DICIIESSE D'ALBRET ET DE BAR
Catherine de Bourbon, fille d'Antoine de Bourbon , roi de Navarre , et de Jeanne d'Albret , et sœur de Henri IV, naquit le 7 février 1 558.
Dès son enfance, Henri II, roi de France, l'avait destinée à son fils, Monsieur, qui fut depuis duc d'Alençon. Henri III, à son retour de Pologne, l'aurait épousée, sans les obstacles que Catherine de Médicis fit naître pour l'en dissuader. Le prince de Condé, Charles, duc de Savoie, Jacques, roi d'Ecosse, le duc Henri de Montpensier, la firent tour à tour demander en mariage : mais ces diverses prétentions furent toujours déjouées par la politique de Henri IV, qui, n'étant encore que roi de Navarre, encourageait, selon les circonstances, l'espoir des divers prétendans, afin de les attirer dans son parti. C'est ainsi qu'il avait favorisé, par
des promesses , l'amour du comte de Soissons, deuxième fils de Louis, prince de Condé, tué à la bataille de Jarnac; et ce jeune prince était venu offrir à Henri, dans les plaines de Coutras, et son courage et ses soldats. Après la bataille, les deux vainqueurs se rendirent en Béarn , le roi pour voir la belle comtesse de Guiche, dont il était épris, le comte pour offrir l'hommage de son cœur à Catherine de Bourbon , qui l'accueillit avec plaisir. Plusieurs seigneurs de la cour, jaloux des avantages que cette union allait procurer au comte de Soissons, persuadèrent à Henri que ce prince ne recherchait sa sœur que pour se prévaloir de ce mariage, afin de jouir de tous les biens dont elle était héritière; qu'une fois marié il abandonnerait sa cause, sans se soucier que devînt sa fortune , sa personne et sa vie. Le caractère changeant du comte de Soissons, qu'on appelait le Caméléon de la cour, ne justifiait que trop ces soupçons : Henri reprit donc sa promesse; mais sa sœur n'en demeura pas moins fidèle à son affection. La comtesse de Guiche , piquée de se voir négligée par Henri IV, qui ne lui pardonnait point d'avoir perdu sa beauté, favorisa ellemême les amours du comte de Soissons auprès de
Catherine de Bourbon. Les deux amans s'étaient h. 16
fait des promesses et donné des écrits qu'ils regardaient comme des engagemens irrévocables. Enfin, pendant le siège de Rouen, sous prétexte d'aller voir sa mère, qui était malade, le comte de Soissons se rendit à Pau pour y épouser la sœur du roi contre le vœu du monarque. Henri, prévenu à temps de ce dessein , donna pleins-pouvoirs au sieur de Paugeas pour s'opposer au mariage : le parlement de Pau rendit un arrêt qui contraignit le comte de Soissons à quitter le Béarn sans avoir obtenu la main de Catherine. Cette princesse se plaignit, mais tendrement, à son frère, qui l'invita à le venir trouver à Saumur, où il tenait alors sa cour. Là, par le conseil de Sully, elle remit au roi un acte de renonciation au mariage qu'elle désirait contracter avec le comte de Soissons : elle croyait que son frère , touché de cette marque de résignation, consentirait enfin à combler ses vœux : elle fut trompée dans son espoir.
Cependant ses beaux jours s'étaient écoulés : elle avait quarante ans lorsque le roi décida son mariage avec Henri de Lorraine, duc de Bar, fils de Charles II, duc de Lorraine. C'était un prince catholique, et Catherine persévérait dans son zèle pour la religion protestante. On chercha à la con-
vertir; on fit tenir en sa présence plusieurs conférences par des docteurs catholiques et des ministres protestans; « elle n'eut que les pleurs et la con- » stance pour réponse : et , lorsqu'on voulut la pres- » ser par l'exemple du roi son frère, elle répondit » que l'exemple du roi son frère n'était une loi » pour elle qu'en ce qui ne touchait point la loi » de Dieu. » Une autre difficulté , c'était de faire célébrer le mariage. Les évêques demandaient que le saint-siége s'expliquât sur ce sujet pour faire cesser leurs scrupules. Le roi prit le parti de s'adresser au moins scrupuleux des prélats : c'était l'archevêque de Rouen , Charles de Bourbon , fils naturel d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre. Mais, au lieu de cette docilité qu'il en attendait, Henri n'obtint qu'un refus appuyé d'une érudition canonique dont il était loin de le soupçonner. « Puisque vous faites » ainsi l'entendu, lui dit le monarque, je vais en- » voyer vers vous un grand docteur, votre confes- » seur ordinaire, qui entend merveilleusement les » cas de conscience. » Ce docteur était Roquelaure. « Ah ! pardieu, dit-il au roi, il est temps que votre » sœur Catelon commence à tâter des douceurs de » cette vie : je vais trouver ce bel évêque pour lui » apprendre son devoir. » Et, s'étant rendu au-
près du prélat : « C'est moi, lui dit-il, qui nous ;n
» fait obtenir l'archevêché de Rouen : un peu de
» ménagement, s'il \<»us plaît, lorsqu'il s'agit du » maître et de ses ordres absolus : vous, qui nous » parlez de canons, vous n'y entende/ que du haut » allemand. D'ailleurs, vous êtes frère du roi : il ne » vous a pas fait archevêque pour le sermonner. » Cette harangue vive et cavalière écarta les scrupules de l'archevêque; et, le 3o janvier 1599, il maria Catherine de Bourbon avec le duc de Bar (1). Le souvenir du comte de Soissons la poursuivit dans sa nouvelle patrie : elle n'y vécut pas trèsheureuse. En i6o4? elle tomba malade : elle endurait la fièvre qui la minait avec courage et même avec une sorte de plaisir, dans l'espoir de devenir mère; elle se croyait grosse, elle le disait, elle en écrivait sans cesse au roi son frère; elle voyait d'un mauvais œil tous ceux qui semblaient en douter; elle n'écouta que les avis du médecin qui la traitait pour une grossesse. L'infortunée s'abusait : cette fièvre lente se convertit en une grande maladie dont les crises douloureuses l'emportèrent. Elle . mourut à Nancy le i3 février 1604. On employa
(1) Ce prince devint duc de Lorraine par la mort de Charles II, son pêré, moil en 1G08.
toul à son lit de mort pour obtenir sa conversion : à l'aide des secours de la religion, on invoqua même la sorcellerie; mais, ferme dans sa croyance, elle répondit au duc de Lorraine , père de son époux , qu'elle voulait mourir comme elle avait vécu. A la nouvelle de sa mort, « Henri IV ordonna qu'on le » laissât seul pour se consoler avec Dieu ; il fit fer- » mer les portes et les fenêtres du cabinet, se mit » sur le lit pour pleurer plus librement. Toute la » cour prit le deuil; les ambassadeurs aussi. Il n'y » eut que le nonce du pape qui voulut s'en dispen- » ser, disant que, si les autres pleuraient la perte du » corps, il avait pleuré celle de l'âme. Le roi lui fit » dire à cette occasion qu'il serait bien aise de ne » pas le voir que le temps du deuil ne fût passé : le » nonce, qui aimait apparemment à aller à la cour, » fit alors comme les autres; il prit le deuil. »
Catherine de Bourbon avait, dans l'esprit et dans le caractère, plusieurs traits de ressemblance avec Henri IV. Elle avait, comme lui, la répartie vive et gaie, et elle écrivait avec beaucoup de grâce. Elle se complaisait parfois aux jeux de mots. On voulait lui persuader qu'elle serait plus heureuse avec le duc de l>ar qu'avec le comte de Soissons : « Non, » répondit-elle, dans ce mariage je ne trouverai pas
n mon compte, s l ne autre fois qu'on lui parlait (1< la rapide fortune de Fouquei-La\arenne, qui, de euisinier de Catherine, était devenu le messager des plaisirs de Henri 1\ , elle répondit : « Il a plus » gagné à porter les poulets du frère qu'à piquer » ceux de la sœur. »
C'est à cette princesse que le roi renvoya plaisamment, en 1 5g4 ? une députation de huguenots de la Saintonge qui demandaient quelques assignations sur les terres qu'il possédait en ce pays, en leur disant : « Pourvoyez-vous pour ce regard vers » madame ma sœur, car votre royaume est tombé » en quenouille. »
C'est à elle aussi qu'il écrivit, après le combat de Fontaine-Française, en i5o,5 : « Je me porte bien, » Dieu merci, vous aimant comme moi-même; mais » je vous ai vue de bien près mon héritière. »
Toujours fidèle à la religion dans laquelle Jeanne d'Albret l'avait élevée, elle ne cessa d'en pratiquer les exercices. Elle faisait prêcher, même au Louvre : si les seigneurs catholiques en murmuraient quelquefois, le roi leur recommandait la tolérance. On doit dire à sa grande gloire qu'elle contribua à faire rendre l'édit de Nantes.
Elle se plaisait dans l'éclat des fêtes. « Le diman-
» che 12 février 1 5g5 ? dit L'Estoile, Madame fit un » ballet magnifique au Louvre, où il n'y eut rien » d'oublié, si ce ne fut possible Dieu, qui volontiers » ne se trouve en telles compagnies. »
Ce goût pour le luxe lui fit contracter des dettes; elle s'adressa à son frère pour pouvoir les payer. Dans cette vue, Henri IV, qui avait succédç à la couronne de France, voulut que son domaine patrimonial demeurât séparé, comme au temps où il n'était que roi de Navarre, afin que sa sœur en jouît en souveraine : il envoya au parlement séant à Tours, en 1690, ses lettres-patentes portant la désunion de son patrimoine d'avec le patrimoine de ses prédécesseurs : le parlement refusa de les vérifier. Après la mort de la princesse Catherine, qu'il avait aidée par d'autres sacrifices à payer la plus grande partie de ses dettes, il fit un nouvel édit portant que son domaine, comme roi de Navarre, demeurait réuni pour jamais à la couronne de France, sans que le roi puisse jamais en disposer à t avenir, au préjudice de l'ancien domaine public et royal. Cet édit fut enregistré en 1607 par tous les parlemens du royaume.
HENRI DE BOURBON