LE CARDINAL DUBOIS
Guillaume Dubois naquit à Brive-la-Gaillarde, le 6 septembre i656. Le bon et sage Saint-Laurent, précepteur du duc de Chartres (depuis duc d’Orléans régent), avait besoin d’un aide pour corriger les tlièmes de son élève : il savait que l’abbé Dubois était assez versé dans les lettres latines; mais il ignorait les défauts et les vices qui entachaient son caractère : il lui confia cet emploi secondaire. Après la mort de Saint-Laurent, Dubois demeura seul chargé de l’éducation du jeune prince. Ambitieux, et sans cesse occupé de faire servir sa position à son avenir, il comprit que, s’il se bornait à
donner des leçons de littérature au duc de Char-
très, il n’acquerrait pas sur son âme l’influence utile à ses projets. Il étudia cette âme jeune, qui commençait à s’ouvrir aux passions, et, la trouvant accessible à l’attrait des plaisirs, il s’appliqua
à y verser le poison des théories les plus imprudentes et . le goût des plus dangereuses voluptés. L’heureux naturel du prince modifia reflet de ces fatales doctrines; mais, complice heureux des complaisances de son précepteur, dans un âge où les passions ont tant d’empire, il s’accoutuma à un ascendant qui s’était formé sous les auspices du plaisir, et finit par se laisser entièrement dominer par un homme qu’il n’estimait pas, mais qui avait eu l’art de se rendre nécessaire à son aimable nonchalance.
Lorsque le régent prit les rênes du gouvernement, sa mère (la princesse Charlotte de Bavière, duchesse d’Orléans) ne s’était permis de lui donner qu’un seul conseil, c’était de ne point appeler Dubois aux affaires. Le régent l’avait promis; mais, à la fin de l’année 1 7 1 5 , Dubois fut nommé conseiller d’État. Le siècle commençait à devenir indulgent; cependant cette nomination causa un grand scandale; l’ambitieux abbé, qui riait le premier du mépris qu’il inspirait, ne vit dans cette faveur qu’un premier pas vers le grand but où il marchait. Pour y arriver plus sûrement , il sentit qu’il fallait agrandir son existence; et ses liaisons avec lord Stairset lord Stanhope , auxquels on prétend qu'il vendait
les secrets de l’Etat , firent couler dans ses coffres les guidées de l’Angleterre (i). Dubois ne voyait dans l’alliance de la France et de l’Angleterre qu’un moyen de satisfaire sa cupidité; mais la pensée du régent pour l’union de ces deux grandes puissances était haute et sage. Par là sa politique mettait un immense contre-poids dans la balance de l’Europe; et il est certain que c’est par cette alliance que le régent paralysa l’ambition d’Albéroni , déconcerta les projets de la cour d’Espagne, et parvint à maintenir la France dans une paix honorable.
Dubois s’attacha également à gagner les maîtresses du régent ( 2 ), qui se dévouèrent à lui, soit par reconnaissance, soit par intérêt; il s’efforça enfin d’isoler le prince de ses autres favoris qui n’avaient pas un grand respect pour le nouveau conseiller d’Etat; et il obtint leur éloignement de la condescendance de son ancien élève (3). Resté
(t) On prétend qu’il parvint à posséder en places, en bénéfices, en pensions, deux millions de revenu. Le gouvernement anglais lui fournissait, dit-on , la moitié de cette somme.
(2) Madame de Parabère , entre autres , était dévouée à Dubois , qui souvent se servait de son iniluence pour obtenir ce qu’il désirait du régent.
(3) Canillac et Noce furent disgraciés. Nocé avait dit au régent, qui lui annonçait la nomination de Dubois comme conseiller d’Étal : « Votre al- » lesse royale peut en faire tout ce qu elle voudra ; mais elle n’en fera ja- » mais un honnête homme. » C’est à lui que le duc d’Orléans , après la
maître du terrain, il veut recommencer la toutepuissance des Richelieu, des Mazarin; ils étaient cardinaux et premiers ministres, il veut aussi devenir premier ministre et prince de l’Eglise. L’archevêché de Cambrai vint à vaquer par la mort du cardinal de La Trémouille. Dubois eut l’impudence de solliciter le siège de Fénelon (i) : le régent eut la déplorable faiblesse de le lui accorder (2). Le
mort de Dubois , écrivit : « Reviens , mon cher Nocé ; rien ne pourra plus » nous désunir désormais : Morta la bestia , morto il veneno. » Lorsque ce spirituel courtisan était parti pour l’exil, on lui avait dit que sa disgrâce ne serait pas longue. « Qu’en sait-on ? reprit-il.— C’est le régent qui » l’assure. — Le régent! qu’en sait-il lui-même? »
(1) Dubois, instruit de la mort du cardinal de La Trémouille, va trouver le régent. « Monseigneur, lui dit-il , j’ai rêvé celte nuit que j’étais ar-
* chevêque de Cambrai. — Tu fais des rêves bien ridicules, lui répond le » régent en le regardant avec mépris. —Eh! pourquoi ne me feriez-vous » pas archevêque tout comme un autre? — Toi, archevêque! miséricorde! » En sortant de cette entrevue , Dubois écrivit à Wéricault- Destouches, qui était chargé d’affaires à Londres , d’engager le roi Georges 1 à demander au régent l’archevêché de Cambrai pour le ministre auteur de l’alliance entre les deux nations. A cette proposition , le roi d’Angleterre , partant d’un éclat de rire : « Eh! comment voulez-vous , dit-il à Destouches, » qu’un prince protestant se mêle de faire un archevêque en France? Le » régent en rira, et sûremeut n’en fera rien. — Pardonnez-moi, sire, dit
* Destouches ; il en rira, et ne le fera pas moins. » On prétend qu’il lui présenta en même temps une lettre tout écrite et des plus pressantes. On ajoute que le monarque la signa , et l’abbé Dubois fut nommé archevêque de Cambrai.
(2) Parmi les bruits que fit naître cet événement , on disait que le nouvel archevêque était marié; qu’il avait épousé dans le Limousin une jolie paysanne que dans sa jeunesse il avait vainement essayé de séduire. L’intendant de Limoges, gagné par Dubois , alla , dit-on , trouver le curé du lieu où ce mariage avait été contracté ; et, à la suite d’un souper où il enivra le bon ecclésiastique, il déchira subtilement la page du registre où le mariage était inscrit. Mais ce n’était pas tout : on ajoute que Dubois n’a-
nouvel archevêque intriguait à Rome pour obtenir le chapeau de cardinal. La mort de Clément XI, qui ne lui était pas favorable, ranima ses espérances. Le cardinal de Rohan promit au cardinal de Conti de lui faire obtenir la tiare par tous les moyens dont pouvait disposer la cour de France à Rome, s’il s’engageait à donner le chapeau à l’archevêque de Cambrai. L’ambitieux Conti le promit par écrit : devenu pape, sous le nom d’innocent XIII, il créa Dubois cardinal (1).
vait reçu aucun des ordres sacrés , et que l’évêque de Nantes , Tressan , lui avait conféré dans une heure tous les ordres qui conduisent à la prêtrise et la prêtrise même. On appela cette cérémonie la première communion de l’abbé Dubois. Il fut sacré le 9 juin 1720 , au Val-de-Grâce , avec une grande magnificence , par le cardinal de Rohan , assisté de Massillon. Le régent vint à la cérémonie , malgré la promesse qu’il avait faite à Saint-Simon de n’y point paraître. C’est madame de Parabère qui, craignant que Dubois ne lui imputât l’absence du régent, et que plus tard elle ne fût elle-même sacrifiée au ressentiment de ce puissant favori, obtint du régent , son amant , qu’il ne tiendrait pas la parole donnée à Saint-Simon , et qu’il assisterait au sacre de Dubois.
(1) Lorsque le cardinal de Rohan et le cardinal Dubois vinrent prendre séance au conseil de régence, tous deux voulurent avoir la préséance sur les maréchaux et les ducs. Çeux-ci , offensés de cette prétention, se retirèrent. D’Aguesseau fut exilé, et le duc de Noailles devint le compagnon de sa disgrâce. Ayant rencontré au Louvre le cardinal Dubois , il lui dit : « Cette journée sera fameuse dans l’histoire , monsieur; on n’oubliera pas * d’y marquer que votre entrée dans le conseil en a fait déserter tous les » grands du royaume. • Dubois se vengea de cette apostrophe par une lettre d’exil. Le duc de Noailles ne fut rappelé qu’après la mort de Dubois. A sa première entrevue avec le duc d’Orléans , ce prince l'embrassa tendrement et lui protesta que sa disgrâce ne venait que de ce coquin de cardinal. « Eh bien ! ajouta-t-il , que dirons-nous ? » Noailles répondit en homme d’esprit : « Vax vivis , requics defunctis. «
(. Mémoires de Noailles. )
Ce n’était pas assez pour le petit abbé de Brivela-Gaillarde : il aspirait au portefeuille de premier ministre. A la majorité de Louis XV, le régent crut devoir cesser de tenir les rênes de l’État. Soit lassitude des affaires , soit qu’il crût qu’un ministre choisi dans un rang inférieur aux princes du sang ferait mieux ressortir l’autorité royale , soit enfin , comme on l’assure, qu’il eût reçu du médecin Chirac la certitude que les maladies par lesquelles Dubois expiait ses débauches ne pouvaient le laisser vivre encore que quelques mois, le duc d’Orléans, malgré le conseil de ses amis, malgré la clameur qu’il pressentait devoir s’élever contre cette scandaleuse nomination, eut la faiblesse de faire déclarer le cardinal premier ministre, le 22 août 1 722. Aucun acte remarquable ne signala son ministère : mais ce joug honteux pesait également au duc d’Orléans et à la nation : il tardait que la prédiction de Chirac s’accomplît. La vanité du premier ministre servit à la réaliser. Il se souvenait que le cardinal de Richelieu, qu’il parodiait, avait des gardes et se faisait rendre les honneurs militaires. Cette orgueilleuse fantaisie engagea le cardinal Dubois à monter à cheval pour faire la revue de la maison du roi : le mouvement qu’il sa donna fit
«crever l’abcès qu’il avait à la vessie ; il ne survécut pas à l’opération ; il mourut à Versailles, le io avril 1723, à l’âge de soixante-six ans. Une question d’étiquette épiscopale , élevée par lui-même , le priva de recevoir les secours de la religion (1).
L’élévation de cet homme fut un des plus monstrueux caprices de la fortune. Né obscur et pauvre, avec une figure ignoble où tous les vices de son âme étaient stigmatisés, il parvint aux plus hautes dignités de l’État et de l’Église, et gouverna en ministre absolu un peuple qui le méprisait; mais, doué d’un esprit fin et délié, adroit jusqu’à la fourberie, souple jusqu’à la bassesse, quelquefois hardi jusqu’à l’impudence, il spécula sur les faiblesses humaines, il flatta les vices, et, substituant le cynisme à l’hypocrisie, qui à la cour vieillie de Louis XIV et de madame de Maintenon était la source de toutes les grâces , il osa fonder ses succès
(1) Le cardinal Dubois se voyait mourir et affectait de paraître exempt des terreurs de l’autre vie. Les molinistes, dont il avait relevé le parti, se gardaient bien de l’obséder dans ses derniers mornens. On crut cependant qu’il convenait à toutes ses dignités pontificales qu’il reçût le viatique; on vint le lui proposer. Il s’emporta contre ceux qui lui parlaient de faire venir le curé avec les saintes huiles.’# Oublie-t-on qui je suis ? s’écria-t-il. » 11 faut bien d’autres cérémonies pour administrer le viatique à un cardi- » nal ; qu’on aille consulter sur ce point le cardinal de Bissy. » Et il sdonna ainsi le temps de mourir sans les secours de l’Église. »
{Histoire de France pendant le dix-huitième siècle.)
sur l’effronterie , et se fit gloire de la corruption. Telle est la séduction du pouvoir ou la dépravation des peuples, que cet homme, qui se plaisait à profaner tout ce qui a droit sur la terre à nos hommages, fut admis à toutes les distinctions humaines pendant sa vie (i), et qu’après sa mort on lui fit de royales funérailles et on frappa des médailles en son honneur.
(1) Dubois voulut aussi être membre de l’Académie française , et l’Académie , qui ne hait pas les grands seigneurs , accueillit avec transport dans son sein le cardinal-ministre. Ce fut là qu'on entendit Fontenelle, chargé de lui répondre en qualité de directeur , lui dire , en parlant de sa nomination au cardinalat, sollicitée par différons souverains , « qu’il parut alors * être un prélat de tous les états catholiques et un ministre de toutes les » cours. » 11 ajouta : «Vous vous souvenez que mes vœux vous appelaient » ici long-temps avant que vous y pussiez apporter tant de titres : per- » sonne ne savait mieux que moi que vous y auriez apporté ceux que nous » préférons à tous* les autres. »
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