MADEMOISELLE DE FONTANGES
(Peint d’après un portrait qui est au Musée Royal. )
Marie- Angélique d’Escorailles de Roussille, demoiselle, puis duchesse deFontanges, née en 1661 de Jean Rigaud d’Escorailles , comte de Roussille, d’une ancienne famille d’Auvergne, et d’Aimée- Léonore de Plas.
Elle avait à peine dix-sept ans lorsqu’elle parut à la cour en qualité de fille d’honneur de la duchesse d’Orléans, Charlotte-Élisabeth de Bavière. La perfection de sa beauté, l’éclat de son teint, le blond cendré de sa longue chevelure, sa petite bouche ornée des plus jolies dents, la douce langueur de ses yeux bleus , la grâce de sa taille, la noblesse de sa démarche, excitèrent la plus vive admiration. Louis XIV, alors fatigué des humeurs et des caprices de madame de Montespan, ne fut
point insensible à tant d’attraits, malgré le peu d’esprit dont ils étaient, dit-on, accompagnés. 11 déclara d’abord secrètement son amour, qui fut accueilli avec un tendre empressement, car mademoiselle d’Escorailles aimait le roi. Cette liaison n’avait point échappé à madame de Main tenon, qui se hasarda un jour à exhorter charitablement la nouvelle maîtresse « à se guérir d’une passion » qui ne pouvait que faire son malheur. — Vous » me parlez, Madame, répondit mademoiselle d’Es- » corailles, de quitter un sentiment comme on » quitte une chemise. »
Ce sentiment fut bientôt révélé à toute la cour. Lorsqu’au mois de février 1680 Louis XIV voulut aller au-devant delà dauphine Marie-Anne de Bavière , il nomma les personnes qui devaient être du voyage. On trouva dans la cour du palais un beau carrosse tout neuf, attelé de huit chevaux, et entouré d’une nombreuse livrée : on était à deviner à qui cet équipage était destiné, lorsque mademoiselle d’Escorailles monta dans le carrosse, et par-
tit accompagnée de plusieurs voitures de suite, et d’un fourgon où elle trouva dix mille louis en or et un magnifique service de vermeil. Ce fut à cette époque qu’elle fut créée duchesse de Fontanges.
« Madame de Montespan , dit madame de Sévigné, j> en fut enragée. »
La nouvelle duchesse ne jouit pas long-temps de son triomphe et de son bonheur. A la suite d’une couche sa santé s’altéra, au point qu’à l’âge dedix-neuf ans elle demanda la permission de quitter la cour et de se retirer au couvent de Port- Royal, rue Saint-Jacques, à Paris. La mort ne se fit pas attendre ; à sa dernière heure elle demanda à voir le roi; il vint au couvent, et ne put retenir ses larmes. « Je meurs contente, dit-elle, puisque mes der-
niers regards ont vu que vous me pleurez. » Elle expira quelques momens après. C’était le 20 juin 1681.
Madame de Sévigné a dit, dans ses lettres, que '< cette belle beauté, toujours languissante, était si » touchée de sa grandeur, qu’il fallait l’imaginer » précisément le contraire de cette petite violette » (madame de La Vallière) qui se cachait sous » l’herbe, et qui était honteuse d’ètre maîtresse, » d’ètre mère , d’être duchesse. » Cependant il faut rendre cette justice à mademoiselle de Fontanges, qu’elle aimait le roi pour lui-même; qu’elle chercha long- temps à cacher sa passion pour lui, et que, si pendant son règne d’un jour elle affecta un peu de hauteur, ce fut surtout pour humilier
madame de Montespan ; et, certes , on peut lui pardonner aisément d’avoir ainsi vengé madame de La Yallière des humiliations que lui avait fait subir son orgueilleuse rivale.
La mode n’a pas rendu le nom de mademoiselle de Fontanges moins célèbre que l’amour de Louis XIV. Elle était uqjour à la chasse avec le roi; le ciel se rembrunit, le vent s’élève; elle fait attacher ses cheveux avec un ruban rouge dont les nœuds retombaient sur son front. Cet ajustement . plut si fort au .roi, qu’il pria mademoiselle de Fontanges de ne pas le quitter de toute la journée.
Elle parut donc ainsi coiffée le soir à la cour, et
le lendemain la cour et la ville imitèrent cette coiffure, connue encore aujourd’hui sous le nom .de coiffure à la Fontanges. ...
MADAME DE HAINTENON.
. Naître dans une prison (i), être transportée en Amérique dans les langes de la misère ; revenir orpheline en France , .«aller implorer la pitié d’une . vieille dame ( 2 ), se soumettre dans sa maison aux plus obscurs emplois; venir à Paris sans ressources et sans pain; à l’aide de son esprit séduire et épouser. un poète cul-de-jatte, faire par ses grâces le charme de ses dîners et lé bonheurde ses amis (3);
(1) F. d’Aubigné, fils de l’illuslre Agrippa d’Aubigné, protestant, ami de Henri IV, était détenu pour dettes à Niort; il épousa la fille du concierge de sa prison. C’est là que naquit celle qui devait un jour, sous le nom de madame de Maintenon , jouer un rôle si extraordinaire à la cour de Louis XIV. Madame de Villette, soeur de M. d’Aubigné , étant venue rendre visite à l’accouchée , eut pitié de son enfant couvert de haillons , et l’emmena au château de Murçan ; mais madame d’Aubigné la retira de ses mains , et la conduisit en Amérique , où elle accompagnait son époux.
l2) Madame de Neullianl g sa marraine, mère de la maréchale de Navailles, qui lui donnait à garder les clefs de son grenier, et la chargeait de voir tous les jours mesurer l’avoine de ses chevaux.
(3) Scarron l’avait trouvée aimable; ses amis lui persuadèrent de l’épou- • ser et de faire la fortune de celte charmante malheureuse. La maison de ce poète devint le rendez-vous de tout ce que la cour et la ville avaient
retomber après sa mort dans la pauvreté; attirer, non impunément, les regards des grands seigneurs (i); passer d’une obscure mansarde dans les plus brillans hôtels; là satisfaire à tous ces détails dont l’usage des sonnettes a abrégé l’importunité; rechercher, conquérir à tous prix la faveur des gens de la cour; parvenir ainsi à la confiance delà favorite (2); se trouvant bientôt après dépo-
de gens d’esprit et à la mode. On y faisait des dîners simples , mais assaisonnés par la gaîté du poète et l'amabilité de sa compagne. On sait le mot de son cuisinier : « Madame , encore une histoire , le rôt nous man-
■ que. *
« Cette femme charmante assemblait , m’a-t-on dit ,
• A de petits soupers très-grande compagnie;
» De sa table frugale et souvent mal servie » Elle se plaignait seule, ou plutôt se moquait :
» Mais , si l’Aï , l’Arbois ou le Bordeaux manquait ,
» Si les plats clairsemés se fuyaient sur la table,
» Elle contait : soudain , la gaîté délectable » Se répandait partout , les ris gagnaient ; le vin » Était délicieux et le souper divin. »
( Delille. )
(1) Villars , père du maréchal et le maréchal lui-même, Beuvron , le maréchal d’Harcourt, les Villarceaux, qui' l’introduisirent à l’hôtel de Richelieu et chez la maréchale d’Albret. C’est cette maréchale qui, se regardant un jour devant une glace, se trouvait le nez rouge , et se disait : « Où est-ce donc que j’ai pris ce nez-là ? » M. de Matha, qui l’entendit, faisant allusion au goût que la maréchale avait pour le vin , dit à son voisin : « C'est au buffet! 0
(2) Lorsque madame de Montespan mit au jour le duc du Maine , on cherchait une personne pour élever mystérieusement ce fils du roi : le choix tomba suc madame Scarron , qui fut établie d’abord dans une petite maison au Marais , et depuis au château de Maintenon , dont elle a pris le titre.
sitaire du secret et des gages de ses amours, élever un fils du roi; intéresser le monarque par ses lettres sur la santé de cet enfant (i), lui servir de con-
fidente et de médiatrice dans ses querelles avec sa
. maîtresse; flatter contre elle ses jalouses humeurs;
opposer, aux emportemens d’une femme trop or-
gueilfeuse, une douceur affectée et une fausse modestie; faire à propos intervenir le ciel pour alarmer la conscience du prince sur sa passion , et mêler à ses bénignes exhortations de mystiques coquette-
. ries; supplanter enfin sa bienfaitrice, et prendre
sa place dans le cœur et dans le lit de son royal amant : telle fut la première moitié de la vie de Françoise d’Aubigné, marquise de Maintenon.
La seconde offre le spectacle de la puissance qu’une prude artificieuse peut exercer sur l’esprit et les sens d’un roi devenu vieux et dévot. Non contente d’avoir été secrètement épousée par • Louis XI Y (2) , elle ne cessa de le presser pour faire
(1) Le duc du Maine était né avec un pied difforme. On l’envoya aux eaux de Baréges; c’est de là que la gouvernante écrivait à madame de Montespan des lettres qui étaient montrées au roi L’élégance du style , le charme des pensées , la délicatesse des flatteries commencèrent à jeter dans le cœur du monarque le premier germe de cette passion qui remplit plus tard l’Europe de sa déplorable solennité.
(2) Louis XIV, après avoir consulté de Hhrlay, Bossuet , Fénelon et le père Lachaise , épousa secrètement en 1686 madame Searron , dans une petite chapelle du château de Versailles, en présence de l’archevêque
déclarer publiquement son mariage, et poursuivit de sa haine les personnes qui osèrent détourner.ce prince de cette faiblesse (i): condamnée à ne pas prendre le titre de reine, elle voulut du moins en exercer toute l’influence; elle eut l’art de circonvenir le monarque, de manière que sa famille elle-même n’avait part à ses caresses que lors-
de Paris (de Harlay), de son confesseur ( le père Lachaise) , de Montchevreuil et de Bontems , premier valet-de-chambre.
On raconte à l’occasion de ce mariage clandestin une anecdote singulière. Ce n’est pas la première fois que l’on mêle après coup les horoscopes aux fortunes extraordinaires , ou que l’on rattache avec complaisance une importance spéciale à des mots je té6 au hasard, ou à de vaines circonstances qui seraient demeurées ensevelies dans l’oubli si l’avenir ne les avait réveillées avec éclat. La cour était à Saint-Germain. Louis XIV, instruit que des courtisans qui habitaient l’étage supérieur du château devaient y faire venir une fameuse devineresse de Paris , eut la fantaisie de consulter aussi l’oracle; et, bien déguisé, il se présenta à la magicienne, qui l’envisafjea attentivement , et lui dit «'qu'il était marié , mais galant et » à bonnes fortunes; qu’il deviendra veufej qu’il se prendra de passion pour * une veuve surannée, de basse condition, et le reste de tout le monde ; qu’il i* l’épousera et aura un tel aveuglement pour elle qu’elle le gouvernera et » le mènera toute sa vie par le bout du nez. » Le roi s’échappa suffoquant de rire, et descendit dans son appartement. La première personne qu’il rencontra fut le duc de Créqui, aveciequel il était habitué à causer familièrement. Il se hâta de lui raconter mot pour mot le discours de la sibylle. Tous deux s’égayèrent à l’envi sur l’ineptie de la sorcière. Mais, quand dans la suite la mort de la reine et l’engouement de Louis XIV pour madame Scarron eurent réalisé une prédiction absurde , cette scène bouffonne se présenta sans cesse au roi humilié. 11 n’osait lever les yeux devant Créqui , évitait soigneusement sa présence , et ne lui adressa plus ni un mot ni un regard.
(1) Elle ne pardonna pas entre autres à Louvois de s’être jeté aux genoux du roi, pour l’engager, dans les termes les plus énergiques, à ne point se rendre à des sollicitations qui le rendraient la fable de toute l’Europe. ,
qu’elle daignait le permettre ou n’en point prendre d’ombrage (i). C’est chez elle que le roi traitait avec ses ministres les affaires les plus importantes de l’État ( 2 ) ; c’est dans son cabinet que fut décidée la révocation de l’édit de Nantes ! Le peuple n’attendit pas la postérité pour juger la protectrice des jésuites et l’amie du père Letellier. En vain elle affectait de la charité; en vain elle fondait des couvens (3), des hospices; l’opinion publique la poursuivait,
(1) Voir à ce sujet la correspondance de Charlotte de Bavière (Madame) , et les autres Mémoires du temps , qui révèlent le despotisme introduit dans l’étiquette pour les relations du joi avec sa famille, il n’y avait que le duc du Maine et la duchesse de Bourgogne qui eussent part aux faveurs de la jalouse concubine.
(2) Voir, dans les mémoires de Saint-Simon , le compte ingénieux qu’il rend des petits conseils qui se tenaient dans la chambre de madame de Màintenon. 11 expose la tactique artificieuse de cette femme, qui voulait régner tout en laissant croire à Louis XIV qu’il était le paître. Mais la favorite, qui s’était rendue la sôurce des grâces et du pouvoir, était ellemême assez rudement gouverifèe par Nanon Balbien , vieille servante qu’elle avait conservée du ménage de Scarron , et qui , par la force de l’habitude, le zèle de ses soins, et la possession de ses premiers secrets , avait pris sur elle un irrésistible ascendant. Cette fille grossière était courtisée par les plus grands seigneurs; -et c’est une vérité déplorable, mais c’est une vérité, que te cour de Louis XIV, pendant la domination de madame de Màintenon , fut en partie sous l’influence de cette nouvelle Ænone.
(3) On ne peut adopter sur la fondation de Saint-Cyr les odieuses suppositions de Bussy-Rabutin ; mais il est permis de croire que la vanité ne fut pas étrangère à rétablissement de cette maison , lorsqu’on se rappelle avec quelle orgueilleuse complaisance madame de Màintenon y faisait réciter sur un théâtre :
« Peut-être on t’a conté la fameuse disgrâce *
» De l’altière Wasti dont j’occupe la place. *
( Esther .)
soit à la comédie italienne, lorsqu’on jouait la Fausse Prude . (i), soit dans le char de son royal époux, qui la promenait à la face de ses armées, comme il avait montré jadis madame de La Vallière et madame de Montespan :* mais alors la beauté, la jeunesse et la gloire servaient de parure et.d’excuse à ces amours triomphales, tandis qu’auprès de madame de Main tenon rien ne pouvait intéresser à une passion que flétrissaient l’âge, les
rides et la dévotion (2). Tél était le sentiment
qu’elle avait elle-même de l’aversion qu’elle inspirait, qu’elle ne fit que paraître un moment au lit
(1) Elle fit chasser de France les comédiens italiens, qui avaient représenté cette pièce, dans laquelle le public se plut à saisir hautement les plus malignes allusions contre madame de Maintenon.
(2) Le roi donnait à la cour le divertissement du siège de Compiègne. Madame de Maintenon y était en face de la plaine et des troupes, dans sa chaise à porteurs , entre ses trois glaces. Sur le bâton de devant, à gauche, était assise madame la duchesse de Bourgogne ; du même côté en arrière et en demi-cercle , debout , madame la Duchesse , madame la princesse de Conti et toutes les dames, et derrière elles des hommes. A la glace droite de la chaise , le. roi debout , et, un peu en arrière, un demi-cercle de ce qu’il y avait en hommes de plus distingué. Jamais il ne parla qu’à madame de Maintenon , sauf quelques mots à la duchesse de Bourgogne, qui tâchait
de se faire parler Canillac, chargé de venir prendre les ordres du roi,
avisant cette chaise, le roi et toute son. assistance, demeura court à regarder, la. bouche ouverte, les yeux fixes et le plus grandjétonnement peint sur son visage. Il ne put jamais remplir son message , et se retira. Ce fut le même effet parmi tout ce qui était dans la plaine, jusqu’aux soldats , qui se demandaient ce que c’était que cette chaise , et le roi baissé à tous niomens dedans. Ce spectacle fit le bruit le plus singulier dans toute l’Europe.
(. Mémoires de[ Saint-Simon.)
de mort de Louis XIV, et quelle se sauva à Saint- Cyr, non par excès de sensibilité, comme l’ont écrit ses panégyristes , mais par lâ crainte d’être insultée après les derniers soupirs de celui dont les respects seuls la protégeaient encore (i). C’est à Saint-Cyr qu’elle termina sa longue carrière; et sa mort, qui quelques années plus tôt eût fait tant
de bruit en Europe , fut comme inaperçue (2).
(1) Louis XIV exigeait que sa famille et toute sa cour eussent pour madame de Maintenon le plus profond respect. Cette vénération , dont la flatterie faisait les frais , semblait consoler son.orgueil de s’être humilié sous un joug qu’il avait accepté par une faiblesse humaine , conservé par un scrupule dévot et porté souvent avec un secret embarras.
(2) Elle mourut le 15 avril 1719, à l’âge de quatre-vingt-trois ans,
« Les regrets de sa perte, dit Sain^-Simon , qui ne furent pas universels » à Saint-Cyr, n’en passèrent guère les murailles.. Je n’ai su que d’Âubi- » gny , archevêque, de Rouen , son prétendu cousin , qui fût assez sot pour » en mourir, a
%%V%V^WVu«iVVVVVV%WWVVVWVV»Vl vvvi\%u i%v%\%v%v%v»< »V%\t V% VUHUU V% UUUl% v«u «\%%\%\%\«