CATHÉDRALE D'ANGERS
Messieurs,
A votre séance du 14 mai dernier, M. deFarcy, notre nouveau collègue, vous présentait le dessin qu'il avait fait du porche aujourd'hui détruit de noire cathédrale, il vous indiquait qu'il l'avait fidèlement copié sur un original qui se trouve à Paris, à la Bibliothèque impériale, département des estampes, dans l'un des volumes intitulés : Topographie de la France, arrondissement d'Angers.
Cette copie, faite avec talent, mérite d'autant mieux d'être lithographiée qu'elle pourrait servir dans le cas où l'on reconstruirait un jour l'ancien porche ou narthex.
Ce porche datait de l'an 1336, sous l'épiscopat de
Foulques de Malhefelon. Il n*est point prouvé qu'il n'en existât pas un autre antérieurement ; car ces porches^ vesiibulesy anlifratriy narthex, furent surtout, jusque vers le milieu du xii® siècle, comme . une annexe obligée des portails des cathédrales, et même des simples églises. Voici ce que nous apprend VioUet-le-Duc, en son Dictionnaire d'architecture.
« Dans la primitive église, le narthex était destiné à contenir les catéchumènes, les énergumènes, et au centre, en face la porte de la nef, les pénitents auditeurs, c'est-à-dire ceux auxquels il était permis d'assister au service divin en dehors du temple. > (Tome VI, page AU.)
« Lorsqu'il n'y eut plus de catéchumènes en Occident, c'est-à-dire lorsque le baptême étant donné aux enfants, il ne fut plus nécessaire de préparer les nouveaux convertis avant de les introduire dans l'église, l'usage des porches n'en resta pas moins établi. > (T. VII, p. 259.)
Jusqu'au xii© siècle, l'on enterra sous ces vestibules les personnages marquants, souverains et prélats ; car, avant celte époque, l'interdiction d'inhumer dans l'intérieur des églises était absolue.
Celte interdiction a été même constamment, mais exceptionnellement maintenue pour l'église de Chartres, à cause, dit-on, du respect tout particulier que l'on doit à la vierge célèbre de cette cathédrale (Vïrgmi pariturœ).
Dans la nôtre, nous ne connaissons pas de sépultures d'évêques avant ce même xif siècle. Quant à l'inhumation d'Hermengarde, femme de Louis-le -Débonnaire,
qae Ton dit avoir été faite à Saint- Maurice, au ix<^ siècle, il est probable qu'elle doit être entendue d'un Heu voisin du portail primitif de cette église, les lois ecclésiastiques étant alors inflexibles en cette matière.
Sous les porches, jusqu'au xii^ siècle, étaient placés les fonts baptismaux et quelquefois aussi des fontaines où les fidèles faisaient leurs ablutions avant de pénétrer dans la nef; nos bénitiers paraissent être des restes de ce primitif usage.
Également, sous ces vestibules, les exorcismes se pratiquaient et les reliques des saints, à certaines fêtes, y étaient exposées. Ils servirent aussi, mais dans des cas très-rares, de plaids pour les affaires temporelles et civiles, malgré les protestations du clergé ; des boutiques même s'y étaient installées, usage vraiment profane et inconvenant, car le narthex était un lieu saint.
Guillaume Durand, écrivain du xm^ siècle, fait en effet remarquer que le porche signifie « le Christ, par qui s'ouvre pour nous l'entrée de la Jérusalem céleste ; 9 que son nom latin de porticusy porta^ vient de ce qu'il est ouvert à tous, comme un port, a porta. Bien que cette étymologie soit fort contestable, il n'en demeure pas moins vrai que telle fut la signification principale que l'on attacha désormais aux vestibules d'église après qu'ils eurent cessé d'être le rendez-vous des catéchumènes. Toutefois s'ils perdirent cette attribution primitive, quelques-uns, et entr'autres celui d'Angers, conservèrent celle qui avait trait aux pénitents publics. Aussi M. VioUet-le-Duc nous semble-t-il être trop absolu quand il écrit, page 411, tome VI :
c que le mot narthex n'est pas applicable à nos édifices religieux. »
Nous allons voir en effet que des traces de pénitences publiques, sous l'ancien porche de notre cathédrale, ont perduré jusqu'au xviie siècle, et que ces curieux vestiges s'associent très-bien avec la signification du mot d'origine grecque nariheXy qui veut dire férule, ainsi qu'avec la signification du mot antifralri^ nom que portait au xvie siècle le vestibule de notre cathédrale d'Angers et qui provenant du verbe de basse latinité antifroy je m'agenouille, indiquait bien un lieu de prosternation et d'expiation. Ces vestiges de pénitence publique, les voici:
« 11 était nécessaire, dit l'auteur des Mémoires pour servir à V Histoire ecclésiastique (P Anjou ^ au xviii® siècle, mémoires manuscrits que nous possédons, il était nécessaire, dit-il page 9, qu'il y eût un vestibule pour y mettre les pénitents qui étaient dans les pleurs. Il y en avait encore au commencement du dernier siècle, et l'on observait l'usage de les faire sortir de l'enceinte intérieure et de nO' leur permettre l'entrée que le jeudi saint, jour auquel on leur donnait l'absolution. Le nombre de ces pénitents se bornait dans ces derniers temps à quelques femmes coupables du meurtre involontaire de leurs enfants qu'elles avaient étouffés la nuit dans leurs lits en les faisant coucher avec elles. Aussi ce reste précieux de l'ancienne discipline fut sagement aboli par nos évêques qui voyaient avec regret que ces peines canoniques ne retombaient que sur les pé« cheurs les moins coupables, tandis que les plus criminels en bravaient impunément la sévérité en ne se présentant pas pour demander la pénitence publique. »
D'un autre côté, à l'appui de notre thèse, nous lisons dans un livre anonyme intitulé : Observations sur quelques cérémonies de V Église (T Angers, imprimé en cette ville chez René Hernault, typographe du Roi et de l'Université, vers 1705, nous lisons, dis-je, cette note * : « Le mercredi des cendres et le vendredi saint, on exposait sous le narthex des verges placées sous un prie-Dieu, afin d'indiquer aux pénitents que c'étaient les armes dont ils devaient se servir pour expier leurs fautes. »
Observons en outre que la cathédrale comptait un pénitencier au nombre de ses huit dignités. Quoi qu'il en soit, notre vestibule avait perdu ses anciennes attributions, il y aura bientôt deux siècles. Vous ne serez peut-être pas fâchés de savoir en quoi, dans les narthex de la primitive Église, elles consistaient.
Les mémoires précités, pour servir à l'histoire ecclésiastique d'Anjou, page 10, vont nous l'apprendre en ces termes :
« Il est ici à remarquer qu'il y avait anciennement quatre différentes sortes de pénitents, ou pour mieux dire, ils étaient distingués en quatre classes appelées fletusy audiiio^ substratio et consistentia, qui sont excellemment décrites dans le canon dernier de l'Épître canonique de saint Grégoire le Thaumaturge, et quoique l'on doute que ce canon ne soit supposé, toujours est-il certain qu'il est ancien :
« Fletus est extra portam oratorii, ubi peccatorem stantem oportet fidèles orare ut pro se precentur.
« Auditio est intra portam in narthece ubi oportet
1 Bulletin hisL et nwn,, année 1860, p.' 24.
eum qui peccavit stare usque ad catechumenos et illinc egredi.
< Subsiratio autem est ut intra portam ternpli stans cum catechumenis egrediatur.
c Consislentia est ut cum fidelibus consistât et cum catechumenis non egrediatur, Postremo est participatio sacramentorum. >
« Le pape Félix III, dans son Épître à tous les évoques, décrit de la même manière ces quatre degrés de pénitence, et quoique Ton ne puisse pas dire qu'ils soient d'institution apostolique, néanmoins, il est bien assuré qu'ils sont fort anciens, puisque non-seulement saint Cyprien, mais encore Tertullien, avant lui, en fait mention.
« Or, les pleurs se faisaient hors, de la porte de l'église, dans le portique vestibulaire, et pour ce les anciennes églises cathédrales et les paroissiales champêtres avaient des vestibules. Il fallait que les pécheurs se tinssent là debout, pour supplier ceux qui entraient dans l'église de prier pour eux. Saint Ambroise nous représente fort naïvement ce que devaient faire les pénitents de la première classe pour obtenir le pardon :
« Volo veniam, reus speret, petat eam lacrymis, pelât gemilibus, petat populi tolius fletibus et cura 2° et 3» dilata fuerit ejus communjo, credat remissius se supplicavisse. Fletu& augeat miserabiliter, posteà revertatur, teneat pedes brachiis, osculetur osculis, lavet fletibus nec dimittat ut de ipso dicat Dominus Jésus : Remissa sunt peccata ejus multa quoniam dilexit multum. »
« Il n'y avait point de temps limité pour la pénitence de ceux qui étaient dabs les pleurs et dans les larmes;
cela dépendait da jugement et de l'ordonnance de révêque qui avait égard au repentir et à la contrition du pénitent.
« Le 2" degré est celui de Técoute, au dedans de la porte dans le narthex... Il fallait que les pénitents demeurassent debout jusqu'au catéchumène et puis qu'ils sortissent; là ils entendaient les saintes Écritures et l'explication de la commune doctrine, et puis ils sortaient avec les catéchumènes et n'assistaient point au reste de la messe; c'est pourquoi on nommait ce degré l'écoute.
« Après que le pénitent avait demeuré quelque temps dans ce degré, il en pouvait sortir pour passer à la prosternation quand bon lui semblait ; mais il fallait qu'il en demandât la permission à l'évéque qui l'examinait de rechef pour voir s'il en était capable.
d L'on en usait de même pour passer au dernier degré, c'est ce que nous apprenons de l'Épître de saint Cyprien. »
Ainsi, dans la primitive Église, quatre endroits répondaient aux quatre degrés de pénitence.
Fletus était en dehors du narthex ; auditio^ sous la porte dudit narthex; substratio ^ sous la porte de l'église ; et consistentia, dans la nef.
Revenons au vestibule de notre cathédrale pour dire qu'il servait quelquefois de cimetière aux corbeliers de Saint-Maurice, chanoines semi-prébendés; et enfin que ses combles contenaient autrefois les grands soufflets de l'orgue.
On voit par là que, si jamais on rétablit ce porche, il ne sera pas seulement un monument propre à com-
pléter la cathédrale, mais encore un édifice utile pour la bonne appropriation des grandes orgues.
Cet ancien narthex fut détruit, non point en 1794-, comme Bodin Fa écrit le premier, mais vers 1806, et cela est si vrai que, sous la première République, on vit sur le fronton de ce porche, en grandes lettres d'or, rinscription suivante : « Le peuple français reconnaît Texistence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. »
Plus tard, vers 1805, M«' Montault fil réparer la toiture et voulut même faire restaurer le vestibule entier, au moyen de fonds qu'il espérait obtenir du Conseil général.
Celui-ci, sur les conclusions de M. Desmarie, architecte du département, n'agréa pas la demande de Monseigneur, et il fut décidé, assure M. Baugé, curé de Candé, que ce narthex serait abattu. MM. Puysegur et Desmarie s'entendirent à cet efiet , et , vers la fin de r automne 1806, on commença cette œuvre justement qualifiée de vandalisme, par le vénérable pasteur précité, auquel nous devons ces renseignements. On pourra, du reste, voir à ce sujet son intéressante noie, page 210 du Répertoire archéologique de 1865.