ROI D’ESPAGNE
(En pied, peint par Jean Careno.)
Ce prince, fils de Philippe IV, roi d’Espagne, et de Marie-Anne d’Autriche, était né aussi faible d’esprit que de corps (i). Sa plus grande crainte cependant était de se laisser imposer des lois; et toute sa vie ne fut qu’un esclavage. Il ne quitta le joug de sa mère Anne d’Autriche, fille de l’empereur Ferdinand III,, que pour subir la domination de sa seconde femme Anne, de Bavière. Son règne fut obscur, et sa destinée était de ne faire du bruit qu’après sa mort. Pendant qu’il vivait, l’Europe était inquiète de savoir entre les mains de qui tom-
(1) Telle était la profonde ignorance dans laquelle il avait été élevé que, quand les Français assiégèrent Mons, il crut que cette place appartenait au roi d’Angleterre. 11 ne savait ni où était là Flandre, ni ce qui lui appartenait en Flandre. (Voltaire.)
berait l’immense héritage de ce monarque, qui n’avait et ne pouvait avoir d’enfans. On se demandait s’il vivait pour savoir s’il était mort; et son testament devint pour les souverains de l’Europe ce que les dents du dragon de<4$. fable furent pour les compagnons de Cadmus.
Louis XIV et l’empereur Léopold étaient parens du roi d’Espagne au même degré; tous deux descendaient de Philippe III par les femmes : mais Louis était fils de l’aînée, Anne-Marie, femme de Louis XIII. Le dauphin avait encore un avantage sur les enfans de l’empereur; c’est qu’il était petitfils de Philippe IV, et les enfans de Léopold n’en descendaient pas : les droits de la nature étaient donc dans la maison de France; mais la politique a aussi ses droits ; et de ce nombre étaient les renonciations authentiques et ratifiées de Louis XIII et de Louis XIV à la couronne d’Espagne. La mère de Charles II, qui avait sur l’esprit de son fils un grand ascendant, avait rêvé un troisième avenir, hors des maisons de France et d’Autriche : c’était en faveur de son petit-neveu, fils de l’électeur de Bavière, Maximilien-Marie. Le roi le désigna secrètement pour son successeur. De leur côté, les diverses puissances imaginèrent de faire, du vivant
même de Charles II, un partage de la monarchie espagnole. On donnait au jeune prince de Bavière l’Espagne, les Indes-Occidentales et les Pays-Bas; le dauphin, fils de Louis XIV, devait posséder Naples, la Sicile et la province de Guipuscoa. On ne laissait à l’archiduc Charles, second fils de l’empereur Léopold, que le Milanais, et rien à l’archiduc Joseph, héritier de l’empire. La France, l’Angleterre et la Hollande signèrent cette convention. Le roi moribond, apprenant qu’on se disputait ainsi ses dépouilles avant sa mort, déclara hautement le jeune prince de Bavière unique héritier de tous ses États : mais, quelque temps après, ce prince étant mort à Bruxelles (i), les intrigues recommencèrent à Madrid, à Vienne, à Versailles, à Londres, à La Haye et à Rome. On proposa d’établir pour l’archiduc Charles le partage que d’abord on avait fait en faveur du Bavarois; mais l’empereur Léopold, qui espérait toute la succession, ne voulut pas signer le traité. Lorsque Charles II eut fait un nouveau testament, par lequel il léguait à l’archiduc Charles toute la monarchie espagnole, l’empereur
(1) Le bruit se répandit en Europe que cette mort, venue si à propos pour l’Autriche, était l’effet du poison. Mais un soupçon n’est pas uno preuve.
se refusa également à appuyer ce legs par l’envoi d’une armée en Espagne. De petites intrigues de diplomatie achevèrent de brouiller les cabinets de Vienne et de Madrid (i). Louis XIV se hâta d’en profiter en envoyant le marquis d’Harcourt auprès de Charles II, avec la double mission d’offrir, comme ambassadeur, à ce monarque l’appui de la France, ou de prendre, en ças de refus, le commandement de l’armée des Pyrénées, et de menacer les frontières d’Espagne. Au milieu de cette crise , l’infortuné monarque, tourmenté par les puissances temporelles de la terre, s’avisa de consulter la puissance spirituelle : cet oracle fut favorable aux intérêts de la France. Innocent XII répondit que « les lois de l’Espagne et le bien de la chrétienté » exigeaient que le roi donnât la préférence à la » maison de France. » Le roi d’Espagne, pressé par Ubilla et le cardinal Porto Carrero, signa un troisième testament , qui donnait tous ses États au duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV (2). « Le pape, dit
(1) Un évêque de Lérida , ambassadeur de Madrid à Vienne , mécontent des propos que les archiducs tenaient contre les Espagnols , écrivit à son tour contre le conseil d’Autriche. Sa lettre devint publique. On y remarquait cette phrase : « Les ministres de Léopold ont l’esprit fait comme les * cornes des chèvres de mon pays , petit , dur et tortu. » L’évêque fut rappelé , et , à son retour à Madrid, il ne fit que fortifier l’aversion des Espagnols pour les Allemands. #
(2) Voir la notice de Philippe V, roi d’Espagne.
» Voltaire, traita ce cas de conscience d’un souve- » rain comme une affaire d’État, tandis que le roi » d’Espagne faisait de cette grande affaire d’État un » cas de conscience. Louis XIV en fut informé par » le cardinal de Janson, qui résidait alors à Rome : » c’est toute la part que la cour de Versailles eut à » cet événement. Rien n’est plus vrai que la répu- » tation de Louis XIV et l’idée de sa puissance fu- » rent les seules négociations qui consommèrent » cette révolution. »
Charles II languit encore un mois , et acheva à l’âge de trente-neuf ans, le I er novembre 1700, la vie obscure qu’il avait menée sur le trône. On raconte que, quelque temps avant sa mort, ce monarque fit ouvrir à l’Escurial les tombeaux de son père, de sa mère et de sa première femme, Marie- Louise d’Orléans , et qu’il baisa ce qui restait de ces cadavres.
L’ouverture du testament de ce monarque fut très-dramatique. Chacun des ambassadeurs présens à la cour de Madrid croyait que son souverain allait être proclamé l’héritier de la monarchie espagnole; le comte de Harrach, ambassadeur de Léopold, en était surtout si persuadé, que d’avance il affectait un air triomphant. Le duc d’A-
brantès voulut s’amuser de son orgueil : au sortir du conseil, il sauta au cou du comte de Harrach, et lui dit : « C’est avec une joie extrême.... » Il fit une pause et reprit : « C’est avec le plus grand » contentement que je viens prendre congé de la » maison d’Autriche. » La gravité diplomatique se dérida aux dépens du comte de Harrach, qui avait été la dupe des accolades du duc d’Abrantès. La guerre devait bientôt changer ces rires en des pleurs de sang !