‹ Le château d'Eu (volume 2)Chapitre 13 sur 68 · DUC D1ALENÇON, PUIS DUC DUNJOU · texte numérisé non relu

DUC D1ALENÇON, PUIS DUC DUNJOU

François de France, duc d’Alençon, fds de Henri II et de Catherine de Médicis , naquit en 1 554- Sa mère, fidèle à sa maxime de diviser pour régner, s’était appliquée à fomenter dès l’enfance, entre le duc d’Alençon et Henri III , une haine à l’abri de laquelle elle espérait conserver toute son influence politique. Voyant approcher la fin de Charles IX, elle fit arrêter, sous de vains prétextes, le roi de Navarre et le duc d’Alençon , afin de pouvoir s’emparer de la régence sans obstacle; et, lorsque Henri III abandonna la Pologne pour venir s’asseoir au trône de France, elle se rendit à sa rencontre au pont de Beauvoisin , suivie de ses deux prisonniers. Henri leur fit d’abord un accueil glacé; mais bientôt, sur un coup d’œil de Catherine , il les embrassa en leur

disant : « Vous êtes libres, mes frères; aimez-moi

» seulement, aimez-vous vous-mêmes assez pour » éloigner de vous les hommes dangereux. »Peu de jours après ce pardon, les princes communièrent avec le roi. La politique avait mis en usage ce gage de réconciliation, trop souvent suivi de la discorde. En effet, la haine des deux frères, encore aigrie par des rivalités amoureuses , ne tarda pas à éclater. Quelques courtisans persuadèrent au roi que le duc d’Alençon était le chef d’un complot tramé contre ses jours. Le roi voulait lui faire son procès : vaincu par les instances de Catherine, il renonça à cette vengeance publique; mais il ne cessait, à la cour, d’abreuver son frère d’humiliations , soit en répandant contre ce prince les soupçons les plus injurieux (i), soit en l’outrageant dans la personne de ses familiers. De ce nombre était Bussy d’Amboise, l’un des seigneurs les plus

(1) Un jour Henri III se sentit égratigner à l’oreille par un valet de chambre qui lui mettait sa fraise; à la douleur qu’il ressentit, il crut ou feignit de croire que l’épingle était empoisonnée et le valet de chambre gagné par le duc d’Alençon. Il fit venir le roi de Navarre, et lui parla comme un homme sûr de sa fin prochaine , et sûr du crime de son frère; puis il ajouta : « Mon plus grand regret, en mourant, est de laisser le » trône «à cet empoisonneur. Puisqu’il a pu attenter à mes jours , jugez si, « devenu roi , il épargnera votre vie ; vengez-moi , et pourvoyez à votre » salut pendant qu’il est encore temps. Attaquez-le dès- ce jour dans le » Louvre, et je vous fournirai avec ma garde tous les moyens de le sur- » prendre. Au moins je laisserai le trône au prince le plus digne de régner « sur les Français. »

braves de la cour. Il détermina le duc d’Alençon à entrer dans une guerre ouverte contre le monarque; et, cédant au conseil de son favori, le duc réussit à s’enfuir dans la nuit du 4 au 5 septembre i5y5 , et gagna Dreux, ville de son apanage, où il leva l’étendard de la révolte. Un grand nombre de gentilshommes accoururent vers lui, et il se vit bientôt à la tête d’une armée supérieure à celle qu’avaient commandée Condé et Coligny; mais il n’avait ni leur habileté ni leur courage; et, le ai novembre suivant, il conclut avec la reine-mère une trêve de six mois , qui fut ratifiée par Henri III. Sur ces entrefaites, le roi de Navarre, qui, depuis l’évasion de Monsieur (c’est ainsi qu’on appelait le frère du roi), affectait plus que jamais la légèreté, l’insouciance, et du mépris pour le duc d’Alençon, crut prudent de quitter la cour; il sortit de Paris en habit de chasse, alla courir le cerf dans la forêt de Senlis , suivit le chemin de Vendôme ; et, reprenant la religion protestante qu’il avait été contraint d’abjurer à la Saint-Barthélemy , il rassembla une troupe de huguenots, et fit cause commune avec le duc. La beauté et la coquetterie de madame de Sauve les avait brouillés ; la politique et l’intérêt

les rapprochèrent. Catherine de Médicis, pour dé-

tourner le danger, se rendit auprès du duc d’Alençon , amenant à sa suite un essaim de ces beautés brillantes dont elle avait soin de composer sa cour. Le duc se laissa séduire aux promesses de sa mère et aux caresses de Marguerite de Valois, qu’il appelait la reine sa mie ; et la paix fut signée dans l’abbaye de Beaulieu , près de Loches. Les articles les plus remarquables de ce traité étaient une protestation solennelle du roi et de la reine-mère contre le massacre de la Saint-Barthélemy, et l’augmentation de l’apanage du duc d’Alençon , à qui l’on céda le Berry, le Maine, l’Anjou et la Touraine; de ce moment, le frère de Henri III prit le titre de duc d'Anjou.

Cette paix ne fut pas de longue durée; le duc d’Anjou, de retour à Paris, ne reçut pas un meilleur accueil des courtisans , qui savaient que l’insulter était un moyen de faveur auprès du roi. Les mignons surtout ne laissaient pas échapper l’occasion de l’humilier : le roi, aveuglé par sa jalousie, ne voyait pas que les outrages faits au sang royal rejaillissent toujours sur le monarque lui-même*, et qu’il est un terme où cetle déplorable condescendance autorise ou du moins justifie l’opposition dans laquelle un prince se laisse entraîner par le

sentiment de sa dignité personnelle. Ce sentiment était excité dans le duc d’Anjou par l’audacieux Bussy d’Amboise. Un jour ce prince avec son favori se présente à une fête sous les habits les plus simples, mais suivi de six pages aussi pompeusement, aussi ridiculement habillés que les mignons du roi : Henri III, indigné de cette raillerie, mais tremblant pour les jours de ses mignons, dissimula d’abord son ressentiment; il ht ensuite garder son frère à vue, avec ordre de l’empêcher de sortir du Louvre. Le duc , aidé par la reine de Navarre , sa sœur, descendit, la nuit, par la fenêtre de l’appartement de cette princesse (i), au moyen d’une longue corde; car elle logeait au Louvre, au deuxième étage; de là il se rendit à l’abbaye de Sainte-Geneviève, sortit par un trou que Bussy avait fait aux murs de la ville ; gagna la campagne où des chevaux l’attendaient, et se retira à Angers. Catherine de Médicis réussit encore à détourner une nouvelle guerre civile entre les deux frères. Le duc d’Anjou signa la ligue avec le roi : chargé du commandement de l’une des deux armées opposées aux Huguenots, il prit la Charité-sur-Loire. Les

(1) "Voir les mémoires de la reine Marguerite.

(Livre J II.)

assiégés, qui d’abord avaient ri de cette attaque, avaient fait circuler ces vers dans le camp des royalistes :

« En vain vous emploîrez le blocus et la mine;

» Le canon ne peut rien contre la vérité ;

» Plutôt vous détruiront la peste et la famine .

» Car jamais sans la foi n’aurez la Chanté. »

En 1 578, les Pays-Bas, fatigués de la tyrannie de Philippe II, et mécontens de l’archiduc Mathias, crurent trouver dans le duc d’Anjou un maître plus humain, un général plus habile. Guillaume, prince d’Orange, favorisa ces dispositions. Le duc d’Anjou se rendit à Mons, où il fut reçu avec beaucoup d’honneurs; les États lui donnèrent le titre de défenseur de la liberté des Pays-Bas. On frappa des médailles en son nom. Sur la foi du traité de Nérac, qui avait rétabli quelque tranquillité dans le royaume, il revint à Paris, descendit au Louvre, coucha la nuit avec le roi, et le lendemain concerta avec lui les moyens de réaliser la brillante perspective qui s’ouvrait devant ses yeux : il était appelé tout à la fois à recevoir la souveraineté des Pays-Bas et la main d’Élisabeth reine d’Angleterre. Cette reine, depuis vingt ans, avait déjoué, par ses pièges et par ses coquetteries, les prétentions de tous les princes qui avaient aspiré à sa main. Ca-

therine de Médicis l’avait sollicitée tour à tour pour Charles IX et Henri 111; elle pensait que le due d’Anjou, apportant en dot la souveraineté des Pays- Bas, n’éprouverait pas le même refus. Henri III, heureux d’éloigner un frère qui lui faisait ombrage, promit, si le mariage était conclu, de signer avec la reine d’Angleterre un traité d’alliance offensive et défensive contre l’Espagne. Il confia en même temps une armée de douze mille hommes à son frère, qui se rendit dans les Pays-Bas, dégagea Cambrai , assiégé par le duc de Parme ; repassa en France, et de là se rendit en Angleterre pour presser son mariage avec la reine Elisabeth. Cette princesse le combla d’égards et d’honneurs; elle feignit d’accueillir son amour, et signa même, dit-on , le contrat de mariage. « La chose, dit Mézeray, passa si » avant, que la reine lui donna un anneau pour » gage de sa foi; mais ses femmes, qui savoient le » danger où elle seroit si elle avoit des enfans, roni- » pirent la tête de leur maîtresse par tant de cla- » meurs, qu’elle le lui redemanda. » D’autres motifs encore dirigèrent sa conduite; Henri 111 n’avait point osé donner sa signature au traité d’alliance contre l’Espagne; le peuple anglais, inquiet pour sa religion autant que pour la nature de son gou-

vernement, murmurait hautement de cette union : Le duc d’Anjou n’avait rien de séduisant dans sa personne; enfin, à cette époque, Elisabeth aimait Leicester. Sa courtoisie se borna à prêter trois navires de guerre magnifiquement armés au prince , qui fit voile pour Anvers. Il y arriva le 19 février i582. « A lui fut faite une réception et entrée au- » tant somptueuse qu’oncques y avoit été faite à » l’empereur Charles-Quint, et à Philippe son fils, » roi d’Espagne, à leurs bienvenues; grands fes- » tins lui furent faits, feux de joie pendant quatre » jours, monnoye d’or et d’argent forgée à son » nom et à ses armes fut jetée au peuple, et lui fut » donné le titre et l’habit de duc de Brabant et » marquis du Saint-Empire. Lorsque le prince d’O- » range le revêtit du manteau ducal, il dit : Serrons » si bien ce bouton, qu’on ne puisse arracher ce » manteau. »

L’événement 11e répondit pas à ce vœu ; à peine la cérémonie était-elle terminée que le prince d’Orange fut blessé dangereusement d’un coup de pistolet. Bientôt le bruit se répandit, parmi les Flamands, que l’assassin était un Français payé par le duc d’Anjou. Le peuple dans sa fureur égorge tous les Français qu’il rencontre; l’assassin est arrêté et

massacré : on visite ses papiers et l’on découvre qu’il est Espagnol , et qu’il avait reçu ses instructions des ministres de la cour d’Espagne. Le peuple reconnaît l’injustice de ses soupçons, mais le duc d’Anjou jure en secret de s’en venger. Sourd au cpnseils des ducs de Montpensier et de Biron, et jaloux de l’autorité du prince d’Orange, il veut se rendre maître absolu des villes qui l’avaient appelé pour les défendre. Anvers avait répandu le sang des Français : c’est sur Anvers qu’il étend sa première furie. Ses soldats se livrent aux horreurs du pillage; tandis qu’ils crient: Tue , tue^vivela messe ! les habilans les enferment dans des rues étroites, et du haut des toits les écrasent. Le duc d’Anjou était prudemment resté hors de la ville avec un corps de troupes ; comme il ne voyait revenir aucun Français : « La ville est prise, s’écria-t-il, je suis » vengé, je règne. » Quelles furent sa confusion et sa terreur quand des officiers échappés au massacre vinrent lui apprendre le funeste résultat de ses ordres! Il s’enfuit précipitamment et revint en France, tout honteux de l’impuissance de sa fureur et de l’éclat de ses revers. Il était à Château-Thierry lorsque, à sa grande surprise, le roi lui écrivit une lettre fort gracieuse pour l’inviter â venir, à

Paris, prendre part aux plaisirs du carnaval. « Les » deux frères, en signe d’allégresse et d’amitié, » coururent par les rues, à cheval, en masque, » suivis de leurs mignons et favoris déguisés; cou- » rant à bride avalée, renversant les uns, battant » les autres à coups de bâtons et de perches; firent » mille insolences, et toute la nuit coururent, jus- » qu’au lendemain dix heures, par toutes lès bonnes » compagnies qu’ils surent être à Paris. » De retour à Château -Thierry , il tomba malade. Le sang lui coulait par la bouche , par le nez et par tous les pores. Sa mère vint le visiter; après l’avoir considéré quelque temps : « Rien ne peut sauver mon » fils, dit-elle, les médecins en désespèrent. » Et elle se hâta d’emporter les meubles les plus précieux. Le duc d’Anjou mourut le io juin i584> à l’âge de trente ans. On répandit qu’il avait été empoisonné. Déjà, en 147G, ce prince avait cru l’être dans du vin que lui servit un de ses valets de chambre nommé Blondeau. Il avait demandé une enquête éclatante: on mit Blondeau à la question, on le chassa; la reine-mère, sur qui les soupçons de ce genre tombaient toujours , se contenta de les repousser pour elle ainsique pour Henri 111; mais à la mort du duc d’Anjou plusieurs circonstances se

présentèrent pour aider à la crédulité populaire, qui environne toujours le trépas des princes de causes surnaturelles. Le rapport de sa maladie avec celle de Charles IX ; un bouquet suspect de fleurs parfumées que lui fit respirer une fille de la cour, au milieu des plaisirs de la nuit; la haine des favoris de Henri III, et surtout la sombre politique de Philippe II , dont les premiers ressorts étaient le fer et le poison , concoururent à accréditer les bruits qui circulèrent au sujet de la fin déplorable du duc d’Anjou. Le genre de sa mort donna lieu à ces vers :

« Sanguine depositas humano laverai urbes » Qui proprio tandem sanguine mersus obit. »

Le 21 juin, son corps fut porté à Paris et mis à Sainte-Magloire. Le roi lui fit faire des obsèques magnifiques ; il y assista lui-même , « vêtu d’un man- » teau de dix-huit aulnes de serge de Florence vio- » lette, ayant la queue plus large que longue, portée » par huit gentilshommes ; et, le lendemain, il de- » meura la tête découverte pendant quatre heures » à une fenêtre devant l’Hôtel-Dieu, pour voir pas- » ser la pompe funèbre. »

« Le duc d’Anjou, dit le Journal de Henri III, w étoit guerrier, François de nom et d’effet, et en-

» nemi de l’Espagnol et des Guisards. »I1 ne manquait pas en effet d une sorte de bravoure; mais il y entrait plus d emportement que de véritable courage. Il armait la gloire, mais il n’avait point lame assez haute pour donner un noble cours à cette passion; son esprit brouillon, irrésolu, son caractère vif, turbulent, le précipitaient dans de fausses démarches et de misérables tracasseries; fier de l’importance attachée à un chef de parti, il n’avait ni l’audace ni la fermeté nécessaires à ce rôle ; aussi le voyait-on abandonner le lendemain le projet qu’il avait embrassé la veille; se souciant fort peu du sort de ses amis ou des hommes qui s’étaient rangés sous ses drapeaux. Sa figure était sans grâces et sans agrémens: la petite vérole vint encore le ravager et n’épargna pas surtout son nez : aussi son amour-propre, facile à blesser sur ce point, fut-il ti es-pique de ce quatrain affiché à Anvers .*

« Flamands, ne soyez étonnez » Si à François voyez deux nez;

» Car par droit , raison et usage ,

» Faut deux nez à double visage. »

Cette trop grande susceptibilité, l’idée qu’il était l’objet des railleries de la cour, la faiblesse du roi à les tolérer, furent, plus que l’ambition , les causes premières de ses révoltes. Il ne manquait pas de

quelque générosité de caractère. Un jour Catherine, lui faisant remarquer dans le Journal saisi chez l’amiral Coligny, après sa mort, un passage où l’amiral recommandait à Charles IX de ne point laisser à ses frères une trop grande autorité, ajouta : « Eh bien! voilà votre bon ami! — Je ne sais pas, » répondit le duc, s’il m’aimait beaucoup; mais je » sais qu’un semblable conseil n’a pu être donné » que par un homme très-fidèle à S. M. et très-zélé » pour l’État. »

Page 1