‹ Le château d'Eu (volume 4)Chapitre 74 sur 89 · CARDINAL DE LORRAINE · texte numérisé non relu

CARDINAL DE LORRAINE

Charles, cardinal de Lorraine, second fils de Claude, premier duc de Guise, et d’Antoinette de Bourbon; archevêque duc de Reims; ne le 17 février i5s4, mort à Avignon , le 26 décembre 1 574* Charles avait de l’érudition, de l’éloquence; il était ardent pouf les affaires de l’Eglise, habile à faire servir la religion aux soins de sa grandeur. Il partagea les projets, les dangers, le pouvoir de François, duc de Guise, son frère : déjà puissant sous Henri II, par l’influence de la duchesse de Valentinois, dont il avait gagné les bonnes grâces, il le devint encore plus sous François II. Il ambitionna la tiare, et le voyage de son frère à Rome avait pour objet principal le succès de cette secrète

prétention : le duc de Guise lui reprochait sans cessé d’avoir été la cause de la guerre d’Italie. Il aimait à parler en public : il prononça de fort beaux discours dans le colloque de Poissy : il parlait poulies catholiques, et Théodore de Bèze pour les protestans. « Les deux antagonistes, dit Brantôme, se » firent des complimens sur leur science et élo- » quence respectives , comme deux beaux chevaux » qui s’entre-regardent l’un l’autre, et non pas » comme deux ânes, ce qui seroit malhonnête. » Il se distingua dans le concile de Trente. Il y arriva accompagné d’un grand nombre d’évêques, et y prit une telle autorité, que le pape, en ayant conçu quelque jalousie, l’appelait entre ses familiers le petit pape d’au-delà des monts. La nouvelle qu’il y reçut de la mort du duc de Guise, son frère, l’empêcha de soutenir dans cette assemblée les libertés gallicanes avec toute la vigueur qu’il avait d’abord déployée à la nouvelle de la victoire de Dreux : ce fut au concile de Trente qu’il concerta, dit-on, le premier plan de la ligue. On raconte que, suivant l’usage de l’Église orientale? on voulut clore le concile par des acclamations et des prières , et que le cardinal, cédant à un mouvement de vanité, prit soin de composer ces acclamations, et de les en-

tonner lui-même : « Fonctions : dit Fra-Paolo, tout » au plus bonnes pour un diacre, et peu décentes » pour un cardinal prince. »

Il mettait de l’ostentation dans les aumônes qu’il faisait. « Très-libéral, dit Brantôme, puis-je l’ap- » peler, puisqu’il n’eut son pareil de son temps. » Ses dépenses, ses dons, ses gracieusetés, en font » foi, et surtout sa charité envers les pauvres. Il » portoit ordinairement une grande gibecière que » son valet-de-chambre, qui lui manioit son argent » des menus plaisirs, ne failloit d’emplir tous les » matins de trois à quatre cents écus; et tant de » pauvres qu’il rencontroit, il mettoitla main à la » gibecière. Ce fut de lui que dit un pauvre aveugle, » ainsi qu’il passoit dans Rome, jetant une grande » poignée d’or : O ta sei Christo , o veramente il car - » dinal di Lorrena. — Ou tu es le Christ, ou le car- » dinal de Lorraine. »

Il n’était pas moins magnifique avec les dames, « et, dit encore Brantôme, il n’y avoit guère de » dames ou filles résidentes à la cour qui ne fussent » attrapées par les largesses de M. le cardinal. »

Quelques frayeurs superstitieuses lui ayant fait croire que l’on voulait attenter à ses jours, il obtint de Charles IX une permission , scellée du grand

sceau , d’avoir des gardes qui fussent armés ; et, par une faveur qui fut depuis accordée au cardinal de Richelieu, les gardes destinés pour la sûreté du cardinal de Lorraine reçurent ordre « de ne l’ac- » compagner pas seulement jusque dans le Louvre,

» mais même de ne pas le quitter à l’autel, et de » mêler ainsi l’odeur de la poudre à canon et de la » mèche parmi l’odeur de l’encens et des autres » parfums sacrés. »

Un jour (c’était au mois de janvier i565) qu’a- .

vec cette escorte armée il voulait entrer à Paris, le

maréchal de Montmorency, qui en était gouverneur,

lui envoya l’ordre de faire poser les armes à ses

gens, a Le cardinal ne laissa pas de passer outre :

» le maréchal bien accompagné alla à sa rencontre ,

» le chargea dans la rue Saint-Denis, et l’obligea à

» se sauver dans sa maison de l’hôtel de Cluny,

» Tout honteux de dépit qu’en abaissant sa corne » Montmorency lui fît recevoir telle escorne ! »

Cette aventure fut publiée par toute l’Europe. Le prince de Condé disait à cette occasion : « Si » Montmorency ne voulait que se divertir , il en » fit trop; s’il y allait tout de bon, il n’en fit pas

» assez. »

Les formes hautaines du cardinal, le ton de per-

sécution qui dominait quelquefois dans ses sermons, ses aventures galantes, l’exposèrent aux haines du parti opposé à la ligue, et une foule d’écrits injurieux parurent contre lui. De ce nombre on distingua surtout le Tigre. « Cet écrit, dit » Brantôme, parloit des amours d’une très-grande » et belle dame et d’un grand son proche : le grand » et la grande en furent si estomaquez, qu’ils en » cuidèrent désespérer (i). »

Dans une assemblée des notables, le cardinal avait dit fièrement « qu’il se faisait honneur de la » haine et des emportemens des huguenots , et qu’il » conserverait soigneusement leurs libelles, comme » des marques éclatantes de son zèle pour la reli- » gion et de sa fidélité au service du roi. » Ce noble dédain ne tint pas contre la virulence de ce libelle du Tigre. La cour de parlement prescrivit, par ordre du cardinal, des perquisitions pour en découvrir l’auteur. « Un conseiller nommé du Lion accepta » cette charge pour la ptvmesse d'un estât de prési- » dent au parlement de Bordeaux. On trouva l’im- » primeur, nommé Martin Lhommet; enquis qui le » lui avoit baillé, il répond que c’étoit un homme

(1) Des mémoires du temps prétendent qu’il avait existé une étroite liaison entre le cardinal de Lorraine et Catherine de Médicis.

» inconnu... On le mène pendre. Ainsi qu’on le » menoit, il se trouve un marchand de Rouen, le- » quel, voyant le peuple de Paris fort animé contre » le patient, leur dit seulement : « Eh quoi, mes » amis, ne suffit-il pas qu’il meure? laissez faire le » bourreau. » Quelques prestres l’appellent hugue- » not, se jettent sur lui et le battent outrageuse- » ment. Sur ce bruit, ceux qu’on nomme la jus- » tice approchent, et, pour le rafraîchir, le mènent » prisonnier en la conciergerie du palais. Ce pauvre » marchand jure ne savoir ce que c’étoit, ne con- » noître le patient, ni avoir ouï parler de messieurs » de Guise.... Du Lion, sans autre forme de procès, » fait son rapport à la cour, qui condamne le marin chand de Rouen à estre pendu et estranglé en la » place Maubert , au lieu meme où avoit été attaché » cet imprimeur. Quelques jours après l’exécution, » Du Lion , à qui l’on remonstroit l’iniquité du » jugement : « Que voulez-vous, dit-il, il falloit bien » contenter M. le cardinal de quelque chose , puis- » que nous n’avons pu pendre l’auteur. »

On voit de quelle liberté la presse jouissait dès le seizième siècle. Puisse le ciel, pour l’honneur de la magistrature, épargner à la France les Du Lion, ces complaisans atroces du pouvoir, qui,

moins juges que bourreaux, trafiquent par ambition du sang de l’innocence î

Le cardinal de Lorraine continua à jouir de la plus grande influence jusqu’en 1 574 ? époque où il mourut. On raconte que, pendant son séjour à Rome , un magicien lui avait prédit qu'il mourrait de mort violente et de bastons à feu : depuis ce moment, il intrigua beaucoup pour faire défendre le port d’armes sous François II; et dans une circonstance où, sortant de chez une femme célèbre par sa galanterie , « il avoit failli d’être maltraité par » certains ruffians qui cherchent volontiers les » chappe-chuttes à l’entour de telles proies, il » traîna la cour à Saint-Germain , et fit rendre un » édit qui interdisoit spécialement les pistolets et » bastons à feu, et même les manteaux longs, d’au- » tant que là-dessous pouvoient se cacher des ar- » mes. » La prédiction de l’astrologue ne se réalisa pas: le cardinal ne mourut point d’une blessure, mais delà fièvre. Il était à Avignon. « Il assista à la » procession des Battus ou Flagellans, le crucifix à » la main , la teste peu couverte et les pieds à moitié » nuds. » Il fut saisi au cerveau par le froid, et mourut presque subitement. Sa fin précipitée fit dire qu’il avait été empoisonné. Jean de Serre rap-

porte « qu’en ce temps-là on assuroit que ce pré- » lat, passant à Lyon pour se rendre à Avignon , y » avoit été empoisonné par l’odeur d’une bourse » pleine de rares pièces d’or, dont la reine (Cathe- » rine de Médicis) lui avoit fait présent. » On débita également des fables de tout genre à l’occasion du terrible orage qui désola presque toute la France le lendemain de sa mort ; mais ne sait-on pas tout ce que peuvent inventer le fanatisme et l’esprit de parti , et avec quel art ils exploitent tous les événemens selon leurs intérêts?

Dans l’excès de la fièvre il avait le transport au cerveau, et, suivant quelques historiens, il faisait des actes de folie, et jurait. L’archevêque de Reims, son neveu , disait en riant , à cette occasion : « Je » ne vois rien en mon oncle pour en désespérer : » il a encore toutes ses paroles et actions natu- » relies. »

Catherine de Médicis, qui, comme on sait, croyait à la magie, fut très-frappée de la mort de ce prélat. « Ce jour , disent les mémoires de l’Estoile, » la reine étant à souper, demanda à boire ; comme » on lui eut donné son verre , elle commença à » tellement trembler, qu’il lui cuida tomber des » mains , et elle s’écria : « Jésus ! voilà M. le car-

» dinal de Lorraine que je vois! » Les nuits aussi » elle en avoit des appréhensions; en sorte que, » pour complaire à la reine , dès qu’il fut mort » on ne parla non plus du cardinal de Lorraine » qu’on n’eût fait d’un curé de village. »

11 voulut mourir revêtu de la pourpre romaine. On fit à cette occasion les vers suivans :

« Purpureo fuerat quondam qui tectus amictu ,

Omnia quæ imbuerat sanguine purpureo :

Purpureæ vitæ fertur non dispare fato ,

Abslulit huic animam purpura purpuream. »

Il avait adopté pour emblème et pour devise une colonne droite , avec un lierre attaché à la colonne, avec ces mots : Te stante virebo. On y ajouta, pour faire allusion au lierre, qui fait périr les corps auxquels il s’attache : Teque virente , per -

Un auteur du temps (Gillet), meilleur catholique que bon poète, composa pour le cardinal cette épitaphe :

« Celui qui surpassa les peuples et les langues En esprit, en conseil, en savoir, en harangues,

Ce Charles de Lorraine , issu du sang royal De France et Palestine , et ce grand cardinal ,

Celui qui rayonna le concile de Trente De zèle , de vertu , d’industrie savante ;

Le pasteur qui rangea l’hérétique mutin ,

Soutint la foy , la loy , le service divin ;

L’Apollon des François , le trophée de Guise ,

L’objet des étrangers , l’ornement de l’église ,

Ayant dressé son âme au plus secret des cieux , Laisse sous ce tombeau pour gage précieux Son corps tant honoré (lorsqu’il vivoit) des princes , Papes, rois, cardinaux, royaumes et provinces. »

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