‹ Le Château d'AarauChapitre 5 sur 28 · BE · texte numérisé non relu

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LE' CHATRAU D'AARAU. 135.

*uis ıl commença, sdon‘son habñude, à chanter-ua refrain.

Sependant, plus la nuit augmeatait, plus le. fou du fort les Suisses se ralsntissait. A la fin, les détonations cesrent de part et d'autre. Dans l'obscurité on n’apercevait : e les feux dés-bivouses, à la lueur desquels: d’insaisisles figures s’agitaient comme des fantômes, et les bran- 29 éclairées des arbres sortaient comme des bras fantas:. ues du sem noir de la nuit.

À ce moment, Isenhofer et Hinz furent invités à quitter rempart. Ils suivirent les soldats qui descendirent dass. ville, puis passèrent par une ruelle étroite avee des elles de bois, et enfin, après bien des détours aumailieu s rochers et des broussailles, arrivèrent À la porte du æ d’encemte du château.

L'espace compris entre.ce mur et l’ancien: fort était com rt d'herbes .et rempli d'hommes apmés. ['y'régnait le us profond silence. On entendait seuisment:se heurter: s cottes d'armes, les cuirasses, les épées. Deux lanternes, rec lesquelles on eclairat du haut des. marches qui meent à la porte du châtsau:, jetaisnt sur les figures bar. es,. sur. les morions et les casques, une lueur blafarde. tan de Landenberg cireulait rapidement au mike des. roupes qui se renforçaient des hommes venant de la ville. .donna toutes sortes d'ordres , posa des sentinelles dans ı cour du château, envoya des detschements dans.la: lle et dans l’intérieur du château.

Quand il fut anriwe près d’Isenhofer et dw baron de Sax,

leur dit :

« Entrez dans-le fort et mattz-vous à votre aise. Vous e manquerez de rien, neus passerons de bons moments: ’emmemi ne pousra pas nous-faire de: mal; il s'en 'Te-avec perte et avec honte. »

Hinz. et Isenhofer ‘suivirent quelques hommes qui les enèrent au château. Ils passèrent près d'une vaste cuine où brülaient da grands feux et où l’on faisait d'im-

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menses préparatifs. Après avoir monté un escalier tournant , ils entrèrent dans une salle spacieuse , éclairée par des lampes et des-bougies.

Une quinzaine d'hommes y étaient attablés et buvaient du vin dans de grandes coupes. Ils engagèrent les nouveaux arrivants à se joindre à eux. Bientôt la salle fui pleine de soldats, ainsi que les quatre petites pièces des tourelles qui se reliaient à la grande salle. Chacun déposait ses armes à terre ou les pendait à des clous de bois le

long des murs. On servit le souper; tous s’assirent au :.

hasard et se mirent à manger et à boire. La conversation s’anima, et, plus la soirée avançait, plus elle devint gaie et bruyante.

Isenhofer égaya ses voisins en leur racontant des anecdotes plaisantes auxquelles il mélait quelquefois des discours très-sérieux, mais souvent inintelligibles pour ses auditeurs ; enfin, se sentant fatigué, il se leva un des premiers pour aller se reposer. On le fitmonter dans une salle située au-dessus de celle qu'il venait de quitter. Le plancher était garni, tout autour, de lits et de coussins de toute espèce, apportés sans doute avec beaucoup d’autres ustensiles des maisons de la ville. Le bruit et les chants de la salle d'en bas l'empêchèrent de s'endormir; mais il fut encore plus troublé par une apparition inattendue.

La sombre salle se trouva tout à coup éclairée, et bientôt Isenhofer put y voir d’un bout à l’autre. Il crut d’abord que c'était la lune qui se levait; mais la clarté merveilleuse devint bientôt aussi grande qu’en plein jour. Les tables et les chaises jetaient de fortes ombres sur les lits et sur les murs, et on eût dit que les poutres du plafond brillaient des feux de l'aurore. Il s’élança de sa couche, ouvrit la petite fenêtre, et vit avec effroi au-dessous de lui une mer de flammes et des nuages de fumée. Des rais de lumière d'un rouge foncé et d’un jaune pâle se jouaient sur le miroir tremblant du lac.

Les nuages du ciel, comme embrasks par l'incendie, je-

at une lueur de sang sur la contrée et illuminaient la ntagne endormie. La paille en feu arrachée des granges des greniers par le tourbillon retombait de tous côtés mme une pluie d'étoiles. Toute la ville de Greifensee Qlait : Wildhans, ne se croyant pas en état de Ja dendre, l’avait fait incendier.

Le plus profond silence pesait sur cette scène terrible, sevelie par moments sous des nuages de fumée et de ussière, à laquelle les feux de l’incendie donnaient tout coup une vieet un mouvement sinistres. On entendait autant plus distinctement et d’une façon d'autant plus Ireuse le pétillement de la flamme, le craquement et le acas des maisons qui s’&croulaient.

À tous ces bruits se joignaient les mugissements des œufs, des chevaux, des brebis et des moutons, brûlés at vifs dans les étables de la ville. Bientôt on distingua assi des cris döchirants, poussés par des voix d'hommes, t surtout de femmes et d'enfants : car beaucoup n'avaient as suivi l’avertissement de Wildhans, et étaient restés ans la ville pour garder leur bien. Surpris maintenant ar l'incendie, ces malheureux cherchaient à s’&chapwer par les fenêtres des maisons et par les brèches praiquées dans les murailles. On les voyait courir çà et là lans la campagne. vers le camp des confédérés, qui se nontraient dans le lointain comme des fantômes mena- ‚ants.

Isenhofer rentra dans la salle à manger; car il lui semlait voir la gueule de l'enfer. Un grand nombre de bureurs étaient encore assis gaiement à table, comme il les ivait laissés; quelques-uns chantaient, d'autres regarlaient avec curiosité aux fenètres.

« Vois ce spectacle, dit Wildhans à Isenhofer; tu pourras faire sur ce lugubre tableau de beaux vers que chanteront les confederes.

— Chevalier, répondit Isenhofer, les pauvres diables de Greifensee vous doivent une bien chaude nuit. Que Dieu

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vous préserve de tomber entre les mains des Suisses ! Je gage qu’ils préparent déjà votre purgatorre: .

— Qu'ils se tiennent eux-mêmes sur leurs gardes, et qu'ils ne se brülent pas les doigts, reprit M. de Landesberg d’un air indifférent, en remplissant de vin sa coupe d'argent. Je paye aujourd’hui aux habitants de Grunmgen la récompense qui leur est due. En deux ans les hérétiques se sont rendus lâchement deux: fois à . l’ennemi, etils m’auraient livré depws longtemps au gouverneur de Schwytz, Werner de Ruff, s'ils l'avaient pu.

— Sans pitié! s’ecria maître Felix Ott de Zurich. Le margrave Guillaume verra cette nuit au.ciel une lueur de feu, et il pensera : « C’est Wildhans qui me paye:de mes « châteaux de Thurgovie. »

— La nécessité justifie bien des choses, Wildhans, dit Jean Escher en jetant.un sombre regard sur M. de Landen. berg, qui portait tranquillement la coupe à ses lèvres, si la nécessité n’a point de loi, ella ne deit pas se mettre audessus de la justice et de l'humanité. Tu aurais dû d’abord faire sortir de la. ville le betail, ou du mains les femmes: Que t’avaient fait ces innocentes créatures. et: les petits enfants tout nus?

— C'est ce que je dis aussi, balbutia en riant le baron de Sax, la langue. appesantie par le vin. S'il ayait eu un grain de bon sens, il aurait envoyé aux Suisses les vieilles femmes et aurait gardé les jeunes filles pour le château. Sa on ne nous délivre pas bientôt, il nous faudra garder le célibat, sans en avoir fait le vœu, vivre. dans le monde cloîtrés comme des moines sans nonnes, et mourir d'ennui. Des hommes, et toujours des -hommss, c'est. maigre chère! »

Siege et massacre.

Le lendemain, les cenfédérés étaient de bonne heure en mouvement. Ils s’approcherent du château. Tout autour flottaient leurs bannières de toutes couleurs, tonnaient leurs bouches à feu et hurlaient leurs cohortes. La vue de la ville ineendide semblait aveir changé leur ardeur belli-queuse en une aveugle furenr. D’epaisses vapeurs s'élevaient des ruines fumantes et planaient dans l’arr comme une nuée pestilentielle.

Cependant les boulets des assiégeants frappaient en van les gros murs du château, contre lesquels ils ss brisaient ou rebondissaient comme des billes d'argile. En vain les bandes les plus hardies s'avançaient jusqu’au pied du fort. An milieu. des pierres, des poutres et des flèches qu'on y faisait plenvoir, elles ne trouvèrent que des blessures ou la mort, mais aucune place pour y appliquer des échelles, ou pour grimper par les lérardes du mar, ou pour pénétrer entre les rochers et la muraille. Les assiégeants se virent forcés de retourner dans leur. camp après avoir perdu plus d’un brave cambattant; . mais, tout en battant en retraite, ils criaient :

e Wildhans, nous reviendrons; Wildbans, tu le payeras de ta tête. »

M. de Breitenlandenberg ordonna à la garmson de ne pas répondre aux menaces, aux injures et aux imprecations des ennemis, mais de garder le silence et d'agir.

« C’est là ce qui convient à des hommes; laissez aux. femmes les batailles de langue. Dans ce fort, nous ne pouvons acquérir d'autre gloire que celle de tenir avec une fermeté inébraniable. Nous sommes en trop petit

nombre pour pouvoir tenter des sorties contre l'ennemi; mais nous n'avons rien à craindre de leurs forces ni de leur fureur. Ils ne perceront ni n’escaladeront ces murs, et nos provisions nous garantissent contre la famine. Dans quinze jours ou trois semaines au plus, nous serons secourus par le roi de France. »

Cependant les Suisses continuèrent chaque jour leurs travaux et leurs attaques, sans découragement, mais aussi sans succès. Quinze jours et trois semaines se passèrent; le château demeura aussi fort, aussi solide que les cœurs de ses heroiques défenseurs. Les confédérés, à qui l'artllerie du château avait déjà causé bien du mal, commençaient à douter de la réussite de leur entreprise. La honte seule les empêchait de se retirer : tout le pays avait les yeux fixés sur ce siége.

Chaque jour Wildhans montait lui-même au sommet de la tour, dans l'espoir de voir arriver du secours. Mais son courage ne fléchit pas quand, après plus de trois se maines, ses espérances se trouvèrent toujours déçues. Privé de toute communication avec les environs, il ne savait même pas où en était Zurich et si jamais le secours promis des Armagnacs arriverait. Mais cela l’inquietait peu; ce qui le tourmentait davantage, c'était de voir, depuis quelques jours, les confédérés diriger toutes leurs forces sur un seul point des fortifications extérieures du château. Tantôt quelques téméraires s’y précipitaient pour en observer l’état; tantôt les boulets de l'artillerie ennemie venaient y frapper tous à la fois. Wildhans fit alors transporter sur les créneaux la grande pierre de l’autel de l'église, juste au-dessus de l'endroit où les Suisses comptaient miner le bastion. Cependant ceux-ci avaient construit une grosse machine de guerre nommée bélier, qu'ils poussèrent la nuit contre le mur, en même temps qu'ils le démolissaient en dessous avec des pioches, des bêches et des pelles. Mais quand le jour commença à poindre, Wildhans ordonna de laisser tomber la pierre de l'autel. Elle

mba et, avec un grand fracas, écrasa le bélier. Les ommes placés dessous furent broyés.

Cet échec n'ébranla pas les assiégeants. Bientôt ils firent wancer un bélier plus fort contre la brèche ouverte dans e mur. Les assiégés jetörent alors deux tonneaux remplis de pierres ; mais, à leur grand effroi, le bélier résista à ce “hoc. Le travail destructeur de l'ennemi continua toute la uit. Les pierres , les poutres, le ciment et le mortier fu- ‘ent arrachés. On pouvait prévoir le moment où la résistance serait impossible et où l'ennemi pénétrerait dans le fort et y mettrait tout à feu et À sang : car c'était le point le plus faible qui se trouvait livré aux. assiégeants. Les murs, à une telle profondeur, n'avaient plus de meurtrières , et, une fois arrivé aussi près, on était à l'abri du feu des assiégés.

Le sire de Landenberg se concerta avec ses braves, dont neuf avaient déjà été tués pendant le siége. Les survivants n'avaient pas peur de la mort; mais, comme il n’y avait pas de prêtres parmi eux, ils craignaient de quitter ce monde sans confession et sans que leurs fautes leur fussent pardonnées.

Wildhans monta donc sur la muraille et cria aux assiégeants qu’il demandait à traiter.

Itel Reding s’avança en riant au pied du mur et répondit:

« Maintenant que nous vous tenons dans le sac, vous pensez pouvoir traiter ?

— Vous nous tenez? dites-vous, reprit Wildhans d’un ton de voix formidable. Rien ne peut enchaîner l’äme des hommes libres. Je metrai le feu au fort et je le ferai sauter avec tous ceux qui sont dedans. Nous nous ensevelirons sous ses ruines, et en mourant nous vous laisserons des décombres et des cendres. Voyons, dites si vous nous tenez ?

— Tu entends ce dont il est question, cria le baron de Sax à Isenhofer dans la citadelle, en faisant une triste mine. Il n’y a que le choix entre la captivité ou la mort!

— il s’agit de savoir, répondit Isenhofer, si l’on est mieux dans le sein d'Abraham ou dans les caohots des Suisses. Le sage trouve toujours son lit assez doux. Rester enfermé dans ce château comme nous le sommes depuis un mois, ou bien être dans quelque autre trou, cela m'est aussi indifférent que d'être lancé dans l’autre vie : ear je crois presque que je.n’ai été envoyé dans ce monde que pour étre témoin des sottises des hommes ; et il me semble que j'en ai vu assez pour être rassasié de ce spectacle.

— Écoute, Isenhofer, dit le bel Hinz, si je ne revois , Pas Seckingen de sitôt, ou bien sije ne dois jamais le revoir, tu porteras à la plus aimable de toutes les créatures les plus tendres vœux de mon cœur fidèle.

— Ne parlez donc pas de fidéhté en ce moment où vous allez peut-être aller en paradis, là il doit y avoir des belles filles à foison.

— Maudit blasphémateur! s'écria le baron. Ce n'est pas le moment de plaisanter ; mais, comme jete l'ai dit, salue pour moi , si tu peux avoir ce bonheur, mais secrètement, personne ne doit le savoir, je me fie à toi, salue la céleste Hagenbach!

— Oh, oh! reprit Isenhofer. Je pensais à Mlle Ursi, et non pas à la terrestre Hagenbach : car je ne sais pas si dans le ciel même elle sera jamais céleste. Ainsi done, grand Dieu ! vous avez aussi trompé la belle Ursi, et, pendant que vous étiez à genoux devant elle, vous soupiriez pour cette Hagenbach? Mettez-vous en quête d’un bon confesseur, car autrement vous traînerez dans l’autre monde un lourd bagage de péchés. »

Pendant cette conversation, qui dura encore sur ce ton quelque temps, la capitulation avec les confédérés fut conclue. Wildhans et les siens se rendirent à merci et livrèrent le château à discrétion. Aussitôt les assiégés aidèrent eux-mêmes les vainqueurs à franchir le mur d’enceinte. On leur jeta tout le bois qu'il y avait dans le fort,

Pour servir tant bien que mal d'échelle: car\a porte avait

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été tellement barrieadée qu’il n’était guère facile de l’ouvrir. La garnison ayant été désarmée, on fit descendre

le soir les hommes par-dessus le mur, les mains garrottées. Il restait soixante-douse hommes, tant jeunes que vieux. On les répartit pour la nuit, sous forte garde, dans les villages d’alentour.

« N’es-tu pas maître Isenbofer Waldshut? demanda à notre poëte un chevalier armé de pied en cap, qui commandat la garde après minuit, et que sa visière baissée sur sa figure emp£chait de reconnaître. N'est-ce pas toi?

— Hélas! oui, répondit Isenhofer.

— Comment es-tu venu avec les Zurichois à Greifensee ?

— C'est sans y penser, comme je suis venu au monde, et comme probablement j'en sortirai, » répondit Isenhoier ;

et il se mit à raconter les circonstances qui l'avaient amené au château.

Quand le chevalier eut tout appris, il leva le doigt d'un air menaçant et dit :

« Cher maître, cher maître, tu t'es mêlé là à un bien vilain jeu ! »

Puis, tournant sur ses talons, il s’en alla et ne revint point.

Isenhofer crut reconnaître la voix du chevalier, mais il eat beau réfléchir, il ne devina pas qui ce pouvait être.

Enfin il s'endormit par terre, dans une méchante chaumère, les mains étroitement garrottées.

Le lendemain, c'était le jeudi avant la Pentecôte, après le repas du matin, il fut emmené avec ses compagnons d'infortune. Dans les prés, entre Greifensee et le village de Nænikon, se trouvaient rangées les colonnes des confédérés, en armes et bannières déployées, formant un cercle immense. Au milieu siégeaient les chefs et les capitaines des villes et des campagnes. Ils allaient décider sur le sort des prisonniers amenés dans ce cercle redoutable. I/ y régnait un profond silence. Le bail Itel

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Reding de Schwytz parlait en ce moment de l’affreux incendie de la ville, de la vengeance qu'il fallait en tirer pour effrayer les Zurichois par le châtiment infligé aux coupables : car la grâce promise & la garnison du fort était une parole à double entente.

Après le discours du bailli, un homme de Schwytz s’avanca, et, jetant un regard farouche sur les prisonniers, s’écria :

« Je suis d’avis qu’ils soient tous mis À mort, à l’exception d’un seul, le chaudronnier Ulrich, de Schwytz : car c'est un homme d'honneur dont il faut avoir pitié.

— Qu’on mène à la mort, dit un troisième, Wildhans et tous les étrangers qui ne sont pas de Zurich et qui se sont vendus comme mercenaires pour faire du mal aux confédérés. Mais je regarde comme injuste de faire périr les trente hommes du bailliage de Greifensee qui, comme sujets de Zurich, ont dû se battre pour obéir à leurs chefs. »

Holzach, capitaine des hommes de Menzigen, près de Zugerberg, s’avança alors dans le cercle et dit:

« Confederes, ayez la crainte de Dieu; épargnez le sang innocent! Quoique Jean de Landenberg ne soit pas né à Zurich, il est cependant lié par le serment qu'il a prêté à la cité. Pouvait-il , sans manquer À sa foi et sans se couvrir d’une honte éternelle, refuser de prendre les armes pour la ville à laquelle il avait juré d’obeir? Lui aurionsnous restitué sa fortune si, pour sa félonie, elle lui eût été confisquée par Zurich ? Et les autres, qui sont-ils! des hommes attachés au service de Landenberg. Ceux-l pouvaient-ils abandonner leur maître dans le danger ? Ou bien ce sont de pauvres gens qui ont femmes et enfants à nourrir et qui servent pour de l'argent. Voulez-vous les tuer parce qu'ils n’ont pas pu vivre autrement ?.. Enfin il y a parmi eux des sujets de la ville de Zurich, qui ont obéi à son autorité et se sont battus pour elle. Cela mé-

zite-t-i] la mort? Confédérés, craignez Dieu. Songez aussi

x pauvres gens que vous avez laissés chez vous, à vos jets et à vos parents. » |

Quand Holzach eut cessé de parler, un sombre murure, mêlé d’un bruit d'armes et de cuirasses, parcourut assemblée. Quelques-uns applaudirent. Mais le plus grand ombre protesta par des cris et des vociférations :

« Ils nous ont tué plus de monde que nous ne pouvons mr en tuer. Il faut qu'ils meurent, qu'ils meurent tous !

— Mort et enfer! Il faut qu'ils y passent tous! » rugit lui qui avait le premier voté pour la mort; et les bandes roces, surtout celles de Schwytz et d’Unterwalden, fient entendre leurs acclamations.

Mais Reding, s'adressant au capitaine Holzach, dit:

« Par les plaies de notre Seigneur, Holzach, celui qui arle comme toi est un secret ami de Zurich.

— Sur ma foi! cria Holzach à haute voix, je suis conédéré de cœur et d'âme, Reding, comme toi et les tiens; e n’ai en vue que l'honneur des confédérés. Itelhaus, sois ur tes gardes, car le sang versé injustement crie venreance au ciel !

— Je vois bien par tes discours, riposta le bailli de chwytz, qu'il te reste encore de la queue de paon! »

N s’eleva alors entre eux une telle dispute, qu'il fallut mployer la force pour rétablir la paix. L'assemblée tait partagée entre la colère et la clémence, entre la soif lu sang et l’humanité, entre la vengeance et la généroité. Chaque parti cherchant à dominer l'autre par ses ris, personne n'’écoutait. Il y avait parmi les hommes rmés une agitation, un tumulte, comme s'ils allaient tous irer l'épée les uns contre les autres.

Quand Reding vit ce désaccord, il demanda le silence, qui s’établit enfin après de longs cris.

« Eh bien! dit-il, que les hommes du bailliage de Greiensee aient la vie sauve; mais il faut que Wildhans et les wutres meurent. Restons-en 12!

— Hypocrite, abreuve-toi donc de sang ! firent entendre LE CHATEAU D’AARAD, 10

quelques voix. Dieu t’appellera devant son tribunal; qæ le sang versé retombe sur ta tête!

— Pas de ménagement ! qu’ils périssent tous! mort et enfer! » crièrent tout à coup mille voix confuses.

Puis il se fit un silence général. Le cercle s’ouvrit. Un cortége de vieillards appuyés sur des bâtons, de jeunes filles et de femmes tenant leurs enfants par la main ou dans leurs bras, s’avança lentement en pleurant et en poussant des gémissements. C’étaient les pères, les mères, ! les fils et les filles des prisonniers du bailliage de Gre- : fensee. Quelques-uns s'évanouirent et tombèrent à term ; en voyant leurs parents pâles et les mams liées en croi sur le dos. D’autres tombèrent à genoux et, avec des gestes suppliants, tendirent leurs bras vers les rangs des hommes armés. D’autres levèrent les mains vers le ciel se lamentant. Les cris de ces malheureux montèrent jusqu’à Dieu, mais ne pénétrèrent pas à travers les cuirasses des hommes d'armes.

Alors Wildhans, élevant sa voix puissante, dit à la commune :

« Tuez-moi ! Mais quel est le crime de ces hommes?

— Qu'on les emmène! crièrent les bandes furieuses. Qu'on nous débarrasse de ces femmes et de ces marmots!

Le bruit de ces mille et mille voix mélées au bruissement des armes était aussi terrible que celui d’une mmense nappe d'eau écumante qui se précipite avec fracas du haut de la montagne. On entraîna les malheureux viallards et les femmes désolées, dont les cris retentirent encore longtemps au loin.

Dès que le bruit se fut un peu apaisé, Reding ordonna de voter sur le sort des prisonniers. Un profond silence s'étant établi, il mit d’abord aux voix la mort.

« Le diable a rendu Itelhans altéré du sang de ces pauvres gens ! »

Ce fut la dernière protestation qui, d'un son éclatant, vibra dans la foule. Mais aussitôt après des milliers de

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