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si vous êtes là sans mission? Qu’avons-nous à faire avec un peuple qui s'est réuni de partout et dans lequel se trouvent des gens qui appartiennent à Soleure, à Bâle et à Luc:rne, auxquels nous n'avons rien à commander et qui n'ont rien à nous demander? La ville et république de Berne veut et peut être généreuse pour 368 sujets mutinés, mais elle ne peut pas pour tout étranger faire grâce au lieu de justice. Oui, grâce au lieu de justice. Votre révolte a souillé le nom suisse d'une tache éternelle. Et, si nous vous tournions le dos, la pitié même vous le tournerait pour jamais. »
Les députés des campagnes, et même Leuenberg, restérent, après cette tonnante apostrophe, muets et interdits. Addrich seul sourit amörement, et dit:
« Tournez le dos; nous ne désirons pas cette pitié qui nous a poussés au désespoir. Nous ne désirons, comprenez-le bien, rapportez-le bien à vos maîtres, nous ne demandons pas de grâce. Vous aimez mieux être de gracieux seigneurs que des maîtres, parce que la justice vous gênerait et que vous êtes plus à l'aise avec la grâce. Dieu protége le peuple qui a à nourrir une centaine de gracieux seigneurs !
— Impudent coquin! Qui es-tu donc ? » hurla le conseiller avec un visage rouge de colère.
Addrich répondit très-froidement:
« Un Suisse, non du faux monnayage de Berne, mais marqué au bon vieux coin.
— Déguerpis, vieux menteur. Un drôle comme toi n'a jamais eu de patrie.
— À qui la faute si, excepté dans les cantons primitifs et dans les grandes villes, partout les Suisses sont sans patrie? C’est vous, gracieux seigneurs, qui la leur avez perfidement ravie, et qui dans votre gracieuseté ne leur avez laissé un toit, des campagnes et des instruments que pour être condam- - nés pour vous aux corvées. C'est ainsi que vous laisses dans l'étable l’animal auquel vous demandez son lait. Les Suisses réclament leur patrie que vous tenez enchatnée. Vous ne nous laissez que la place pour naître; mais l’esclave l’a aussi à Alger‘, où sous le fouet de son gardien, sans droits et sans volonté, il cultive en tremblant le terre pour son gracieux
4. L'auteur a écrit ces mols avant qu’Alger füt réuni à la France. (Note da traducteur}
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seigneur. Nous demandons une patrie et des droits, et non votre pitié et votre grâce.
— Avec l’aide de Dieu, cria le conseiller, je te verrai avant peu te traîner à genoux pour implorer cette grâce. »
Addrich lui tourna fièrement le dos, et le regardant pardessus l’épaule, il dit d’une voix forte :
« Plus d’un se croit un dieu avant d'entrer dans une maison de fous. »
Non moins révolté de ce sanglant outrage que du rire à demi étouffé des paysans, l'ambassade se leva brusquement : et se retira sans répliquer une parole et sans saluer. Leuenberg courut après eux pour les apaiser.
« Ne vous laissez pas détourner de votre œuvre de paix par l’impudence de ce vieillard. C’est un hérisson, et il pique qui le touche.
— Nous n'avons plus rien à vous dire, lui répondit-on. Une fois que nous aurons le pied dans l'étrier, votre soumission viendra trop tard. »
À peine les envoyés de Berne eurent-ils quitté Hutwyl, qu'on annonça aux commissaires dans l'hôtel de ville l'arrivée d'un messager de la diète des confédérés réunis à Bade, en: Argovie, à cause des troubles qui y régnaient. C'était le sousbailli de Bade. Il entra avec une anxiété visible et une politesse de petite ville dans la salle, où Leuenberg le reçut avec une attitude plus fière encore qu'il n'avait reçu les seigneurs de Berne. Le sous-bailli lui présenta, en s’inclinant profondément, la dépêche des confédérés de la diète.
« Demain l'écrit sera lu devant l’assemblée du peuple, dit Leuenberg, et vous recevrez une réponse. En attendant, monsieur le sous-bailli, on vous donnera pour cette nuit un gîte et une hospitalité convenables. J'espère que vous n’aurez pas à vous plaindre. »
Après ces brèves paroles, il congédia le sous-bailli, quine s'était point attendu à recevoir parmi les rebelles un aussi favorable accueil.
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Fin de l’assembl6e.
Addrich, avec une activité constante, n'avait terminé son travail qu'après minuit. Avant le lever du soleil il fut réveillé par l’impatience et par le bruit des masses de peuple qui se pressaient dans la petite ville. Fabien se souleva avec peine à oôté de lui sur son lit, et s’étonna de la rare sérénité du vieillard et de la joyeuse légèreté de ses mouvements.
«Oh! tu me verras encore autrement! repartit Addrich. Je suis comme la mouette, qui est baunie de la terre et doit trouver un sefuge entre les écueils du rivage. Son élément est la tempête. Laisse-moi voler entre les nuages et les flots, au milieu du bouleversement de la nature.
— Parfaitement dit! reprit Fabien. N'oublie pas que les flots agités sont le peuple, aujourd'hui furieux et qui rira demain, et que l'autorité, commeles nuages, porte la foudre.
— Et quand ce serait! dit le vieillard en ouvrant la petite fenêtre qui donnait sur la rue et en regardant avec plaisir l'agitation de la foule. Qu’y a-t-il à craindre ? L'homme ne connaît pas le terme de ses jours, mais seulement celui de sa volonté. Je voudrais détrôner la folie. Je voudrais rendre leurs droits et la raison aux hommes faits à l'image de Dieu et devenus semblables aux bêtes. N'est-ce pas quelque chose qui vaut qu'on le paye de sa vie?
— Brisons là, dit le jeune homme. Nous ne nous entendrions jamais. Je suis aussi sans volonté, parce que je sers Laban pour Rachel. Tout n'est pour moi qu'un spectacle.
— Bah! repartit Addrich, cela ne fait rien à la chose ! Peu importe que les cartes me viennent ou non, mon garçon, j'aurai fait la partie. C’est là ce qui fait vraiment plaisir. Quand je songe à la félicité du Créateur, je ne me la représente que dans le pouvoir absolu qui construit un monde. Je veux construire un monde nouveau, et il faut d’abord renverser la vieille charpente vermoulue. Je m'amuse de la superbe prudence de Leuenherg et ds ses conseillers, qui font
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ie petites saignées au large fleuve pour arroser un peu leurs prés desséchés. Mais quand l’eau déborde, il est trop tard de lai opposer des digues! Viens, Fabien; allons d'abord déeuner, puis travailler. Il faut que le grain lève aujourd’hui. Ne me perds pas de vue; car j'ai beaucoup à faire et je ne Jourrai point m'occuper de toi. »
Ils se mirent à table, et, après un déjeuner pris à la hâte, Is sortirent tous deux et se perdirent dans la foule.
U était cinq heures du matin. Tout le monde se porta à ‘assemblée populaire aussitôt que le soleil apparut derrière es hauteurs boisées. Une foule innombrable de peuple était \ccourue de toutes les vallées du canton voisin pour assister tu spectacle qui se préparait. Elle campait en vaste demiercle sur la lisière des collines. Plus bas dans les prairies e rassemblaient les élus du peuple des campagnes situées e long de l’Aar, depuis sa source jusqu'à son embouchure lans le Rhin et le long des bords de l’Emma et de la Reuss, u des hauts sommets de l'Oberland, dans le voisinage des laciers. Ces envoyés à la grande assemblée n'étaient pas noins de trois mille hommes différents d’accent, de langue, le coutumes, de costume et de croyance, mais tous robustes t vigoureux, avec l’air résolu. La vue de ces groupes nomreux relevait le courage et la fierté de chacun. Ils se sauaient fraternellement les uns les autres, sans se connaître, a s’appelant et se donnant des poignées de main. Ils s’interogesient sur le pays de chacun et sur ses charges et ses riefs. Tous étaient diversement opprimés par leurs baillis t par leurs gouverneurs; tous désiraient s'affranchir, et "est ce qui les avait réunis pour se prêter une mutuelle asistance.
Enfin on vit un nouveau cortége sortir de la petite vilie et e diriger lentement vers la prairie communale. C'était Niolas Leuenberg, qu'on appelait, depuis l'assemblée de Sumıiiswald, le chef de la confédération, de même qu'on appelait # élus des campagnes les confédérés. I] était vêtu de rouge, t son costume avait quelque chose de plus recherché. Deant lui marchaient six satellites avec des hallebardes. Derère lui venait une suite d’orateurg choisis des cantons. La ravité de son attitude et son air solennel ne deplaisaient ullement aux gens des campagnes, bien qu'il fût de même ndition qu'eux. « Ne penses-tu pas, dit un homme d'Exki-
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buch à quelqu'un de Læberberg, tandis que le chef des cor fédérés passait devant eux et que la foule se découvrai respectueusement, qu’on peut avec de la farine de paysa pétrir un aussi bon avoyer de Lucerne ou de Soleure qu'ave la farine des gentilshommes des villes ? et il a encore l'avar tage d’être cuit à la maison et d'être un produit du pays.
Leuenberg monta sur un tertre élevé, où l’on avait dispos une table tendue de noir et des siéges pour lui et sa suit Lui-même prit la place d'honneur. A sa droite et à sa gauch étaient quatre secrétaires. Les hallebardiers entouraient so siége, tout à côté duquel était une pique où se voyaient su: pendues pour tout ornement deux des grenades prises Wengen et qui avaient dû être lancées de Berne contre | château de Lenzbourg. « Regardez ici, cria un des satellite d'une voix puissante, et dans tout le cercle agité des mil liers de personnes qui entouraient la colline , il se fit u profond silence. Regardez; voici le vin doux qu'on a voul nous verser. >
Un sourd murmure, des rires ironiques, puis des cris cor fus retentirent dans l'assemblée. « Ce ne sont que des coupe vides ; il faut les remplir avec de la poix bouillante ; les bailli et les gentilsbommes auront de quoi en boire tout leur sot et au delà. »
Trois fois le heraut répéta la même phrase, et trois fois le mêmes bruits de l’assemblée retentirent. Quand le silences fut établi, le chef des confédérés se leva de son large et an tique fauteuil, salua d’une apostrophe solennelle l’assemble des « nobles, braves, fidèles et chers confédérés, » et repré senta l'importance de ce jour qui, pour « la liberté, l’honneu et le bien-être » de la patrie, resterait sacré aux arrière-ne veux. ll parla ensuite, avec de nombreuses citations de | Bible, de la résistance et de l’orgueil des villes, de la perfidi
- de leurs promesses, et cela lui servit de transition pour arri ver aux affaires du jour. Il commença alors par faire lire haute voix, par son secrétaire Bremer, un nombre considé rable de lettres intetceptées. On apprit par elles l’inquiétud et l'embarras des villes, siéges du gouvernement, et auss leur immense désir d'exercer une cruelle vengeance oontr les paysans. Il y était ordonné aux baillis des communes e des bailliages libres de traiter avec douceur et prudence le gens de la campagne: dans quelques autres lettres il leu
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était enjoint de s’emparer de tout suspect par quelque moyen que oe fût, juste ou injuste, par ruse ou par violence, Ici on parlait de préparatifs militaires pour l'oppression du peuple, là de moyens pour le gagner. On apprit même de nouveaux détails sur les projets de la diète de Bade, pour étouffer la révolte armée de tous les confédérés, et pénétrer à la fois de tous côtés dans les pays soulevés. Le général Zweyer d’Uri devait occuper, aveo les hommes d’Uri et d’Unterwalden et les gens d'armes de l’abbe de Saint- Gall, la ville de Lucerne, les passages entre Entlibuch et Unterwalden, puis pénétrer avec ceux de Schwytz et de Zug dans la ville de Sursee et dans les défilés des hauts bailliages libres, le général Wertmüller, de Zurich, devait couvrir le bas bailliage, ceux de Glaris et d’Appenzell, et entrer, à la tête des bataillons de Zurich, deSchaffhouse et deSaint-Gall, dans la basse Argovie. Les hommes de Mulhouse et de Bâle devaient traverser le Jura pendant que le général Erlach partirait le soir de Berne avec les habitants de Vaud, du Valais, de Fribourg et de Soleure, et s’avancerait contre la haute Argovie.
Dans les lettres déjà lues on voyait ainsi, à côté de l’ancien orgueil des villes impériales, la maladresse des seigneurs et des commandants suisses, le défaut d'harmonie de leurs mesures, leurs jalousies et leurs baines mutuelles, et comment tous n'avaient au fond qu'une idée, celle de s'arranger de leur mieux aveo leurs propres sujets et de faire le moins possible pour les autres villes et seigneurs.
Aussi la lecture de la lettre produisit tout à fait sur le peuple l’eilet que Leuenberg eu attendait. On rit, on plaisanta, et on vit la partie déjà gagnée par la désunion et la faiblesse des adversaires. Pour augmenter l'effet, Leuenberg raconta à haute voix que les membres de la diète de Bade avaient compté sans leur hôte, que le peuple libre avait déjà déclaré dans les montagnes des Grisons qu’on aiderait bien à l’affranchissement, mais jamais Al’asservissement du pays; que la ville de Bâle n’était plus la maîtresse sur son propre territoire; que le conseil de Berne avait perdu l'envie defaire la guerre quand il avait entendu autour de la ville etdans tous les bailliages les menaces du peuple contre eux; que les seigneurs de Fribourg avaient appelé deux mille hommes et les avaient ensuite licenciés, peut-être parce qu'ils étaient bien aises d’humilier un peu les seigneurs de Berne; aufn que Schal-