. l'ambassadeur, tels que vous nous les exposez, méritent tout respect. Cependant nous ne sommes que les interprètes temporaires du peuple, et non ses chefs. Nous ne pouvons et nous ne devons pas avoir de secret pour lui. Il ne nousest pas permis de rien exécuter sans sa volonté, ni de rien entreprendre sans son autorisation.
— Mais pourtant, messieurs, interrompit le secrétaire d’ambassade, vous êtes dans ce pays d’etranges gens. Si vous êtes les interprètes, vous êtes aussi les chefs, car partout au monde la bouche est dans la tête. Bref, messieurs, réfléchissez à la chose. C'est votre affaire, et non celle de l'ambassadeur. »
Alors Schybi prit la parole et dit : « Ce n’est pas non plus notre affaire, mais celle du peuple ; c'est pourquoi c'est à la commune de décider. Pour le reste cependant, M. l’ambassadeur semble, si je vous ai bien compris, reconnaître que le droit est de notre côté.
— Et quand ce serait? repartit le secrétaire d’ambassade un peu impatienté. C’est entendu, vous répétez continuellement Ja même chanson, et la discussion n’aura jamais de fin; si le droit triomphait toujours, quel besoin y aurait-il sur la terro d’armees , de flottes et de forteresses ?
— Vous voulez dire, interrompit Leuenberg, que le droit doit être armé de l’épée et du bouclier et avoir la force de son côté. Fort bien ; mais, n’en doutez pas, le bras de notre peuple est assez fort pour maintenir son droit.
— Tout doux! s’ecria le négociateur; si le droit et la force étaient tout, on ne verrait plus de taureau mené à Yabattoir. Le droit du taureau à la vie est incontestable, et il a plus de force que l’homme, mais l'adresse lui jette la corde autour des cornes. M’entendez-vous? »
Le sous-bailli de Buchsiten éleva alors la voix et dit : « Messieurs, la chose est simple et claire. Nous devons, quoi qu'il arrive, assurer nos derrières. M. l'ambassadeur ne doute pas de la justice de nos griefs, mais, comme envoyé du rol auprès de la confédération, il ne peut pas se déclarer pour nous officiellement. Si nous devons compter sut sa puissante
intervention et sur celle de son roi, je vous \e Aemande,
ADDAICH DES MOUSsgs. 2
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pourquoi, par excès d’audace ou par orgueil, la repousser? Pourquoi ne pas proposer demain, devant le peuple assemb}, d'envoyer à Soleure auprès de M. de la Barde, pour implorer son arbitrage? N'est-ce pas aussi ton avis, l’homme des Mousses ? »
Addrich n'avait pas encore détourné les yeux du secrétaire d’ambassade, dont les riches habits brodés et les mouvements dégagés faisaient contraste avec la simplicité du costume des Suisses et la roideur de leur gravité. Tantöt il secouait du bout des doigts un grain de poussière sur son pourpoint de soie noire, chamarré de grosses fleurs, de feuilles et d'autres broderies; tantôt sa main descendait en se jouant le long des petits boutons d’or de son gilet: tantôt il donnait son attention à ses bagues ornées de pierreries, ou à la poignée de son épée travaillée en relief à jour ; tantôt il ramenait par-dessus le poignet les précieuses dentelles de sa manchette, qui étaient tombées sur ses mains. Il y avait la même mobilité dans son œil de renard furetant partout, et dans le jeu de sa physionomie où tant de passions semblaient avoir passé, que les traces qu'elles avaient laissées ne permettaient plus d'en distinguer aucune d’une façon précise.
« M'interroges-tu? dit Addrich en se tournant vers Adam Zeltner. Crains-tu déjà pour ta tête, que tu veux la mettre en sûreté et la cacher sous Je manteau de l’ambassadeur ? Qui conque, dans un débat de famille, appelle l'étranger pour arbitre, établit l'étranger maître de la maison et trahit sa crainte et sa faiblesse. Les anciens confédérés, quand il s’agissait de leur liberté, ne.prirent d'autre arbitre, à Morat et à Sempach ', que leur Dieu et leur épée. Fou, penses-tu que, quand les peuples comptent avec leurs chefs, les rois oublieront assez leur métier pour éclairer leurs sujets et leurs esclaves dans la voie où ceux-ci cherchent la liberté? Ou crois-tu que le roi et’ son envoyé n'ont pas déjà offert leur entremise aux seigneurs de Berne et de Lucerne, de Soleure et de Bâle, aussi poliment qu’à nous? Sois certain que personne ne vend de mauvaises marchandises aussi cher qu'un prince. Le roi de France veut intervenir entre les seigneurs
|. On sait que les victoires de Morat et de Sempach, remportées sur les Bourguignons en 1416, sssurérent l'indépendance des Suisses. (Note du traducteur.)
4, Mn
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et les paysans, pour mettre la main sur les uns et sur les autres. Aux seigneurs, il passera des chaînes d’or et des cordons autour du cou, et à nous uns corde de chanvre. Puis, son entremise achsvée, il chantera un Ze Deum sur la Suisse trahie et trompée. »
Le secrétaire d'ambassade avait écouté, en secouant la tête et avec une approbation railleuse, le discours enroud du vieillard.
« Parbleu, messieurs, ce brave homme n'a pas mal parlé, et il pense fort bien. Il ne s’est trompé que dans une de ses prémisses. La vraie politique de MM. les Suisses...
—- Avec votre permission, l’interrompit poliment Addrich, la politique des Suisses eonsiste simplement dans le courage de défendre leurs droits et de ne redouter personne. Nous avons le poing trop rude pour les fils déliés de la diplomatie. C’est ici notre patrie, nous voulons y vivre libres autant que nous le pourrons, et personne n’a rien à nous dire, qu’il porte un capuchon ou une couronne. Quiconque agit autrement et appelle une puissance étrangère est coupable de haute trahison.
— Fort bien, par Dieu | et que dis-je autre chose? répondit le secrétaire. Seulement, veuillez ne pas oublier une circonstance. La France est la première alliée de l'honorable confédération, et celle-ci a, en cas de besoin, le droit d’invoquer l'assistance du roi mon maître. Admettez que l’assistance soit demandés, que le roi fasse entrer ses troupes en Suisse, et que vous ayez négligé de vous entendre avec le marquis de Marolles pour assurer vos droits de ce côté...
— En admettant tout cela, s’ecria Addrich, il y aurait haute trahison, et les villes en sont encore aussi capables aujourd'hui qu'il y a deux cents ans, quand Zurich opposa dans le pays les Autrichiens et les Français. »
Le Français sourit et seooua de nouveau la tôte d'un geste approbateur ; puis levant les sourcils d'un air réfléchi, il dit:
« Il faut tenir compte de toutes les possibilités, des quand et des si. Par exemple, si la France envoyait soixante mille hommes sur vos frontières, qu'en adviendrait-il? »
Addrich répondit avec son sardonique ricanement :
« Demandez, monsieur, aux champs de Saint-Jacob, où, peut-être le savez-vous mieux qu'un autre, où vos gens soul ensevelis. »
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L’envoy6 de M. de la Barde fit, avec une dignité comique, ‘un salut autour de lui; puis se redressant tout à coup fièrement, il dit avec une hauteur menaçante :
« Messieurs, je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir. Si vous persistez dans votre sentiment, alors l'écrit ds M. l'ambassadeur sera lu devant tout le peuple. Je m'en lave les mains. »
Puis il traversa l'assemblée, et, après un court et sec salut, quitta la salle. Adam Zeltner et quelques autres s’elancèrent derrière lui pour lui faire cérémonieusement la conduite jusqu'à l'auberge.
Toute la matinée fut employée en bruyantes et stériles délibérations sur les propositions de l'ambassade française. Dans l'après-midi, des députés de la ville et de la république de Berne furent annoncés et introduits devant la commission des confédérés ; mais ils eurent aussi peu de succès avec leur éloquence que l’envoyé du marquis de Marolles. Ceux des commissaires qui, par prudence ou par crainte, auraient le plus sincèrement souhaité une réconciliation avec les autorités, se turent pour ne point paraître devant le peuple des Jâches ou des égoïstes, traîtres à la grande cause. Un tl soupçon eût pu mettre leur vie en péril. Les autres n'en parlèrent que plus haut contre tout projet de réconciliation, soit parce qu'ils étaient convaincus de la justice des griefs des campagnes et se défiaient des doucereuses promesses des villes, soit que leur ambition fût flattée de se trouver comme représentants du peuple sur une sorte de pied d'égalité avec leurs anciens maîtres, et, au lieu de leurs anciens dédains, de recevoir des marques de considération et des politesses.
Les patriciens députés par le sénat de Berne pouvaient de leur côté d'autant moins faire la plus petite concession, même extérieure, de leur rôle de seigneurs et maîtres de naissance, qu'on voulait leur en contester le droit. Leur prudence pouvait aussi juger peu convenable de compromettre la dignité d'une ville souveraine par une sorte de timide condescendance pour des sujets, ou par des flatteries adressées à des rebelles. Leur superbe familiarité blessait sensiblement la fierté des députés du peuple, tandis que le ton paternel ordinaire aux seigneurs, et les paroles de menace d’un sénat qui ne pouvait se Aélenâre que derrière les murs
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de sa ville, devaient faire peu d'impression sur des gens qui se voyaient proteges par le bras et par le courage de plusieurs milliers de leurs égaux.
Il arriva ainsi fort naturellement que la négociation qui devait terminer le différend entre les sujets et l'autorité nefit que l’envenimer. Les petites faiblesses particulières, les intérêts les plus insignifiants et les misérables préjugés de ceux qui décident du sort des peuples, font plus d'ordinaire pour leur perte ou leur ruine que l'affaire principale qui est en question.
Nicolas Leuenberg porta la parole avec plus d'adresse et de dignité que les envoyés de Berne n’en auraient attendu d'un homme de sa condition. Les communes du pays, aussi bien que le sénat de la ville, le considéraient comme le chef da mouvement. C'était aussi lui qui avait engagé par écrit le gouvernement à envoyer des députés à la diète d'Hutwyi pour y traiter à l'amiable de la paix. Il avait même désigné les hommes qui seraient les plus agréables au peuple, et parmi eux deux ecclésiastiques de la ville. Mais l’eloquence religieuse et pédantesque de ces derniers, qui s'étaient fatigués à prouver le péché de l'insurrection par des citations de la Bible, échoua aussi complétement contre les obstinés paysans que le langage impérieux des seigneurs qui semblaient n’avoir de pouvoirs que pour offrir grâce et pardon.
Leuenberg finit en leur exposant, d'un ton de regret, que les respectables membres du sénat et du clergé devaient présenter leur proposition devant l'assemblée générale des représentants du peuple. Le soulèvement n'était ni l'affaire ni l’œuvre de quelques personnes, mais d'une grande partie de la nation. Ni lui, comme président, ni aucune des personnes présentes dans la salle, n’aurait le droit de demander ou d'accepter grâce au nom de milliers d'hommes, ni le pouvoir de contraindre le peuple à changer de sentiments. Il faudrait traiter publiquement la question en plein air.
A ce discours, un des conseillers de Berne ne put maîtriser sa colère, et, enfonçant sa barrette sur son front, il dit:
« Eh bien! par Dieul si la chose doit se décider en plein air, ça ne sera pas comme vous pensez avec des paroles, mais avec le fer. Pourquoi nous avez-vous attirés ici, si vous n’aviez pas de pouvoirs pour traiter avec nous au nom de vas yiquiers révoltés? Pourquoi vous présentez-vous devant DIOR,
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