‹ Le chateau d'euChapitre 42 sur 87 · DO · texte numérisé non relu

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. Jean-Barth naquit à Dunkerque, en i65o. Il était fils d’un malheureux pêcheur. Il exerça luimême cette profession dans sa première jeunesse; mais son caractère aventureux la lui fit bientôt abandonner. L’état de marin sourit à son intrépidité. Il se rendit en Hollande, et s’y fit mousse. On remarqua bientôt son activité infatigable, sa force étonnante et son courage qui ne s’effrayait de rien. Le célèbre Ruyter vivait alors, et fut son maître ; il servit sous lui.

La France ayant déclaré la guerre à la Hollande en 1 67 1 , Jean-Barth, chez qui le sentiment de l’honneur suppléait à l’éducation, dont il manquait entièrement, ne voulut pas se battre contre sa patrie; il s’échappa et revint à Dunkerque. C’est de cette époque que date sa renommée.

Marin habile, héros audacieux, il monta sur un

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corsaire qui ne rentrait que suivi de prises considérables. Avec une galiote de deux canons et de trente-six hommes d’équipage qu’il avait armée à ses frais, il prit à l’abordage devant le Texel, en 1675, une frégate de dix-huit, montée par soixantecinq hommes. Il s’associa ensuite avec plusieurs armateurs, et commanda un plus grand navire, puis quelque temps après une petite escadre. II livra cent combats avec des forces inégales, et remporta toujours la victoire par un élan de bravoure incroyable. Il se jetait le premier à l’abordage, s’attachait au commandant ennemi , l’abattait , et , tout couvert de sang, affrontait les plus grands périls pour exciter les siens. 11 coula en mer ou amena au port de Dunkerque une foule innombrable de vaisseaux. Louis XIV, admirant sa valeur, voulut l’en récompenser par l’envoi d’une médaille et d’une chaîne d’or. Des volumes ne pourraient suffire à rapporter tous les traits d’audace extraordinaire de Jean-Barth. Son courage ne connaissait point d’obstacles, et semblait, au contraire, grandir a l’aspect des dangers. Sa ville natale et toute la France retentissaient du bruit de ses exploits.

Jean-Barth fut fait parle roi lieutenant de vaisseau. En 1689, il escortait, avec le chevalier de

Forbin, un convoi de vingt navires marchands qui allaient au Havre, quand deux vaisseaux anglais, de cinquante pièces de canon, se présentèrent dans la Manche. Jean-Barth , malgré les conseils de Forbin, ne voulut pas gagner le large; le combat s’engagea, ils y firent des prodiges de valeur; mais, abandonnés par ceux des navires marchands qu’ils avaient armés, ils furent faits prisonniers et conduits à Plymouth, d’où ils réussirent à s’échapper. Ils abordèrent à quelques lieues de Saint-Malo. Louis XIV, pour leur témoigner son contentement de la défense héroïque qu’ils avaient faite, les nomma tous deux capitaines de vaisseau, leur octroyant quatre cents écus de gratification. Jean- Barth battit vingt fois, en diverses occasions, des flottes hollandaises et anglaises. Au péril de sa vie, il remporta des avantages inespérés, toujours dus à l’intrépidité qui ne l’abandonnait point. En 1691, Forbin l’amena à la cour; le roi le reçut avec distinction et bonté. Les manières de Jean-Barth étaient grossières, et faisaient dire aux courtisans : « Allons, voici le chevalier de Forbin qui mène » Y ours (1). » Un matin qu’il était venu de bonne

(1) Un ours de celte espèce vaut mieux que les autres animaux qui rampent dans les cours et lèchent les pieds de leurs maîtres.

heure chez le roi, et qu’on le faisait attendre dans 1’antichambre, il tira sa pipe, battit le briquet, et se mita fumer. On voulut l’en empêcher; il continua, disant que c’était une habitude prise au service du roi, et que le roi était trop juste pour la trouver mauvaise. Louis XIV, que l’on vint avertir, se mit à rire, et répondit : « Je parie que c’est » Jean-Barth; laissez-le faire. » Jean-Barth passait pour avare; il le savait, et , pour se défendre de ce reproche, à son audience de congé, il se présenta à Versailles avec un habit et une culotte de drap d’or doublé de drap d’argent. Il fit remarquer à Louis XIV cette riche culotte, qui, dit-on, par la gêne qu’elle lui imposait, en le forçant de marcher les jambes écartées, lui donnait une attitude fort divertissante pour les spectateurs.

Un navire armé était vraiment la patrie de Jean- Barth; c’est là qu’il était lui-même : grand, vigoureux, bien fait, sachant à peine écrire son nom, rude et libre dans ses façons, courageux à l’expès, il était né pour commander à des marins et pour vivre au milieu d’eux ; même à la cour, il n’avait pu rien changer à ses habitudes de parler et d’agir. Franc et hardi, il ne soupçonnait pas qu’il y eut lin langage de convention. Aussi, quand le roi lui

dit : « Je viens de vous nommer chef d’escadre , » il répondit simplement : « Sire, vous avez bien » fait. »

Jean-Barth retourna à Dunkerque. Trente-deux vaisseaux de guerre anglais et hollandais bloquèrent bientôt ce port. Il trouva le moyen, le 7 octobre 1693, de passer entre eux tous avec sept frégates et un brûlot. Dès le lendemain il prit quatre navires anglais richement chargés; quelques jours après, il brûla une flotte de quatre-vingt-six bâtimens delà même nation, alla faire une descente vers Newcastle, et incendia environ cinq cents maisons, puis rentra à Dunkerque avec des prises éva?

luées à cinq cent mille écus. Il revint à la voile, et s’empara d’une flotte hollandaise, chargée de blé. Chaque sortie de Jean-Barth était signalée par de nouvelles victoires. 11 sauva la France de la disette en amenant, malgré l’ennemi, des convois de grains dans ses ports. Au retour d’une de ces expéditions, il [reçut du roi la croix de Saint-Louis. Vers le commencement de l’été de 1694, il était parti avec six vaisseaux pour aller chercher dans les ports du Nord une flotte chargée de blé pour le compte du roi : il la rencontra en route, à la hauteur du Texel; mais elle était déjà prise par une

escadre de huit vaisseaux de guerre hollandais, commandée par le contre-amiral de Frise; il n’hésita pas à l’attaquer, malgré son infériorité numérique. « Il faut avancer et combattre, dit-il à ses » officiers, l’intérêt de la France le demande. Ca- » marades, point de canons, point de fusils; son- » geons a donner des coups de pistolet, de sabre. Je » vais attaquer le contre-amiral et vous en rendre » bon compte. » Il monta en effet à l’abordage, s’empara de trois vaisseaux, et reprit toute la flotte. Une médaille fut frappée en souvenir de cette belle victoire, dont les résultats étaient si utiles au pays désolé par la famine; et Louis XIV envoya des lettres de noblesse au célèbre marin. Deu* ans après, en 1696, Jean-Barth fit encore éprouver une perte immense aux Hollandais, dans un combat naval à quelques lieues de leurs côtes. En 1697, il fut chargé de conduire en Pologne le prince de Conti, compétiteur de l’électeur de Saxe pour le trône laissé par Sobieski. Avec six vaisseaux et une frégate, il manœuvra habilement dans la nuit, et échappa à dix- neuf vaisseaux ennemis qui attendaient son passage. Au point du jour, il en trouva deux à la voile, et neuf mouillés entre la Meuse et la Tamise. Jean-Barth, sans crainte, les dépassa hardi-

ment. Quand il n’y eut plus aucun danger, le prince de Conti lui dit : « S’ils nous avaient attaqués, ils » auraient pu nous prendre. » Jean-Barth lui répondit avec calme : « Cela était impossible : mon fils » avait ordre de se tenir à la sainte-barbe, prêt à y » mettre le feu au premier signal. »

La paix de Riswick ne laissa pas long- temps Jean-Barth en repos. La guerre de la succession d’Espagne vint réveiller son courage. En 1702, le roi lui donna le commandement d’une escadre qui était dans le port de Dunkerque. En pressant les travaux nécessaires pour les réparations de ses vaisseaux, il gagna une pleurésie, et mourut, le 27 avril 1702, dans sa cinquante-deuxième année. 11 fut enterré à Dunkerque. Il laissa un frère et ua fils, qui soutinrent l’honneur de son nom.

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