REINE DE SICILE, PUIS DE SARDAIGNE
( Peint d’après une gravure de la collection du roi , au Palais-Royal.)
Anne-Marie d’Orléans, mademoiselle de Valois, duchesse de Savoie, reine de Sicile, puis de Sardaigne, troisième fille de Philippe de France, duc d’Orléans, Monsieur , et de Henriette-Anne d’Angleterre, sa première femme, naquit à Saint-Cloud, le 27 août 1669.
Le duc de Savoie , Victor- Amédée II , s’était refusé à une union projetée entre lui et l’infante de Portugal ; Louis XIV eut le désir de lui faire épouser sa nièce Anne-Marie d’Orléans, dans l’espoir de l’attacher à la France. Ce mariage eut lieu par procureur à Versailles, le 10 avril i 684 ; mais il n’empêcha point le duc de Savoie d’entrer dans des négociations secrètes avec les ennemis de la France,
et de conclure alliance, en 1690, avec l’empereur, l’Espagne , l’Angleterre et la Hollande.
Anne-Marie d’Orléans mourutà Turin, le 26 août 1728. Deux ans après cette mort, et un mois avant son abdication , Victor -Amédée épousa secrètement la veuve du comte de Saint-Sébastien, qui, fille d’honneur de la reine-mère, avait été le premier objet de son amour. La comtesse avait cinquante ans alors, et lui était dans sa soixante-cinquième année.
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MADAME DE LA VALLIÈRE (i).
Louise-Françoise de La Baume Le Blanc de La
Vallière, fille de Laurent de La Baume Le Blanc et de Françoise Le Prévôt, naquit au château de La Vallière en Touraine , le 6 août 1 644-
Bussy-Rabutin a tracé d’elle un portrait peu séduisant; mais madame de Motteville, mademoiselle de Montpensier lui ont rendu plus de justice. L’éclat et la blancheur de son teint, la douceur de ses yeux, la beauté de ses blonds cheveux, l’expression céleste' de ses regards, la grâce répandue sur toute sa personne, quoiqu’elle fût un peu boiteuse, le charme de son esprit, dont son cœur faisait presque toujours les frais, la douceur angélique d’une âme délicate et tendre, justifient assez la passion que Louis XIV conçut pour mademoi-
(1) D’après une miniature originale du livre de feu madame la duchesse d’Orléans.
selle de La Vallière. Le roi, qui d’abord avait ri dans un bosquet de Versailles de la préférence qu’elle lui avait donnée sur tous les seigneurs de sa cour, eut occasion de causer avec elle en allant voir madame Henriette d’Angleterre, dont elle était fille d’honneur. L’agrément de sa conversation enchanta le monarque : il déclara son amour avec un tendre embarras; mademoiselle de La Vallière reçut cet aveu avec un trouble mêlé d’innocence et
de plaisir. On sait que Louis, brûlant d’avoir un entretien avec elle, s’introduisit la nuit, par les toits, dans son appartement à Marly; on sait quels douloureux combats elle eut à soutenir entre l’amour et l’honneur, combien elle était sincère dans sa retraite au couvent des Ursulines de Saint- Cloud, où Colbert, au nom du roi, vint la chercher pour la ramènera la cour; on sait enfin que, vaincue par les prières, les pleurs et la tendresse de Louis, elle le rendit maître de ses charmes et de son cœur, et que, le 2 octobre 1666, elle donna le jour à mademoiselle de Blois, qui épousa dans la suite le prince de Conti. Ce fut à cette occasion que, par des lettres-patentes données à Saint-Germain-en-Laye et enregistrées au Parlementle i 3 mai 1667 , les seigneuries de Vaujour et de Saint-Chris-
tophe furent érigées en duché-pairie sous le titre de La Valiière, en faveur de madame de La Vallière et de sa fille. Elle donna au roi un nouveau gage de son amour, le 2 octobre 1 667, dans la personne du comte de Vermandois. Aimée, heureuse, elle était l’objet des attentions les plus délicates, l’héroïne de toutes les fêtes; modeste, sans ambition et presque honteuse de son bonheur, elle ne songeait qu’à plaire à son royal amant : c’était sa vie. Un jour le roi, étant à la chasse, lui écrivit un billet sur une carte qui se trouva être le deux de carreau; et elle lui répondit par les vers suivans, sur l’air le démon malicieux et fin , air composé par Lulli et que toute la cour chantait :
« Pour m’écrire avec plus de douceur,
» Il fallait choisir un deux de cœur,
» Les carreaux ne sont faits, ce me semble,
» Que pour servir Jupiter eu courroux ;
» Mais deux cœurs vraiment unis ensemble » Peuvent-ils rien s’annoncer que de doux ? »>
L’infortunée ne prévoyait pas dans ce moment qu’une affection si tendre dût avoir un terme si rapproché! sa santé s’était altérée depuis ses dernières couches; elle avait maigri; au teint le plus beau avait succédé une grande pâleur; et ses yeux, toujours pleins de douceur, n’étaient plus animés
du même feu. Une femme d’une beauté parfaite,
d’un esprit original et piquant, d’un caractère impérieux, madame la marquise de Montespan, était celle qui devait remplacer madame de La Vallière dans le cœur du monarque. Il ne l’appelait d’abord que Y aimable étourdie ; il la nomma bientôt sa maîtresse. Convaincue de l’inconstance du roi, madame de La Vallière comprit qu’il n’y avait plus pour elle de consolations sur la terre : elle se retira dans un couvent à Chaillot, au mois de février 1671, pour y pleurer en silence et en liberté son amour et l’infidélité de Louis. Ce prince, qui lui avait donné une rivale, n’eut pourtant pas le courage de supporter son absence» « Il la ramena lui- » même à Versailles, causa une heure avec elle, et » pleura fort. » Retenue par obéissance à la volonté du roi , par cette influence d’une passion que le cœur ne peut jamais entièrement subjuguer, par
les caresses de ses enfans, elle consentit encore à
rester à la cour, souffrant avec une douceur, une patience, une résignation admirables : c’est sans doute la plus grande preuve d’amour qu’elle ait donnée au roi! mais, à la suite d’une maladie qui la conduisit aux portes du tombeau, elle se décida à consacrer à la pénitence le reste de ses jours. Le maréchal de Bellefonds, son ami, et Bossuet,
qu’elle consulta, la fortifièrent dans sa résolution. Sa correspondance et ses entretiens, soit avec l’évêque de Meaux, soit avec l’abbé de Rancé, respirent l’amour de la religion ; et leurs saintes exhortations 1’emportèrent sur les prières du roi, qui la supplia, mais plus en roi qu’en amant, de ne pas quitter le monde. Ce monarque allait partir pour la Flandre ; madame de La Vallière vint le matin entendre la messe du roi; c’est là qu’elle le vit pour la dernière fois. La messe finie, et le roi parti , elle monta dans son carrosse , et alla descendre aux Carmélites, à Paris, dans la rue Saint-Jacques; se jeta aux genoux de la supérieure , madame de Jarnac, et fit couper sa belle chevelure. Là elle se soumit aux exercices les plus austères , et cette
âme dévorée du besoin d’aimer fit hommage à
Dieu seul des célestes trésors qu’elle enfermait. Elle fit profession le 3 juin 1675 , sous le nom de sœur Louise de La Miséricorde. Toute la cour assista à cette pieuse cérémonie. La sœur Louise était dans la tribune des religieuses , à côté de la reine Marie-Thérèse, à qui elle avait causé tant de jalousie et de chagrin. Bossuet parla : le sermon fini, et les vœux prononcés, la reine, embrassant madame de La Vallière, lui donna # le voile qui
devait pour toujours la séparer du monde (i).
La vie de madame de La Vailière, depuis son entrée au couvent, fut une vie de pénitence et de douleurs. Celle qui avait régné par l’amour et le plaisir, dans la cour la plus magnifique, n’avait plus d’autre soin que de se mortifier et de rechercher des souffrances. On l’a souvent trouvée saisie de froid et évanouie, soit dans l’église, soit dans les greniers où elle étendait le linge qu’elle avait lave pour l’infirmerie. Le jeune trop rigoureux qu’elle s’imposait finit par détruire sa santé , et elle succomba, le 6 juin 1710, dans la soixantesixième année de son âge. La religion entoura de toutes ses consolations les derniers instans de la sœur Louise de La Miséricorde, et
Des âmes la plus belle
S’exhala doucement d’un corps si digne d’elle,
Comme au gré d’un feu pur s’exhale vers les cièux D’un beau vase d’albatre un parfum précieux.
(1) Madame de La Vailière avait fait imprimer ses pieuses méditations. Elle en envoya un exemplaire à Bossuet , qui le corrigea , et même y ajouta plusieurs phrases écrites de sa main. Ce précieux exemplaire existe à la bibliothèque du Louvre.
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255 bis .
LA MÊME
(Peint d’après un portrait qui est au palais de Neuilly.)
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MADAME DE MOMTESPA1V.
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Françoise- A l thénaïs de Rochechouart, marquise de Montespan , seconde fille de Gabriel de Rochechouart, premier duc de Mortemart, née en i64i, mariée en i663 à Henri-Louis de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan.
L’âme douce, délicate et tendre de madame de La Vallière n’avait pu long-temps enchaîner le fastueux amour de Louis XIV. La beauté de madame de Montespan, l’éclat de son esprit, la majesté de sa démarche, un air de fierté répandu dans tous ses traits, semblaient mieux en harmonie avec les goûts et le caractère du monarque. Tandis que la sœur Louise de La Miséricorde prenait le voile dans un cloître, sa rivale recevait le tabouret à la cour(i). Madame de La Vallière aimait son amant
(1) Le roi demanda à la comtesse de Soissons sa démission de la charge de surintendanle de la maison de la reine, pour la donner à madame de Monlespan : on supposa le tabouret attaché à celle place, parce que madame de Monlespan, ayant un mari, ne pouvait être faite duchesse.
pour lui-même, madame de Montespan n’aimait en lui que le roi. Elle triomphait de voir à ses genoux celui devant qui se prosternait la plus brillante cour de l’Europe , et son orgueil se plaisait à gouverner le monarque qui avait dit : IJ État , cest moi! Louis XIV l’aimait éperdument; il l’entourait de tous les prestiges de la grandeur et de la puissance; il lui donna des gardes (i); il la montrait avec complaisance à ses armées dans des chars décorés avec une pompe mythologique. Elle aimait l’éclat et les^plaisirs; et la magnificence du roi allait au-delà de tous ses vœux. Marly, Versailles, Saint- Germain s’embellissaient tour à toijr pour elle de toutes les recherches de la galanterie et de la magie des fêtes les plus somptueuses. Enivrée de tant d’amour et de tant de faste, fière d’avoir donné huit enfans au roi (2), et devenue la source de toutes
(1) C’était à la fois une prérogative pour madame de Montespan et un gage de sécurité pour le roi, qui passait chez elle une grande partie de la journée. On prétend aussi que c’était pour la mettre à l’abri des insultes du marquis'de Montespan , qui r passait pour brutal, et qui avait le ridicule de trouver mauvais que sa femme fût la maîtresse d’un autre.
(2) La jalousie de la reine et les soupçons de madame de La Vallière avaient rendu nécessaire de prendre des précautions pour rendre mystérieuse la première couche de madame de Montespan. Une femme de chambre se rend la nuit chez Clément, fameux accoucheur, qui, accoutumé à de pareilles aventures, se laisse conduire les yeux bandés dans un superbe appartement. On éteignit les bougies; Louis XI V, qui était caché sous les rideaux du lit, lui dit de ne rien craindre : « Je ne crains, reprit Clé-
les grâces et de toutes les faveurs de la cour, madame de Montespan était loin de penser que son amant aurait jamais le courage de l’abandonner : elle croyait à son crédit qui n’avait point de bornes, à son esprit dont les ressources étaient merveilleuses, à sa beauté qui n’avait rien perdu de sa fraîcheur et de son éclat; elle croyait aussi à la constance du prince qui avait oublié madame de La Valliçre, et qui l’avait elle-même un moment dédaignée pour mademoiselle de FontangesL. Quels furent sa honte et son dépit lorsqu’elle fut obligée de céder sa place à la veuve de Scarron ! Madame de Montespan l’avait connue à l’hôtel d’Albret; elle lui avait fait continuer la pension dont Scarron avait joui; elle l’avait choisie pour gouvernante du premier enfant qu’elle avait eu du roi; et cette
• ment , que d’être dans la maison de Dieu où l’on ne peut ni boire ni » manger. — Rassurez- vous, reprit le roi. » Et en même temps il va luimême à une armoire, y prend un pot de confitures, et le lui apporte avec du pain. Dès que Clément eut mangé , il voulut boire : le roi alla lui chercher du vin , et lui en versa deux ou trois coups l’un après l’autre. « Mais » vous , dit l’accoucheur, ne boiriez-vous pas bien aussi un verre de vin ?
*> Si vous voulez que la malade soit promptemeut et heureusement délivrée,
> il faut boire à sa sauté. » Louis XIV ne se fit pas prier, et, quand madame de Montespau eut mis au jour l’enfant, qui fut depuis le duc du Maine, on banda les yeux à Clément, on lui mit une bourse de cent louis dans la main , et on le reconduisit chez lui , rue Saint-Antoine, avec les mêmes cérémonies.
C’est madame de Montespan qui iuventa les robes volantes, pour cacher scs grossesses.
même femme, admise dans la confidence des amours de Louis XIV, avait employé tous les artifices d’une coquetterie surannée et tous les scrupules d’une dévotion qui sait accommoder les intérêts de la terre avec ceux du ciel, pour achever de perdre sa bienfaitrice dans l’esprit du roi, qui, devenu malade et moins galant, aspirait au repos, et n’avait plus la force de supporter la tyrannie capricieuse de sa maîtresse. C’est en 1 680 que madame de Montespan reçut l’ordre de quitter la cour. Le sacrifice fut affreux pour son orgueil; mais ce même orgueil la soutint dans sa disgrâce. Jamais elle ne s’abaissa à rien demander, ni pour elle, ni pour personne. Le roi , ni les ministres, ni les juges, ne reçurent d’elle aucune lettre, aucune sollicitation. Elle se retira d’abord dans une communauté des filles de Saint-Joseph, à Paris, dont elle était fondatrice; mais elle ne pouvait s’y accoutumer. Elle promena son loisir et son inquiétude à Bourbon , à Fontevrault (1), aux terres d’Aubin. Elle ne dut
(1) L’abbesse de Fontevrault était sœur de madame de Montespan, ainsi que de madame de Thianges. Toutes les trois étaient charmantes de grâce, de beauté, d’esprit, et faisaient l’ornement de toutes les réunions delà cour et de toutes les fêtes de Versailles. L’abbé Testu disait : « Ma- » dame de Montespan parle comme une personne qui lit , madame de » Thianges comme une personne qui rêve, madame de Fontevrault comme » une personne qui parle. »
quelque tranquillité qu’aux pieuses exhortations du père Latour, général de l’Oratoire. Elle se condamna à la plus rude pénitence. Elle travaillait pour les pauvres aux ouvrages les plus grossiers.
Sa table, autrefois somptueuse, devint plus que frugale (i); ses jeûnes se multiplièrent; ses macérations étaient continuelles; elle portait toujours des bracelets , des jarretières et une ceinture, armés de pointes de fer qui mutilaient son corps et le blessaient jusqu’au sang. Elle avait une telle frayeur de la mort, qu’elle payait plusieurs femmes pour la veiller pendant la nuit. Elle se couchait ses rideaux ouverts, avec un grand nombre de bougies allumées dans sa chambre. Si elle se réveillait, elle voulait toujours trouver ses veilleuses causant entre elles. Cependant, au milieu des privations et des souffrances qu’elle s’imposait, elle conserva toujours l’extérieur et les habitudes d’une reine.
Il n’y avait qu’un fauteuil dans son appartement? et ce fauteuil n’était que pour elle. Toutes les da- '
(1) Elle était gourmande , et la princesse Charlotte de Bavière ( duchesse d’Orléans), dans ses Souvenirs , dit que madame de Montespan faisait honneur à une bonne table , et buvait et sablait bravement sans s'enivrer. Elle avait aussi beaucoup aimé le jeu. Elle perdit dans une nuit quatre cent mille pistoles ; mais elle tourmenta le banquier jusqu’à ce qu’il l’eût acquittée. Il n’osa point refuser cette faveur à la maîtresse du roi, et fut dupe de sa complaisance.
mes de la cour se faisaient un plaisir de la visiter pour jouir de ses souvenirs et de la grâce enchanteresse de sa conversation. Monsieur et mademoiselle de Montpensier lui ont toujours porté beaucoup d'amitié. Elle fut belle jusqu'au dernier moment de sa vie, sans être malade et croyant toujours l'être. Cette inquiétude l’entretenait dans le goût des voyages, et la conduisit, pour la dernière fois, à Bourbon, en 1707. Ce n’était plus, comme au premier voyage qu’elle y fit dans le temps de sa faveur, « cette brillante divinité qui » était dans une calèche à six chevaux, avec un » carrosse derrière, attelé de même, avec six fem- » mes, deu£ fourgons à six mulets et dix ou douze » hommes à cheval sans ses officiers , un train de » quarante-cinq personnes, et qui recevait tous les » jours un courrier de l’armée (1). » Son équipage était simple et modeste, et le peu d’argent qu’elle avait elle le distribuait aux pauvres. Attaquée d’un transport au cerveau, à la suite d’une saignée faite mal à propos, elle expira à l’âge de soixante-six ans.
(1) Lettre de madame de Sévigné.
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