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« Fabien, ne souille pas ton épée en attaquant ce chien galeux. »
Pendant qu'ils se disputaient encore, on entendit dehors des cris qui appelaient le capitaine. Une troupe d'hommes armés accourut et se pressa contre la porte, en criant:
« Sortez, capitaine, voici l'ennemi! voici l'ennemi! »
Le combat de Mellingen.
Cette intervention inattendue changea tout à coup la face des choses dans la cabane. Le capitaine continua bien à tempôter contre Addrich et Fabien; il ordonna qu'on leur arrachât leur épée et qu'on les emmenät tous deux comme prisonniers; il s’emporta encore longtemps, avec tous les jurons qu'il avait recueillis dans ses guerres d’Allemagne, | contre la mauvaise discipline de ses soldats, contre l'ab- | sence coupable de sa garde qu'il ferait enfermer pendant vingt-quatre heures au pain et à l'eau : mais personne ne l’&couta. Chacun criait plus fort que les autres que !enpemi se dirigeait sur Mellingen, que la ville était attaquée, qu'il fallait courir à son secours. La foule se pressait toujours plus nombreuse devant la maison. Il arrivait de nouvelles troupes de paysans qui criajent :
« Sortez, capitaine! Mellingen est pris; nous sommes trabis. Écoutez seulement, écoutez; on tire dans la ville. Tout est vendu aux Zurichois! >»
Des nouvelles de ce genre étaient tout À fait propres à dissiper la fureur du capitaine et à donner à ses pensées une autre direction, d'autant plus que quelques voix faisaient entendre au milieu du tumulte des menaces contre le commandant retardataire :
« S'il ne veut pas sortir, nous nommerons un autre capitaine. Car c’est maintenant qu'il faut dire : Oiseau, mange ou meurs. Il se cache dans l'ombre. Il a peut-être déjà reçu
de l’argent des Zurichoïs. I ann qu'il aoriet qu'il aartel >
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Gédéon repoussa brusquement le flot de gens qui avançaient tumultueusement dans la cabane, et Fabien et Addrich arrivèrent en plein air avec le courant qui se fit vers la porte; Gédéon se plaga et commanda le silence.
« Quelle est cette discipline? s'écria-t-il, ne savez-vous pas le respect dû à la charge de commandant, et qu'il ne vous est pas permis, sans l’ordre d’un officier, de courir dans le camp et d'abandonner votre poste ? Avec un tel désordre et une semblable licence , l'ennemi, à la première rencontre, à la première escarmouche, aura l'avantage. Mes camarades, vous avez encore à apprendre l’obéissance et l'ordre militaire.
— Mais, commandant, cria quelqu'un de la foule, ferme la bouche et ouvre les yeux. Tu verras toi-même d'ici l'ennemi déjà au delà du pont de la Reuss, à Mellingen.
— Tais-toi, insolent gamin, s’écria Gédéon courroucé de ce nouveau manque d’egards. Si quelqu'un souffle encore, que dix mille millions de tonnerres....
— Dieu nous soit en aide! interrompit un paysan debout devant lui. Nous avons voulu pour capitaine un sage militaire, mais non un impie qui jure et blasphème comme toi. Je te le conseille par amitié, ne nous répète pas tes compliments d'enfer; nous voulons en pieux chrétiens vivre et mourir dans la crainte de Dieu. Il ne faut pas que le ciel veuille nous punir à cause de toi. Il faudra bientôt faire le signe de la croix devant toi.»
Ces paroles parurent exprimer assez fidèlement les dispositions de toute la foule : beaucoup faisaient entendre des murmures de mécontentement, d’autres se detournaient avec dégoût. Gédéon comprit ces signes de défaveur. Il changea aussitôt de ton et dit :
« Eh bien! qu'y a-t-il? Des soldats font en général de mauvais prêtres; vous le savez bien; vous bâtissez aussi une église au milieu du village, mais vous aimez mieux le cliquetis des verres que le bruit des cloches. En avant, braves camarades! montrons à l’ennemi que nous savons faire diligence; nous jouerons le karnéffel'. Le valet coupe César et pape, prévôt et baillil En avant, marche! »
La foule se mit aussitôt en mouvement dans la direction .
4. Jeu de cartes encore répandu au xvi® siècle, dans lequel \en us basses caries coupaient les plus hantes.
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d'où elle était venue, En courant après elle, Gédeon jets encore un regard menaçant à Fabien et à Addrich et leur cria : e Je vous réserve un châtiment et une correction à la : premiere occasion. » Puis il s’dloigna avec les autres st entra dans le bois de hötres qui couvrait la route du village voisin,
Fabien remit son glaive dans le fourreau, et dit avec un haussement d'épaules plein de mépris :
« Vraiment, je te remercie, Addrioh, de ne pas m'avoir laissé souiller cette sainte lame du sang de ost infâme coquin. On voit que c'est bien malgré lui qu’il est homme, et qu'il n'est fâché que de ce qui peut être resté de bon dans on coin de son cœur, de la honte de sa propre infamie. A notre vue, le misérable, saisi d’effroi, avait presque perdu la raison. Il redoutait notre juste vengeance, l’incendiaire. N’as-tu pas vu le lâche chien, comme il tremblait d'abord, et voulait échapper à notre bras jusqu’à ce qu'il eût trouvé l'épés et assuré sa retraite? Alors il montra les dents.... »
Addrich, qui avait pris place sur une pierre couverte ds mousse, et qui, la main et le menton appuyés sur le pommeau de son épée, regardait toujours vers Mellingen, répoudit brièvement : .
« Laisso-le aller. Les pensées sont une marchandise bon marché; mais, pour celui-là, la moindre est enoore trop chère. Laisse-le.
— J'ai longtemps été étonné que tu souffrisses son 00Mmerce, et que tu le regusses sous ton toit.
— On souffre beaucoup de choses que souffre la nature, et on s'en sert comme elle. Elle a l'aigle et la charogne. Si j'avais su beaucoup de choses plus tôt! Epipbanie trouvait aussi dans le commencement du plaisir à le voir. Un pareil hypocrite! Non, elle l'avait en horreur. Eléonore aussi, la pauvre Éléonore, lui était d’abord attachée. Elle eut ds l'inclination pour lui jusqu'au jour où elle reoonnut l'hôte infernal. Elle eut le cœur brisé. Elle ne l'a avoué qu'il ya
peu de temps à Kpiphanie. Maintenant je m'explique bien des choses.
— La pieuse, douce et sainte Loreli ? C'est contre nature.
— Hem C'est justement dans l’ordre. Les idées de la nature ne sont pas toujours les plus naturelles. Elle aime surtout à accoupler \es êtres et les dhones las plus contraires.
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La lumière traîne l'ombre après elle, l'été le fléau de la gräle, le champ de froment l'ivraie. Peste | que vois-je? Ce sont les Zurichois. La garnison des francs bailliages s’est rendue sans coup férir; pourquoi ces imbéciles battaient-ils de la caisse à droite et à gauche, au lieu de tomber sur cette poignée de Zurichois? »
On vit, pendant que les tambours des insurgés battaient des deux côtés à Bublikon et à Wohlenschwyl, quelques compagnies des confédérés sortir par la porte de la petite ville de Mellingen et s’avancer dans la plaine, suivies d’une lourde artillerie et de cavalerie. Bientôt quelques bataillons se développèrent avec assez d'ordre. Quand Addrich, qui n’avait pas perdu de vue les mouvements de l'ennemi dans la vallée, leva par hasard les yeux, il vit à gauche sur la route de Baden, derrière la ville, la longue colonne de l'armée confédérée, et même à droite, sur les hauteurs d’Heitersberg, dans les quelques éclaircies du bois, briller des armes et flotter des étendards.
Les deux observateurs postés devant la cabane de l’ermite contemplörent en silence ce grave spectacle. Par la porte de Mellingen il sortait toujours dans la plaine de nouvelles troupes qui allaient se dérouler ensuite, non loin d’une ancienne chapelle, en longues lignes de bataille.
« Que penses-tu maintenant de l'affaire? demanda enfin Fabien.
— Elle marche comme elle doit! répondit Addrich sans cesser de regarder. Que nous importe Mellingen? Il faut que les soldats et les seigneurs descendent dans la plaine pour que nous les enveloppions et les jetions dans la rivière. Wertmuller croit que nous sommes faibles. Il va bientôt être surpris.
— Regarde en haut, Addrich ! s’ecria Fabien, regarde; les Zurichois amènent sans doute les vautours avec eux, tant ils semblent sûrs de leur préparer un bon festin. »
En effet, en ce moment un grand oiseau de proie planait au-dessus de la petite ville et de l’armée.
«Ces oiseaux ont, dit-on, un instinct précieux, reprit Addrich. Les Zurichois dans leur angoisse exhalent déjà sans doute une odeur de cadavre. » Et en disant ces mots avec un sourire affreux, illeva les yeux en l’air et aperçut l'oiseau dé proie planant fort haut au-dessus des étendar ds des conlèdères .
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Les traits de son visage s’assombrirent aussitöt, ca revintinvolontairement à la pensée une des strophes q nore avait chantées au milieu de la nuit et dans le di sa maladie:
Leurs étendards brillent sur les hauteurs;
Ils brillent bleus, blancs, de toutes couleurs. En rangs serrés leurs bataillons s’étendent ; De tous côtés vers la Reuss ils descendent.
Mais le vautour plane du haut de l'air, Prêt à tomber comme un rapide éclair; Et vers la Reuss son aile se déploie :
ll sent la mort, il va chercher sa proie.
« Ton visage n’annonce pas autant d'assurance q discours, dit Fabien, qui remarqua le soudain assom ment du vieillard.
— Hem! grommela celui-ci d'un ton bourru et en : sant la main sur les yeux. Cruelle fantasmagorie, gı raison humaine retrouve sur ses plus hauts sommets perstition pour plus proche voisine, ou que le stupide prend l’air de la Providence sur le trône du destin! S voici du nouveau. Regarde à droite nos hommes & plaine de Mellingen, le long de la colline boisée. Rec tu Gédéon? il précède toujours sa troupe de vingt} drôle a du cœur! il est soldat de corps et d'âme. Vo] qu'il va faire. »
L’attention d’Addrich et de Fabien fut tendue au pli degré lorsqu'ils aperçurent quelques détachements, en peine plus de cent hommes, qui s’avançaient hardiment les Zurichois devant la chapelle. Gédéon, avec sa dé superbe et toute particulière, et avec son costume sı n'était pas méconnaissable. Il fit faire halte et placa se Ceux-ci adressaient aux Zurichois des propos insultant: saluaient en agitant leurs chapeaux, ou les défiaient ps tres gestes moins respectueux, que le peuple aime à { comprend facilement. Cepeudant il se détacha de la lig confédérés une assez forte troupe qui s’avança, au ı tambour, contre les insurgés. Avant d’être arrivé à po fusil, on échangea déjà des deux côtés quelques balle tireurs de Renold se tenaient aux premiers rangs; d
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eux les piquiers, aveo leurs piques baissées. Ils semblaient vouloir attendre l'ennemi de pied ferme.
Quand les Zurichois firent halte, à une demi-portée de fusil, les tambours des insurgés battirent, et on entendit le cri de commandement de Gédéon. Avec debruyantes clameurs les paysans se precipitörent en redoublant leur feu contre leurs adversaires. Les longues piques des derniers rangs se dressaient comme les dents d’un peigne entre les hommes du premier rang contre la ligne ennemie. Celle-ci chancela, s’ouvrit et se débanda.
« Victoire! » s’écria Addrich en s’élançant de son siége. Son visage rayonnait de joie, sa taille semblait devenue plus haute, tant tous les membres de son corps se redressaient.
Mais bientôt il les laissa retomber, et son cri de victoire se perdit en une sourde imprécation, quand les vainqueurs, se détournant de leur poursuite, se jetèrent dans le plus grand désordre vers les hauteurs boisées. Car les Zurichois avaient fait avancer plusieurs de leurs pièces de campagne, et salué de leur tonnerre meurtrier les bandes sauvages de leurs ennemis. Au moment où ceux-ci reculèrent et se mirent à fuir, la cavalerie s'étendit sur les prairies comme l'ombre d'un noir nuage et se jeta à leur poursuite. Beaucoup des fugitifs furent pris, beaucoup blessés et d’autres tués. Bataillons sur bataillons se détachaient de la ligne de bataille des confédérés devant Mellingen et s’avançaient sur la route de Lenzburg. De temps en temps un gris nuage de fumée s’échappait de leurs rangs, et l'éclair des bouches à feu était bientôt suivi du bruit de la fusillade,
Addrich secoua la tête et dit : « Fabien il est temps pour nous d'opérer notre retraite dans le camp. Une sage retraite est souvent préférable à une lutte imprudentel On devrait mettre Gédéon dans un mortier et le lancer contre l’eunemi ; puisqu'il n'avait pas une forte arrière-garde, il ne devait pas avec une poignée d'hommes venir attaquer toute l'armée ennemie, le fanfaron. Nous ferons à Leuenberg un fidèle rapport.
— Écoute-moi, Addrich, reprit Fabien. Retournons plutôt aux Mousses et sauvons ce que nous y avons de cher. Mauvais commencement présage mauvaise issue.
— Oh! oh! C'est se décourager trop tôt, s’écria Addrich. La fin n'est pas dans le commencement. Il n'y aurait qua de pitoyable musique, si elle était toute dans l'accntà des
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l'inspection du camp des confédérés, et il l’avait trouvé courert en partie de fosses ot de talus, en partie d’arbres abatas, ot de douse lourds canons, de dix pièces de oampagne, le deux coulevrines et de deux mortiers. Il fit alors occuper ea hauteurs de Hæglingen par une forte troupe qui devait, Le mardi, par le Nigelweid et Tegerig, entourer le camp enaemi, pendant que d’autres corps observeraient et oerneraient Bremgarten; mais la principale attaque devait être dirigée contre Wohlensobwyl.
On était encore, le lundi, tout occupé de l'exécution de ce plan, quand les sentinelles avancées annonoërent que l'en. nemi était en marche. Aussitôt, tout le monde prit les armss. Les compagnies éparses se rassemblèrent. Leuenberg compait une armée de seize à vingt mille hommes. Les bataillons sortirent au son du tambour et enseignes déployées.
A la vue de cette force formidable , les troupes ennemies ’arrétèrent. Il ÿ avait à peine trois millehommes quiavaient té envoyés en avant sous la conduite du colonel Wertmuller, jarent du lieutenant général des Zurichois, pour reconnaître a position et la force des insurgés. Un seul trompette, comme iéraut du chef zurichois, s’6langa sur la grands route -aulevant des bandes qui s’avangaient, et demanda à parler au ommandant. Leuenberg, entouré de ses principaux officiers, it faire halte sur touts la ligne st reçut le message du héaut. Celui-ci l'engagea, au nom de son colonel, pour éparmer l’effusion du sang, à entamer quelques nögoclations ‚vant de commencer les hostilités.
«e Non, plus de temporisation, s’6oria Addrich dans le coneil de guerres quo Leuenberg tint aussitôt à quelque distance lerrière les troupes. En avant! enveloppez ces quelques miliers d'hommes, écraser-les, détruisez-les. Cela affaiblira ‘ennemi de la moitié au moins de ses forces. Cela jettera le rouble et l'effroi parmi ceux restés dans le camp devant fellingen, et cela donnera aux nôtres l’ardeur de la victoire.
— Non, s'écria Schybi, qui craignait de voir tous ses plans éjoués par l’apparition subite de l'ennemi. Non, un peu de atienoe ; donnez-moi seulement vingt-quatre heures de répit, t je livre demain en votre pouvoir Wertmuller avec tout on camp. Il est déjà comme pris : si vous précipitez trop affaire, l'oiseau vous échappera et se trouvera un meilleur bri. Donnez-lui de la sécurité, négociez, promekker Gen
Le colonel Wertmulier de Zurich et le colonei de Sch: Ruhums, qui étaient allés de loin à leur rencontre, tirent avec un grand empressement à ce qu’ils demaı ils les engagèrent vivement à déposer les armes, et p: à ce prix une amnistie entière pour tout le mal déjà Puis ils se retirörent avec leurs troupes, et l'armée ( pagnes rentra de son côté dans le camp.
ils’y déploya aussitôt une grande activité pour les plaus de Schybi, entourer l'aile gauche de We attaquer son centre sur le front par Bublikon et chwyl, et jeter toute l'armée dans les flots rapid. Reuss. En même temps, les troupes réunies plus hi de Willmergen, devaient surprendre la petite ville d garten et l'occuper, ainsi que le pont de la Reuss.
Longtemps avant le lever du jour, on était déjà armes, mais le soleil répandait beaucoup de lumié chaleur, à travers les brouillards montant des vallé. que les bandes de cette armée mal disciplinée eu: partagées et instruites de leur direction, de leur pc taque et de l'assistance réciproque qu'elles devaient s Avec une telle lenteur de mouvements, les généraux fédérés à Mellingen avaient tout le temps de sen garde contre une surprise, quand même ils n'auraient
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3 la Reuss, qu'il se heurta contre les bandes rouges des inrgés, qui se dirigeaient en même temps de ce côté, sur les iStructions de Schybi, pour surprendre le camp de Melagen. À cette rencontre inopinde, les deux armées égaleent surprises firent halte sans en attendre l’ordre. Christen chybi, à la suite duquel était Addrich avec Fabien, parce ne c'était de ce côté surtout que devait se décider le sort de , Journée, se remit plus vite que son adversaire. Il fit déslopper les deux ailes de sa ligne de bataille, pendant que centre demeurait immobile, pour prendre ainsi comme itre des tenailles l’armée ennemie, et l’étouffer ou l’écraser itièrement. ' Le son des tambours, le bruit de la mousqueterie, le tonrre des bouches à fou, commencèrent avant qu’on fût à pore de se faire du mal. Il semblait qu'on cherohät des deux tés à effrayer l’ennemi et à le mettre en fuite par le tapage 1e répétaient de tous côtés les échos des montagnes et des is. On entendit aussi bientôt derrière les collines, près du Ilage de Wohlenschwyl, le bruit de la fusillade. La pares- ‘use aiguille de l'horloge fut plus rapide que les ailes de la zne de bataille commandée par le chef d’Entlibuch. De l’autre te, la cavalerie de Zurich et de Schaffhouse fit plusieurs ıarges terribles contre les ailes de l'ennemi, qui s'avançaient ntement. Le mouvement des drapeaux, les clameurs des mbattants, le bruit des coups de feu partant de tous côtés, frayérent les chevaux qui, arrachés aux paisibles travaux #3 meuniers, des aubergistes, des laboureurs et des voituarg, étaient encore moins habitués au bruit que les cavaliers. :s derniers avaient beaucoup plus à faire pour calmer la peur ) leurs montures que pour résister à la bravoure de l'ennemi. assi voyait-on d'ordinaire les escadrons se débander à moitié ıemin et s'enfuir à toute bride comme un troupeau effrayé. Cependant, la rencontre se prolongeant, le courage sema grandir dans les deux armées, surtout lorsque des deux tés on ne se vit ni morts ni blessés, mais qu’on en soupnnait un nombre d'autant plus grand dans les rangs enneis. Les bandes de Schybi, qui, avec leurs chemises de laine uge, formaient sur le vert de la prairie un long demi-cercle uleur de sang, s'élancèrent alors avec plus d’ardeur. « Vois les tenailles rouges de Schybil s’ecria Addrich, ani tenait de côté avec Fabien sur une éminence d'où à im
distance, une énorme et sombre colonne de fumées < tait vers le ciel. Le village de Wohlenschwyl était : mes. Les forêts et les montagnes renvoyaient je : de l'artillerie.
Addrich se tenait dans une pénible attents, immob; fixé sur le nuage blanchâtre de la fumée de la poudi les troupes de combattants qui, de temps à autre, traient et disparaissaient à travers. Il entendait di freux tumulte retentir à ses oreilles comme des son: rappelèrent la voix d'Éléonore quand elle chantait rôve‘de la maladies, et involontairement il répéta : sainte terreur ces paroles :
Dans leur arc rouge ils mettent leur confiance; * En un moment le sort l’a fracassé.
Comme un torrent de feu leur corps s’avance;
Des flots de sang l'ont soudain remplacé.
En effet, l’arc ou la tenaille rouge de Schybi étai par les canons et les bouches à feu de Wertmul! bandes insurgées s'étaient embarrassées les unes autres, pendant que la ligne de bataille de Wertmul conservé un ordre immuable. Les pièces des Zuricho gens de Schaffhouse faisaient un erand ravare
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queurs. Wertmuller ne poursuivit pas non plus sa victoire, soit par méfiance de l’habileté de ses troupes, soit par crainte d'une embuscade de l'ennemi.
Le rencontre avait duré près de trois heures. Wohlenschwyl, les fermes et les habitations où l’on s'était battu, étaient en flammes. Vainqueurs ot vainuus rentrérent dans leurs anciens campements.
- Pendant que Fabien exerçait avec quelques aides sa philanthropique mission auprès des blessés, Addrich paroourait d’uh air sombre toute l'étendue du camp, et trouvait partout les paysans frappés de découragement et d’effroi. Ils délibéraient par groupes sur ce qu'il fallait faire. Beaucoup désespéraient du succès de l’entreprise et de la possibilité de la résistance. D'autres pensaient qu'il ne fallait pas encore se croiser les bras, que tout était loin d’être perdu. Cependant aucun des chefs n’osait plus commander. Nulle part l’obéis sance n'était exigée ni offerte. Addrich gourmanda les lâches de cœur, mais sa voix enrouée était À peine entendue. Chacun ne songeait qu'à s’aider soi-même.
Tard dans la soirée, Addrich vint trouver Leuenberg au quartier général, où les officiers étaient réunis autour du commandant. Tous le saluèrent à voix basse et lui demandèrent son avis.
« Un bon conseil est précieux! dit Leuenberg. Parle, Addrich. Tu vois toujours juste.
— Et ce sera surtout aujourd'hui, reprit amèrement Addrich. 1] n’y a pas à hésiter, ou en avant à la victoire, ou en arrière à la potence. C’est la seule alternative. Nous n'aurons perdu la partie que quand nous l’abandonnerons. Les lâches ne reçoivent des coups que parce qu'ils tendent le dos.
— Par saint Nicolas des Mousses, s'écria Schybi, tu es le seul homme de cœur. Je dis que nous forcerons encore cette nuit, l'épée au poing, le camp des gentilshommes & Mellingen, et que nous n'y laisserons pas un homme vivant. »
Addrich l’approuva et démontra la vraisemblance du suceds. On disouta assez avant dans la nuit sans s'entendre. On décida d'attendre au lendemain, que le peuple se fût reposé et eût repris une nouvelle confiance.
Seulement le lendemain les mauvaises nouvelles se succédèrent. On apprit que, pendant la nuit, besucaup de peyauns avaient quitté le camp et repris le chemin de cher eur- yüs,
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qu’aprös de longues délibérations, une deputation de quarante personnes, au nom des paysans de Berne, de Lucerne, de Soleure et de Bâle, avaient été chercher de bonne heure le pasteur Hemman, du village d’Ammerswyl, et s'étaient rendus, accompagnés par lui, dans le camp des confédérés, où était arrivé aussi de Zurich le bourgmestre Waser. La députation devait promettre repentir et soumission, si on accordait des conditions favorables et si à l'avenir on traitait le peuple d’une façon supportable.
« Maintenant, notre malheur est à son comble, dit Addrich hors de lui en entrant dans la salle où était le commandant avec les chefs. Tout est dissous, et c’est la faute de ton lâche cœur, Leuenberg. Pourquoi n'as-tu pas laissé, la nuit dernière, Schybi attaquer le camp? Nous déjeunerions ce matin à Mellingen ou en Paradis. Mais maintenant, les chiens couchants s’en vont, la tête et la queue basses, ramper sous le fouet des seigneurs. »
. Leuenberg ne répondit pas, mais se promena sérieux et pensif dans la chambre.
« Allez tous au diable, s'écria Schybi, et bon voyagel Je retourne à mes hommes d’Entlibuch et de Lucerne. Avec quelques mots, je les ramènerai à la raison. Nous ne capitulerons pas, et nous retournerons chez nous. »
Sur ce, il s’eloigna. Leuenberg pälit. Les yeux d’Addrich étincelaient, et son visage brülait du feu de la colère.
“I enfonga à poing fermé son chapeau sur sa tête en g’écriant :
« Eh bien! commandant de la ligue, as-tu une nouvelle résolution dans ton sac, qui soit digne d’un homme, ou seulement de grands mots à la bouche suivant ta coutume?
— Quand un homme doit périr, tout conspire pour le perdre! dit Leuenberg d'une voix faible.
— Eh bien! péris et meurs, dit Addrich avec indignation et mépris. Je vais rejoindre mes Oberlandais. Ils n'auront nulle envie de se laisser clouer devant les portes de Mellingen. Les hommes du pays de la Saana ont de la moelle dans e8 08. >
Puis il sortit en tirant derrière lui la porte avec tant de violence, que la maison en trembla.
A midi, les députés revinrent du camp de Wertmuller. Ils dirent qu'on devait déposer \es arınaa sa ednarer. et livrer
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les lettres d'alliance. Il serait fait droit à tous les griefs, et l’amnistie était assurée à qui präterait obeissance.
Les troupes armées se réunirent par pays et cantons pour délibérer. Après de longs cris, chaque groupe se déclara disposé à la soumission. Ceux du canton de Lucerne repoussérent la grâce offerte, et se levèrent avec armes et bagages comme pour une expédition militaire. On vit aussi d'un autre côté les Oberlandais, bien loin de se soumettre, se former en colonne armée pour regagner leurs mon-
nes.
Leuenberg deliberait encore avec les chefs, qûe les paysans dressaient déjà devant son quartier le drapeau blanc, et par quelques coups de canon annongaient aux confédérés que les conditions étaient acceptées. |
La nuit sur la Bampf.
« Allons finis-en | cria Addrich à son jeune ami, en le retrouvant après de longues recherches dans une grange où il prodiguait ses secours à des blessés couchés sur Ja paille. Ne torture pas plus longtemps ces pauvres pécheurs. Bienheureux sont les morts! »
Fabien répondit sans lever la tête: « Tu peux chômer, car tu as accompli ta tâche, Addrich; maintenant la mienne commence. Je ne quitterai pas ces malheureux avant d'avoir posé la dernière bande.
— Mon garçon, dit Addrich, ne prends pas la peine de vouloir recoudre ces images de Dieu. On ne t'en saura aucun gré ni dans le ciel ni sur la terre. Viens et laisse à leurs pauvres âmes les portes ouvertes, pour qu'elles puissent s'envoler vers la liberté éternelle. Viens, tous nos héros 86 sauvent et pensent que c'est loin du canon qu'on devient . vieux soldat. Dans peu d'heures tu te trouveras seul avec les corbeaux et les vautours, auprès des morts et des muuramis.
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Demain sera un jour de triomphe pour le bourreau. II faut éviter de se trouver sur son chemin. »
Le vieillard continua encore longtemps k parler ainsi au jeune chirurgien, d’un ton dans lequel le désespoir semblait s'égayer de lui-même. Fabien finit par ne plus répondre; mais, entouré de plusieurs aides, il poursuivit son œuvre philanthropique jusqu’à ce que le dernier homme fût pansé et que le jour commençât à baisser. Il se tourna alors vers le vieillard en disant : « Maintenant je te suis. Dis-moi où nous allons. La Suisse n’a pas d'asile libre pour toi. Fuis au del du Rhin. |
— Bah! s’écria Addrich en le saisissant par le bras et l'en traînant avec lui vers le village sur la route de Lenzbourg. L'homme libre trouve partout un séjour de liberté. La mort et moi nous ne craignons ni prison ni bourreau, nous sommes maîtres en tous lieux. Je n'irai pas au delà du Rhin. Viens avec moi aux Mousses, que je voie encore une fois ma fille mourante. Tu resteras avec ta femme au chevet de Loreli et tu soigneras la malade jusqu’à ce que son agonie ait cessé. Alors Épiphanie et toi vous pourrez disposer à votre gré de ma maison et de ma ferme. Je n’y reviendrai plus jamais. Je vous dirai un’ éternel adieu. Et que personne ns s'inquiète plus de moi.
— C'est une triste fin, soupira Fabien en doublant le pas, car le vieillard marchait très-vite, Je l'avais prédit. Pourquoi as-tu laiss6 le vent emporter mes avertissements? tout est perdu. Les villes se vengeront, et elles teindront sur leurs places d'exécution autant de chemises de sang qu'elles ont vu de chemises écarlates sur le champ de bataille de Mellingen.
— La meilleure partie est souvent perdue par un lâche, repartit Addrich, et cette fois nous devons notre défaite à Leuenberg, dont le nom même est un mensonge ‘. Le lièvre peut s’accroupir et faire la culbute, il reste toujours un lièvre. Il nous a tous perdus; qu'il recueille seulement ce qu'il a semé. Prends-y garde, il mourra dans la crainte parfaite de Dieu, entre des prêtres et des bourreaux. Fort bien. Si une
balle lui eût fracassé la tête sur le champ de bataille, elle eût
!. Jeu de mots intreduisihle, Leuenberg signifie mot à mot montagne du lion. (Note Au tradurteur \
ADDRICH DES MOUSSES. 311
propagé dans le monde un mensonge de plus et eût fait passer cette vieille femme en culotte pour un martyr de la liberté.
— Puisque tu le connaissais, Addrich, pourquoi faisais-tu cause commune avec lui?
— Parce qu’il faut bien faire des murs avec de la boue, quand la chaux est trop chère. Mais en avant! nous sommes tous deux pressés. Il faut que j’aoquitte ma parole et que je te ramène entre les bras de ta femme. Tu peux te vanter d’avoir du bonheur de ne pas être pendu en ce moment à un ‘pommier de Mægenwyl. La flèche n'était pas loin de la corde. Tu l’as échappé belle. Le bruit courait parmi les paysans qu’un docteur a vendu le plan de Schybi à Wertmuller et déjoué ainsi l'attaque contre Mellingen. Schybi te designait
autement, et il me fallut lui prouver que tu ne m'avais jamais quitté. Je soupçonne le misérable fanfaron de Gédéon d'avoir répandu ce bruit. »
Au milieu de ces discours, ils passaient rapidement sous les roches au-dessus desquelles étaient suspendus les murs du château de Lenzbourg, et se dirigeaient à travers les champs et les prairies vers Sion. Le soleil était depuis longtemps couché; mais le bord de quelques nuages, coloré par le soleil couchant, brillait encore derrière les cimes du Jura; du côté de Soleure, le ciel était tendu de noir. On voyait à l’ouest des éclairs, à la lueur desquels se detachaient les arêtes des pics des montagnes. Quelques coups de vent annonçaient l'approche de l'orage et, s’engouffrant dans les forêts, y pro duisaient le bruit de torrents déchafnés.
La conversation des deux voyageurs nocturnes cessa enfin, lorsque derrière Sion ils gravirent la roide montée de la Bampf. Addrich murmurait souvent dans un sombre monologue des mots inintelligibles. Fabien était en esprit auprès d’Epiphanie. Il lui semblait qu’il y avait six ans et non six semaines qu'il ne l'avait vue. Toutes les fois qu'il pensait à leur union dans l’église de Kulm, il sentait un étrange frisson. Il ne pouvait pas s’habituer à l’idée qu’Epiphanie était muriée avec lui et était sa femme. Mais plus il approchait du sommet de la montagne et des lieux où il avait passé les plus beaux et les plus terribles moments de sa vie, plus il sentait croître son impatience et la violence de ses sentiments. Il oubliait les affreuses scènes de la journée, il na sentait yalıl la rigueur du temps : son âme était auprès d'Épipoente.
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L'obscurité était déjà si profonde, qu’Addrich même perd plusieurs fois la route qu'il connaissait si bien, et qu'il da appeler de temps en temps son compagnon pour qu'ilsa vinssent pas à être séparés. Des éclairs éblouissants, à] lueur chatoyante desquels ils voyaient des vallées avec de villages, des collines, des lacs et des bois, s'élever comme u rêve de la profondeur de la nuit, ne faisaient qu'augmenk l'obscurité. Le vent et la pluie leur battaient toujours an plus de force au visage , à mesure qu'ils approchaient de | cime de la Bampf.
« On dirait que tous les éléments sont conjurés pour not barrer le chemin des Mousses ou pour nous en repousser, dit Addrich.
Fabien reprit:
« Plus nous approchons du foyer, plus l'inquiétude meer: le cœur. Je ne suis point superstitieux; mais que de chos ont pu se passer, depuis tant de semaines que nous errons a loin! Addrich, je me sens horriblement tourmenté. Le ciel « la terre conspirent contre nous, comme pour nous arrêter o nous avertir.
— Peut-être est-elle déjà dans l'éternel repos, soupir Addrich.
— Quoi? s’ecria Fabien épouvanté et en s’arrätant. Pou! quoi me dis-tu cela? Parce que la couronne de brin d'hert s'est détachée devant l'église de Kulm? parce qu’Epiphan y voyait un signe funeste? Epiphanie serait morte ? Pourqu dire des choses si aflreuses, si tu ne les crois pas sérieux ment?
— Viens! cria la voix d’Addrich à quelque distance.
— Je t'ai perdu. Où vas-tu ? demanda Fabien.
— Toujours à la mort! » lui répondit-on.
En même temps, un éclair éblouissant traversa du ciel l'abime. Tout parut en feu et tout retomba aussitôt dans la nt noire. La terre tremblait au bruit du tonnerre, comme l'éternelle voûte du ciel allait s'écrouler.
« Ah! s’ecria Fabien, la foudre est tombée bien près d'ici
Il voulait poursuivre son chemin, lorsqu'il entendit av effroi un gémissement. Dans le premier moment, il cı qu’Addrich avait été frappé. 11 sentit ses cheveux se dre ser d'épouvante sur sa tête. Son horreur s’accrut qua il crut reconnaitre dans la gémiasement une voix de fem:
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dont le son lui semblait celui de la voix d’Epiphanie. Il se dirigea en tätonnant, & travers les taillis de la Bampf, du côté de la voix. A la lueur d’un nouvel éclair, il vit assise, sous un vieil érable, une femme les mains jointes, en larmes et en prières. A l'apparition du jeune hamme armé, elle tressaillit et poussa un cri. |
« T'est-il arrivé malheur? demanda Fabien avec sollicitude.
— Malheur? soupira la femme. O mes enfants, mes pauvres enfants | Les jugements de Dieu sont terribles. J'ai assisté au jour de sa colère. Je veux faire pénitence toute ma vie, si cette heure n'est pas la dernière heure du monde et si la porte de sa miséricorde n’est pas éternellement fermée.
— Ne crains rien, femme, l'orage se passe, dit Fabien pour la rassurer.
— Oui, il passe en renversant et en détruisant, comme l'auge exterminateur qui frappa les premiers-nés d'Égypte. O mes pauvres enfants! nos hommes ont été tués à Mellingen. Nous avons vu des montagnes les flammes et la fumée des villages. Demain les ennemis seront ici. Les Zurichois n’epargnent pas l’enfant dans le sein de sa mère. Seigneur Dieu, ne nous anéantis pas dans ta colère! Les pauvres enfants sont innocents. Les parents se sont révoltés contre l'autorité, et pourtant ils savaient que toute autorité vient de Dieu. Les pauvres enfants sont innocents | »
Et la malheureuse femme sanglotait.
Fabien était ému de pitié. Il craignait, non sans vraisemblance, que la crainte n’eüt ébranlé la raison de la femme, et il dit:
« Femme, viens avec moi à l’abri. »
Mais elle continua:
« Nous avons besoin d’une autorité, comme de pain pour vivre. Nous demandions seulement qu’on ne nous imposät que ce que nous pouvions supporter. Mais M. le pasteur nous menaça des vengeances de Dieu, et les hommes auraient dû mieux le comprendre que nous autres simples femmes. Maintenant le malheur est là. Qui peut échapper à la colère de Dieu ? Il flagelle le monde pécheur avec les flammes du ciel. ll envoie des bataillons avec le fer et le feu contre nous, la famine et la peste contre nos villages. Jésus, le monde est à safin! »
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A ce moment, un terrible éclair passa sur le sommet de la Bampf, et le ciel semblait tomber en flammes sur la terre. La montagne trembla, et l'obscurité revint avec des torrents de pluie. La femme hurlait à travers la tempête, Fabien demenrait comme étourdi.
« Fabien, pourquoi t’arrêtes-tu ? dit Addrich qui revint, guidé par les hurlements de la femme. Avee qui parles-ta D?
— C'est une malheureuse abandonnée, répondit le jeune komme, qui a sans doute perdu sen chemin.
— Lève-toi, femme, orla Addrich, nous te conduirons dass une oabane voisine.
— Où, par la miséricorde de Dieu? demanda la femme. ri A la cabane d’Addrich des Mousses, répondit le vieil-
ard.
— Dieu m'en préserve! s’écria la femme. La maison de l'imple effacée de la terre doit être une place de désolation. Mes yeux ont vu l'horrible spectacle. H n'y naîtra plus d'erfant. Auçune goutte d'eau n’a été versée sur la flamme; il n'est pas tombé une seule larme sur un des charbons ardents.
— Elle est dans le délire, dit le vieillard. Nous ne pouvons pes laisser la malheureuse seule sur la montagne dant cette horrible nuit. Aide-moi, Fablen, à la faire descendre avec nous. Parle, femme, qui es-tu? où est ta demeure ?
— Ah! que Dieu ait pitié de nous! cria la femme. Qui je suis! qui peut savoir qui il est? Je suis peut-être déjà une misérable veuve avec trois pauvres orphelins. Venez-vous du combat de Mellingen? Je suis Kæthl Gloor de Sion. N'avesvous pas vu Karli Marti Gloor d’Anken-Joggli? C'était mor mari. Comme je revenais‘d’Aarau tard dans la soirée, je vis beaucoup de fugitifs. Je les ai interrogés l'un après l'autre et pa demandé des nouvelles jusque dans la nuit. Dieu ai pitié de moi! personne ne pouvait rien me dire. C'était ur bon mari et nous vivions heureux, quoique dans le besoin e la pauvreté. Mais une bonne conscience est le plus gran de tous les biens. »
Un nouvel éclair répandit tout à coup une grande clart autour de l'érable. La femme se redressa avec épouvante, € s’écria en s'enfuyant :
« Jésus, mon Sauveur ! c'est Addrich lui-mömel VYa-t'er loin d'ici, homme maudit, enlanı de \n destruction | Tu e:
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marqué d’un signe comme Cain. Retourne sur tes pas, fuis dans les montagnes et les déserts. Qui te rencontrera te tuera. J’ai vu ta maison à midi, le soir j'ai vu des charbons. Dieu ait pitié de ton âme | »
Et en pronongant ces mots, elle s'éloigna de plus en plus dans l'obscurité. Mais, à travers la pluie et le vent, on entendit encore longtemps retentir sa voix, jusqu'à ce qu'elle se perdit dans l'éloignement.
Addrich demeura muet et immobile sous l’erable, troublé des discours confus de la femme et les méditant avec anxiété. Fabien, appuyé d’un air pensif sur son bâton, demanda enfin, à demi-voix :
« As-tu compris cette femme? »
Addrich resta muet. Les nuages lançaient toujours des éclairs. La noire enveloppe du ciel se déchira et laissa apparaltre la lune avec assez de clarté pour rendre plus affreuse : la solitude de la montagne.
« As-tu compris la femme ? » demanda Fabien d’une voix plus inquiète et encore plus basse.
Le vieillard resta absorbé en lui-même et muet.
Fabien leva les yeux sur Addrich qui se tenait devant Jui comme une ombre noire, sans autre mouvement que celui de ses vêtements flottant au souffle de la tempête.
«J’éprouve, Addrich, une angoisse indicible, » dit le jeune homme d’une voix étouffée.
Puis s’elangant vers le vieillard, il s’écria :
« Viens, descendons, il est arrivé un malheur.
— Laisse la folle, nous la chercherions en vain, dit Ad: drich d’une voix éteinte. Allons aux Mousses voir les nôtres, Fabien, il doit être minuit, >
Tous deux traversèrent en silence la montagne. Ils entrèrent dans des taillis, où ils errèrent longtemps dans les ténèbres avant de retrouver le sentier; puis ils descendirent à travers les prairies du côté des Mousses, par des chemins qu'ils ne pouvaient voir.
316 ADDRICH DES MOUSSES.
La dernière nuit aux Mousses.
« Addrich, où cours-tu? s'écria Fabien en s’arrötant. Ne '?
vois-tu pas tout près à droite, dans le fond, le monceau de pierres qu'on nomme la Tombe du Suicide; et à gauche, à l'horizon, cette échancrure dans la montagne et dans les bois? Nous devons avoir déjà passé la maison.
— La nuit est sombre, repartit le vieillard en revenant sur ses pas. La nuit est sombre et mon œil trouble. Je suis fatigué et égaré ; je cherche la lumière à la fenêtre. Mais ils dorment tous, la petite lampe même de Lenore est éteinte. »
Addrich s’arröta comme si la respiration Jui manquait, et il continua :
« Fabien, sa lampe est éteinte. »
ll dit ces mots lentement et d’une voix qui s’entendait à
eine.
P Le jeune homme lui saisit vivement la main et l’entrains avec impétuosité.
« Montons toujours, Addrich, tout en haut; quand nous aurons dépassé la lisière des bois, nous ne manquerons pss la maison.
— Patience, Fabien, la nuit est sombre et les éclairs éblouissent. La cabane ne nous échappera point, mais trop de précipitation nous ferait manquer en plein jourla flèche du clocher.
— Addrich, je suis dans une angoisse mortelle ! Ne senstu rien? Il y a autour de moi comme une odeur de charbnns fumants. Ne sens-tu rien?
-— Ce sont les vapeurs des tourbières et des nouvelles terres défrichées où Baschi brûle des ronces et des herbes.
— Addrich, je pense toujours aux discours de la femme. Les as-tu compris?
‚ — Que veux-tu, Fabien? Sois tranquille. Regarde en bas; j'aperçois de la lumière.
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— Nous allons trop haut, Addrich. Ce n'est pas la clarté d'une fenêtre, je vois sauter comme des feux follets!
— Fabien, tu as la voix forte. Appelle! C est peut-être un de mes valets avec une lanterne de corne qui fait sa ronde dans la forêt.
— Arrête, arrête, Addrich! s'écria Fabien avec épouvante, en retenant le vieillard. Ouvre les yeux. Voici le chemin du bois, voici le jardin, voici la fontaine. C'est là qu'était ta maison. |
— Je ne découvre rien, répondit Addrich d’une voix étouf. fée. Mais suis-je avouglé? Ne sont-ce pas par terre des étincelles? N'y a-t-il pas ici de la fumée? »
Fabien laissa tomber en frissonnant sa tête entre ses deux mains, et balbutia :
« Oh! le malheureux! »
Un long silence suivit. Tous deux regardaient avec des yeux fixes, et comme hors de sens, l'espace sombre d’où s’échappaient souvent de rouges étincelles emportées par le vent, et où bien des petites places s’éclairaient tout à coup, puis s’éteignaient en sifflant sous les gouttes de pluie qui tombaient. A travers les déchirures des nuages passait parfois la pâle lueur de la lune voilée, et elle montrait quelques poutres à moitié calcinées, écroulées les unes sur les autres. Par moments, la lueur d’eclairs lointains illuminait les horreurs de la dévastation, pour laisser ensuite tout disparaître de nouveau. C'est ainsi que les flots du torrent montrent de temps en temps, par un jeu cruel, aux amis qui le cherchent, un corps aimé qu'ils ont en-
glouti. |
Addrich leva les yeux au ciel, les rabaissa sur la place famante, puis observa longtemps les lignes sombres des montagnes sur le ciel, comme pour interroger leurs contours bien connus et s'assurer qu'il n’était pas dans une vallée étrangère. Puis il fit entendre l'affreux ricanement qui lui était habituel :
« Le crois-tu maintenant, mon garçon, dit-il, ou bien penses-tu toujours que ce soit une injuste imagination que ce qu’il y a de plus innocent et de plus noble est voué à une perte inévitable dès que je le touche? C'est là qu'était ma pauvre maison. Le sort a jeté son maléfice, il a brisé sa baguette au-dessus de ma tête et en a disperaë \ea ragmenin
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à mes pieds'. Tout ce qui m’appartient doit être balayé de terre. Me voici aujourd'hui aussi pauvre que lorsque je revir des Indes et que l’Algerien m'avait mis aux fers. Penses-tu, mon garçon, que oela m'afflige? Tu te trompes. Je ris et x méprise la boue de la richesse, qui ne m’a jamais donné & joie quand elle pouvait encore briller. »
F4 en parlant ainsi il craoha dans la cendre, d'où jaillirent des étinoelles.
« Mais pourquoi ce sort m’est-il réservé? continua-t-il après un moment de silence, d’une voix terrible et les bras étendus. Sur les ruines de ma fortune et de ma pauvre vie, il me reste au moins le droit de demander pourquoi tu t’acharnes contre moi, bras mystérieux de la fatalité, pourquoi tu me poursuis sans relâche, du berceau à la tombe? Qu'ai-je commis ? Si c'est une faute pour moi d'exister, cette faute est la tienne. Pourquoi me frappes-tu ? J'ai la conscience que pendant toute ma vie j'ai toujours été à la recherche du saint et du vrai, du juste et du bien. Ma conscience m’absout ; pourquoi me frappestu? J'ai mis ce qui est divin au-dessus de la vie, et je suis confondu avec Satan. J'ai répandu le bien, et la malédiction s'est attachée à moi. J'ai combattu pour la justice, et l'infâme tyrannie a triomphé. J'ai travaillé à la délivrance du peuple opprimé, et la servitude est devenue plus assurée et plus cruelle. Ah! si je suis fou, les bêtes féroces ont la raison. Et cette folie n'est pas ma faute, mais la tienne! Pourquoi me poursuistu? Tu m'as donné le sentiment de la vérité et de la justice, comme tu as fait mon œil pour voir la lumière; pourquoi t'acharnes-tu oontre moi? Tu m'as donné un cœur plein d'amour; pourquoi le déchirestu? O mon pauvre enfant! Ô ange dans cet enfer ! Lorelı. Lorelil »
Puis les paroles du vieillard se perdirent dans de dovloureux soupirs.
Le jeune homme se tenait à peu de distance, immobile e dans une pénible stupeur. Le sifflement de la tempête gron: dait à ses orsilles, et à travers ce bruit retentissaient le:
4. Allusion à une ancienne coutume d'aprés laquelle le juge annongai au condamné ga sentence de mort en brisant an-dessus de sa tête un: baguetie blanche dont il tetait les morceaux devant lui.
(Note du traduetent À
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plaintes et les reproches du vieillard contre la destinée. Ce nocturne et aconblant spectacle d’une immense ruine avait fait taire en lui tout sentiment et toute pensée. Mais il tressaillit en entendant le vieillard appeler plusieurs fois à voix basse Épiphanie : « Et Épiphanie, s’écria-til, qu’est-elle devenue? Est-elle enfuis, morte, ou brûlée ? »
Il se tut, une horrible série de malheurs possibles se déroula devant lui. Il poussa un ori violent et s’élanga à travers les débris de l'incendie, d’où ses pas faisaient voler en l'air des flammes et des etincelles vers la montagne. Il appela dans le bois et la nuit le nom d’Epiphanie. Il aurait de jour ressembl6 à un possédé. Il erra dans le désert jusqu'aux premières lueurs de l'aube, où il apergut uns cabane sur les montagnes de Durrena, et, hors d’haleine ot épuisé, il s'y dirigea pour trouver des hommes.
Si la cabane renfermait des êtres vivants, ils étaient eneore plongés dans le sommeil. Il ne voulut pas troubler ces heureux mortels, mais attendre sous le toit avancé, sur un banc, et réfléchir plus tranquillement dans l'intervalle à oe qu'il devait faire. Il tomba bientôt dans un assoupissement qui le déroba à ses souvenirs et à sa douleur.
Le soleil penetrait déjà ses vêtements humides d'une ohaleur bienfaisante, quand il g'éveilla, et il vit devant ses yeux la tranquille vallée d’Æsch, avec ses prairies au milieu de vertes collines, nager dans l’air comme un vert et éblouissant mirage; et il aperçut se mouvant à mi-corps dans le tableau , derrière un des piliers de bois de la cabane, une jeune fille ourieuse, qui épiait le dormeur Atravers des roses sauvages. Il reconnut aussitôt la vive Aenneli des Mousses, et il s'élança, sans plus songer à la douleur de ses membres à moitié engourdis. Aenneli vint lentement à sa rencontre en sanglotant et Jui tendit la main.
« Et Epiphanie? demanda anssitôt Fabien, et d'un air qui disait qu'il aurait attendu la réponse avant la question.
-— No savez-vous pas que, sept jours après l’enterrement de ' la fille d’Addrich, elle avait disparu? dit on sanglotant la petite. Mais hier le peuple, au retour de la bataille qu'il a perdue, a pillé et détruit aux Mousses tout ce qu'il y avait; il a meurtri les serviteurs d’Addrich et mis le feu à la maison, à l'écurie ot à la grange. J'ai sauvé ma vie en fuyant dana\a forêt. En deux houres il n’y avait plus à terre qua Anaddurın