IV
» Milord Jennyn lui en donna une des siennes en » arrivant. La reine sa mère n’avait pas assez d’ar- » gent pour lui donner de quoi en acheter pour le » lendemain... Je portai à milord Taff i, 5 oo livres » pour le roi son maître (i). »
On chercha à le distraire, à la cour de France, par des plaisirs et des fêtes. Là, après n'avoir point réussi à obtenir la main de mademoiselle de Montpensier, quoiqu’il eût promis de se faire catholique pour elle , il demanda en mariage à Mazarin sa nièce Hortense Mancini. L’orgueilleux cardinal refusa cette alliance, qu’il essaya de renouer lorsque Charles fut remonté sur le trône; mais il fut à son tour dédaigné. La mort de Cromwell et le dévouement de Monck rendirent la couronne au fils de Charles I, en 1660. « Ce monarque, dit Voltaire, » fut reçu dans les plaines de Douvres par vingt » mille citoyens, qui se jetèrent à genoux devant lui.
» Des vieillards, qui étaient de ce nombre, m’ont » dit que presque tout le monde fondait en larmes. » Son couronnement fut célébré le 22 et le 23 avril 1661 , avec une magnificence extraordinaire. Cette cérémonie fut la plus somptueuse et la mieux ordonnée qu’on eût vue en Angleterre. La procession
( 1 ) Mémoires du cardinal de Relz , tome 11.
commença à la Tour, et, lorsque le roi en sortit, ceux qui marchaient les premiers étaient déjà dans Fleet-Street (i). L’année suivante (le 3 i mai 1662), Charles II épousa l’infante de Portugal (Catherine). Elle débarqua à Portsmouth. Le roi s’y rendit, et ils furent mariés en particulier selon le rit romain , dans la chambre de la reine, par Aubigny, prêtre séculier, aumônier de cette princesse. Il n’y eut de présens à cette cérémonie que l’ambassadeur de Portugal, trois grands seigneurs et deux ou trois dames du même pays : ce qui l’avait rendu nécessaire, c’est qu’avant son départ de Lisbonne elle n’avait pas été épousée par procuration, selon la $ coutume. La reine ne voulut pas aller se coucher avant que Sheldon, évêque de Londres, n’eut prononcé qu’ils étaient mari et femme (2).
Cette reine avait beaucoup d’esprit , de la beauté, un caractère agréable et enjoué; mais elle eut beaucoup de peine à renoncer au costume de son pays pour adopter les modes de l’Angleterre. Elle s’y détermina à la lin pour plaire à son mari, dont elle était aimée, et auquel elle pardonnait ses nombreuses infidélités ( 3 ).
(1) Clarendou.
(2) .tournai du roi Jacques II.
(3) Le 30 mars 1692, après la mort du roi, elle quitta Sommersct-House,
A son avènement à la couronne, Charles II avait cru nécessaire à sa tranquillité de faire couler sur l’échafaud le sang de plusieurs des jüges de Charles 1. Dix furent exécutés. Gn exhuma lies corps de Cromwell et d’Ireton son gendre, et on les traîna au gibet sur la claie. Ces vengeances augmentèrent contre
le nouveau roi la haine du parti qui avait détrôné son père. Lés restes de ce même parti troublèrent son règne, et contribuèrent à l’expulsion dé sa famille. « A la restauration, dit Buraett^ une sorte de » joie extravagante s’empara de la nation , qui dé- » truisit tout usage de vertu et de piété. Tout se
» finissait par des débauches. Adoptés également
» dans les trois royaumes, soüs prétexte de boire ♦
» à la santé du roi, les excès et les émeutes se ttml-
» tipliaient à l’infini. La classe des hypocrites *èt
» celle des enthousiastes, tout aussi dangereux
» quoique plus honnêtes gens, fournissaient âttx
» profanes, par la manière d’interpréter la reli-
» gion, les moyens de tourner en dérisiou la Véri-
» table piété. » L’esprit français et ce brillant dédain
des choses graves dominèrent à la cour. Ces. sectes
sombres et sévères , qui avaient mis tant d’enthou-
sa résidence ordinaire, et retourna à Lisbonne, où elle mourut le 31 décembre 1705.
$iasme dans les cœurs, furent l’objet de la raillerie des courtisans et de toute la jeunesse; les indépendaps ne parurent plus; les puritains furent contenus. Les plaisirs et la magnificence succédèrent à la sombre férocité du pouvoir de Cromwell ; la galanterie et les fêtes s’introduisirent dans le palais de White-Hall. Mais, en adoptant les mœurs de la ppur de Louis XIY, Charles fut asseryi à ses intérêts. C’est ainsi que , lorsque le s ta thouder Guillaume déclara la guerre au roi de France , Louis XIV se servit de l’entremise de Henriette, duchesse d’Orléans, et sœur du roi d’Angleterre, pour détourner Charles II de toute alliance avec la Hollande ( i ) ; c’est ainsi que, plus tard, devenu indigent à force de prodigalités, il vendit à Louis XIV, pour a4> 000 livres sterling, Dunkerque , acquise par les négociations et les armes de Cromwell, et devint le pensionnaire du roi de France : humiliation que la fierté anglaise ne lui pardonna pas,
Deux affreux désastres marquèrent les commencemens de son règne. La ville de Londres fut, en
(1) Henriette d'Angleterre , femme de Philippe duc d’Orléans , sous prétexte d’aller voir $on frèr^e à Londres , était chargée ppr Louis XIV d’engager ce monarque à s’unir avec la France contre la Hollande. Sa négociation eut un plein succès. Elle Ait merveilleusement secondée par les charmes de la duchesse de Portsmouth , qu’elle avait emmenée avec e^le , et qui captiva Charles H au point qu’il lui donna un souverain empire et sur sou cœur et dans sa cour.
1666, ravagée par la peste, et presque entièrement détruite par un incendie. Mais, à l’étonnement de l’Europe, Londres se releva de ses cendres plus régulière, plus commode, plus belle qu’auparavant.
Ni ces accidens, ni ces travaux, ni la guerre de 1679. contre la Hollande, ni les cabales dont la cour et le Parlement furent remplis, lie dérobèrent rien aux plaisirs et à la gaîté que Charles II avait importés en Angleterre, comme des productions du climat de la France, où il avait demeuré plusieurs années. Ils ne changèrent rien non plus à l’amour de la liberté, dont le peuple était toujours animé. La passion du pouvoir absolu dans le roi et dans le duc : d’York irritèrent l’esprit de faction. La haine des partis et des sectes vint encore désoieries trois royaumes. 11 n’y eut plus, à la vérité, de grandes guerres civiles, comme du temps de Cromwell; mais une suite de complots, de conspirations, de meurtres juridiques, ordonnés en vertu des lois interprétées par la vengeance, et enfin plusieurs assassinats, auxquels la nation n’était pas accoutumée, affligèrent quelque temps le
règne de Charles 11 . Il semblait, par son caractère
doux et aimable, formé pour rendre sa nation heureuse, comme il faisait les délices de ceux qui
l’approchaient; mais sa douceur n’était quelquefois que de la dissimulation ; il ne pouvait supporter aucun obstacle, parce que tout ce qui entravait sa puissance gênait ses plaisirs ; et , sous les dehors d’un théisme tolérant, il cachait une sorte de fanatisme qui permit plus d’une fois que le sang coulât sur l’échafaud au nom de la religion.
11 n’avait point d’enfant, et son frère, le duc d’York, héritier présomptif de la couronne, avait embrassé la secte papiste , objet de l’animadversion de presque tout le Parlement et de la nation. Dès qu’on apprit cette défection, la crainte d’avoir un jour pour roi un papiste aliéna les esprits. Quelques malheureux de la lie du peuple révélèrent une conspiration des papistes qui , disait-on, ne se seraient proposé rien moins que de tuerie roi, de donner la couronne à son frère, de reconnaître le pape comme propriétaire du royaume d’ Angleterre , et d’en laisser la lieutenance au général des jésuites,
Oliva. On fit de nombreuses arrestations. Le Parle-
ment procéda avec rigueur ; les plus absurdes dénonciations devinrent, à des yeux prévenus, des preuves convaincantes. Plusieurs accusés périrent sur l’échafaud. Des jésuites furent écartelés. Le zèle contre, le papisme fut porté si loin, que la chambre
des communes vota presque unanimement l’exclusion du duc d’York, et le déclara incapable d’être jamais roi d’Angleterre.
L’exaltation du peuple ne se borna pas à des démonstrations de haine et d’horreur contre le papisme : les accusations, les supplices continuèrent. Ce qu’il y eut de plus déplorable , ce fut la mort de lord Strafford, vieillard zélé pour l’État, attaché au roi, retiré des affaires, et achevant sa carrière honorable dans l’exercice paisible de toutes les vertus. Il passait pour papiste et ne l’était pas. 11 fut condamné, et le roi n’osa lui donner sa grâce. « Faiblesse infâme, dit Voltaire, dont son » père avait été coupable, et qui perdit son père. » L’Écosse n’était pas plus tranquille. Les presbytériens y commirent des assassinats. Charles II envoya contre eux le duc de Monmouth, son fils naturel. Ils levèrent une armée qui prit le nom J! armée du Seigneur , et qui n’en fut pas moins dispersée au premier coup de canon. Les troubles finirent par s’apaiser dans les trois royaumes, et la
turbulence atrabilaire des factieux céda aux arti-
cieuses caresses du roi, et aux séductions qu’il employa pour corrompre et gagner le Parlement. Toutefois le second Parlement, convoqué en 1679,
montra plus de désintéressement, et même il procéda contre plusieurs parlementaires accusés d’avoir reçu de l’argent de la cour. Le roi, mécontent de cette austérité, et de plus en plus jaloux d’exercer le pouvoir absolu, cassa le Parlement, et régna sans en assembler désormais, jusqu’au 16 février i685 , époque de sa mort. On croit qu’il mourut dans la foi catholique, que pendant sa vie il avait secrètement protégée.
« Le roi ne le cédait à personne ni pour la taille » ni pour la mine. Il avait l’esprit agréable, i’hu- » meur douce et familière. Son âme, susceptible » d’impressions opposées, était compatissante pour » les malheureux, inflexible pour les scélérats, et » tendre jusqu’à l’excès. Son cœur était souvent la » dupe , plus souvent encore l’esclave de ses enga- » gemens (i). »
Lecomte de Grammont, en traçant ce portrait, se souvenait trop de l’accueil flatteur qu’il avait reçu de Charles II; d’ailleurs, ce seigneur galant et frivole devait naturellement voir d’un œil favorable un prince léger, ami des plaisirs, heureux et fier de transporter à Londres l’élégance et les mœurs de la cour de Louis XIV ; mais l’histoire, plus austère,
(1) Mémoires du comte de Grammont.
doit blâmer cette légèreté qui néglige les devoirs du trône, cette faiblesse qui laisse faire le mal, sans le vouloir [peut-être , et d’autant plus funeste qu’elle prête un nom révéré aux passions ministérielles, aux vengeances particulières, aux persécutions religieuses. Burnett et Hume , sans se laisser séduire à des dehors aimables et gracieux, ont jugé ce prince avec plus de sévérité. « Avec de: grands » défauts, dit le premier, il n’avait presque point » de vertus pour les réprimer : ce n’était guère chez » lui que quelques défauts plus légers qui servaient » de contre-poids aux autres. »
« Le caractère de Charles II, dit Hume, fut dan- » gereux pour ses sujets et peu honorable pour » lui-même. » Cependant il protégea les lettres, les arts, le commerce, et, avec plus de franchise et de tolérance, ce monarque eût laissé un nom plus gh> rieux dans les fastes de l’histoire d’Angleterre.