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LE CHATEAU D’AARAU. 63 riante plaine, la ville d’Aarau, derrière le noir rideau de sapins qui couvrait les montagnes. Au fond, on apercevait, sur deux cimes jumelles, les ruinss d’anciens forts, jadis les châteaux des Hallwyls, détruits par les Bernois et les habrtanis de Soleure. |
À gauche , au-dessus des modestes chaumières du domaine de Suhr, dont la moitié appartenait encore aux ri ches Gessler, on apercevait sur la crête boisés de la vallés les murailles blanches du château de Liebegg. Depuis peu, une alliance avec l'héritière de ce château avait fait passer cette ancienne propriété dans la possession des seigneurs de Luternau.
On ne voyait pas alors , devant la porte de Saint-Laurent, un grand faubourg avec de belles et hautes maisons. Tout ce terrain était couvert, des deux côtés, de prés et de petits enclos plains de légumes et de fleurs. Aujourd’hui des allées de platanes et d’acacias formant, d'une porte de la ville à l’autre, une charmante promenade qui remplace les fossés larges et profonds des anciens remparts
À droite, devant la ville, sur les rochers de l’Aar, s'élevait la citadelle, grosse tour carrée! du temps du paganisıse , vraie construction cyclopéenns. Selon d’andennes traditions, l’origine de cs château remontait à la damination romaine en Suisse. Mais on doit plutôt sup» poser qu'il a été élevé par les Burgondes, pour défendre contre les invasions des Allamans leur conquête encore mal assurée. Car c’est là que passait autrefois l'ancienne route de Vindenissa à Soleure et à Aventicum, le long de l'Aar, tant qu'au sud il n’y avait qu’une forêt épaisse où la cognée n'avait pas encore pénétré.
Gangolf salua gaiement au haut de la tour le vieux seigneur de Luternau, qui les regardait passer. La famille de Luternau avait reçu des rois le château en fief, depuis un
1. Aujourd'hui appelée le Chéteau et, aux xv° et xyi° sièeles, la Vieille tour.
temps immémorial, et Gangolf avait joué autrefois avec les enfants du vieillard.
Nos deux cavaliers franchirent le pont à la porte du fossé d'enceinte, et entrèrent dans la grande rue d’Aarau, qui n’était pas encore pavée. A gauche et à droite on entendait dans les maisons le bruit de différents métiers, et il y avait plus d'un curieux aux fenêtres pour examiner nos voyageurs. Sur les ponts de la ville on voyait se promener de respectables bourgeois, causant d’affaires politiques ou domestiques. Tous ôtèrent leurs barrettes et leurs bonnets quand ils aperçurent le jeune chevalier Trullerey, qu’ils aimaient comme ils avaient aimé de tout temps sa famille : car elle s’était toujours montrée bonne et généreuse envers la ville et lui avait rendu de grands services.
À droite, à l'extrémité d’une rue latérale, s'élevait encore une autre grosse tour carrée, séparée de la ville par le fossé et par le mur d'enceinte. Un pont-levis, suspendu avec des chaînes, traversait le fossé. C'était là l’ancien fort de Rore, le château de refuge d’Aarau. On avait alors dans plusieurs villes de semblables refuges, où tout malheureux persécuté trouvait asile et protection, qu'il füt coupable ou innocent. La barbarie de ce temps, où la vengeance personnelle empiétait souvent sur la marche lente et incertaine de la justice, excusait l'existence de ces institutions; mais elles ont dû disparaître quand les Etats ont eu reçu une organisation plus forte.
L'ancienne tour de Rore existait déjà depuis bien des siècles ; elle avait été jadis la résidence des comtes de Rore, dont les domaines s'étendaient, dans des proportions aujourd'hui inconnues , depuis l’Aar jusqu’à la Reuss, au
1. Après l'extinction de la famille Trullerey, la ville d’Aarau acheta en 1515 le fort de Rore, combla les fossés de la citadelle, changea la disposition de l'édifice, en fit son hôtel de ville (mais la tour de Rore a toujours conservé son ancienne forme), et transporta au cimetière le refuge ou le droit d'asile.
delà du couvent de Muri. C'était le lieu de juridiction du pays, oü le peuple venait demander justice au comte. C’est pour cela, sans doute, que les princes d’Autriche, en devenant maîtres de ce territoire , y transportèrent plus tard le refuge ou droit d’asile. La famille des comtes de Rore était déjà éteinte vers le milieu du ıx* siècle. Il est probable que ce sont les maisons élevées peu à peu autour du fort de Rore qui ont donné naissance à la ville d’Aarau. On cite aussi un Landolin ou Landolus, qui aurait vécu vers l’an 806 de Jésus-Christ, et qui fut le dernier de sa race. Mais, chose digne de remarque, on trouve encore parmi les villageois des contrées voisines, dans le pays de Soleure, une famille qui jouit d'anciennes successions et donations comme d'un patrimoine inaliénable, et qui porte et transmet le nom de Rodolphe de Rore à ses descendants de ligne masculine et féminine.
Le vieux Rudiger.
« Où est mon père? demanda Gangolf aux deux valets sortis du bâtiment adjacent, aussitôt qu’ils virent leur jeune maître entrer avec un étranger par la porte étroite du pont-levis et descendre de cheval.
— Seigneur, il est dans le donjon, répondit le plus jeune des deux valets, qui prit le cheval de Gangolf par la bride; il ne veut voir äme qui vive!
— Tais-toi, Irni Fæsen, s’écria l’autre valet, Hemman Enderli, qui tenait le cheval d’Isenhofer. Faut-il donc que tu aies toujours le bec en avant?
— Fou que tu es! répondit Irni; personne n’a le bec par derrière, Et ce que j'ai dit est vrai. Notre vieux
86 L&. CHATEAU D’AARAU,
maître ne reçoit personne. J’ai l’ordre ds renyoyer tout le monds.
— Mais, imbécile, le fils de la maison n'est pas compris dans cet ardre ! Chevalier, ne faites pas attention au bavardage de ce rustrel Soyez le bienvenu ! dit Hemman. Il y a longtemps que nous ne vous avons vu parmi nous. Vos courses an Allemagne et en Italie ne vous ont pas mal profité ; notre vieux maître sera enchanté de vous revoir.
— Par saint Laurent. s'écria Irni, ce serait depuis long temps la première joie qu’aurait notre bon maître. J’an suis content pour lui. Mais , chevalier, je vous le répète, M. votre père ne reçoit personne; il est triste comme ls roi Saül de l'Évangile, et n’ouvre pas plus la bouche pour interroger ou pour répondre qu'un muet de l'étang de Bathseba. .
— Bethesda, imbécile! Bethesda! interrampit Hemman en colère. Mais garde un peu ta bouche fermée. Faut-il donc tant se presser de parler et de dire ainsi crûment de fâcheuses vérités? Est-ce convenable, tête sans cervelle ? En effet, il faut convenir, mon très-cher chevalier, que notre vieux maitre est depuis quelque temps assez triste et assez taciturne.
— Oui, depuis quelque temps! reprit Irni ; Hemman Enderli, tu as la mémoire bien courte. Non, excellent chevalier, c'est depuis la veille de la Chandeleur, le jour qu'il a parlé à labohémienne qui était venue chercher un refuge au château,
— Tu bavarderas donc toujours! s’&cria Hemman. Je crois, ma foi, Irni Fæsen, que ta mère s’est oubliée avec l'âne de Balaam. Eh bien! oui, cher chevalier, puisque cet étourneau ne peut rien garder pour lui, je dois avouer que cela peut bien être depuis la Chandeleur. Mais, quant à ce qui est de la bohémienne, personne ne peut dire vraiment...
—Mais, par saint Laurent! je m’y connais, interrompit Irni , j'affirme que c’est la sorcière olivâtre du duc Michel
HE mm
Egypte qui lui a jeté un Sort. Hemman Enderli ne l’a s vue ; mais moi j'étais blotti derrière la porte de l’étae, occupé à traire la chèvre, mon cher et digne chevalier. tre vieux maître se tenait au coin de la tour, et la coâne aux yeux noirs comme du jais était devant lui et Ini gardait dans lecreux de la main. L’archer de la ville, Heini berist, les a aussi observés tous les deux de loin, car il tettait la bohémienne, qui avait volé une poule dans la e. Cette poule appartenait à la mère de Jean Heiniker; st bien vrai! Et je veux être damné si la rusée voleuse a pas dans le corps plus de diables qu'elle n’a de cheyeux r la tête : car la nuit elle s’est sauvée du château, perane ne sait comment, ni ce qu’elle est devenue. Et notre eux maître est resté toute la soirée silencieux et muet, ide et immobile, près de la. petite fenêtre armoriée, mme s'il eût été changé en statue de sel, comme Some et Gomorrhe.
— As-tu enfin tout dit? s’ecria Hemman Enderli; et yurrai-je aussi placer un mot? Qu'est-ce que le noble ievalier doit penser de toi, gros lourdaud ?
— Eh! je crois qu'il pensera qu'un diamant brut vaut lus qu'un caillou poli, comme on en trouve des milliers ‘long de l’Aar, répondit Irni.
— Allons, tenez-vous tous deux tranquilles, dit le chealier. Ayez bien soin de nos coursiers. Pourquoi ne voitn pas le majordome , maître Langenhardt ?
— Vous le verrez paraître dès qu’il saura que vous êtes mivé, répondit Hemman. Il est allé passer la soirée chez illustre bailli Zehnder.
— Et Heine Entfelder, le chasseur ?
— Il est parti pour la chasse, avec tous les chiens, réondit le vieux domestique en s’inclinant respectueuseent. C’est ma foi une honte qu’à l’arrivée de notre jeune aître tous les oiseaux: soient envolés; même la dame Isbeth, la femme de charge, et Marcili, sont alles enmdre la prière du soir. :
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— Promène les chevaux en attendant, pour qu'ils ne se refroidissent pas, dit Gangolf. Toi, Irni Fæsen, rassemble les gens, nous allons entrer dans la maison. »
À ces mots, le chevalier passa devant pour montrer le chemin à son hôte. Il monta un étroit escalier tournant, pratiqué dans les gros murs épais de la tour. Les mar ches de pierre usées dénotaient leur haute antiquité, comme aussi la grande parcimonie du seigneur châtelain. Une étroite ouverture, longue d'un pied, pratiquée dans la muraille, laissait passer assez de jour pour répandre sur l'escalier une demi-clarté fort utile. Grâce à elle, ils distinguèrent dans l’enfoncement du mur quelque chose dont les mouvements indiquaient un être vivant. Gangolf, dans l'incertitude de ce que ce pouvait être, s'arrêta.
« Est-ce toi, Gangolf? demanda une voix sourde à moitié étouffée. Je t'avais vu te diriger du côté de la ville.»
Une faible lumière tomba sur la figure de la personne qui venait de parler, quand derrière elle la porte d’une chambre vint à s'ouvrir. Gangolf reconnut son père, et, aussitôt qu’ils furent entrés ensemble dans la chambre, il lui baisa respectueusement la main. En même temps il lui présenta son hôte en ajoutant quelques mots de recommandation. Le vieux chevalier fit un lent mouvement avec la main pour accueillir l’etranger, qui s’inclina pro- “ fondément.
Mais il y avait quelque chose de sinistre dans les maaières du vieillard, qui ne parlait presque pas et qui ne trahissait ni par un regard ni par un geste les sentiments qu'éprouve d'ordinaire le cœur d’un père au retour d’un fils longtemps absent. On ne découvrait en lui aucune trace de surprise, de joie, ou simplement de curiosité, ni le moindre signe de chagrin, de contrainte ou de contrariété, mais l'indifférence froide et morne d’un cadavre en présence de tout ce qui l'entoure. L'extérieur du vieillard ajoutait encore à l'impression produite sur Isenhofer. D'une stature haute et imposante, il était enveloppé en-
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rement, depuis le cou jusqu’aux pieds, d’une large pelisse
re, à la ceinture de laquelle étaient suspendus par une
ne d’argent un poignard à poignée du même métal et
rosaire. Sur la tête il avait en guise de bonnet un yuchoir de coton noir rattaché autour de son cou; ce qui nnait à sa pâle et muette figure, avec ses grands yeux nes, son long nez recourbé, ses traits durs et rudes, elque chose de plus sinistre, et répandait sur ses mousbes en pointe et sur sa barbe grise de lugubres reflets.
«e Mon père, vous ne me semblez pas bien, dit Gangolf
cœur oppressé, après qu'il eut raconté bien des choses ns pouvoir fixer l'attention du vieillard ni en obtenir
& réponse.
— Je vais bien, » répondit le vieux Rudiger en parcount d’un pas lent mais ferme la vaste chambre voûtée.
Gangolf garda à dessein un assez long silence, dans spoir que son père lui adresserait une question. Mais
fut trompé dans son attente. Le vieillard se promenait ujours de longe en large comme s'il eût été seul, et
ns prendre garde ni à l'étranger ni à son fils. Peu à ‚u ses pas devinrent plus rapides, comme s'il eût été Jussé par une inquiétude intérieure.
« Certainement, mon père, vous éprouvez quelque malse,» reprit Gangolf après une longue pause, et en suivant
vieillard. Mais Rudiger ne paraissait ni le voir ni l'enndre, et il marchait toujours sans proférer un seul mot. n long silence suivit encore.
Tout à coup le vieillard s’arr@ta, leva les yeux sur son Is et dit :
« Je suis bien aise que tu sois ici, Gangolf. Demain je ferai appeler. En attendant, charge-toi de faire les honsurs à ton hôte. »
Puis, se dirigeant vers une petite porte latérale, il sortit rusquement.
Gangolf le suivit.
Isenhofer avait assisté avec une émotion pénible à cette
singulière réception, et il n’avait point détourné les regards.du sombre vieillard. Celui-ci lui avait d’abord fait l'effet d'un spectre ambulant, puis il l'avait pris pour un maniaque en proie à une paisible folie.
Il respira profondément et plus à son aiss quand le vieillard eut disparu et qu'il se trouva seul. Pour passer le.temps.il regarda la chambre spacieuse, lambrissée de noyer, et où chaque meuble témoignait de l'aisance et du luxe modeste du chätelain. Sur le chambranle de la cheminée, au-dessus de laquelle brillait un casque d’ar, on voyaitrangées symétriquement par ordre de grandeur plusieurs coupes d'argent; sur le mur vis-à-vis étaient suspendues à de superbes baudriers deux épées en croix, et au-dessus un casque en acier luisant, surmonté de plumes rouges et blanches. Un tapis de couleur d'un fin tissu et bordé de longues franges couvrait Ja large table, sans cacher cependant tout à fait les ‘pieds ciselés et À griffes de lion. Les portes en bois de chêne et les siéges en noyer brun étatent surchargés de ciselures .samblables. Des coussins bleus avec. des dessins à grand ramage étaient placés sur les fauteuils et sur les bancs étroits entre la fenêtre.
A la première vue de la sombre tour, senhofer ne-se serait pas imaginé qu'elle renfermät tant de commodités, et que son triste maître se fût .plu à la parer: avec tant de goût. Il éprouva du plaisir à se figurer que le maître de la tour, avec des dehors aussi sombres qu'elle, pouvait renfermer aussi au dedans les mêmes trésors oachés.
Mais ce qui le charma le plus, ce fut la vue riante qu’il découvrit de la fenêtre, dont les carreaux d’en haut, éclairés par.le soleil couchant, brillaient de toutes les couleurs. Le fort reposait sur des rochers d’où une pente gazonnée deseendait, comme le talus d’un rempart, jusqu'au mur d’enceinte, à la place duquel il y a aujourd’hui une rangée de maisons, mais à cette époque les eaux de l’Aar baignaient presque le mur d'enceinte. De l'autre. côté de la rivière
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qui avait formé devant la ville une fle plantée d'arbres, le Jura s'élevait en magnifique amphithéâtre. À gauche, les cabanes du petit village d’Erlisbach s’adossaient ıd’une façon pittoresque contre la montagne ; à droite &tineelaierit les créneaux du château de Biberstein, résidence des vhevaliers de Saint-Jean, au pied du Gisulæflue, dont la eorne légèrement recourbée brillait, au-dessus de la vallée, des rouges reflets du soir.
Isenhofer eut le temps de contempler ee riant paysage et:de donner un libre cours à ses idées et à ses sentiments : earGangolf ne revint qu'au bout de quelques heures, quand déjà les étoiles brillaient au ciel, que les lampes brûlaient dans la chambre de la tour, ei que les domestiques avaïent garni la table pour le souper.
« Mon pauvre ami, tu t'es ennuyé, dit Gangolf à Isenhofer-en rentrant; mais depuis le jour de l'an jen'avais pas ‘va la maison paternelle ni la ville. Si:tu étais resté à Brugg, tu aurais trouvé plus d'agrément!
— Vous vous trompez, la société ne me semble jamais plas mauvaise que quand elle est nombreuse; ‘moins il ÿ a de monde, mieux eela vaut. Avez-vous ‘pu faire parker votre père? Comment l’avez-vous laissé ?
— Comme tu l’as vu, répondit Gangolf avec l'expression d’une secrète inquiétude. Je l’ai suivi jusqu’à la porte de La salle d’en haut. Je l'ai aborde:et je l'ai prié de m’eevuter. Mais il a secoué la töte, et il m’a repoussé. « A «domain, » m'a-t-il dit,-et ca été sa seule parole ; puis A s'est enfermé. Il y a quelque chose d’inexplicable en lui. Je reconnais toujours la figure-et'les traits de mon père, mais ce n’est plus son esprit qui habite son corps.
— Bah! s'écria Isenhofer, comme avec un frisson de fèvre. Ce serait, ma foi! une métempsycose avant a mort. Ne me faites pas peur; il est nuit, et dans votre vieux château il y a peut-être des esprits. Plaisanterie à part, vous auriez dû platôt demander au médecin, aut domestiques ou.à d'autres personnes qui approchent du
vieillard, ce qui lui est arriv6.en votre absence; car il me semble plus malade d’esprit que de corps.
— N’as-tu pas entendu, Isenhofer, ce qu’Irni Fæsen a dit de la bohémienne ? Tout le monde au château s’accorde à dire que c’est la sorcière qui lui a jeté un sort.
— Je pourrais le croire si elle avait été plus jeune et plus belle. Croyez-m’en, le diable n'aime pas plus les vieilles femmes que moi!
— Cela dépend. Je ne plaisante pas sur ces choses. Dans la ville il règne encore un autre bruit. On prétend que la vieille sorcière n’est pas venue par hasard à Aarau, mais qu’elle y a été envoyée.
— Serait-co par Belzébut? Qu'est-ce qu’il a contre: bonne ville d’Aarau ? Est-elle trop pieuse ?
— Quinze jours avant l’apparition de cette horrible femme, Thomas de Falkenstein est venu ici et a eu une querelle avec mon père. Thomas, au dire de tout le monde, l’a quitté avec les plus terribles menaces.
— Chevalier, si Falkenstein a quelque affaire à régler, il est homme à se faire justice le fer à la main. Il n’a certes pas la mine d’un homme qui va chercher l’aide d’une bohémienne. Vous connaissez mal l'oncle de votre fiancée. Cependant, voyons, qu'y a-til entre Thomas et votre
— C'est une ancienne affaire. Il y a vingt-sept ans, Ulrich de Hertenstein, tuteur des fils mineurs de Jean de Kœnigstein, voulait vendre le château et le domaine de ses pupilles. Le château, situé de l’autre côté de l’Aar, dans les montagnes, à une demi-lieue de marche d'ici, convenait aux habitants d’Aarau. Mon père leur conseilla donc d’acheter ce domaine avec tous les droits et dépendances qui y étaient attachés, tels que haute et basse justice, corps de logis et pacages, bois et champs : car la banlieue de notre ville était petite et ne s’étendait pas au delà des limites fixées, il y a cent cinquante ans, par l’empereur Rodolphe de Habsbourg. Le marché fut
conclu avec beaucoup de peine. La ville acheta le château de Koenigstein avec toutes ses dépendances ; elle souleva ainsi contre Aarau l’inimitie de toute la noblesse voisine.
— Parce que ces aimables seigneurs craignaient qu'il ne s'élevât au milieu de leurs repaires une autre ville comme Zurich ou Berne. Chat échaudé craint l’eau froide. Quelquefois même les gros bonnets de la bonne ville de Berne voyaient avec déplaisir la petite ville libre d’Aarau songer à s’agrandir.
— C’est bien cela, Isenhofer. Si notre ville avait toujours eu, dans son conseil, des hommes de tête et de cœur, elle serait, depuis longtemps, aussi puissante que Zurich et que Berne : car les Argoviens sont courageux, et ils sacrifieraient pour la défense de leur honneur et de leur indépendance jusqu’à leur dernier écu et la dernière goutte de leur sang. Aarau eut alors des démélés avec tous les voisins jaloux de son agrandissement. Les Falkenstein , les Rechberg, les chevaliers de Saint-Jean à Biberstein, cherchèrent à lui faire le plus de tort possible. Ils ne voulurent pas reconnaître les douanes établies par l'Argovie à Kuttingen; ils firent essuyer toutes sortes de vexations aubailli qui siégeait à Koenigstein au nom de la ville ; ils en voulurent surtout à mon père, qui avait le plus poussé à l’achat de ce beau domaine, et qui s’est le plus vivement opposé au projet de l’aliéner. Eh bien! Isenhofer, tu connais Thomas de Falkenstein! Ce noir païen tuerait père et mère s’il y trouvait son intérêt.
— C'est vrai, je n'ai pas encore vu de bête plus féroce sous une figure bumaine; mais quel rapport voulez-vous qu’il y ait entre lui et la bohémienne ?
— Sa nature infernale ! Il est rusé comme un vil renard, mais vaillant comme un lion , et cruel comme un loup affamé. La vertu et le crime lui sont aussi indifférents qu'au diable, quand il court sur sa proie. Je te le jure, si je n'étais pas enchaîné par l’espoir d’un grand avantage et par l'amour de la belle Ursule, il y a longtemps que je me
serais rangé du côté’ des confédérés et que j'aurais combattu sous leums'bannitres pour aider à exterminer }a'noblesse corrompue , et, en premier lieu, le:plus infäme de tous, Thomas de Falkenstein. Les confédérés , par 'Dieu! sont honnêtes, francs et justes ,'tandis que les gentils. hommes, partout autour de nous, sont ägoistes , avides et rapaces.
— Oh! chevalier Trullerey, si j'ai & vous donner on conseil, ne vous mesurez pas avec ‚Fhomas. Comment attaqueriez-vous en 'möme temps le renard, le lion, le loup et:le diable, vous qui êtes si deliost qu’une bulle de savon vous tuerait, .et qu'un fil d'araignée vous étrasglerait.
.— Que veux-tu dire par là?
— La meilleure partie de votre esprit n’estéile pas paralysée par la seule espéranee d’un grand avantage qui, vu de près, se réduit à rien, ce fil d'araignée d'un amour de jeune fille, cette bulls de ‘savon de la parole d’un prince? Chevalier Trullerey, vous m’ötes cher, ei d'heure en heure vous me:devenez plus cher. Rappelezvous cet avis, Ja veux vous dire un: secret, ou plutôt von: le chanter :
Qui follement désire
Ce qui n’est point à lui,
Honteux et pauvre sire,
Est Yesclave d'autrui! :
Qui dedaigae:la gloire
A:pour'lui la victoire.
Qui ne suit que la loi
Est plus libre qu’un roi;
Dieu, qui l'aime et l’inspire, * Sur tout lui donne empire. »
Quand Isenhofer eut cossé de chanter, Gangolf demeur: silencieux:et pensif. Puis il haussa les épaules et sourit et regardant Isenhofer, qui vidait son verre à petits coups
« Je te comprends, Isenhofer ; mais....
— Ob! l’&norme bulle.de savon! oh! le gros fil d’araignée ! s'écria le poëte de Waldshut. Ne disiezous pas tantôt qu'il n'avait manqué que des‘hommes dans le conseil? Les bourgeois sont, ma foi, bien fous d’avoir élu des femmes ! Je'vous en prie, pour l’amour de la bonne ville, ne vous faites pas nommer bailli d’Aarau. »
Gangolf se mit en riant à table, suivit l'exemple d’Isen-
hofer, et remplit son assiette de viande et sa coupe de vin.
« Sais-tu ce que le bailli Effinger pense de toi? Il dit que tu ne sais qu'attiser le feu, là où tu devrais platôt songer à l'éteindre. Par ma pauvre vie! je crois qu'il a reason.
— Oui, parfaitement, quoique le bon vieillard ne comprenne pas tout à fait lui-mênre sa propre sagesse, r6pondit le poëte. G’est à mon véritable métier ! Ces hommes n'ont rien de plus pressé à faire dans le monde que d'éteindre à pleins seaux le feu divin qui menace de brûler leurs jeux d'enfants et leurs châteaux decartes. Moi, j’attise toujours le feu. Sans doute cela brûle bien des barbes grises, bien des hermines et bien des arbres généalogiques. Aussi tous ces gens-là me voient d'un mauvais. œil.
— Mais il me semble que vous excitez autant.la noblesse contre les villes ?
. — Naturellement, On remet du bois au feu poar qu’il ne s’eteigne pas, et il en reste toujours plus qu’il n’en faut. Y'a-t-il une puissante noblesse autour d’Aarau ?
-— Mon cousin Jean, prieur à Schoenenwerth, et fameux historiographe, a calculé, l’été dernier, qu'il y avait, à un mille autour de la ville, plus de forts et de châteaux qu'il n'y a de vents marqués dur une carte marine. Frohberg , derrière Olten; Hagkberg, entre Olten et Trimbach; Winznau; Hochwartbourg; Niederwartbourg; Gœssgen; Obergæssgen; Iffenthal; Kienberg; Wartenfels; Farnsbourg; Saffenwyl; Reitnau; Rued; Beinwyl; Rynach; Hallwyl; Fahrwangen; Seengen; Schafisheim; Liebegg;
Trostbourg; Lenzbourg; Meisterschwanden ; Koenigstein; Rupperswl; Loerach près de Kilchberg; Biberstein; Auenstein; Alten-Thierstein; Schenkenberg; Rauchenstein et Castelen; Wildenstein et Wildegg. Je me rappelle seulement les noms de tous ceux que le prieur Jean Trullerey m'a cités.
— Dieu ait pitié de nous! s’écria Isenhofer avec une terreur plaisante. En ce cas, vous aurez beaucoup de bois à déraciner. Et tous ces repaires sont-ils encore habités!
— Nullement: ily en a bien la moitié de vides et de déserts.
— Eh bien! s'écia Isenhofer en riant et en levant sa coupe, c’est heureux. Les hommes sont dans la meilleure voie pour devenir des hommes. Je pourrais presque en vouloir à mon père de m'avoir mis au monde deux ou trois siècles trop tôt. Que vois-je, aujourd’hui, dans cette maison de fous? les gens y marchent encore à quatre pattes, se laissent gouverner par la folie et prennent le bon sens pour le diable incarné. Chevalier, voici ma devise :
Plus de seigneurs que l’on adore, Plus de couvents ni de châteaux.
Qu’aux cités les bourgs soient égaux, Et du paradis c’est l’aurorel
— Aussi vrai que j'existe, dit Gangolf en l’interrompant , tu me fais l'effet d’un lollhard, si ce n’est que tu as des plumes de couleur ! Hier, j’en ai rencontré un près de Stilli; il préchait absolument comme toi. S'il n’avait pas eu avec lui un ange du ciel, j'aurais certainement appris de lui davantage.
— Ah! sire Trullerey, l’ange que vous descendites de son âne à Brugg, et que vous gardâtes peut-être un peu trop longtemps serré dans vos bras?
— Qui est-ce qui t'a dit cela ? demanda à son tour Gangot, qui ne put empêcher la rougeur de lui monter au ront.
LE CHATEAU D’AARAU. 77
— Mes deux yeux, répondit Isenhofer. La noble demoiselle de Falkenstein, qui passait avec moi et avec M. de Hemmenhofen, vous reconnut sur-le-champ. Vous étiez aveugle, puisque vous n’avez pas vu que nous nous sommes arrêtés près de vous. Le souple et complaisant chevalier Bentelin se chargea encore le même soir de regarder l’ange de plus près dans l’auberge.
— Comment! il y est venu ?
— Oui, par ordre de votre fiancée, qui avait peut-être des raisons pour étre plus curieuse que ne le sont d’ordipaire les fiancées.
— Dis-moi franchement, mon ami, sur quel pied est Bentelin avec Mlle de Falkenstein ?
— Seriez-vous jaloux? En ce cas je ferai mon métier, jattiserai le feu au lieu de l’éteindre. Bentelin, allié à de grandes familles, est riche et doit hériter de biens considerables; de plus, c’est un joli garçon; il est adroit, il a de belles manières |...
— Souffle, Isenhofer, souffle!
— Item, Mille Ursule est femme ; secundo, femme; et tertio, femme : c’est-à-dire qu’elle se croit plus belle qu'elle ne l’est réellement, qu'elle est coquette, irritable, fière, ardente, capricieuse et changeante comme un ciel d'avril. Elle ne sait rien du temps; pour elle le présent est tout.
— Souffle, souffle !
— Est-ce que ça ne brûle pas encore?
— Il reste un charbon qui n'est pas allumé. Souffle!
— L'homme a beaucoup de souffle dans les poumons; mais le sort en a encore plus. Laissez-lui aussi quelque chose à faire. »
Les deux compagnons de voyage causèrent ainsi bien avant dans la nuit, plus qu'il n’était nécessaire pour l'étendue d'un chapitre et pour le cœur du pauvre Gangolf.
78 LE CHATEAU D’AARAU\
L'apparition noctume.
Le jeune chevalier était très-sombre et très-mal disposé quand il monta dans son lit, haut comme une tour. Il était arrivé sur le chemin de la vie en face de deux dontes. Sa vanité, son ambition, son amour pour la charmante Ursule, l'entraînaient-à gauche, lui montrant la possession d’une belle femme, l'alliance de puissantes maisons, l’héritage de riches domaines, la-faveur du margrave de Hochberg , la restauration de l’ancien éclat de la noble maison de Trullerey; mais un mâle orgueil, l'amour de la patrie et de la justice, l’engageaient à prendre la route opposée, comme un homme libre, prêt à sacrifier à des convictions vraies et profondes tout ce qu'il a de-plus cher au monde.
D'un côté, l'imagination et la passion l’invitaient à jouir de la vie, de la gloire et de la fortune; de l’autre, la raison lui conseillait de ne pas vendre la paix du cœur et ld bonheur de la vie pour un peu d'or, pour la faveur incertaine des princes et pour la main: d'une femme mobile et impérieuse.
Peut-être cette lutte aurait-elle été bientôt décidée si Ursule avait été moins belle, ou si Gangolf avait eu pour elle moins d'amour.
A peine avait-il joui de quelques heures d’un sommeil agité qu'il fut réveillé par un bruit qui se faisait entendre à l'entrée de la chambre. La porte s’ouvrit lentement et laissa pénétrer une lueur rougeätre et blafarde, qui devint de plus en plus claire.
Gangolf se dressa à demi et non sans trouble, N mesure - que l’ouverture s’agrandissait, quand il vit entrer son
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père , ane lampe allumée à la main. La lampe, la longue .pelisse poire, le visage pâle qui sortait du mouchoir passé autour de sa tête et attaché sous le menton, donnaient à la hante figure du vieillard un air sépulcral..
« Est-ce vous, mon père ? demanda Gangolf d’une voix incertaine.
— Lève-toi et viens avec moi, » répondit la voix.
Gangolf obéit, et, sautant hors du lit, il s’habilla à la bâte. Quand il fat prêt, Rudigar marcha devant et fit signe à son fils de lesuivre.
Gangolf descendit derrière son guide les escaliers tour. nants; puis il s’engagea avec lui dans un corridor étroit, où l'on avait pratiqué, dans le mur épais de la tour, une petite porte que Gangolf connaissait bien et qu'il avait prise pour une armoire.
«Ne dis pas un mot, Gangolf, fit le vieillard, mais écoute et obéis en silence! »
Et tirant de sa poche une grosse clef, il ouvrit la porte, passa le premier en se courbant, desoendit de nouveau quelques marches, ouvrit une autre porte basse, ei entra dans une pièce étroite qui avait à peine deux mètres dans tous les sens.
Dans cette partie de la tour, qui lui était restée étrangère jusqu'à ce jour, le jeune chevalier éprouva un certain malaise, qui augmenta encore quand il aperçut à ses pieds, couchée sur de la paille, une figure humaine qu’il n'avait pas remarquée en entrant.
Une vieille femme, couverte de haillons, à la figure olivätre, aux pommettes saillantes, le menton et le nez pointus, et.les lèvres minces ‚se redressa sur son grabat. Elle écarta de son visage les cheveux noirs qui pendaient autour de sa tête en tresses droites, luisantes et mouillées comme si elles sortaient de l’eau, et fit voir en bäillant une grande bouche édentée.
Le jeune chevalier recula avec effroi, autant que le lui permettait l’étroit espace. Il ne douta.pas un instant que
80 LE CHATEAU D’AARAU.
ce ne fût la même bohémienne dont lui avait parlé Irni Fæsen, et qui ne s’était pas échappée, mais qui avait été cachée jusqu'alors dans le château.
« Lève-toi, tu es libre, dit le vieux Rudiger à la bohémienne. Mon fils te fera sortir. »
Puis, se tournant à demi vers Gandolf, il lui dit:
« Fais sortir cette femme par la petite poterne de derrière. Voici la clef du mur de la ville. Tu prendras une échelle placée au-dessus de l’Ecurie et tu l’aideras à passer par-dessus le mur. Mais prends bien garde que personne ne t'aperçoive. Tu n’échangeras pas le moindre mot avec cette femme, tu ne répondras à aucune de ses questions et tu ne lui en adresseras aucune. »
Puis Rudiger parla de nouveau à la vieille qui s'était levée, secouait ses jupes et prenait un paquet sale sous son bras.
« Quand tu seras hors des murs de la ville, lui dit le vieillard, tu te tiendras à gauche, toujours le long du mur, jusqu'à ce que tu aies tourné la ville; de là tu monteras jusqu’à la grand’route qui conduit à Schæœnenwerth. Il y a partout des ponts pour traverser les ravines et les fossés. Les étoiles brillent encore, mais le jour ne tardera pas à poindre. Allons, pars! »
Rudiger les éclaira lui-même avec la lampe; il ouvrit à son fils et à la bohémienne la porte de la tour et les fit sortir.
« Adieu, mon vieux trésor, dit la bohémienne en fai sant à Rudiger avec sa tête plusieurs saluts familiers. Je n'oublierai jamais que tu m’as donné un asile et que tu m'as soustraite aux mains des archers prêts à me saisir. Adieu, mon vieux trésor; garde précieusement mon anneau !
— Tais-toi, maudite sorcière, s’écria Rudiger d’une voix irritée, mais étouffée, ou je te tords le cou avant que le bourreau ne te le brise. »
En disant ces mots il ferma la porte de la tour.
LE CHATEAU D’AARAU. 81
Gangolf, qui n’avait rien compris au patois de la bohétienne, crut cependant deviner qu'il existait des rapports ıysterieux entre son père et la vieille, et que celle-ci ‘avait pas été traitée trop durement dans la tour de iore.
I fut presque fäch& que son père lui eût imposé l’obliation de garder le silence; mais le respect filial triompha ‘une curiosité bien pardonnable.
N trouva l'échelle, ouvrit la poterne de derrière, conuisit la bohémienne entre des rochers et des buissons, le mg du talus escarpé qui commençait au pied de la tour, asqu’au mur de la ville, appuya l'échelle contre le mur, ıonta le premier et fit ensuite grimper après lui la bohénienne. Quand elle fut en haut, il retira l'échelle et l’apiqua de l’autre côté de la muraille.
« Si tu me donnes quelque argent pour la route, lui dit a vieille, qui avait déjà le pied sur le premier échelon, ete dirai la bonne aventure! »
Gangolf chercha quelques pièces de monnaie et les lonna à la bohémienne, non pas tant par pitié que par rainte des maléfices de l’Égyptienne, s’il la laissait partir m colère du château de son père.
« Mon bijou, lui dit-elle en comptant rapidement les èces d'argent avec les doigts mêmes de la main dans laquelle elle les avait reçues, tu n’auras pas à te repentir de on cadeau. Tu arriveras à une longue vieillesse, et tu acjuerras d'immenses richesses. Tu auras la plus belle femme du monde, si tu es adroit. Elle t’aime. Marie-toi le plus tôt possible. Elle t'attend. Prends-la vite, de peur qu'un autre ne te l’enlève. N’attends pas le retour du cher père ; il sera longtemps sans revenir !
— Tu veux parler de mon père ? demanda Gangolf.
— Je te le dis bien, mon bel enfant! Rappelle-toi mes paroles. Les frelons sont à ses trousses. Peu importe. Chacun tue ses mouches; mais les mouches piquent. Peu importe. Adieu, porte-toi bien , mon amour.»
. La vieille fit un mouvement comme pour descendre.
« Arrête un instant, s'écria Gangolf. Qui est-ce quita envoyée à Aarau’?
— Qui peut m'envoyer? Je suis un être chétif. Cherche de bonnes gens, des gens compatissants. Ils sont rares. Tu crois que quelqu'un m'a envoyée. Allons, devine; je te dirai qui c'est, si tu tombes. bien.
— Par exemple , un baran? réponds!
. — Nomme-le,‘mon bijou.
— Thomas de Falkenstein.
— Nenni, nenni! Personne ne m'envoie. Porte-toi bien. Voici le jour.
— Encore un mot! Je te donnerai une poignée d’or, si tu rends mon père aussi bien portant qu'il l'était avant ta visite. Pourquoi lui as-tu fait du mal?
— Mon bijou, quel mal aurais-je pu lui faire ? Crais-tu que chez nous il n’y ait pas de cœur ? Nous en avons autant que vous autres. Le cher père se souviendra de moi. Je lui veux du bien. Il m'a défendue et protégée. Tiendras-tu ta promesse si je le guéris ? |
— Certainement.
— Vrai, sur ta parole de chevalier ?
— Sur ma parole!
— Je chercherai pour lui un baume. Tiens ta parole et tu me reverras.
— Dis-tu la vérité? |
— Pourquoi te mentirais-je ? Tu ne me payerais pas des mensonges,
— Où trouveras-tu ce baume
— Chez End', mon bijou.
1. Un jeu de mots ne peut se traduire que par un commentaire. La bohémienne parle d’un baron de End dont il sera question plus tard. Mais End signifie littéralement bout, fin , et sa réponse peut s’entendre; « À la fin, je le tröuverai. » Georges, qui ne connaît pas le baron de
End, l'entend ainsi; de méme plus bas il comprend : « Au bout, uw bout "du monde,» .
— Qu'est-ce qu’a mon pers!
— Enfant, porte-toi bien! Vois-tu ce nusge rouge?
— Où vas-tu?
— Chez End. »
Et à ces mots la vieille deseendit comme un trait en bas de l'échelle et disparut le long du mur.
Gangolf retira l'échelle, la remit à la place où il Yavait prise, puis retourna au château. La porte de la tour n'était que poussée; il vit eneore son père sur l'escalier tournant, la lampe à la main.
« Tu m'as fait attendre bien longtemps, dit Rudiger.. J'espère que tu n’as pas causé avec la bohémienne ?
— Elle m'a demandé la charité. Je lui ai donné quelque argent, mais je n’ai pas compris un mot de tout ce qu'elle a dit : cela n'avait pas le sens common.
— Ferme doucement la porte et suis-moi, » dit Radiger.
Gaugolf obéit à l’ordre de son père et le suivit dans la même salle où Gangoif et Isenhofer avaient causé 1a veille.
11 semblait qu'il se füt opéré, cetie nuit, un grand changement dans l’état du vieux chätelain. Sa froide insensibilité avait disparu. Ses yeux fixes et ses traïts ternes avaient repris de la vie et de l’animation , mais its exprimaient quelque chose de sombre ef de farouche, qui n’était pas moins effrayant que leur froideur sépulcrale.
« Quelles nouvelles apportes-tu de France? dit Rudiger après une pause. On dit que la ‘diète de Bade s’est dissoute sans résultat, et que Ja guerre des confédérés contre Zurich et l'Autriche recommence. s
Gangolf raconta qu’une armée française marchæt sur Bâle ; il parla des préparatifs des Zurichois et du -roï des Rontiains,des nouvelles prétentions que ce prince élevait
ger l’Argovie, des sentiments pen‘équivoques de la noblesse pour l'Autriche, et de l'espoir du margrave de Hochberg que.toutes les villes de l’Argovie feraient alliance avec l’archiduche. »
84 LE CHATEAU D’AARAU.
Rudiger secoua la tête et dit d’une voix forte :
« Pas de parjure, Gangolf, pas de parjure! Que Dieu te garde du parjure! Nous avons juré foi et hommage à Berne. N'oublions pas que nous sommes ses feudataires. Gangolf, si tu tiens au salut de ton âme, pas de parjure. Que comptes-tu faire ?
— Je ne ferai rien contre votre gré, mon père , repartit Gangolf; et, si vous l’ordonnez, je quitterai même le service du margrave et du roi.
— C'est ce que je ne veux pas, répondit Rudiger. Mais ‚suis ta conscience. Tu es libre. Le roi peut t’élever à de grands honneurs. Berne ne saurait rien donner. Ton mariage va te faire l'allié des Falkenstein. Je voudrais que ce füt déjà fait; mon cœur serait soulagé d'un grand poids. Gangolf, je te dirai encore plus : tu es pauvre, tu n’heriteras de moi que le château de Rore; tout le reste n'est pas à moi, mais à un tiers. Ne m'en demande pas davantage. Tâche de vivre honnêtement; mais, pour l'amour de Dieu et de ton âme, pas de parjure! Quelque chose que tu fasses, veille à ton âme, crains qu’elle ne soit la proie du diable ! Tu es pauvre; va, sers. le roi! il peut t'en récompenser, et Berne ne pourra pas t'en vouloir. Il y a bien des gens qui servent à un moindre prix que toi. Mais pas de parjure! Sers loyalement. Il vaut mieux mendier son pain et mourir de faim que de manquer à sa foi. Es-tu allé en congé à Bade?
— Je voulais aller à Bade ou à Zurich, chez le margrave, répondit Gangolf; mais je suis allé à Brugg quand j'ai appris que ma fiancée y était, et je suis venu auprès de vous quand le bailli Effinger m'a dit que vous étiez in-
sé.
— Indisposé ? Il me croit sans doute malade. Rassuretoi, je me porte bien. Mais tu es venu fort à propos. Il faut que tu restes quelques jours au château, Nous avons à régler beaucoup de choses ; car, Gangolf.... »
À ce moment, Rudiger s’interrompit et se mit à marcher
lentement à travers la chambre; mais, se retournant austôt, il dit :
« Tu as donc été à Schaffhouse? As-tu vu les Trullerey, nos cousins ?
— Je les ai trouvés en bonne santé. Le commandant de Rothweil, Jean Trullerey, était justement avec eux. Mais mon séjour a été de courte durée. Nous eümes....
— Ah! Gangolf, interrompit son père d’un ton et d'un air indifférents , comme si sa pensée était ailleurs, tu as vu et entendu beaucoup de choses. As-tu, par hasard, entendu parler du chevalier Joerg de Ende ? Il réside ou il a résidé, je crois, dans le Rhingau, au château de Grimmenstein. »
Gangolf ne se rappela pas ce nom et continua à parler des cousins de Schaffhouse.
« Le margrave de Hochberg t’a-t-il donné rendez-vous à Zurich à une époque fixe ? interrompit de nouveau le vieux Rudiger.
— Je ne pense pas, répondit Gangolf; car il m'a fait charger en route, par Marquard de Baldegg, de chercher À rendre Aarau favorable à la maison d'Autriche.
— Tu peux donner ton sang et ta vie pour ton roi, s'écria Rudiger avec véhémence; mais pas de parjure! Gangolf, Gangolf, je te déshériterais, je te renierais, je te maudirais. Oui, certes, je le ferais comme je le dis. »
Gangolf, presque effrayé de la violence de son père, assura qu'il aimait mieux quitter le service du roi.
« N’en fais rien. Non! cela ne se peut pas, répondit Rudiger, car tu -perdrais la main de ta fiancée et toute espérarce de fortune! Une fois marié, tu recouvreras ton libre arbitre. Aussi marie-toi sans retard, quand même je ne pourrais pas assister À tes noces. J’ai un grand voyage A faire, et je ne sais pas quand je pourrai être de retour.
— Comment! Vous voudriez faire un voyage? demanda
86 LR, GHATEAW, D’ AARAU.
Gangalf étonné, et se rappelant. les discours de la viele
bohémienne. Où comptez-vous aller? Puis-je vous am compagnsr ?
— Ne me demande rien. J'ai fait des vœux. aw cel, d faut d'abord m'en acquitter, lui répondit le vieillard d'un air plus. sombre. Ne ma damande rien. Hemman Esdeni m'accompaguera Il est fidèle et m'est attaché, at je suis babitué à lui.. I sait mieux que tout autre. ce qu’il me faut,, Ainsi, tranquillise-toi,
— Mais, mou père, vous na.partirez pas sitôt ?
— Demain, après-demain, au plus tand dans. trois ou quatre jours, dès que j'aurai tout remis entire tes 'mains, C'est le ciel qui t'a envoyé juste au moment nécessaire. Une semaine plus tard,.et iu ne m'aurais plus trouvé. Je te remettrai et t’expliquerai les titres et les papiers, Nous parcourrons aujourd'hui et dsmain notre propriété et natre fief; nos. biens-fonds ne sont pas grevés de dettes. Je mettrai tout entre tegmains. Une seule caisse en fer, placée dass. donjon, restera:fenmée. Tu ne l'ouvriras que situ ragpis la. nouvelle centaine de ma mort, ou. bien. si dix ans se passent sans que tu entendes parler de moi. Alors tu pourras l'ouvrir sans scrupule. Dans cette caisse tu trouveras mes dernières. volontés, que tu exécuteras conseiencieusement.»
Ls jeune homme, profondément ému, saisit la main de son père et le conjura, les larmes aux yeux et d’une voix tremblante, de ne pas quitter le château en ces temps de trouble; ou, s’il ne pouvait pas. faire autrement, de lui parmsttre de l'accompagner pour prendre soin de luiet veiller à.sa sûreté. Le vieux Rudiger resta inflexible.
« J'ai une sainte tâche à remplir, dit-il. Il faut que jema purifie de mes péchés avant d'aller rejoindre mes pères, et que j'accomplisse un vœu. Ne me retiens pas. Toi, tu resteras dans le pays et tu rempliras tes devoirs de citoyen vis-à-vis de la ville d’Aarau. Depuis plus de deux siècles n0s ancêtres ont habité cette tour, et assisté fidèlement la
LE CHATEAU D’AARAU. 87
ville dans les jours de prospérité et de malheur!. N’oublie pas cela. Si tu dois être le dernier des Trullerey, il faut que tu laisses la réputation d’avoir été le meilleur de tous. Veillesur les Falkenstein, et particulièrement sur Thomas. Nest l'ennemi juré de la ville et le mien. Le roi Rodolphe a délivré Aarau; avant lui la ville était un petit chien musale que les comtes de Rore et les princes de Habsbourg tement en laisse. Mais maintenant elle a pris l’essor de l'aigle*. Gangolf, aie soin que l'aigle ne redevienne pas le chien docile. Il me reste encore beaucoup à te ‘dire; mais le soleil va se lever, il faut que tu t’occupes de-ton hôte. » A ces mots Rudiger quitta la chambre.
Arrivée à Seckingen.
Les habitants du chäteau ne furent pas peu surpris du ‘changement inattendu qui s'était opéré en une seule nuit dans les manières du vieux châtelain. Ils prirent cette métamorphose pour un effet naturel de la joie qu'il éprouvait du retour de son fils, que tous aimaient. La satisfaction causée par ce changement s’accrut encore quand on vit Rudiger, comme autrefois, en barrette, en pourpoint de cuir de cerf et en bottes à l’écuyère, visiter les écuries, les celliers, les offices, donner des ordres, se faire rendre compte de tout; mais il &tait resté pâle, sombre, et d’un sérieux effrayant. On éprou-
1. Des 1229 un chevalier Kunzmann Trullerey est citécomme bailli de la ville d’Aarau,
2. C'est probablement une allusion aux armoiries de La ville. un aigle aux ailes éployées, tandis qu'il y avait daus les armes des comtes de Rore un chien noir avec un collier. On ne sait pas depuis quand Aarau a eu des armoiries.
88 LE CHATEAU D’AARAU.
vait aussi en le voyant cette inquiétude que fait toujours naître le mystère dans l’esprit des spectateurs. On remarquait les préparatifs de départ.du vieux Rudiger. Personne, pas même Hemman Enderli, qui devait accompagner le châtelain, ne connaissait le but ni le terme du voyage.
Hemman donnait seulement à entendre que ce voyage serait de longue durée; peut-être serait-ce un pèlerinage à Rome, à l’église des Saints-Apôtres, ou même au saint sépulcre, à Jérusalem.
Isenhofer, qui avait fait un long et bon somme, fut très-étonné quand, le matin, au déjeuner, il vit Gangolf tout pensif, le visage bouleversé, et son père, au contraire, bien dispos et causeur. Ileut de la peine à reconnattre Rudiger. On parla de la guerre de Zurich, de voyages et de choses et d’autres. Le vieux Rudiger montrait beaucoup d'expérience et une grande connaissance du monde; mais toutes ses paroles témoignaient de son mépris pour la vie, et il y avait dans tout son être, comme dans son pâle visage, quelque chose de sombre et de mystérieux,
Pendant qu’ils étaient encore à causer, arriva un messager de Brugg, envoyé par Mlle de Falkenstein. Il apportait à Gangolf la nouvelle que sa fiancée passerait ce matin le Bœtzberg pour aller à Seckingen; qu’elle espérait le trouver avec Isenhofer à Frick, où ils pourraient arriver par un chemin plus court en traversant la montagne.
Rudiger, sans proférer une parole, fixa sur son fils un regard contrarié et interrogateur; mais Gangolf, devinant la pensée de son père , s’empressa aussitôt de dire :
« Je ne vous quitterai pas, mon père, et je resterai ici tant qu'il vous plaira, ou du moins jusqu'à ce que vous soyez parti. »
En même temps il pria Isenhofer de l’excuser auprès de Mlle de Falkenstein, en l’informant du prochain départ de son père, et de la nécessité où il était de s'entendre
LE CHATEAU D’AARAU. 89
wec lui sur bien des choses, l’absence de Rudiger pourant être de longue durée.
« Chevalier, vous me chargez là d’une fächeuse mission, lit Isenhofer en se grattant derrière l'oreille. J'approuve rotre résolution; mais vous conviendrez qu’il ne sera pas agréable pour moi de supporter la première colère de rotre fiancée. Enfin, puisqu'il le faut, jy consens. L’orage jui gronde ne semble noir que parce qu’on le voit de loin. Laissez-moi partir dans une heure, pour ne point manquer les voyageurs à Frick. »
Au bout d’une heure, les chevaux se trouvaient tout sellés devant le château. Dans l'intervalle, Gangolf avait eu le temps d’instruire son ami de tout ce qui l’empéchait de se rendre à l'invitation de sa fiancée. Cependant il ne parla pas de la bohémienne, parce que son père lui avait sévèrement défendu de découvrir à personne le séjour de cette femme à la tour et la manière dont elle en était sortie.
Isenhofer prit affectueusement congé de Gangolf, dont le sens honn£te et droit avait, bien qu’en si peu de temps, gagné son cœur; et il salua le vieux Rudiger, qui monta au même moment à cheval avec une vivacité juvénile, pour visiter avec son fils les terrès de son domaine.
Isenhofer leur cria encore une fois adieu, et, pendant que le chätelain et son fils traversaient la ville, il tourna à gauche vers la porte voisine. Dès qu'il l’eut passée, il se trouva sur un long pont de bois qui le conduisit de l’autre côté de l’Aar
Pendant quelque temps il longea les collines avancées du Jura, jusqu'à un coude du chemin qui traversait une vaste vallée et le village de Kuttigen, et entrait ensuite dans la montagne. Il y vit s'élever sur la gauche l’imposant Wasserflue, sur les cimes duquel se serraient comme un tendre lierre quelques sapins isolés. Au pied de cette montagne, le fort Koenigstein dressait ses créneaux au-dessus de rochers escarpés et couverts de buis-
sous. Mais Isenhofer suivit le chemin pierreux de la mon. tagne, en tournant un large fond marécageux, jusqu'aux hauteurs du Staflelegg, dont le col ma était devant lui. 11. fit gravir lentement à son cheval.la route effondrée par les pluies. Arrivé sur le plateau, il jeta un regard en ar: rière et'aperçut, entre les montagnes, la riante verdure des bords de l’Aar,. la ville inondée ‘de: soleil, et, dans le lointain, l’éternelle et blanche muraïlle de neige et de zinee,. élevés entre de grands peuples et de grands pays qui n’ont ni les mêmes idées ni la même langue: ” U s'arrêta plusieurs fois pour contempler ce merveñllèur spectacle, et illeva en silence et invelontairement ses re gards et sas mains vers le ciel. Puis, arrivé au: sommet, il, vit devant lui, sous ses pieds, une vallée tranquille et déserte, et, dans le lointam, les lignes indécises des montagnes de la: forêt Noire. Il descendit dans la gorge où les montagnes, plus rapprochées , encaissaient un misérable petit village; mais bientôt la ceinture des montagnes s'élargit. de nouveau, et il découvrit une vallée pleine de cabames , de métuiries, de prairies, de cerisiers en fleurs, qui, s'étendant. de plus en plus, finit par s'ouvrir dans le Frickgau , près du Rhin , entre le Jura et la forét Noire.
Tout à coup:il aperçut à droite , à l'endroitoù la grand'route, passant sur le Bœtzberg, sort de la vallée latérale, un long et brillant cortége de cavaliers et de dames chevauchant côte à côte et causant gaiement ensemble. Bientôt il recomnut, à la tête du cortége , Mile de Falkenstein sur une baquenée blanche, avec un cavalier à sa droite’et un autre à sa gauche. L’un était Bentelin de Hemmen- hofens l'autre, un jeune et fier étranger d’une grande beauté, d'unetaille élancée, en pourpoint écarlate brodé d'or, avec une ceinture bleu d’azur et une toque à plumes bleues: et blanches.
« Ah! vous venez tout seul, Isenhofer? lui cria Mile de Falkenstein avec un sourire hautain. M. Gangolf s'est donc établi garde-malade ?
Je ————— |
L&. CHATEAU D'AABAU: | où
lement, répondit Isenhofer en saluant la société respectueux, tous il. pourrait bien tomber luihlade d'amour et de langusun, car les préparatifs lpère pour un long voyage an Terne-Sainte eu Vempäckent.... | Kssez cela ! interrompit Ursule en riant.. Nous ean- Js. cetie,‚kistoire.. Il attend sans doute que nous alpme ‚sa tour de Rare... peu: de jours, je:pensa, il savailuiaséme à Sock A. aux pieds de son adorable:fiancée , dit Isenhafer. en attendant, il. vous. adhesse ses compliments et ses les plus tendres....
»Oh! dis Ursule:en raillant, je les avais sentis.avant e arrivée. Ils avaient tellement glacé l'air. que nous arions presque tous de froid. Cependant continuez, je is prie, votre récit. »
Les chevaliers éclatèrent de rire. Isenhofer, s'étant joint cortöge,. fit marcher san cheval derrière la haquenée Mlle de Falkensiein, et continua sam rapport: mais, tant aperçiz du pes. d'attention. qu'on accordait à son st, il prit bientôt part aux gaies plaisanteries de la sété.
Bentelin et Mile: de Falkenstein paraissaient être dans meilleurs termes avec le jeune chevalier étranger , qui ontait une grande. quantité d’anecdotes et d'aventures ivees à la cour du roi Frédéric et à celle du duc d’Auche.
Mais, au milieu de toutes les plaisantertes, il n’échappa 3 au poëte de Waldshut. que le jeune chevalier étranger la noble demoiselle ne se regardaient pas avec indiffé 126. Jamais leregard du chevalisr ne tombait sur Urle. sans s'arrêter longtemps, et Ursule était toujours cée de baisser les yeux en riant et en rougissant, comme elle ne pouvait supporter les traits enflammés de ces ax noirs qu'elle-même cherchait sans cesse. Cependant, milieu des bruyants diseours et des éclats de rire, ce
muet langage des yeux ne fut pas remarqué de Bentelin lui-même, qui chevauchait du côté opposé,
Isenhofer, piqué par la curiosité, resta en arrièrecomme par accident, et s’y prit si bien qu'il finit par se trouver près d’une des femmes de chambre d’Ursule, qui lui était bien connue.
Il apprit d'elle que le jeune chevalier aux yeux ardents était le baron Hinz de Sax, ancien compagnon de jeux d’Ursule, aujourd’hui le fiancé de la belle comtesse de Zollern, et le compagnon d’armes et l’ami le plus intime de Bentelin. Arrivé la veille de Zurich pour se rendre à Seckingen , chez les Falkenstein, il avait rencontré inopipinément à Brugg son ami et sa charmante compagne d'enfance, et il avait passé avec eux la soirée la plus agréable.
La femme de chambre ne put s'empêcher de parler avec beaucoup de chaleur de l’aimable chevalier. Isenhofer sut ensuite faire jaser les gens du jeune baron sur le compte de leur maître; ils ne tarirent pas dans leurs éloges sur son caractère hardi et sur son esprit aventureux.
Il était midi passé quand on aperçut enfin les eaux vert bleuätre du Rhin, et, de l’autre côté, au pied d’une montagne boisée, dans une plaine riante, la petite ville de Seckingen ; depuis longtemps on avait découvert les tourelles du couvent et de l’église de Saint-Fridolin, qui la dominaient.
Tout à coup on entendit sonner la trompette, et uns troupe à cheval vint du pont au-devant des voyageurs. Ces cavaliers étaient tous superbement montés et en costume de fête. En tête marchait le père d’Ursule, le baron Jean de Falkenstein et son frère Thomas, landgrave de Buchsgau et de Sussgau. Ils étaient suivis de Max d’Ems, du comte Georges de Sulz, de Hog de Hegnau, de Frédéric du Haus, de Georges de Knæringen, de Balthasar de Blumeneck, et de beaucoup d’autres seigneurs qui passaient
Joyeusement à Seckingen le temps de \a trève.
LE CHATEAU D’AARAU. 93
La vie de château.
Je ne peindrai point ici la suite variée ni la magnificence des fêtes et des divertissements auxquels les gais chevaliers se livrèrent soit à Seckingen, soit dans les châteaux voisins. Chaque jour apportait à la joyeuse société de nouveaux plaisirs qu’assaisonnaient l'esprit, la grâce, les intrigues et les amours des nobles dames et demoiselles des environs.
Mais la reine de toutes les fêtes parut être la fiancée de Gangolf; grâce à la prodigalité de son père, elle surpassait toutes les personnes de son sexe par sa magnificence, comme elle les éclipsait par sa beauté. D’humeur légère et folâtre, elle ne semblait vivre que pour le plaisir, et sa présence provoquait partout, comme par un charme magique , les éclats de la joie.
Ce qu’Ursule de Falkenstein était parmi les femmes, Hinz de Sax l'était parmi les hommes. A voir ce beau couple, on aurait cru qu’il y avait entre eux d’autres liens que le souvenir de leurs jeux d’enfance, si l’on n’avait pas su qu’il était le fiancé d’une autre comme elle était la fiancée de Gangolf. D'ailleurs Ursule, avec le tact et la finesse de son sexe, traitait tous les hommes de la même manière. Aussi personne, ni le jeune baron ni aucun autre, ne pouvait se vanter d'autre chose que d’une préférence fortuite.
Isenhofer , qui jouait au milieu de ces fêtes le rôle de boute-en-train et de bouffon, et qui était pourtant le seul qui gardât son sang-froid, seul aussi y voyait plus Les regards brülants et passionnés qu'Ursule et Binz
94 LE CHATEAU D’AARAU.
se jetaient furtivement lui avaient révélé toute l’ardeur de leur feu secret.
« Ah! le pauvre Gangolf! soupirait-il un soir qu'appuyé contre une fenêtre, dans une salle de bal splendidement éclairée, il avait tout observé en silence, et qu'Ursule, échauffée par la danse, était venue chercher près de lui un siége pour se reposer.
— N'est-ce pas, Isenhofer ? demanda-t-elle vivement et avec un air d'abandon. N'est-ce pas bien mal, n'est-ce pas impardonnable à lui de m’oublier st longtemps ?
. — Le pauvre Gangolf! répéta Isenhofer en soupirant, mais d’un air moitié compatissant et moitié comique, 1l ne doit pas désirer d’être ici. Il est bien mieux dans la tour de Rore!
— Comment l'entendez-vous ? dit-elle en rejetamt la ie ea.arriöre, d'un air dédaigneex ‘et hautain.
— Il n’apporterait pas ici la gaieté, répondit Isenhofer, et il twoublerait bien des plaisirs innocents.
— Oui, comme il fait toujours, Isenhofer; cela pourrait bien me le faire hair. Vous rappelez-vous sa conduite à Brugg?
— Mademoiselle, que faire? » reprit Isenhofer. Et taui à coup, avec le plis grand sérieux: « Tiens, voilà qu'il vienti ægouta-t-1l.
— Où donc ? » s’écria Ursule aveæeffroiet en s "slancant de sa chaise. :
Isanhofer répondit en riant :
. « Restez tranquille, mademoiselle , j'ai pris pour loi M. Valentin d’Ast. | . —Kou, maladroit, de m'effrayer ainsi! dit Ursule sx riant, mais contrariée.
“— Voulez-vous que je répare ma maladresse ? demandat-il d'un air à la fois candide et malin. .
. — Oui, sur-le-champ; et comment? reprit Ursule aveo. curiosité.
- — En vous annonçant que Trullerey arrivera bientôt.
LE CHATEAU D’AARAU. 9%
redevenez sérieuse, mademoisélle. Je serais bien voir M. le baron de Sax et le sire Trullerey à côté
l'autre, pour me convaincre, par la comparaison
les deux- est le plus bel homme.
lais moi je tremble, répondit Ursule, qu’ils ne pas amis : mon noble fiancé a un si étrange ea- ! Javoue.... »
n’en dit pas plus long. Elle tourna la tête vers la et se mit à examiner les étoiles, comme si elle. exprimer sa pensée. Mais Isenhofer parut la de-
us avez raison, dit-il, Gangolf est un excellent. ;, mais il est presque trop parfait; il ne sait pas se a monde de notre époque. Il semble appartenir aux ; temps de la vieille tour. J'aurais ‚je crois, peu de ‚l’engager à rester au château d’Aarau aussi longqu'il vous plairait.
h! balbutia Ursule avec embarras et distraction, it que ses yeux, comme attirés par un pouvoir maıe, suivaient parmi les danseurs le jeune baron Quelque temps encore, rien que quelque temps, \ | ce que.... » Après une pause elle reprit : « Vous.le bien vous-même. Je vous en prie, rappeler-vous. > de Gangolf avec Bentelin, à table ‘chez le bailliri S'il allait faire jci des scènes pareilles ! Je vaus. :, Si vous avez quelque pouvoir sur ln, rendez-tous ce service!.
e le tenir encore queique temps éloigné ? Ÿ demanla fer. 3 vous-en prie. Eh bien, oui, murmura-t-elle tout, ne voix caressante ,.en posant: ‘familièrement la main, was d’Isenhofer ; quelque temps seulement. :. : isqu'à ce que... dit Isenhofer en la regardant aveg; rire malin, comme s’il avait lu au fond de son âme, Jus avez raison, c'est bien cela! jusqu'à ce que le. le Sax...» .. rue
Ursule se sentit devinée et rougit.
« Fripon! dit-elle toute honteuse, mais avec un regard caressant, comme une prisonnière qui demande grâce, et en lui donnant une légère tape sur la joue: serais-tu disposé A.te faire voleur? »
À ces mots elle s’éloigna; mais, après quelques pas, elle seretourna encore une fois en le menaçant du doigt, puis disparut dans la foule brillante, Son cœur battait : elle sentait qu'elle avait trahi ce qu’elle n'aurait pas voulu : s’avouer à elle-même.
Mais, au même instant, son cœur fut oppressé par une tout autre inquiétude. Un frisson de jalousie glaga tout son corps. Elle voulait sortir du salon, mais elle resta comme clouée à la même place. Son ancien compagnon d’enfance dansait avec Mile de Hagenbach.
En effet, de toutes les rivales qu’Ursule pouvait craindre, la ravissante Hagenbach était, sans contredit, la plus redoutable. Ursule avait commencé par mépriser et hair de tout son cœur la maîtresse de son père, pour laquelle le baron Jean de Falkenstein avait dépensé un argent fou; cependant élle avait fini non-seulement par la trouver aimable, mais par en faire son amie intime. Celle-ci, par sa conduite et ses manières, donnait un complet démenti à la réputation qu'on lui avait faite. Elle menait une vie simple et pieuse , s’habillait avec goût, mais avec beaucoup de réserve et de modestie, et avait si peu de coquetterie que les femmes mêmes s’en étonnaient.
Jean de Falkenstein amant déclaré de cette rare beauté, épris d'elle jusqu'à la folie , la traitait avec une timidité respectueuse , malgré son dédain ordinaire pour les convenances, Il n'était point de femme avec laquelle les hommes fussent moins libres qu’avec elle, et cependant aucun ne pouvait résister à la séduction qu'elle exerçait. La nature n'avait point observé dans les traits de sa figure les règles ordinaires de la beauté, mais elle avait mis dans chacun d'eux de l’Ame et de la finesse. Elle n’était pas grande,
mais tout son corps était d’une proportion parfaite. Elle unissait une naïveté et une candeur vraiment enfantines à la gaieté de la plus pure innocence. Cette réserve sérieuse et délicate retenait tous les hommes, tandis que cette gaieté, qui lui était naturelle au milieu de ses amies, exerçait sur tous un attrait irrésistible. Cependant la ‘chronique scandaleuse répétait qu'elle avait fait plus d'un heureux ; mais ceux même à qui elle avait accordé ses faveurs semblaient regarder leur bonne fortune comme le prix de la violence ou d'une surprise, et se la reprochaient d'autant plus que l’objet de leurs adorations ne leur témoignait dès lors que le sentiment de la plus profonde horreur. Cela n’empêchait pas les mauvaises langues, parmi ses rivales, de soutenir que c'était l’habile colère d’une femme rusée et voluptueuse,
En dansant avec le jeune baron Hinz, Mlle de Hagenbach se montrait si froide, si troublée, que chacun de ses mouvements trahissait une certaine résistance; mais, malgré cet air contraint, elle dansait avec une grâce indéfinissable.
Au milieu de la danse, elle s’apercut de l'inquiétude d’Ursule et des regards sombres et jaloux que celle-ci jetait sur elle. Elle en comprit mieux le sens quand, s'étant approchée de Mile de Falkenstein, elle put à peine en tirer quelques monosyllabes.
Sous un frivole prétexte, elle l’entraina dans.la solitude d’un petit cabinet voisin, la serra contre sa poitrine et lui dit :
« Mon Ursi, tu souffres. Pourquoi te torturer ainsi et lutter contre ton propre cœur, chère amie? Ta main est promise à un autre; mais ton cœur s'était déjà promis dans ton enfance à celui dont tu oses à peine prononcer tout bas le nom. Et le pauvre malheureux! une secrète passion pour toi le consume. Je t'en conjure, mon ange chéri, suis l'impulsion sacrée du cœur! Ne te sacrifie pas à des calculs égoïstes. Tu me rendras malheureuse, si tu ne reprends ta liberté. »
LE CHATEAU D'AABAU. 7
Ursule confia tout son chagrin & son amie, et, se jetant à sou cou, elle versa des larmes abondantes.
« Non, jamais, jamais je ne reprendrai ma liberté ; j'ai horreur de moi-même ! Oui, il faut que tu le saches, mais toi seule ! Je suis folle. Je meurs d'amour pour celui que je devrais fuir! Pourquoi l’ai-e revu? Enfants, nous étions déjà attachés l’un à l'autre. Et, s'il me paraissait beau alors, qu'il est embelli depuis! »
Avec toute la fougue de son caractère passionné, elle parla des jours heureux de son enfance, du plaisir qu'elle avait éprouvé en revoyant à Brugg celui dont le souvenir pe s'était jamais effacé de son cœur; enfin elle rappel mille bagatelles d’un haut intérêt pour une âme si profondément éprise.
Mlle de Hagenbach eut de la peine à la calmer, et la pria de rester encore quelques instants seule pour se recueillir avant de rentrer dans le salon, où l’on eût remarqué ses yeux gonflés de larmes.
Mile de Hagenbach y rentra seule. Comme par l'effet
du hasard, la première personne qu’elle y rencontra fut ke baron de Sax, qui l’engagea de nouveau à danser.
Elle repoussa sa main presque avec colère, et lui dit :
« Homme léger, comment pouvez-vous songer à danser quand l’aimable Ursule pleure ? »
Il demanda en rougissant où se trouvait Ursule. Ses joues brülaient; ses yeux lançaient des flammes. Après avoir répété plusieurs fois avec instance sa demande, à finit par apprendre ce qu’il désirait savoir, et disparut.
Quand, longtemps après, Hinz et Ursule renträrent dans le salon au milieu de la foule bruyante qui s'était à peine aperçue de leur absence, la figure du jeune baron était radieuse, tandis que dans celle d’Ursule se peignaient à la fois le plaisir et l’embarras.
« Quel air étrange tu as, chère amie! » murmura tout bas Mile de Hagenbach.
Ursule sourit et dit :
LE CHATEAU D’AARAU. 99
« Que me trouves-tu d’étrange ?
— Je te le demande, Ursi, ma bonne Ursi, es-tu tranquille, es-tu heureuse ?
— Tu n'aurais pas dû me trahir, et surtout dans un moment où j'étais si peu maîtresse de moi-même.
— Tu es au moins tranquillisée, ma douce Ursi ?
— Oui, dit Ursule tout bas. Si ce n’est point un scélérat... > |
Quelques danseurs s’approchèrent en ce moment et interrompirent la conversation des deux amies.
Explications.
I n’echappa point au regard pénétrant du poëte de Waldshut que depuis cette soirée il s’était établi des rapports d’une tout autre nature entre Ursule et le baron de Sax. La certitude avait pris la place du doute, et la satisfaction celle du désir. On pouvait lire dans leurs regards, qui s’évitaient et ne se cherchaient jamais, le contentement d’une secrète intelligence. Gangolf, loin d’être oublié par sa fiancée, était plutôt pour elle un objet d’épouvante. Combien elle désirait d’être oubliée par lui ! Elle avait presque fini par l’esperer; car plusieurs semaines s’écoulèrent sans qu'il parût à Seckingen.
Isenhofer était sans doute celui qui pouvait le mieux savoir pourquoi Gangolf ne quittait pas la tour de ses pères ; mais Ursule se garda bien de l'interroger. Cependant il s’amusait à faire des épigrammes sur la fidélité des femmes et sur l’inconstance des hommes. Faute de talent poétique, les messieurs et les dames apprenaienit ces riens par cœur pour suppléer à l'esprit qui \eut
manquait, et les meler à leurs conversations et & leurs plaisanteries.
La légèreté des femmes de haute condition et la dépravation de la noblesse étaient alors choses si connues et si bien acceptées, que les grands n’en rougissaient pas, que le peuple s'était habitué à prendre cette licence pour le privilége distinctif des gentilshommes, et que même les prêtres n’osaient la blämer, parce qu'ils en étaient souvent eux-mêmes complices.
Le bruit courut ainsi que, pendant que la noble demoiselle de Falkenstein se réjouissait de la conquête du beau baron de Sax, celui-ci avait noué dans le couvent de Saint-Fridolin une tendre liaison avec une des plus jeunes religieuses, sa parente, qui était trop jolie et trop faible pour observer ses vœux de chasteté.
Cependant les beautés de Seckingen n'avaient pas fait oublier au jeune baron Hinz de Sax la mission importante dont le duc Albert d'Autriche l’avait chargé. Il devait, non pas gagner la noblesse de ce pays à la maison d’Autriche, car elle lui était déjà toute dévouée, mais la décider à entrer dans une grande entreprise contre les villes et les campagnes d’Argovie.
Le chevalier Marquard de Baldegg, qui avait apporté à Seckingen les plus brillantes promesses des seigneurs de la forêt Noire, était le plus puissant auxiliaire du baron de Sax. Beaucoup d’autres chevaliers, comtes et barons, se montraient tout disposés à seconder l’Autriche; et il y aurait eu unanimité parmi tous les nobles du pays, si Thomas de Falkenstein, par ses irrésolutions, n’en eût intimidé un grand nombre.
Le temps s'était perdu au milieu de projets, de négociations, d’envois et de réceptions, de messages de tout genre, et l’on était à la veille de la Saint-Georges, terme fatal de l'armistice. On savait déjà que les Suisses commençaient à
s'agiter dans la montagne, et que des combattants, réunis dans toutes les vallées autour de \eurs bannières. Ekaent
prêts à marcher contre Zurich et contre le fort de Rapperswyl; que Berne était pour les confédérés ; que le canton d’Appenzell allait declarer la guerre aux Zurichois, parce qu'ils n'avaient pas reconnu la diète des confédérés, et au duc Albert d'Autriche, parce qu’il prêtait aide et assistance à la ville rebelle.
On résolut alors à Seckingen de convoquer à jour fixe tous les membres de la chevalerie des environs: car il fallait prendre une décision d'autant plus prompte, que le margrave de Hochberg avait ordonné au baron de Sax de rapporter à Zurich la déclaration de la noblesse, pour aller trouver ensuite le duc Albert.
Le mercredi d'avant la Saint-Georges avait été choisi pour la réunion de Seckingen. Dès l'avant-veille, la noblesse afflua de tous côtés en si grand nombre, que les auberges pouvaient à peine la contenir. On vit même arriver celui de tous sur lequel on avait le moins compté, Gangolf Trullerey.
Ursule de Falkenstein était & causer gaiement avec Mlle de Hagenbach, le baron de Sax, le chevalier Marquard de Baldegg et Bentelin de Hemmenhofen, quand soudain la porte s’ouvrit et l’on vit entrer le baron Jean de Falkenstein, accompagné de son futur gendre.
« Croiriez-vous, dit en riant le. baron Jean, que ce mécréant allait descendre à l’auberge au lieu de venir chez le père de sa fiancée? Mais heureusement Isenhofer l’a trahi, et j’ai pu emmener captif le timide Céladon. »
Gangolf chercha à se disculper de son mieux. Les assistants regardèrent tous avec des sentiments très-divers le jeune chevalier. Ursule était devenue d’une päleur mortelle. Elle eut à peine la force de se lever et de faire un pas à sa rencontre. Gangolf s’inclina pour baiser respectueusement la main froide et tremblante de sa fiancée, puis il salua le reste de la société.
Mlle de Hagenbach remarqua l'inquiétude mortelle de son amie, et elle se pencha vers elle pour lui glisser quel-
ques mots à l'ereille, sans pouvoir pourtant s’empächer de jeter un regard craintif sur le jeune étranger.
= e Soyez le bienvenu, Gangolf, s’écria Marquard de Baldegg en lui tendant la main avec un rire amical. Redevenons amis! Dieu me damne, aujourd'hui un homme vaut son pesant d’or, et je serais au désespoir si je vous avais coupé un bras à Stilli, pour de semblables gueux, de pareils vagabonds. N’y pensons plus. »
Gangolf lui serra cordialement la main, et répondit :
« On ne garde pas longtemps rancune à un honnête homme. »
Bentelin de Hemmenhofen , après s'être tourné de côté et d'autre avec assez d’embarras, offrit enfin aussi la main à Trullerey et lui dit :
« Me regardez-vous aussi comme un honnête homme! Je crois que le bailli de Brugg nous a donné de mauvais vin. Nous ferons plus ample connaissance en buvant le bon vin des celliers de Falkenstein.
— Que diantre, s’écria le baron Jean pendant que Bentelin et Gangolf se faisaient des politesses, ce coureur d'aventures a donc eu des querelles avec tous les ferrailleurs du monde? Vous faîtes bien de vous réconcilier. Dans peu de jours nous aurons assez à batailler. Monsieur le baron de Sax, veuillez aussi accueillir avec bienveillance mon futur gendre: j'aime à espérer que vous n'avez pas encore croisé le fer ensemble.
— Le chevalier ne pourra point m'en accuser, dit Hinz... Da reste, j'ai entendu dire de lui tant de bien que je me flatte qu’il ne me refusera pas son amitié. »
Ce disant, il s'inclina de la manière la plus gracieuse devant Gangolf.
Ni Ursule ni Mile de Hagenbach ne purent s'empêcher en ce moment de lever les yeux sur les deux chevaliers qui semblaient poser devant elles pour leur permettre de lequel l’emportait sur l’autre.
Le baron de Sax avait plus de grâce dans tous ses mou-
LE CHATEAU D’AARAU. 108
vemenis, plus de charme dans sa physionomie, et quelque chose de plus agréable dans toute sa personne. Un costume riche et élégant rehaussait ses avantages naturels.
Et cependant ces qualités semblaient s’effacer devant la tranquille dignité de Gangolf et devant la noblesse sereine d’ua visage où rayonnaient la pureté et l'énergie d’une âme honnête. Il semblait un roi à côté de son vassal, et, dans son simple hahit de voyage, il avait l’air plus distmgué que le baron dans son brillant manteau de velours chamarré d'or et d'argent.
. « Vraiment! murmura Mlle de Hagenbach tout bas à l'oreille d’Ursule, à chaque instant Gangolf ast plus heau 1 »
Ursule avait repris ses couleurs et ga eoatenance naturelles, mais les paroles de.son amie lui firent monter subitement le rouge au visage.
« Qu'y »t-il donc? es-tu folle, ma chérie murmurg Mie de Hagenbach an voyant les joues ardentos d’Uraule. Tu me ferais douier de toi!»
La conversation des hommes devint plus animée. Bientôt aussi les dames s’y mélèrent. Ursule retrouva sa gaisté ordinaire ; elle adressa même, sans le moindre embarxas, quelques plaisanteries à Gangolf, comme s'il n'y avait absolument rien de changé dans leurs anciens rapports. Mais Gangolf ne put retrouver le ton de l’iptimite; il garda le maintien froid et sévère qu’il avait en entrant, toujours avec beaucoup de politesse. Le ton dégagé d’Ursule, avec M. de Sax comme avec lui, le remplit de surprise. Il admirait tant de dissimulstion et d’empire sur soi-même , mais il n'en .éprouvait que plus d’éloignement pour la jeune fille. Il se sentit même plus attiré par l'air timide et réservé de Mlle de Hagenbach que par les saillies de sa fiancée et de son fol entourage.
La société s’augmenta d’un grand nombre de chevaliers et d'amis du baron de Falkenstein, invités pour le souper. Il se forma différents groupes, et on se sépara les uns des autres. Le baron ayant enfin donné le signal, on passa
dans la salle à manger, et Gangolf, en sa qualité de fiancé déclaré de Mlle de Falkenstein, vint, comme le voulait la convenance, lui offrir son bras. Mais elle ne s’y appuya que légèrement et elle lui dit à demi-voix, du ton de l'or. gueil piqué :
« Pourquoi me demander mon bras, puisque vous tenez si peu à ma main? Laissez donc là cette contrainte qui doit vous être aussi à charge qu'elle m'est pénible.
— Mademoiselle, répondit Gangolf à voix basse, si vous daigniez m’accorder deux mots d'entretien particulier, je me disculperais facilement, je pense, de mes torts apparents envers vous.
— Vous excitez presque ma curiosité, dit-elle, en se mettant un peu de côté avec lui pour laisser passer la foule qui se rendait gaiement et en causant vers la salle à manger. Mais, après la conduite qu’il vous a plu de tenir vis-à-vis de moi, il me semble que toute excuse arrive trop tard. Je puis tout au plus attendre une explication.
— Je vous demande donc la grâce de pouvoir m'expliquer, répondit-il avec une réserve qui touchait à la tristesse.
— Soit! mais vite et en deux mots, » reprit Ursule d'un ton sévère, comme quand on est décidé à ne pas pardonner; et elle rouvrit la porte de la chambre qu'ils venaient de quitter.
Ils y entrèrent.
« Encore une fois, dit-elle d’un ton sévère et hautain, quand ils furent seuls, soyez bref; on nous attend! Vous ne méritez pas que je vous accorde un tête-à-tête. Je suis complétement désabusée sur votre compte.
— Et moi aussi, mademoiselle, sur le vôtre, répondit Gangolf.
— Tant mieux! monsieur Trullerey. Qu'av avez-vous donc à me dire ?
— J'ai à vous dire adieu! » répondit Gangolf froidement, * et il lui présenta un anneau entouré de diamants.
LE CHATEAU D’AARAU. 105
Ursule pälit : elle avait reconnu l’anneau des fian- ' çailles. |
Bien qu’elle eût intérieurement le désir de voir l’explication amener une rupture, afin de se rapprocher du baron de Sax, elle avait cependant redouté ce moment fatal. A cette heure elle n’éprouva qu'une surprise douloureuse et une humiliation profonde ; car elle aurait voulu congedier son fiancé et non se voir repoussée par lui.
« Que voulez-vous ? dit-elle, l’œil troublé mais étincelant, et d’un son de voix à peine articulé, qui trahissait autant d’effroi que de colère.
— Avez-vous oublié cet anneau et vos serments sacrés ? Voyez! c'est la dernière chose que vous puissiez me reprendre. C’est la dernière que vous puissiez donner à un autre, à qui vous avez déjà accordé plus que ne le doit une jeune fille.
— Misérable! cria Ursule toute rouge de honte, en reculant d’un pas et en le regardant par-dessus l'épaule avec mépris et fureur. Êtes-vous venu pour ajouter à vos outrages le plus sanglant de tous? Je chargerai un autre de vous en demander raison. La fille des Falkenstein ne s'est oubliée qu’une fois : c’est quand elle a voulu vous élever jusqu'à elle. Eloignez-vous de mes yeux! »
Gangolf leva lentement sa tête à moitié baissée et dit avec calme :
« Reprenez la dernière chose que vous puissiez réclamer de moi; reprenez cet anneau. Vous ne pouvez rien contre mon honneur, mais je suis maitre du vôtre : car sachez que, dans cette fatale soirée, j’ai été témoin de votre infidélité et de mon malheur. J'étais venu mystérieusement pour faire une douce surprise à ma bien-aimée, et j'ai trouvé... Dispensez-moi d'achever. Isenhofer ne vous avait-il pas prévenue que je devais venir? Et, après votre crime , quand il fut consommé, avez-vous frissonné d'effroi en m’apercevant, enveloppé de mon manteau, dans l’embrasure de la fenêtre du long corridor par lequel vous
rentrâtes furtivement avec le baron de Sax dans la salle du bal? Brisons là-dessus. Voici votre anneau! »
Chacune de ces paroles, prononcées d’un ton lent et triste, avait quelque chose d’écrasant. Ursule demeura muette et immobile. Une päleur mortelle vint border le rouge ardent de ses joues. Son œil était terne et sarabre. «Il sait tout! » fut la seule idée nette qui se fit jour au milieu des pensées horribles dont elle était accablée. Elk voulut se remettre et reprendre le ton qu'elle avait d’abord. Elle voulut répondre; ses lèvres tremblaient sans qu’il en sortit aucun son.
« Pourquoi hösitez-vous , mademoiselle ? demanda Gangolf avec plus de douceur.
— Allez ! répondit-elle après beaucoup d'efforts et d’une voix à peme intelligible. Régler cela avec mon père.
— Loin de moi cette pensée | répondit Gangolf. Je vous dois de la reconnaissance pour un temps malheureusement passé, où je croyais à votre amour ! Je ne veux pas, par notre rupture, livrer votre nom et celui de votre fe mille à l’insulte du monde. Renoncez vous-même ouvertement à moi! Alors ma retraite ne surprendra personne. C’est à vous qu'il convient de dire à votre père que vous n'avez point de goût pour moi. Je serais forcé de lui dire que sa fille, qui était ma fiancée, s’est donnée à un autre. »
Gangolf se tut. Ursule ne proféra pas un mot. Elle se sentait anéantie; son cœur était sur le point de se briser. Ses oreilles bourdonnaient eomme si l'univers rentrait dans le néant. Cependant, au milieu de ce tamulte étourdissant, elle entendait retentir d’une façon terrible la voix de Gangoïf.
Tout se brouilla et se confondit à ses yeux. L'air commença à lui manquer, elle respira avec angoisse.
Gangolf, ne se doutant pas de l'état d’Ursule, lui dit:
« Rentrons, pour qu'on ne s’apercoive pas de notre absence! »
Et il mit l'anneau avec impatience dans la main de la
jeune fille, qui pendait à son côté. Elle le laissa tomber sans en avoir Conscience, comme privée de ses sens.
I lui offrit poliment le bras pour la conduire. Mais elle poussa un profond soupir, et respirant avec force :
« Cela m'est impossible, » dit-elle.
A ce moment la porte s’ouvrit. Mile de Hagenbach entra et recula d’effroi à la vue de son amie ainsi bouleversée.
« Elle est souffrante! s'écria-t-elle. Allez! laissez-nous, on vous attend à table. »
Gangolf obéit et s’éloigna, content d’avoir terminé cette douloureuse entrevue.
Visite nocturne.
La grande salle à manger retentissait des cris joyeux des convives assis autour d’une longue table bien garnie. On plaça Gangolf à côté d’un siége inoccupé, qui semblait destiné à sa fiancée.
La famille de Falkenstein avait déployé une grande magnificence. La plus somptueuse argenterie reflétait l'éclat de cent bougies. Plus de vingt domestiques en livrées éclatantes étaient occupés à servir les nobles convives et à prévenir leurs désirs. Les mets se succédaient avec profusion : c’&taient des rôtis de bœuf, de mouton, de lièvre, de chevreuil, des cochons de lait, des sangliers, des truites saumonnees, des brochets, des carpes, des volailles et du gibier de toute espèce. Tout était parfaitement préparé pour charmer les yeux, et décoré de fleurs, de branches de laurier, de citrons et de’grenades. Au milieu s’elevaient des pyramides de pâtisseries et de bonbons arrangés artistement et avec symétrie. Le vin du pays, le johannis-
berg, le malvoisie, le vin de Chypre, circulaient dans des flacons d'argent. Gangolf ne resta pas longtemps insensible aux séductions de ce paradis de gourmands. Il pensa à la perte de sa fiancée avec autant d’indifference que s'il ne l’eüt jamais aimée. Il ne pouvait comprendre comment
il avait jamais eu de l’inclination pour elle; il rougissait de lui avoir avoué des sentiments qu'il n’avait jamais puisés au fond de son cœur, et même que les instances du margrave, la perspective de l'alliance d’une puissante fimille, l’intimité d'une femme séduisante, avaient fait naître et nourris d’une manière factice.
Au bout de -près d’une heure, le bruit de toasts partis du côté de l'entrée de la salle attira l'attention de Gangolf. Mlles de Falkenstein et de Hagenbach revenaient, sans aucun doute, sur l’ordre de l’amphitryon, le baron Jean, qui les accompagnait. Ce fut assurément plus qu’un simple hasard qui fit changer aux nobles demoiselles les places qui leur avaient été destinées, et qui fit prendre à Mlle de Hagenbach le siége resté vide près de Gangolf, tandis qu’Ursule alla s'asseoir du côté opposé de la table, malgré les efforts tardifs de son père pour l’en empêcher.
Cette apparition ne troubla en rien la satisfaction de Gangolf; car rien ne trahissait chez Mlle de Falkenstein la terrible impression de sa dernière entrevue avec lui. Mais un observateur plus clairvoyant ne s’y serait pas trompé: il eût remarqué que le rire d’Ursule était forcé, quelle répondait par monosyllabes, et qu’elle assistait au festin sans y prendre aucune part. Les convives eux-mêmes en auraient été frappés, s'ils n'avaient pas déjà été prévenus de l’indisposition d’Ursule, ou trop occupés d'eux-mêmes.
La voisine de Gangolf, contrairement à ses habitudes, causa beaucoup avec lui : une ancienne connaissance et son intimité avec Ursule autorisaient moins de réserve. Il l'avait toujours trouvée aimable, et, toutes les fois qu'il avait eu occasion de la voir de près, la folle passion de
son adorateur suranné, le baron Jean, \ni avait paru ex-
cusable. Mais jamais Mile de Hagenbach n'avait été avec lui aussi bonne et aussi gracieuse que dans cette soirée : on aurait pu supposer qu'elle tenait à occuper dans son cœur la place devenue vide. Mais, dans la pureté de son âme, Gangolf n'aurait pu concevoir même l’ombre d’une idée semblable. Au bout d'une demi-heure, Ursule fit signe à son amie de se retirer avec elle. Mile de Hagenbach, avant de se lever, glissa doucement ces mots à l'oreille de Gangolf :
« Il est indispensable que je vous parle ce soir même au sujet d’Ursule. Après le souper, je vous attends dans ma chambre. »
Gangolf promit de s'y rendre ; les deux amies disparurent.
Cependant Gangolf prit une vive part aux discussions qui s’élevèrent sur l’imminence de la guerre. Chacun envisageait la question à sa manière, et, comme le vin échauffait les esprits et donnait des ailes à la parole, les convives finirent par parler tous à la fois sans s'entendre.
On but à la ruine de tous les confédérés, et on divisa jeurs villes et leurs pays en grands gouvernements qui devaient être administrés par la vaillante noblesse au nom de l’Autriche. -
On maudit la lenteur du dauphin et de ses généraux, qui auraient dû depuis longtemps déjà avoir dépassé Montbéliard et Altkirch, et être arrivés devant Bâle, et même sur les bords de l’Aar. Plusieurs prétendirent que le roi de France était entré en Alsace plutôt pour prendre Strasbourg que pour venir en aide aux Suisses.
N était déjà tard, quand Gangolf se rappela sa promesse et quitta les chevaliers, qui se disputaient toujours. Onze heures sonnaient & la tour du couvent voisin, quand, par un long corridor faiblement éclairé, il arriva à la porte de la chambre de Mile de Hagenbach.
Comme il hésitait à frapper, pensant qu'il n'était pas convenable d'entrer à cette heure dans l'appartement
d’une dame, il entendit dans la chambre un bruit qui sembla augmenter quand il eut cogné doucement. On fermait à l'intérieur une autre porte, pendant qu'on Ödtait en dedans le verrou de celle devant laquelle il se trouvait. La porte s’ouvrit et se referma aussitôt derrière lui dès qu'il fut entré.
« Dieu du ciel! s’écria à demi-voix Mile de Hagenbach qui, en négligé de nuit et à moitié déshabillée, se repliait pudiquement sur elle-même. Comment! c’est vous ? Je ne vous attendais vraiment plus. Et cepehdant vous nous quittez déjà demain, et j'aurais auparavant.
— Pardonnez, mademoiselle, interrompit Gangolf d'un air embarrassé et en baissant les yeux. Demain, avant de partir, je me présenterai chez vous. »
Et il fit un mouvement pour se retirer.
« Il faut que nous causions sans témoins, dit-elle, et sans être dérangés. C'est impossible le jour, avec tant d'étrangers dans la maison. »
Et, jetant un léger fichu sur ses épaules, elle s’enfonça dans un fauteuil. Puis elle lui montra une place tout près devant elle; il aurait bien voulu reculer, s’il n’en avait pas été empêché par le mur. Il sentait souvent la pointe du petit pied de Mlle de Hagenbach contre le sien.
Elle se mit alors à lui reprocher sa cruauté envers Ursule. Elle peignit les suites funestes qui devaient résulter d'une rupture si subite et si surprenante. Elle prétendit qu'il avait été abusé par de faux rapports et que sa fiancée avait été calomniée.
Dans son zèle à défendre sa malheureuse amie, elle oublia souvent qu'elle était très-légèrement vêtue. Elle ne pouvait être plus séduisante qu'elle ne l’était dans ce négligé, avec sa voix caressante et ses beaux yeux où brillait une larme.
I pritenfin la parole pour justifier sa conduite ; ses raisons furent si concluantes et si persuasives, que l’amie d'Ursule
ze put que l’engager au pardon et à la réconciliation.
« Et admettons, dit-elle enfin d’un ton espiègle, que la bonne Ursi se soit oubliés un instant. Dites-moi, mon beau monsieur, n’avez-vous jamais eu de faiblesse? Ne pardonneriez-vous pas à une pauvre jeune fille ce que vous ne vous êtes peut-être pardonné que trop souvent, avouez-ie-moi? |
— Mademoiselle, répondit-il en fixant tranquillement sur elle son clair regard, je n’ai jamais rien eu à me par-
. donner à cet égard. »
Elle ie menaca du doigt d’un air mutin.
« Vous n’auriez même pas manqué de fidélité en pensée ? Allons vite, confessez-vous , et je vous donnerai l’absoation !
— Pour qui me prenez-vous ? repondit-il d’une voix et d'un air qui faisaient sentir qu’il était offensé de ce doute.
— Eh bien donc! mon cher saint, dit-elle en étendant vers lui som bras d'une blancheur éblouissante et en lui prenant la main, le ciel a de la miséricorde pour tous les péchés, et vous pardonnerez bien un péché véniel d'un instant...
— Le ciel pardonne les péchés, répondit Gangolf en souriant, mais il ne se livre pas lui-même aux pécheurs. C'est ce que vous me demandez de faire, mais je ne me chargerai jamais de couvrir de telles fautes.
—Oh! vous &tes un méchant, un cruel, dit Mile de Hagenbach en se levant avec un profond soupir ; et si je vous en priais bien gentiment, si je vous suppliais de la manière la plus touchante de m’accorder le plaisir de vous réconcilier ?
— Je vous l'ai déjà accordé, répondit-il en se levant de son siége. Ne vous ai-je pas dit que je ne pouvais ni aimer m1 hair votre amie ?
— Ah! c'est là une réconciliation pire que la plus profonde rancune. Je voudrais que vous eussiez de la haine pour mon Ursi. Au moins il y aurait plus de ressource que dans cette indifférence; il resterait une petite &ün-
112 LE CHATEAU D’AARAU.
celle qu'on pourrait peut-être rallumer ! Je vous en prie, je vous en conjure, mon cher Gangolf, laissez-vous attendrir. Vous avez donc un cœur de roc ? »
A ces mots elle posa une de ses mains sur la poitrine du jeune homme et l'autre sur son épaule, et leva les yeux vers lui d’un air si caressant et si tendre, qu'il eut de la la peine à soutenir ce regard. Il était trop troublé pour parler.
« Oh! comme ce cœur bat! dit-elle tout bas en appuyant sa tête contre la poitrine de Gangolf. Bat-il de compassion ? Laissez-moi écouter. Que dit-il ?»
Sans doute le cœur de Gangolf battait. Il jeta autour de lui dans la chambre des regards inquiets, comme s'il se sentait lui-même en danger. Il lui fut impossible de proférer une réponse. Cependant elle passa son bras autour de lui, et demeura longtemps près de lui dans cet abandon tendre et complet qui nous touche dans le beau tableau de l’Amour et de Psyche, par Christern d’Unterwalder.
« Ursule n'est certainement que la victime d’un soupçon peu fondé! murmura-t-elle tout bas. Si elle venait en ce moment, et qu'elle nous surprit tous deux seuls, à cette heure et dans cet abandon... l'apparence ne nous accuserait-elle pas? Et quand elle nous condamnerait, ne serions-nous pas innocents comme elle l’&tait sans doute?
— Vous avez raison. Il faut éviter jusqu’à l'apparence, s’ecria-t-il. Bonne nuit, mademoiselle. »
A ces mots il se détacha de ses bras, et, avant qu'elle pôt l'en empêcher, il ouvrit la porte; mais dans sa précipitation et dans sa confusion il confondit la porte de sortie avec celle d’un cabinet. Et, derrière cette porte, qu'on se figure sa surprise, il vit Mlle de Falkenstein, collée contre le mur, et qui prétait l'oreille. Ursule portait encore la magnifique toilette qu’elle avait quelques heures auparavant.
Muet et interdit, il regarda Ursule pâle de terreur, puis
Je cabinet, qui n'avait point d'autre entrée ni d'antte sortie:
n Mlle de Hagenbach, qui cachait sa figure dans ses et courait comme folle & travers la chambre.
u’est-ce que cela veut dire ? s’écria le jeune homme voix de tonnerre. Quel rôle comptiez-vous me faire ' Vous vous entendiez donc toutes deux pour me faire r dans un piége ?
Jésus ! Marie! Joseph! fit Mlle de Hagenbach à voix et avec angoisse. Modérez donc vos cris! Allez-vous in accident réveiller toute la maison ?
Cela veut être éclairci, continua-t-il toujours du son de voix. C’est un guet-apens. Je ne demande avoir pour témoin toute la maison, tout Seckingen te la noblesse! .
>our l’amour de Dieu, Gangolf! » s’écria Ursule. Et, lée de crainte et de honte, elle tomba à genoux et lui ses mains suppliantes. « Si jamais vous m'avez ‚ne faites pas de scandale. Calmez-vous ! Voulezious perdre tous et faire. de nous la risée publique ? par pitié, retirez-vous!
st pourquoi se häter de supposer tout ce qu'il y a de aal? demanda Mlle de Hagenbach avec plus de calme, a figure encore bouleversée. Eh bien! oui, j’aicache mie pour l’amener ensuite auprès de vous si j'avais sez heureuse pour vous réconcilier. Quelle autre in- 1 votre défiance peut-elle nous supposer ?
?ardonnez, mademoiselle, répondit Gangolf avec le sang-froid. I] me semble que cela n’exigeait pas ıdez-vous nocturne, ni un costume si peu en haravec votre réserve habituelle. »
: de Hagenbach devint d'un rouge pourpre. Ursule tremblant le verrou de l’autre porte de la chambre, it au chevalier et joignit les mains avec un muet et ant regard.
golf se retira en silence, sans un mot d’adieu, abannt les deux amies à leur repentir ou à leurs reprozufuels.
HATEAU D'AARAU, 8
Assemblée des chevaliers.
Sans doute Gangolf ne s’était pas trompé dans ses conjectures sur le but de cette comédie apprêtée. Il connaissait la légèreté de la plupart des dames de haute condition, mais il ne savait pas jusqu'où pouvaient les porter le dépit et la méchanceté.
Mile de Hagenbach n’avait probablement joué le rôle de tentatrice que pour donner à Ursule les moyens de surprendre son ancien fiancé dans les bras d’une rivale, de jouir de son. humzliation et de pouvoir l’accuser devant le baron de Falkenstein d’avoir manqué à ses serments et aux lois de l’hospitalité. Cette pensée le fit frissonner. Il n’aurait jamais cru ces femmes, du moins la belle Ursule, capable d’une telle trahison. Il n'aurait jamais pu supposer un tel raffinement de vengeance chez ces faibles, rieuses, délicates et caressantes filles d’Eve, si promptes à fondre en larmes. Au milieu de ces réflexions pénibles, il s’endormit fort tard, en jurant un profond mépris à toutes les femmes de la terre.
Par bonheur, le dieu du sommeil, qui flottait au-dessus de la tête du dormeur agité, fut plus habile que notre jeune héros, qui courait risque de devenir l'ennemi de toutes les femmes : car il lui fit apparaître, sous les traits d’un ange , une pieuse jeune fille dont la beauté et la tranquille douceur auraient fait aimer Dieu jusqu’en enfer. C'était la même figure qu'il avait rencontrée un jour dans les ruines de Freudenau, et qu'il avait accompagnée de Stilli à Brugg. Il ne put s'empêcher d'admirer même alors la fossette de neige du menton, et de comparer la jeune fille assise sur son âne avec la mère de Dieu dans sa fuite.
Mais le dieu des rêves la lui montra bien plus affectueuse qu'elle ne l'avait été dans la réalité. -
Son cœur oppressé se sentait attiré vers cette sainte; et ce qu’il éprouvait, elle semblait aussi le ressentir. Il lisait dans ses yeux, quoiqu’elle ne parlât pas. Elle lui offrit un bouquet de fleurs bleues; mais ce fut la dernière faveur qu'elle lui accorda dans son rêve. Quand Gangolf ouvrit les yeux, les rayons du soleil déjà chaud et éblouissant perçaient à travers les carreaux ronds de la fenêtre grillée.
Il s’habilla à la hâte. Il semblait n’avoir conservé aucun souvenir de l’aventure de la veille. Tout paraissait effacé par le charme de son rêve. Il troyva du plaisir à s'y reporter en pensée et À le continuer tout éveillé. Il se figurait qu'il devait retrouver les fleurs bleues qu'elle lui avait données. À peine s’il se pardonnait d’avoir pu oublier un instant ce que ses yeux avaient jamais rencontré de plus beau et de plus noble. Il se répétait mentalement les paroles de la béguine, se rappelait la douceur ineffable du son de sa voix, la délicatesse de ses traits, la sainte expression de toute sa physionomie, ses manières gracieuses et réservées, et jusqu'à son grossier costume. Le nom de Véronique revenait sans cesse sur ses lèvres. Au fond de sa poitrine .il sentait encore la douce oppression de son rêve. C’était une douleur pleine de secrètes délices. Parfois il ne pouvait s'empêcher de rire de lui-même, quand, au milieu de l'ivresse de son imagination, sa raison reprenait le dessus.
Cependant on frappa doucement à la porte. Deux domestiques apportèrent la soupe et le vin du matin. Ils étaient déjà venus trois fois inutilement. Il apprit que les chevaliers étaient réunis depuis longtemps pour prendre enfin une résolution définitive. Il fallait qu'il se rendit à la réunion.
Dans une haute salle carrée du couvent de Saint-Fridolin, étaient assis environ quarante comtes, barons, chevaliers
et gentilshommes, sur des bancs à coussins. Au-dessus de leurs têtes étaient suspendus aux murs les portraits blasonnés de toutes les abbesses du couvent, depuis le temps de Berthe, la pieuse sœur de l’empereur Charles le Gros. Au milieu de la salle on voyait plusieurs chevaliers assis autour d'une table carrée couverte d’un drap noir. Le baron Jean de Falkenstein présidait l’asssmblee; en face de lui, au bas bout de la table, M. Isenhofer de Waldshut, faisant office de chancelier, tenait la plume. La confiance générale en son savoir lui avait valu cet honneur. |
En ce moment il régnait un grand silence dans la salle. Tous écoutaientun moine bénédictin du couvent de Saint- Blaise de la forêt Noire, envoyé par son abbé au concile de Bâle. A son passage à Seckingen, on l'avait prié de rehausser l'éclat de l'assemblée par sa présence et de la sanctifier par ses prières. C’était un grand et bel homme, qui était, disait-on, le plus remarquable orateur de Saint- Blaise.
« Le jugement de la colère divine, s'écria-t-il, est prêt à éclater sur les têtes coupables de la Suisse. Quand vos craintes vous feraient différer de frapper, le jygement de Dieu ne se fera point attendre. Il foudroiera les confédérés, les féroces rebelles qui foulent aux pieds les décrets de Dieu et les lois de la nature, et qui osent lever la main contre le roi, contre l’oint du Seigneur et contre l'autorité légitime de leur souverain. Chaque peuple de la terre obéit à des rois; mais ces paysans veulent être les maîtres, c'est-à-dire qu'ils appellent la discorde infernale entre eux et leur souverain.
« Saint Jérôme dit parfaitement au rusticus monachus : La polycratie ne vaut rien. Rome, à peine fondée, ne put supporter deux frères pour rois; elle consacra sa puissance par un fratricide. Esaü et Jacob à peine venus au monde se disputaient la primauté. Il n’y a qu’un Dieu dans le ciel, qu'un ave sur la terre et qu’un empereur
LE CHATEAU D’AARAU. 117
dans le monde; il n’y a qu'un pilote sur un navire, qu’un maître dans la maison et qu’un général dans l’armée. Les abeilles n’ont qu'une reine; les cigognes, en traversant les nuages par longues bandes, suivent toutes celle qui vole en tête. »
Les yeux de Gangolf se reposaient avec plaisir sur la figure imposante du moine, qui termina en excitant ses auditeurs contre les indomptables paysans suisses, comme s’il se fût agi d’une croisade contre les Sarrasins.
« Que Dieu me damne si le révérend père n'a pas raison! » cria une voix de loin.
C’etait celle de l’enthousiaste Marquard de Baldegg.
« Il faut exterminer ces maudits vachers, ainsi que le disait le révétend père, comme l'ont été Dathan et Abimélech. |
— Eh bien! cousin Thomas de Falkenstein, le moment est venu de t’expliquer publiquement. Nous le demandons. Parle! »
Thomas de Falkenstein se leva. Gangolf ne put le regarder, tant ce visage lui avait toujours été antipathique. Il avait une barbe et des cheveux noirs, épais et crépus, un grand nez, des yeux saillants, des traits durs, dont la rudesse était à peine adoucie par l'expression sensuelle de la bouche, un menton gras et épais. C'était, en outre, un corps large et trapu, qui avait la conscience de sa force, et chacun de ses mouvements semblait une provocation ou une menace. |
— Croyez-vous, s’ecria le landgrave Thomas d’une voix puissante et en serrant ses deux poings contre sa poitrine, que je ne suis pas plus que vous tous désireux de me mêler à la danse ? Plutôt aujourd’hui que demain, je voudrais nettoyer les nids des confédérés avec des balais de fer. Mais ils sont nombreux. Où est le secours que le roi nous avait promis ? Que devient l'armée des Français et des Armagnacs ? Quand j’apercevrai les nuages de poussière soulevés par les troupes du dauphin, vous verrez
118 LE CHATEAU D’AARAU.
partout les oolonnes de feu et de fumée annoncer l’approche de Thomas de Falkenstein. Jusque-là, ce serait de la démence ! Mes châteaux, le long de l’Aar, sont à la merci de Berne, de Bâle et de Soleure. Personne ne payera un seul carreau quand mes châteaux auront été brûlés et détruits par les confédérés, et que je me trouverai entiè- ‚rement ruiné.
= Je vous l’ai dit cent fois, monsieur le landgrave de Buchsgau et de Sissgau, et je vous le répète ici solennellement devant tous les chevaliers assemblés, répondit le brave Hinz de Sax, la volonté de mon gracieux maître, le duc Albert d'Autriche, est qu'il vous soit rendu autant de châteaux sur l’Adige que vous pourrez en perdre ici par la guerre.
— Si vous m’aviez apporté cette promesse par écrit et revètue du sceau royal de votre maître, monsieur le baron de Sax, on pourrait y ajouter foi, répondit Thomas. La bouche des princes, on le sait, est toujours liberale ; mais leurs mains avides sont plus promptes à recevoir qu’à donner. Qui me répondra de la parole du duc Albert? »
Presque tous les chevaliers ss levèrent alors avec bruit en criant :
« Nous nous en portons tous garants, monsieur le landgrave ; OUI, tous. »
Quand le bruit se fut un peu apaisé, Thomas dit :
« En ce cas, j'accepte. Votre parole de chevaliers à tous vaut une parole de prince. Mais je ne bougerai pas que nous ne soyons d'abord assurés de Zofingen, d’Aarau, de Brugg et des autres villes d’Argovie. Elles pourraient tendre devant nous, au milieu de notre course, une corde qui nous ferait faire la culbute. Nous avons des sûretés pour Aarau : Trullerey est avec nous. Quand je voudrai, il me mettra en possession de la ville, si elle ne marche pas de bon gré. Mais comment en agirons-nous avec les autres ?
— Vous faites un faux calcul, monsieur le landgrave,
ıterrompit Gangolf. Aarau et la tour de Rore ont juré idélité A Berne, et elles tiendront loyalement leur sernent. Mais vous-même, comment avez-vous pu oublier çue, pendant votre minorité, Berne a toujours défendu vos ntérêts ? Comment osez-vous aujourd’hui abandonner rotre bienfaitrice ? »
Il se fit un silence de mort. Chacun fixait ses regards mr le jeune homme. Thomas de Falkenstein tourna lentenent vers lui sa sombre tête de bronze, et dit:
« Qui voudrait nous apprendre ce qu'un noble doit à les bourgeois ? Ce n’est pas vous, je pense, chevalier Ganof? Voyons, que je l’ontende encore une fois. Vous enez avec Aarau pour Berne ; n'est-ce pas là ce que vous hsiez ?
— Oui, je l’ai dit, répondit Trullerey.
— Pourquoi êtes-vous donc venu à l'assemblée de la blesse, si vous êtes contre nous ? demanda Thomas.
— Pourquoi m’avez-vous convoqué? Du reste, si je ne juis pas pour vous, je ne serai pas contre vous.
— Mais, que Dieu me damne! vous avez donc trompé le margrave Hochberg? s’écria Marquard de Baldegg. Il xımpte tout & fait sur votre dévouement, sire de Trul-
— Il est parfaitement instruit de mes projets, répondit Gangolf. Tant que mon père sera absent, et tant que durera la guerre, je ne quitterai pas Aarau.
— Que Dieu et ses saints m’assistent, Gangolf, cria le père d’Ursule, le baron Jean de Falkenstein, aussi vrai que si vous désertez notre cause, vous vous en repentirez. Tous ceux qui tieunent à la maison de Falkenstein doivent marcher avec nous. Ma fille est le prix des services que vous rendrez à la bonne cause. Vous en souvenez-vous ? Dois-je commencer par un parjure, baron ? Ma fille est le prix des services que vous nous rendrez, répéta le baron Jean en se levant fièrement de son fauteuil.
— Je suis seigneur libre, d’ancienne noblesse, et je ne
120 LE CHATEAU D’AARAU.
suis l’esclave de personne, répondit Gangolf d’une voix retentissante. Gardez votre prix ; moi je garde ma liberté et mon honneur !
— Messieurs, je vous prends tous à témoin, s'écria Jean de Falkenstein avec impétuosité, comme pressé de prendre Gangolf au mot. Vous l’entendez, il renonce à la main de ma fille. Après cet affront, j'aimerais autant la proposer à un de mes propres serfs que de souffrir que vous l'appeliez encore votre fiancée. Ni margrave, niroi, ni empereur ne me feront changer d'avis, aussi vrai que Dieu m'assiste!
— Gangolf, trésor de mon cœur, mauvaise tête, s'écria Marquard de Baldegg, est-ce que vous avez le diable au corps ? Revenez sur vos pas, il en est grandement temps. Vous risquez de perdre la main de la plus belle demoï selle qui soit sur terre.
— L’honneur de l’homme est préférable à la beauté de la plus belle des femmes! répondit Trullerey avec beaucoup de calme.
— Ah! s'écria le landgrave Thomas exaspéré. Tu ne sacrifieras pas impunément, blanc-bec, une Falkenstein à la canaille roturière de tes villes. Si je tenais à avoir Aarau, sache-le bien, je l’aurais demain, quand bien même ses murs seraient de fer. Ta tour, je la précipiterai, comme si elle était de sable, dans les flots de l’Aar. Dis cela à ton sournois de père. Je rirai du haut des fenètres du château de Kœnigstein, quand ses bourgeois et lui courront avec toi le pays en mendiants.
— Thomas de Falkenstein, garde ta mauvaise langue, riposta Gangolf. Ne souille pas de ta bave le nom de mon père. Tu es ici au milieu de chevaliers, et non au milieu de tes bohémiens stipendiés. »
Le landgrave s’élança en rugissant de son siége, et en trois bonds il fut tout près de Gangolf.
« Malheureux! cria-t-il, à qui parles-tu ? Qui te donne cette audace ? »
Gangolf se redressa lentement devant le landgrave et dit :
« Aqui crois-tu que ma parole puisse s’adresser dans une aussi respectable assemblée, si ce n’est à toi? »
Le landgrave ouvrit violemment la porte de la salle en rugissant.
« Sors d’ici! sors d’ici, espion de Berne, si tu ne veux que je te fasse sauter par la croisée.
— Thomas de Falkenstein, tu es un trop vil scélérat, dit Gangolf avec le plus grand sang-froid, pour que tes paroles puissent souiller mon honneur, pas plus qu’une mouche qui se pose sur mon bouclier ne peut en ternir l'éclat. »
De toute la salle, les chevaliers s’approchèrent consternes. Mais le landgrave Thomas, dont le corps semblait agité par des convulsions, demeura longtemps immobile. Dans sa colère, sa figure prit une teinte fauve affreuse, et sa lèvre frémissante devint toute bleue. Si un homme pouvait, comme le basilic, empoisonner par son regard, les yeux furieux du landgrave auraient, sans nul doute, assassiné Gangolf. Son aspect avait quelque chose de sinistre. On voyait ses doigts et les muscles de sa figure tressaillir comme dans des spasmes.
Tout à coup, bondissant comme le tigre qui s’élance sur sa proie, Thomas se jeta sur l’intrépide Gangolf, et lui enfonça ses deux mains dans les épaules, mais Gangolf ne recula point d’un seul pas, et tous deux commencèrent à lutter au milieu de cris affreux.
e « Paix, paix! crièrent les voix confuses des spectateurs. Gangolf, Thomas, arrètez! Arrangez votre affaire en chevaliers. »
Mais les deux adversaires n’entendaient plus rien. Après un instant d’une lutte acharnée, Thomas, saisi par le bras vigoureux de Gangolf, se sentit enlevé de terre et suspendu en l’air comme un enfant.
Le landgrave poussa un cri de bête fauve-et chercha à
mordre son adversaire. Mais Gangolf le lanca avec tant de force à terre que la maison entière en trembla. Chacun croyait que toutes les côtes du landgrave avaient dû être brisées par cette chute épouvantable. Thomas gisait à terre comme foudroyé, ses yeux homicides toujours braqués sur son adversaire. Quelques assistants voulaient s’approcher pour le relever; mais il se redressa brusquement de lui-même. Il tira son épée et courut en hurlant contre Gangolf, qui dégaina aussitôt. Mais dix épées furent en même temps étendues entre eux, et on sépara les combattants au milieu de mille cris de : « Arrêtez,
arrêtez! Ce sol est sacré. Pas de meurtre dans l’enceinte de l’église! »
Les uns entourèrent Thomas, les autres Gangolf, qu'ils cherchèrent à calmer. Ils l'emmenèrent, en le conjurant de quitter Seckingen : car le landgrave, disaient-ils, était capable de tout, et il pouvait compter sur le secours de son frère Jean, aussi vivement irrité que lui. Le cheval de Gangolf fut sellé; quelques-uns des chevaliers qui avaient pris l'intrépide jeune homme en amitié l’accompagnèrent jusqu’au pont du Rhin et jusqu'à la rive opposée.
Ce qui suivit l'assemblée.
Cette aventure n'avait pas seulement clos brusquement la réunion, elle amena aussi la dissolution de la diète des chevaliers. Le plus grand nombre des nobles venus à Seckingen quittèrent la ville en toute hâte le même jour, et retournèrent dans leurs châteaux comme si la guerre avait déjà éclaté et que chacun vit déjà l'ennemi devant ses murs.
\aturellement toute la faute de ce fâcheux dénoûment
rejetée sur l’éclatanite défection de Trullerey. Toute la nille de Falkenstein, et surtout le landgrave Thomas, scabla des plus terribles imprécations. Dix fois par jour omas jurait qu’il ne dormirait plus tranquille et qu'il ne yurrait pas content tant qu Aarau ne serait pas changé
un monceau de ruines et que la tour de Rore ne serait
s abattue et précipitée au fond de l’Aar. Et l’on ne savait e trop bien que le landgrave était homme à remplir son rible serment.
Le baron Jean joignait bien aussi ses malédictions à les de son frère; mais il y perçait une certaine satisfacm de l'issue de l'événement. Il se réjouissait en secret tre débarrassé d’un gendre dont son orgueil ne s'était mais accommodé. Ursule aussi se serait entièrement jouie de cet heureux hasard qui favorisait ses désirs au ta de toute attente, si le départ prochain du baron de x, à qui maintenant rien ne l’empéchait d’appartenir, eût rempli son cœur de la plus profonde tristesse. Au vins elle pouvait ne point faire violence à sa douleur ‚ne pas étouffer ses larmes. Ceux qui ne lisaient point ins son cœur attribuaient cette affliction à sa rupture ıbite avec son ancien fiancé. Le baron Jean, son père, épuisaiït en consolations. -
Dès le surlendemain, le beau baron de Sax partit pour urich, où il porta au margrave de Hochberg l'assurance » secours promis par les Falkenstein et la noblesse d’Arwie et de Brisgau à la maison d'Autriche. On lui adjoiait aussi, à la demande de toute la noblesse, M. Isenhofer : Waldshut comme conseiller et secrétaire chargé de nir les Falkenstein au courant de tout ce qui arrivait intéressant à Zurich chez le margrave et chez les condérés.
Ursule fut inconsolable du départ du baron de Sax, bien 1e celui-ci lui eût renouvelé en partant ses serments de délité et l2 promesse de rompre sans retard avec sa
fiancée et de demander ensuite publiquement la main de l’héritière de Falkenstein. Isenhofer avait été obligé de promettre à Ursule, par serment, comme le baron n'avait pas appris à écrire , de lui donner souvent des nouvelles de la santé et de la conduite de son amant.
Cependant, au bout de quelques jours, Ursule tomba dans la plus grande consternation, quand le hasard lu apprit que ses beaux yeux n'étaient pas les seuls à pleurer l’aimable Hinz. On parlait d'une singulière découverte faite dans le couvent de Saint-Fridolin , où une des jeunes religieuses avait reçu de nuit les visites du baron de Sax. Cette découverte agita tout le couvent et donna lieu à beaucoup de recherches. Le bruit s’en répandit bientôt dans toute la ville, ce qui amena inopinément une autre découverte de la même nature. La fille d’un riche bourgeois, dans la maison duquel le baron Hinz avait demeuré, devint folle de désespoir quand elle sut ce qui s'était passé dans les murs sacrés du couvent; car Hinz lui avait juré également un amour éternel. L’horreur de se voir trompée lui fit perdre la raison. Elle racontait à qui voulait l’entendre l’histoire de ses amours et de ses malheurs.
Comme personne, excepté Mile de Hagenbach, ne connaissait le secret d’Ursule, on ne se gêna point pour lui raconter les bruits de la ville, et toujours avec de nouveaux embellissements. Ursule dut employer tous les artifices de la dissimulation féminine pour ne pas trahir la douleur dont ces récits la déchiraient. Tout son être était brisé. Elle n’avait pas même la consolation d’epancher son chagrin dans le cœur d'une fidèle amie; car depuis queiques jours elle avait contre Mile de Hagenbach un soupçon qui pouvait bien n'être pas tout à fait sans fondement. Cette jeune fille, quoique toujours timide et réservée dans la compagnie des hommes, sans cesser d’être gracieuse, avait, dans les quatre derniers jours qui précédèrent le départ du beau Hinz, montré pour lui la répugnance la plus marquée. Lui, au contraire, l'avait traitée avec plus
le resnect que de coutume, avait recherché davantage sa société, et on aurait pu lire dans les yeux du jeune baron une demande de pardon pleine d’une tendre tristesse.
Il restait, il est vrai, encore à deviner ce qui pouvait s'être passé entre eux qui eût besoin d’être pardonné : mais Ursule connaissait les artifices de Mlle de Hagenbach et sa manière d’être avec les adorateurs qu'elle avait favorisés. D'après tout ce qu’elle avait appris des infidéités du baron de Sax, elle ne doutait point que la cojuetie n’eüt aussi commis quelque trahison contre elle. Elle la bannit de sa présence et s’enferma pendant des journées entières dans sa chambre, où elle restait les yeux fixes et sans larmes. De temps à autre seulement, un profond soupir s’échappait de sa poitrine; enfin les efforts qu'elle faisait pour comprimer sa douleur altérèrent sa santé. Elle fut prise d'une fièvre chaude qui mit sa vie en danger. Pendant sa maladie mème, toutes les fois que Mlle de Hagenbach s’approchait de son lit, elle entrait, n la voyant, dans une véritable fureur. L’art des mélecins et plus encore la force de la jeunesse la sauvèrent ; mais sa convalescence fut longue et elle demeura sombre t taciturne. Il lui échappait souvent de prononcer à lemi-voix le mot de monstre; mais personne ne savait à qui il s’appliquait. Parfois elle baisait en pleurant le suxrbe anneau de diamants que Gangolf lui avait rendu le oir de leur dernière entrevue. On cherchait à deviner la ause de sa tristesse. Quand on l’interrogeait, elle pleurait lus fort et se taisait. Elle ne laissait pénétrer à personne e sombre mystère de sa douleur. |
Cependant le baron Hinz de Sax, sans s'inquiéter ds armes qu'il faisait couler à tant de beaux yeux à Secingen ,: était arrivé heureusement à Zurich avec Isenıofer, le dernier jour de l’armistice ou de la paix pourrie. ‘out le mouvement de la guerre régnait dans la ville. En lehors des murs d'enceinte et des fortifications, on élevait e nouveaux bastions et on creusait de nouveaux fossés.
Les rues fourmillaient de bourgeois armes. Des soldats autrichiens montaient la garde devant les portes. On ne voyait nulle part que les confédérés inspirassent des craintes, cependant tout le monde savait que, descendus des montagnes avec la rapidité du torrent, ils marchaient bannières en tête contre Kloten, dans le comté de Kybourg. L'auberge dans laquelle descendirent les deux voyageurs retentissait du bruit de joyeux convives qui se disputaient, buvaient et chantaient. On y parlait de la force de l'armée française et des troupes auxiliaires. On calculait le jour où les drapeaux des Armagnacs flotteraient sur les bords du lac de Zurich, et des chansons satiriques contre les confédérés retentissaient à toutes les tables.
Le baron de Sax se rendit le lendemain chez le margrave Guillaume de Hochberg, pour rendre compte duré | sultat de sa mission; mais il rapporta un mauvais message quand il revint après le dîner, à l'auberge, auprès d'Iserhofer.
« Écris aux Falkenstein, dit-il, la figure encore enluminée par les fumées du vin de la table du margrave; tu auras beaucoup à écrire. Les hostilités sont commencées. Par politesse, les Suisses ont salué les premiers M. le margrave et lui ont brûlé, la nuit dernière, deux châteaux en Thurgovie : Spiegelberg et Griessenberg.
— C'est d'un mauvais présage, répondit Isenhofer. Il aurait mieux valu que les Autrichiens ou les Zurichois portassent le premier coup.
— Tu parles absolument comme le vieux conseiller à la table du margrave, répondit le baron. Ce conseiller a même cité une prophétie qui disait que l'empereur et les rois devaient succomber en Suisse. Mais nous nous sommes moqués du vieux fou. Une bohtmienne m'a bien prédit dans mon enfance que je mourrais dans la pourpre, et cependant je ne vois pas encore de belle princesse qui m'offre une couronne et un trône.
— Vous êtes jeune et vous pourrez voi bien des Chase
LE CHATEAU D’AARAU. 127
otre vie, reprit Isenhofer. Mais que se propose le ıve? Ne songe-t-il à aucune entreprise pour intiles confederes? Il n'est vraiment pas agréable de ler ses châteaux devant son nez, quand même on ‘ait une douzaine.
ah! répondit Hinz, je suis de l’avis du margrave. il faut en convenir, un capitaine accompli, froid, ı, habile. Il s’est mis à rire tandis que le messager bitait en tremblant la nouvelle des deux châteaux ies. « Les Suisses me portent un toast de bonne e, s’est-il contenté de dire, mais je leur ferai raison it qu'ils s’en doutent. »
"est bien parlé! fit Isenhofer; mais bien battu vaunieux. Que se propose-t-il de faire?
Rien, te dis-je, avant l'arrivée des Armagnacs. En ant, nos garnisons occuperont l'ennemi devant les Nous, nous ferons des excursions et nous courrons entures pour ne pas mourir d’ennui, ou...
Vous festinerons, nous boirons et nous conquerrons zurs , interrompit Isenhofer d'un ton railleur; et nt ce temps les Suisses ravageront nos terres et finiar nous en chasser. »
baron sourit d'un air fièrement dédaigneux et ré-
i, sans doute, s’ıls avaient affaire à des héros de npe, dont les glaives ontété forgés dans l’étable aux Eh! maître Scrikifax, m'accompagneras-tu quand il ı de se battre? Le margrave m'a promis de me r pour la première affaire sérieuse où il ira de la t de la vie.
Les affaires de ce genre ne sont pas nouvelles pour Pirai avec vous, dit Isenhofer d’un ton indifférent. <h bien! viens-tu avec moi? dit Hinz de Sax quelours plus tard, en revenant encore de chez.le mar- Je fais seller à J’instant mon meilleur cheval. W\ fat me rende auprés de Wildhans, à Greifensee. Tous
les Suisses de Kloten marchent contre le fort; et, dusséje y perir, il faut que j'y entre avant eux.
— Vous seul, ou avec des troupes? demanda Isenbofer.
— Moi seul, avec ma bonne épée, répondit le baron. Je porte les dernières instructions à Wildhans. Il faut qu'il défende le château jusqu’à ce que les Français arrivent et le délivrent. Avant quinze jours le dauphin amenera quarante mille hommes. Jean de Rechberg a envoyé cette bonne nouvelle du camp français. Viens-tu avec moi ?
— Oui, je vous suivrai; faites-moi seller un cheval. L'affaire ne me déplaît pas.
— Si la chance est pour nous, nous serons de retour avant le soir, dit le baron gaiement. Il ne faut pas plus d'une heure et demie pour faire ces trois lieues, si les Suisses ne nous barrent pas le passage. »
On sella les chevaux.
Les cavaliers franchirent à franc étrier les rues étroites et tortueuses, les portes de la ville et les ponts-levis qui retentissaient sous les sabots de leurs chevaux. On était au premier jour de mai, le soleil était brûlant, il fallait gravir au nord un chemin rude et montueux.
Quand, après une course pénible, nos deux cavaliers arriverent sur les bords de la Glatt, ils virent s’avancer, à gauche, dans le lointain, les colonnes des confédérés. Au milieu des nuages de poussière, ils aperçurent, le long des collines, les reflets étincelants des glaives et des cuirasses. Sur la droite, dans la direction que Hinz et Isenhofer suivaient en toute hâte, la route, du côté de Greifensee, était couverte de fuyards. Wildhans, déjà informé de l’approche des Suisses, avait engagé les habitants de la ville de Greifensee à fuir en emportant leurs meilleur$ effets, s'ils ne voulaient pas subir les horreurs d’un siége et être témoins de l'incendie de leurs maisons.
« Place! cria le baron Hinz en lançant son cheval au milieu des groupes des malheureux fugitifs qui, à droite
LE CHATEAU D’AARAU. 199
, à gauche, s'écartaient en silence. Isenhofer jeta sur ce “ste cortége un regard de pitié. Les femmes portaient de ourds fardeaux sur leurs têtes, ou bien des nourrissons pi criaient dans leurs bras. Les hommes poussaient devant eux des vaches ou des porcs. De petits garçons tralnaient des chèvres par leur corde. On ne voyait personne les mains vides; même les petits enfants qui, d’une main, se tenaient cramponnés à la robe de leur mère, portaient dans l’autre un jouet, un petit chat ou un petit paquet. Les malades s’appuyaient en gémissant sur les bras des hommes valides; des charrettes de marchandises chargées de menbles et de provisions, avançant sans ordre, foraient le cortége, tantôt à s'arrêter, tantôt à se presser. Chacun, tout occupé de soi-même, levait & peine les regards sur les deux cavaliers.
«Il était grandement temps, Isenhofer, » cria gaiement k baron de Sax quand ils arrivèrent au petit lac qui étendit entre les prairies, les collines et les montagnes abruptes, son tranquille miroir.
Bientôt ils découvrirent sur une éminence étroite et avancée l’ancien château de Greifensee, et au-dessous les maisons de la ville et ses remparts.
« Nous aurions de la peine à retourner aujourd'hui à Zurich par cette route, répondit Isenhofer. Nous avons trop de gens derrière nous pour nous fermer les portes.
— En ce cas, nous traverserons le lac pendant la nuit, à la clarté des étoiles, reprit Hinz. Vois sous les saules les bateaux de Wildhans! Le chemin qui mène à Zurich par a montagne est mauvais, mais court. »
La Cuurzıv D'A4RAË. Q
Le château de Greifenzee.
Ils arrivèrent enfin au mur d'enceinte circulaire de ville et à la sombre petite porte qui était déjà fermée, qu’on allait barrieader en dedans. Il n’y avait plus d' vert que le guichet étroit pratiqué dans un des battants la porte. Quelques soldats avec casques et cuirasses mi taient la garde en dehors, et ils levèeent leurs hallebar .quand ils virent approcher les cavaliers étrangers.
« Ouvrez les portes, laissez-nous entrer, s’éeria le ron Hinz. Je viens de la part du margrave avec des or pour votre commandant.
— Plus d'un aurait envie d'entrer, dit un des mea naires d’une voix rude en mettant sa pique en ar Tenez-vous à dix pas du pont, ou. je vous saigne, vou: votre cheval.
— Rustre malappris, s'écria Hinz, je t'enseignera respect dû à des chevaliers, ou bien tes yeux de hibou voient-ils pas pendant le jour ?
— Ils y voient plus qu'il n’est nécessaire pour v ouvrir avec ma pertuisane une nouvelle boutonnière d votre pourpoint chamarré d'or, si vous ne vous rei pas sur-le-champ, » s’écria le mercenaire en faisant pas en avant.
Pendant ce colloque, qui menaçait de prendre une & nure sérieuse, il sortit du guichet un homme simplen vêtu, avec un large chapeau rond surmonté d’un plu noir rabattu sur la figure. La longue épée pendue à côté indiquait que c'était un homme de guerre.
« Que voulez-vous? demanda-t-il d’un air farouch d'un ton impériet x
Le
— Je veux parler au commandant Jean de Breitenlanenberg, répondit le baron.
— C’est moi, » dit le guerrier en approchant.
Hinz sauta de cheval, tira une lettre de dessous son ourpoint et la présenta au chevalier, qui l’ouvrit et la lut mssitöt.
Pendant cette lecture, Hinz et Isenhofer eurent tout le mps de regarder le redoutable Wildhans, dont la figure e répondait pas du tout au portrait qu'ils s'en étaient it tous deux d’après ce qu'on racontait de ses exploits ttraordinaires. Il était plutôt petit que grand, mais apu et robuste. Son visage, qui indiquait un homme une quarantaine d'années, avait quelque chose de comnme et n’exprimait point la fière énergie et la fawche résolution ordinaires à l’homme de guerre. On sait plutôt dans ses traits la bonhomie, la bienveillance ; l’homanité ; mais ses yeux noirs, ombragés par d’epais urcils, lancaient quelquefois un éclair qui trahissait des rages cachés : il avait d'ailleurs une tournure commune et ne tenue négligée. Cependant, sous cet extérieur se monraient ane souplesse et une persévérance extraordinaires.
« Les Suisses approchent, vous ne pouvez plus retourer par le même chemin, dit Wildhans en pliant la ettre. Suivez-moi à la ville. Il faut que vous sortiez par in autre endroit. >»
Il ordonna ensuite d'ouvrir les portes pour les chevaux, t de les barricader immédiatement après. Lui-même resta usqu’& ce que ses ordres fussent exécutés. Un des valets mmena les chevaux; un autre conduisit les deux voyajeurs dans une maison voisine, où des officiers de la garison s’étaient réunis pour boire. Tout était morne dans les es; les maisons étaient désertes et ouvertes. Le silence le la ville n’était interrompu de temps en temps que par es rires bruyants du cabaret, ou par le bruit des hommes jui barricadaient les portes, ou par les cris des gardes »lacés sur les murailles.
Deux heures à peine s’&taient écoulées, lorsqu’un coupde canon appela la garnison sur le rempart. Isenhofer et k baron de Sax y coururent avec les autres. Les confédérés des villes et des campagnes arrivaient en cohortes serrées, armés de bâtons et de pieux. On voyait s’avancer lentement, à la lueur du soleil couchant, leurs longues colonnes. Devant le petit bois de chênes, au-dessus du fort, flottait la bannière rouge de Berne. A côté d'elle, un peu plus haut, brillaient celles de Lucerne et de Zug, dans les prés à côté du lac; Uri, Schwytz, Unterwalden et Glaris, étaient postés dans le petit village au-dessus de Greifensee. Toute la ville se trouva ainsi cernée en peu de temps, et aussitôt l’artillerie vomit ses foudres contre le château et les murs d'enceinte. L’artillerie des Zurichois riposta du haut du chäteau, sur la tour duquel Wildhans avait arboré la bannière de l’empire. Les boulets ne tombaient qu’isoles et à de longs intervalles; car l’art des artilleurs était alors bien loin de la perfection qu'il a acquise depuis. Cependant l’air était sans cesse ébranlé des coups de canon répétés par les échos de la montagne, et dont le bruit allait s’éteindre dans la forêt, au bord du lac. De tous côtés des bandes de Suisses s’approchaient du mur et tiraient avec leurs arbalètes sur les assiégés postés | derrière les parapets, en leur lançant avec chaque trait des jurons ou de grosses injures auxquels ceux-ci ne repondaient que par des ricanements et par des railleries, en imitant le beuglement des vaches.
« Le feu s’anime enfin, dit Isenhofer au baron de Sa qui était à côté de lui et regardait en bas du rempart. Voyez-moi un peu ces imbéciles! Vraiment, ce sont des enfants ou des êtres stupides. Si je n'étais pas moi-même dans une peau d’homme, je rougirais de l'espèce humaine. |
— Quelles singulières choses dis-tu 13? plaisant orrginal, reprit Hinz. C'est la guerre. C’est là qu'on reconnaît le cœur du héros. Il marche au milieu des périls, ou plutôt il plane au-dessus deux comme un dieu, sans
prouver de crainte et sans songer à sa vie. Vois-tu làbas, près de la haie, sous ces arbres, les Suisses en déroute ? Un boulet lancé du fort a frappé juste dans le gros de la troupe ; en voilà quatre ou cinq par terre qui se débattent dans la poussière. Mais les autres marchent de nouveau impudemment contre nos murs.
— Ces hommes savent pourquoi ils viennent et pour quelle cause ils exposent leur vie, répondit Isenhofer. Un sentiment noble fait battre leurs cœurs. Ils vivent pour la liberté, pour la justice et pour l'indépendance de leur ancienne confédération. Mais nos hommes, sur ce mur, pourquoi se battent-ils et pourquoi meurent-ils? Pour le pouvoir, l'ambition et la cupidité de maîtres étrangers. Il faut avouer que les hommes sont une bien sotte espèce; les autres bêtes, quand elles s’entr’égorgent et se déchirent, ont au moins cette excuse, qu’elles sont privées de raison : mais voit-on des troupes d'ours ou de loups assez stupides pour se laisser ainsi réunir et envoyer à la mort ain de faire plaisir à un autre loup ou à un autre ours ? »
Hinz se disposait à faire ure verte réponse à cette observation qui paraissait venir bien mal à propos, quand k mur au-dessous d’eux trembla sous le choc d'un boulet eanemi. La secousse fut si forte que de la chaux et des fierres se détachèrent du parapet.
a Diable ! s’&cria Hinz, dont la belle figure devint un peu pâle : c’était assez près, tout au-dessous de nous. Viens, allons chercher une autre place. »
Mais Isenhofer dit en riant :
e Bah! pour quoi quitter une place où je sais qu’ils : ürent trop bas pour nous atteindre? Je reste. Ailleurs is viseront peut-être plus juste. »
A ce moment, Wildhans, arrivant le long du parapet, dit au baron :
« J'en suis fâché pour vous, les archers de Berne ont conlé à fond mes bateaux. Vous ne pouvez plus vous en
retourner par eau, et il faut que vous restiez avec ma jusqu'à ce qu'il nous arrive du secours.
— Voilà une mauvaise nouvelle, s’écria Hinz tout mterdit. Le. margrave m'attend cette nuit.
— S'il veut vous avoir, qu'il m'envoie du renfort. I n’y a plus un seul passage d’ouvart, » dit Wildhans. Et il ajouta, pendant qu’un nouveau boulet faisait trembler le mur au-dessous d’eux: «Il commence à faire nuit. Joignezvous à nous quand nous nous retirerons dans le fort. Ja trop peu de monde, à peine cent hommes, pour défendre la ville. Le mur d'enceinte est beaucoup trop étendu et trop fable. Il ya déjà une br&che à la porte supérieure. »
À ces mots, Wildhans s’éloigna tranquillement et con tinua sen inspection le long du mur. Hinz pesta contre le : malheureux accident qui derangeait ses plans.
Isenhofer se mit à rire et s’&cria galement :
« Qui hante les méchants périra avec eux. L'aventure devrait vous plaire, ne füt-ce qu'à cause de la variété. Auriez-vous trouvé chez les belles de Zurich autre chose que chez les Falkenstein à Seckingen ? Jusqu'ici vous n'avez fait que le siege et la conquête des femmes les plus prudes, et même, je crois, de la jolie et rusée Hagenbach. Maintenant essayez de soutenir le siége des Suisses à la figure rebarbative, mais résistez. mieux que ne vous à résisté la charmante Ursule. »
Le baron n’était guère en train de plaisanter. Il éclatait en imprécations.contre le diable qui l'avait amené dans ce misérable nid, qu'il allait être maintenant, malgré lui, obligé de défendre. S'il lui fallait risquer sa vie, il aurait mille fois mieux aimé l’exposer en rase campagne et dans une vraie bataille.
« Auriez-vous déjà des pensées de mort? s'écria Isenhofer. Songez qu’on vous a prédit que vous mourrieæ an prince, dans la pourpre! Quant à moi, que m’imperte que ce soit une pilule de médeein ou un boulet qui fasse passer mon âme d'un rêve à un autzet »