‹ Le chateau d'Angers, au temps du rois RenéChapitre 18 sur 36 · I. TOMBEAU DU ROI RENÉ · texte numérisé non relu

I. TOMBEAU DU ROI RENÉ

Plusieurs motifs ont déterminé le choix que nous avons fait de ce tombeau ; c'est d'abord que ce prince, l'amour de ses sujets au xv^ siècle, est devenu au xix© le centre, en Anjou, des études historiques, sous l'impulsion généreuse et chevaleresque de M. Th. de Qualrebarbes ; c'est ensuite que la peinture de la mort, en manteau royal, qui autrefois ornait, à la cathédrale d'Angers, le rétable du tombeau en question, était justement réputée perdue, et qu'Oxford nous en a rendu, dans une belle copie réduite, la forme et les couleurs. Bruneau de Tartifume, Montfaucon, Villeneuve -Bargemont et de Quatrebarbes, ne nous ont laissé dans leurs œuvres aucune trace iconographique de celte étrange représentation. Quant au dessin, en date de 1783, il ' nous servira de point de comparaison avec celui d'Oxford et'^^nous en discuterons plus tard la valeur.

Auparavant, il convient d'assister au décès d'Isabelle de Lorraine et^ celui de René, dont les corps furent

renfermés dans le même mausolée, c'est-à-dire dans le tomteau qui nous occupe présentement.

Isabelle de Lorraine, première femme de René, meurt le 28 février 4453. Ce fut pour elle que le bon roi inventa l'emblème de la chaufferette, ornée de la devise : (Tardent désir^ lui manifestant ainsi son amour. Ces chaufferettes figurent au nombre de quinze sur notre mausolée (dessin d'Oxford). Elle fut inhumée dans un caveau ad hoc creusé contre la muraille septentrionale de la seconde travée de l'abside de la cathédrale d'Angers, à partir du fond de l'hémicycle.

René décède à Aix, en Provence, le lundi 10 juillet

1480. Son testament est ouvert, il porte la date de 1474 et l'on y trouve cette clause : « Item ledict seigneur roy testateur, veult que en quelque lieu que il trespassera, selon la voulenté de Dieu, son corps soyt pourlé en l'église d'Angiers, pour cstre en' icelle sevely ou lieu qu'il ha ja esleu et préparé pour sa sépulture et ou quel est ja, sevely le corps de la feue royne Isabele de très-noble mémoire en son vivant son épouse *. *

Il résulte de ce texte que le mausolée en question était suffisamment préparé à recevoir les dépouilles de René, dès avant l'année 1474, peu de temps sans doute après l'an 1453, époque du décès d'Isabelle.

Le corps du bon roi, après être demeuré plus d'une année à Aix, et en avoir été enlevé par un pieux stratagème *, ne fut déposé près de sa femme qu'en octobre

1481. C'est seulement après cette date que le tombeau

^ Œuvres complètes du roi René, tom. I, pag. 84.

' Voir Répert. arch, de l'Anjou, janvier 1866, pag. 17.

dut être complété. Aussi Legouvello, dans la vie de notre duc d'Anjou, imprimée à Angers chez Olivier Avril (année mdccxxxi), pages 36 et 37, s'exprime-t-il ainsi :

« Cet ouvrage , commencé par les ordres de René, n'était pas entièrement achevé au temps de sa mort. La reine Jeanne de Laval (sa seconde femme), y mit la dernière main. »

Ce qu'elle fit faire ce furent : 1° le dé du tombeau proprement dit, revêtu d'élégants pilastres entre lesquels se détachaient les blasons d'Anjou et de Lorraine, sulptés en relief sur marbre blanc ;

2o les statues, également en marbre blanc de Carrare, du roi et de la reine.

M. de Villeneuve-Bargemont assure , page 177 , tome III, de son Histoire de René d'Anjou, que l'exécution de cette œuvre se fit d'après les dessins tracés par le roi lui-même, ce qui est fort probable.

Quant à la représentation de la mort, en manteau royal, voici ce qu'en rapporte Legouvello, page 37 : d Au fond de l'arcade paraît un tableau qu'on prétend avoir été peint par le roi René, ou au moins par lui commencé ; j'ai dit au moins par lui commencé parce que, dans son testament, il ordonne qu'on achève la peinture de son tombeau. »

La clause du testament à laquelle se réfère Legouvello, est moins explicite qu'il ne l'affirme. La voici, du reste, telle qne nous la trouvons dans le bel ouvrage de M. de Quatrebarbes, tome I, page 95 : « Item veult et ordonne ledict seigneur, que ou cas que tous et chascuns les ouvraiges, édiffices, painctures et auHres choses

par luy commencées ou commandées à commencer en aulcune église, comme à Saint-Pierre de Saulmur , à la chapelle de Saint-Bernardin d'Angiers et aultre part, n'estoient accomplis et parfaicts au temps de son décès, ses héritiers qui tiendront les terres et seigneuries des dits lieux, soyent tenus de les accomplir et parfaire en la manière que elles sont commencées et selon son intencion. »

On ne voit pas qu'il soit ici question de la peinture funèbre de René, il est vrai que la phrase : aultre part, permet de laisser croire que ce tableau était implicitement compris dans Ténuméralion qui précède.

Quoi qu'il en soit, il paraît avoir toujours été de tradition que celte étrange peinture fut commencée par René, et achevée par son contemporain Gilbert Wandeland, suisse de nation, enterré à la Baumetle *.

Malgré notre bonne volonté d'admettre que le tableau, tel du moins qu'il est représenté sur le dessin d'Oxford, ait été l'œuvre du roi René et de son peintre Gilbert Wandeland, j'avoue que je ne puis croire qu'il appartienne au xve siècle, car il a, au contraire, tous les caractères d'une Renaissance avancée, et ce qui corrobore mon observation, c'est que le clocher de Saint-Maurice, qui se voit dans le coin du tableau à droite , est orné d'une coupole centrale, laquelle n'existait pas avant l'incendie de 1533 % et qui ne lut édifiée qu'entre 1540 et 1543 \

1 Villeneuve, t. Ifl, pag. t79 et 343.

* Réperl, arch. de l'Anjou, année 1865, passim.

Idem.

S*il nous est permis d'émettre notre avis, nous dirons que le tableau dont il s'agit est bien, par sa composition, dans le goût mélancolique de René; que trèssûrement il en aura dicté le sujet, mais que son exécution en fut retardée * ; à moins que l'on préfère admettre, ce qui me paraît plus vraisemblable, qu'il ait été refait après l'année 1543. Je crois donc d'autant mieux à une réfection que l'inscription : Regia sceptra luisy etc., qui passe sous vos yeux, et dont les vers sont de la composition de René *, est d'une exécution relativement moderne. La forme des lettres et les entrelacs en sont une preuve suffisante.

La tradition qu'il ne faut pas négliger, mais qu'il ne faut point admettre non plus sans esprit de critique, veut qu'un Wandeland ait absolument travaillé à ce tableau ; eh bien, je n'y contredis pas et j'admets volontiers que le fils de Gilbert, c'est-à-dire Adam Wandeland, né à Angers, et artiste aussi lui, a très-bien pu exécuter ou du moins remanier la peinture en question, car il vivait encore vers 1574, et cette date cadre parfaitement avec le style du tableau.

C'est ici l'heure de parler de cet autre dessin fait en 1783 par Beauxm..., et représentant également la mort en manteau royal. J'ai l'honneur de vous en faire passer la copie. Si vous la rapprochez de celle dite d'Oxford, vous y verrez de notables différences. Le monument y est beaucoup moins complet. Le dé armorié du

* Joseph Grandet, dans son manuscrit de Notre-Dame angevine, dit formellement que la peinture de la mort n*était pas de la main de René.

^ Legouvello, pag. 37.

tombeau, rinscription : Regia sceptrUy les pilastres prismatiques et leurs niches, le dais brodé d'ogives trilobées, le semis de fleurs de lys, les deux blasons supérieurs, les chaufferettes avec leurs devises y manquent tout à lait ; l'architecture y est moins ornée, c'est une simple arcade en plein cintre, creusée dans la muraille. Le sujet de la peinture est bien semblable, mais traité autrement, ainsi le fauteuil ou trône est sans colonnes et d'un style plus gothique, le manteau royal ne laisse apercevoir qu'un seul bras, tandis qu'il permet de voir les deux jambes de la mort. La tête du sceptre est tournée à droite; point de globe crucifère, point d'ailes aux angelots porte-écussons; la statue de René se trouve au premier plan sur la table du tombeau. Les deux fenêtres, à droite et à gauche du fauteuil, sont ogivales; la cathédrale, vue à travers Tune, n'a pas de coupole centrale à son clocher. Enfin, ce dessin est au trait et non colorié.

Bref, l'aspect général est de style plus ancien assurément. Le dessin fait en 1783, que la Bibliothèque impériale possède, ne représente point le maiisolée tel qu'il était à cette même date de 1783. Beauxm..., si son travail est authentique \ aura copié quelqu'ancien dessin primitif du monument, tel qu'il devait être avant la retouche présumée faite au xvi« siècle. De la sorte , des deux copies que nous vous présentons ,

^ J'émets ce doute, parce que, à bien prendre les choses, il se pourrait que ce travail eût été fait de mémoire en ce qui concerne les détails, et alors il serait loin d'avoir un véritable intérêt.- îl va sans dire que, si jamais on reconstruisait le mausolée de René, le dessin de Gaignières devrait seul servir de modèle.

Tune non coloriée serait la reproduction plus ou moins fidèle du tombeau de René après son décès, c'est-à-dire au temps de Gilbert Wandelaud, et l'autre, la représentation du même mausolée, mais remanié et retouché vers le milieu du xvf siècle, à l'époque où travaillait Adam Wandeland. Reste la question desavoir si le tableau de la mort avait été peint sur la muraille même? Legouvello n'en dit rien, MM. de Villeneuve et de Quairebarbes avancent qu'il était à fresque; les manuscrits du sieur Berthe (Bibl. d'Angers, n» 897) assurent qu'il était sur bois, Bruneau de Tartifume (manuscrit, no 871, p. 78), qu'il était à l'huile.

M. Dainville, qui a très-artistement autrefois dessiné l'arcade renfermant le tombeau de René, pourrait peutêtre, s'il était présent, nous donner son avis \ Quant aux peintures décoratives des pariétaux de l'arcade, il paraît qu'elles avaient la cire pour base. De ce magnifique mausolée , qu'existe-t-il aujourd'hui? Quelques débris seulement en marbre blanc classés au musée des

* Le 45 mai 1866, lendemain de la séance où fut lu ce travail, je visitai les lieux, accompagné de MM. Prévost, commandant du génie, de Farcy, Dainville, Tabbé Joubert et Rondeau. Examen fait , nous tombâmes d*accord qu*il n'était pas aisé de se prononcer. Si, d'un côté, un petit coin de mortier, coloré, au sommet du fond de Tarcade, pouvait faire croire que ce fond avait été peint, de Tautre, finégalité de Tenduit de la muraille devait nous laisser dans le doute. En outre, deux trous à droite et à gauche du même fond et en haut, nous disposaient à penser qu'ils avaient bien pu servir de moyens d'attache pour la suspension d'un tableau.

Adhuc 8ub judice lis est. Plusieurs essayèrent de tout concilier^ en disant que le sujet de la mort en costume royal aurait été primitivement peint sur le mur, et plus tard lors de sa réfection au xvi*' siècle, peint sur bois ou sur toile.

antiquités, et enfin, derrière la boiserie du chœur, Tarcade ornée qui encadrait la sépulture. Aussi serait-ce le cas de répéter avec Tinscription même du tombeau :

REGIA. SCEPTRA. LVIS. RVTILIS. FVLGENTIA. THRONIS,

etc. *.

Les trois dessins, relatifs au mausolée de René, étant expliqués, passons au fac simile du monument qualifié de tombeau de Jeanne de Laval, à tort suivant nous, ainsi que nous essaierons de le démontrer.

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