ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE
( En habits royaux. )
Louis XV, roi de France et de Navarre, fils de Louis dauphin, duc de Bourgogne, et de Marie- Adélaïde de Savoie, naquit à Versailles, le i 5 février 1710. Il succéda à Louis XIV, son bisaïeul, le i er septembre 1715, et, le 12 du même mois, il tint son premier lit de justice. La duchesse de Ventadour, sa gouvernante, y représenta la reine-mère et régente; elle avait alors environ quarante ans, était encore belle, et dit avec beaucoup de dignité : « Messieurs, le roi vous a fait assembler » pour vous faire connaître ses volontés : son chan- » celier va vous les expliquer. » Ces volontés étaient et ne pouvaient être que celles de Philippe, duc d’Orléans, qui, sous le titre de régent, gouvernait le royaume. Le jeune monarque aimait beaucoup
ce prince, qui entremêlait de plaisirs proportionnes à son âge les instructions qu’il lui donnait sur l’art de gouverner. Ce souvenir a constamment été[cher à Louis XV, qui parlait toujours du régent avec éloges, et se plaisait à répéter que son existence était une preuve irrécusable que »lous les bruits d’empoisonnement élevés à dessein contre le duc d’Orléans étaient des calomnies non moins absurdes qu’odieuses. Voici le portrait que la princesse Charlotte de Bavière, duchesse d’Orléans, a tracé de Louis XV encore enfant: « Il a les yeux » noirs comme de l’encre, et vraiment ce qu’on » peut appeler un très-beau regard ; il a plus de dou- » ceur dans les yeux qu’il n’en paraît dans son » humeur; car cette petite tête est très-résolue et » très-ardente. Il est très-bien fait; il a de beaux » cheveux bruns en grande quantité, et la plus. » belle taille qu’on puisse voir. Sa figure , toute sa » personne, est charmante; il a la main très-belle > » et est fort adroit en tout ce qu’il fait; il tire déjà » passablement bien des faisans et des perdrix, et » montre une grande passion pour cette chasse. » Cet enfant danse comme un ange; il a la taille » belle; il est léger, a une très-bonne oreille, et le » port extrêmement noble; il ressemble à feu sa
» mère comme deux gouttes d’eau; il a de longs » cils arqués, la bouche très-belle et du plus beau » rouge, les joues arrondies, et le tour du visage » parfait; il a de belles jambes et le pied joli; il met a> son chapeau comme le feu roi ; il a une démarche » majestueuse. 11 parle peu, on ne saurait juger de » l’intérieur de son caractère; je crois qu’il ne man- » quera pas d’esprit (i). »
Louis XV fut sacré à Reims, par Armand Jules de Rohan Guémenée, le 25 octobre 1722 (2). Le cardinal Dubois était alors premier ministre; à la mort de ce prélat, le duc d’Orléans reprit le timon des affaires; mais ce prince mourut trop tôt pour le bonheur du roi et pour la gloire de la France. Dès qu’il eut fermé les yeux (2 décembre 1723), le duc de Bourbon ( Louis- Henri ) , qu’on appelait monsieur le duc , enleva plutôt qu’il n’obtint, des mains du roi , le portefeuille de premier ministre. C’était un prince d’une capacité peu étendue , et
(1) U composa à l’âge de huit ans un livre intitulé Cours des principaux fleuves de V Europe , qui fut imprimé au nombre de cinquante exemplaires.
(2) Lorsque l’on eut mis la couronne sur la tête de Louis XV, il l’ôta et la déposa sur l’autel. On lui représenta qu’il devait la porter durant la cérémonie; il répondit qu’il aimait mieux en faire hommage à celui qui la lui avait donnée. Plus tard , dans^la séance du Parlement du 3 mars 1766 , il répéta « qu’il ne tenait sa couronne que de Dieu ! »
malheureusement dominé par une maîtresse ambitieuse, madame de Prie. Mais Louis XV était encore trop imbu des principes monarchiques pour que, dans un royaume où la majorité des rois est fixée à quatorze ans, âge auquel les rois ne peuvent pas encore gouverner par eux-mêmes, il eût songé à remettre la direction du pouvoir à un autre qu’à un prince de son sang. Le ministère du duc de Bourbon n’offrit rien de remarquable que le renvoi de l’infante, fille de Philippe Y (i) et le mariage de Louis XV et de Marie Leczinska, fille de Stanislas, roi détrôné de Pologne. Monsieur le duc n’était pas aimé ; le parti qui s’était opposé au renvoi de l’infante, la secrète ambition de l’abbé de Fleury, précepteur du roi, qui désirait arriver aux affaires, le mécontentement qu’excitèrent quelques
(1) « Le roi Louis XV étant tombé malade, sous le ministère de M. le » duc, effraya tellement le prince-ministre, qu’il se releva une nuit, tout nu, » en sursaut , prit sa robe de chambre , et monta dans la dernière anti- » chambre du roi. 11 était seul avec une bougie à la main , et y trouva » Maréchal (le médecin), qui, étonné de cette apparition , alla à lui et lui » demanda ce qu’il venait faire. 11 trouva un homme égaré, hors de soi , » qui ne put se rassurer sur ce que Maréchal lui dit de la maladie , et à
• qui enfin, d’effroi et de plénitude , il échappa : « Que deviendrai-je ? » » En répondant tout bas à son bonnet de nuit : « Je n’y serai pas repris; » s’il en réchappe , il faut le marier. » Maréchal fit semblant de ne pas » l'entendre ; il tâcha de lui remettre l’esprit, et le renvoya se coucher. » C’est l’époque du renvoi de Marie- Anne- Victoire, infante d’Espagne,
# qui partit de Paris le 5 avril 1725. » ( Mémoires de Saint-Simon )
édits bursaux présentés au Parlement, amenèrent sa disgrâce, le 1 1 juin 1726. Le roi, [partant pour Rambouillet (1), dit au duc de Bourbon: Ne me
faites pas attendre pour souper . Aussitôt que le roi fut parti, le duc de Charost, capitaine des gardes du corps, qui avait des ordres de la veille, remit au duc de Bourbon une lettre conçue en ces ter-
mes : « Je vous ordonne, sous peine de désobéis- » sance, de vous rendre à Chantilly, et d’y rester » jusqu’à nouvel ordre. » On regretta de voir qu’on accoutumait le roi si jeune encore à ces formules dures et sèches du despotisme, et surtout à tant
de dissimulation; mais la cour oublia facilement
l’exilé pour se tourner vers l’ancien évêque de Fréjus, l’abbé, depuis cardinal de Fleury, à qui Louis XV remit le portefeuille, en déclarant que désormais U voulait gouverner par lui-méme. Mais il n’était pas en son pouvoir d’accomplir ce projet; son indolence naturelle redoutait les embarras de la grandeur royale , et il était dans sa destinée d’être gouverné tour à tour par ses ministres ou par ses maîtresses.
(1) Rambouillet appartenait alors au comte de Toulouse, et Louis XV allait souvent y prendre le plaisir de la cbasse. Il y trouvait beaucoup de charme dans la société de la comtesse de Toulouse , et il aimait ses soupers, où elle réunissait mesdemoiselles de Clermont , de Charolois , et dont elle faisait les honneurs avec autant de grâce que d’esprit.
On a dit du cardinal de Fleury : « S’il y a jamais » eu quelqu’un d’heureux sur la terre, c’est le car- » dinal de Fleury. On le regarda comme l’homme » le plus aimable et de la société la plus délicieuse » jusqu’à l’âge de soixante-treize ans; et, lorsqu’à » cet âge, où tant de vieillards sont forcés de se » retirer du monde , il eut pris en main les rênes » du royaume, il fut regardé comme un des plus » sages. » Son administration fut pacifique et quelquefois timide jusqu’à la faiblesse; son premier soin était de chercher à éloigner la guerre. Il réconcilia Louis XV avec Philippe V, qui était piqué du renvoi de l’infante.
La mort d’Auguste, électeur de Saxe . et roi de Pologne, en 1733, devint le sujet d’une lutte entre l’Autriche et la Russie, qui firent proclamer Auguste III, fils d’Auguste, et la France, qui crut de sa dignité de soutenir les droits de Stanislas, père de la reine Marie Leczinska. La politique timide du cardinal de Fleury se borna d’abord à envoyer un secours ou plutôt une escorte de quinze cents hommes; mais, lorsque le beau-père de Louis XV fut contraint à fuir déguisé de la Pologne, la guerre prit un caractère plus solennel ; la France s’unit à la Sardaigne et à l’Espagne contre l’ Autriche.
Le maréchal de Villars se rendit maître du Milanais ; le maréchal de Berwick prit Philisbourg ; le maréchal de Coigny gagna contre les Impériaux la bataille de Parme ; l’infant don Carlos , fils de Philippe V, conquit Naples et la Sicile; Louis XV s'empara de la Lorraine , patrimoine du duc François-Étienne, qui devait épouser Marie -Thérèse, fille aînée de l’empereur Charles VI. Ces divers succès amenèrent la paix, qui fut publiée à Vienne et à Paris, en juin 1739. Parce traité, Stanislas, en échanger de la Pologne, reçut les duchés de Lorraine et de Bar, réversibles en pleine souveraineté à la France après sa mort. On assurait au duc François-Étienne le grand-duché de Toscane, après la mort de Jean Gaston , dernier mâle de la maison de Médicis y et l’infant don Carlos était reconnu roi de Naples et de Sicile,
On goûtait à peine les douceurs du repos, que la paix de l’Europe fut de nouveau troublée par la mort de l’empereur Charles VI, survenue le 20 octobre 174^* Ce monarque, qui était le dernier prince de la maison d’Autriche, se voyant sans enfans mâles, avait fait, en 1718, sous le nom de pragmatique , un règlement par lequel il appelait à sa succession, au défaut d’enfans mâles, Marie-
Thérèse, sa fille aînée. Celte pragmatique avait été garantie par les principales puissances de l’Europe; Charles VI descendit donc dans le tombeau bien persuadé que sa succession passerait aux mains de Marie-Thérèse. Mais à peine avait-il fermé les yeux , que tous les souverains se jetèrent sur cet héritage, comme sur une proie offerte à leur ambition. Le cardinal de Fleurv aurait bien voulu les laisser se débattre sans mêler aux hostilités les armes françaises ; mais le maréchal de Bellisle , en qui le ministre avait une grande confiance, décida le conseil de Versailles à s’opposer à la pragmatique, et à porter à l’empire l’électeur de Bavière. Chargé d’exécuter le plan qu’il avait fait adopter, le maréchal de Bellisle conduisit en triomphe l’électeur à Francfort, où il fut couronné empereur, le 4 janvier 17 /p, sous le nom de Charles VIÏ. Mais bientôt la fortune change de face : l’héroïsme de Marie-Thérèse force les Français à évacuer la Bohème. Le maréchal de Bellisle sort de Prague, le 16 décembre 1742, et fait une retraite que les rigueurs de la saison , la sagesse des marches , et les difficultés vaincues, ont rendue justement célèbre. Louis XV sent la nécessité de mettre sur pied de nouvelles armées : Frédéric, roi de Prusse, peu
confiant dans les promesses que lui avait faites Marie-Thérèse au sujet de la Silésie, s’était rallié à la France par un traité signé à Versailles, le 23 mai 1744* Le roi d’Angleterre s’était, au contraire, déclaré pour l’Autriche. La bataille qui fut livrée à Dettingen, le 27 mai 1743, sous les ordres du maréchal de Noailles, fut fatale à nos drapeaux (1); ce fut le roi Georges II qui la gagna en personne. Louis XV, excité par les nobles conseils de madame de Châteauroux (2), se décida à prendre lui-
(1) « Parmi les singularités de cette journée, dit Voltaire, on ne doit » pas omettre la mort du comte de Bouflers de la branche de Reiniencourt.
» C’était un enfant de dix ans et demi. Un coup de canon lui cassa la » jambe ; il reçut le coup , se vit couper la jambe et mourut avec un égal » sang-froid. »
(2) Le roi s’était d’abord montré fort amoureux de Marie Lecziuska ; lorsque quelques courtisans cherchaient à fixer ses regards sur quelque beauté de la cour, il répondait toujours : Je trouve la reine encore plus belle! Mais le caractère de Louis XV le portait naturellement àl’ineonslance. Ses favoris le savaient. L’idée de lui complaire, ou peut-être de régner sur lui par la maîtresse qu’ils lui auraient donnée, les décida à ménager d’abord au roi une intrigue avec la comtesse de M* ** , une des filles du marquis de N***. Ce fut le duc de Richelieu qui se chargea de celte négociation galante. Le cardinal de Fleury parut embarrassé des premiers désordres de son auguste pupille; mais le roi répondit à ses remontrances par ces mots : « Je vous ai abandonné la conduite de mon royaume , j’es- » père que vous me laisserez maître de la mienne. » Depuis ce jour, Louis XV se livra sans réserve à toutes ses passions. Les Petits appartenions (si finement décrits dans les Anecdotes de Perse , attribuées au * duc de Nivernois) devinrent le temple des plaisirs. On croit qu’il y admit madame de V*** et la duchesse de L*** , sœur de la comtesse de M * ** ; et, comme si l’amour devait l’enchaîner dans la même famille, il choisit publiquement pour maîtresse la quatrième sœur, la marquise de La l'our-
meme le commandement de ses troupes; il se dirigea vers la Flandre, accompagné du maréchal de Saxe. « Ypres, Fûmes, Menin, devinrent sa con- » quête. » Mais , instruit que le prince Charles de Lorraine vient d’entrer en Alsace, il y vole. Une • maladie, qui met ses jours en danger, l’arrête à Metz (i). La consternation fut générale : jamais
nelle, dont le nom fut converti en celui de duchesse de Châteauroux. La duchesse de Châteauroux était d’une jolie ligure, d’une blancheur éblouissante, d’une taille élégante , d’un maintien noble. Elle avait de l’élévation dans les sentimens ; les conseils qu’elle donnait au roi avaient toujours pour but sa gloire ; et, sans les intrigues qu’on employa auprès de Louis XV, malade à Metz , pour l’éloigner, peut-être eût-elle triomphé de son apathie , et, nouvelle Agnès Sorel, préservé d’une fatale et honteuse mollesse le prince qui dut à ses nobles exhortations de devenir le héros de Fontenoy. La duchesse de Châteauroux , depuis la maladie de Louis XV , n’avait pas quitte le chevet de son lit. L’évêque de Soissons, premier aumônier de S. M. , exigea du roi, avant de lui donner le viatique, non-seulement qu’il éloignât de sa personne un objet si cher à son cœur, mais qu’il réparât le scandale public par une amende honorable à Dieu, en présence des princes , des courtisans et du peuple. Le roi se soumit à cette sentence épiscopale; la duchesse eut ordre de s’éloigner, et elle se retira au milieu des injures du peuple, auquel on avait persuadé que c’était la favorite qui avait mis les jours du roi en danger. De retour à la santé, et dans son palais , Louis XV ne pouvait se distraire du souvenir de madame de Châteauroux. Le duc de Richelieu leva tous ses scrupules : l’évêque de Soissons fut exilé dans son diocèse, et madame de Châteauroux reprit son rang et son litre dans le cœur de son royal amant. Mais elle ne jouit pas long-temps de cette faveur. Une imprudence et un bain pris mal à propos causèrent sa mort , que la calomnie attribua d’abord au poison. On lui fit cette épitaphe :
a Sans relever l’éclat de mon illustre sang ,
» Ce trait seul fera vivre à jamais ma mémoire :
» Mon roi revit le jour pour me rendre mon rang,
» Et je meurs sans regret pour lui rendre sa gloire. »
(1) Le dauphin , accompagné du duc de Châtillon , son gouverneur, par-
monarque ne reçut plus de preuves publiques de l’amour de ses peuples; les églises étaient remplies d’une multitude en pleurs qui demandait à Dieu la conservation du roi; et, lorsque le ciel l’eut rendu aux vœux de ses sujets (i), on lui décerna avec ivresse le surnom de bien-aimé. La victoire de Fontenoy , que le maréchal de Saxe gagna sous les ordres du roi , le 1 1 mai 1 745 , sur le duc de Cumberland, ajouta à l’allégresse publique , et une sorte de délire anima les fêtes par lesquelles Paris salua le retour de son souverain victorieux. Le maréchal de Saxe poursuivit ses succès l’année suivante, et les couronna par la victoire de Rocoux. Cependant la France avait besoin de repos:
elle tacheta par le traité d’Aix T la-Chapelle, en 1 748,
lit en toute hâte pour Metz. Un ordre expédié de cette ville leur eqjoignit • de s’arrêter à Châlons. Lejeune prince , entraîné par la crainte de ne plus revoir son père» passa outre, et se présenta au roi; mais il n’en reçut qu’un accueil glacé. « Louis XV, dit l’auteur du Tableau du dix- » huitième siècle , n’avait vu dans l’empressement d’un ûls que l’impa- » tience ambitieuse d’un successeur. »
(1) Le premier courrier qui apporta la nouvelle de la crise heureuse qui avait sauvé le roi fut entouré , caressé et presque étouffé par le peuple. On baisait son cheval et jusqu’à ses bottes; on le menait en triomphe. Paris ressemblait à une immense enceinte de fous qui couraient , se félicitaient , s’embrassaient. Toutes les églises retentissaient du Te Deum : les PQètes donnèrent cours à leur enthousiasme. Piron , entre autres , composa une pièce de vers d’une hardiesse , d’une bizarrerie et d’un mérite
remarquables Et le roi, instruit de ces transports , disait à Metz : « Ah!
» qu’il est doux d’être aimé ainsi ! Et qu’ai-je fait pour le mériter? »
car elle fut obligée de restituer toutes ses conquêtes. . . *
*Des querelles théologiques et parlementaires succédèrent à cette grande lutte politique. Le cardinal de Fleury était mort sans avoir pu calmer le schisme élevé par la bulle Unigenitus et -par les prétendus miracles du tombeau du diacre Paris dans le cimetière de Saint-Médard (i). Le théatin Boyer, ancien évêque de Mirepoix, qui lui succéda dans lâ direction des affaires ecclésiastiques, déploya un zèle qui ne fit qu’irriter le peuple, et détermina le Parlement à lancer un arrêt « portant
>> .défense de faire aucun refus de sacremens sous
» prétexte de défaut de représentation des billets » de confession et de non- acceptation de la bulle » Unigenitus . » Le clergé protesta; les prêtres continuèrent à exiger des mourans les billets de confession ; la cour enjoignit au Parlement de surseoir à toute procédure en matière religieuse ; le Parlement déclara ne pouvoir obtempérer à cet ordre; le roi l’exila et le remplaça par une chambre
(1) On se rappelle le célèbre distique qui fut fait lorsque le roi eut donné l’ordre de faire fermer le cimetière de Saint-Médard :
« De par le roi , défense à Dieu » De plus opérer en ce lieu. »
royale. Ce choc d’autorités produisit parmi les Parisiens une sorte de frénésie que rien ne pouvait calmer; et c’est à cette fermentation qu’on attribue l’attentat de Damiens, qui, le 5 janvier 1757, frappa le roi d’un coup de canif à l’instant où il montait en carrosse à Versailles (1). Ce crime, qui ne coûta point la vie au monarque, aurait au moins dû servir à éclairer sur les dangers de ces luttes impopulaires du pouvoir contre l’opinion publique. La guerre vint faire diversion à ces misérables et dangereuses disputes.
(1) Damiens fut condamné, par arrêt du 26 mars 1757, au même supplice que Ravaillac, avec lequel il avait une monstrueuse conformité. (Voir le procès de Ravaillac dans les Mémoires de L’Es toile.) Damiens montra jusqu’à sa dernière heure un courage inébranlable. Il déclara « qu’il était » un conspirateur isolé , que son dessein était conçu depuis plus de trois » ans, et que, s’il eût pu soupçonner que son chapeau même s’en doutât, » il l’aurait jeté au feu. A l’égard des motifs qui l’avaient porté à cet hor- » rible attentat , il déclara qu’il avait été blessé de voir l’autorité royale » avilie par les disputes survenues entre le clergé et le Parlement , et du » peu d’égard que le roi avait eu aux remontrances qui lui avaient été » adressées. » A la question , à l’Hôtel -de- Ville , sur l’échafaud , Damiens n'en dit pas davantage. « Son supplice commença le 28 mars , à cinq heures » de l’après-midi. On lui brûla la main droite , ensuite il fut tenaillé. On >» jeta du plomb fondu dans ses plaies , et puis on l’écartela. Il resta vivant » tout cet espace.de temps de cinq quarts d’heure avec une rare intrépidité. » Pour dernier appareil , on avait élevé une petite charpente à la hauteur » des traits des chevaux , sur laquelle il était attaché ; ses bras et ses jara- » bes dépassaient ; les chevaux ne purent séparer ses membres. Il fallut » employer le secours de la hache. On réunit ces membres épars au tron- » çon, on alluma un bûcher, on les y jeta, et on dispersa les cendres au » vent. Son père, sa femme et sa fille furent banni* du royaume. »
Georges II s’était réuni avec Frédéric; Louis XV contracta une alliance avec Marie-Thérèse. La prise de Mahon par le maréchal de Richelieu devint le premier acte des hostilités entre la France et l’Angleterre. C’est alors, en 1756, que commença la fameuse guerre de sept ans. Le maréchal d’Estrées gagna dans le Hanovre, sur le duc de Cumberland, fils du roi d’Angleterre, la bataille d’Hastenbeck; mais une intrigue de cour le fit rappeler sur le champ meme de sa victoire. Le roi de Prusse, menacé dans ses États par le prince de Soubise, attaqua l’armée française, et la battit à Rosback (1). Le comte de Clermont, qui avait succédé dans le commandement au maréchal de Richelieu, fut défait à Crevelt, le a 5 juin 1758, par le prince Ferdinand de Brunswick, qui ne fut pas moins heureux
(1) Soubise Ait accueilli à son retour par les quolibets de la cour et de la ville. Voici une épigramme qui eut un grand succès :
« Soubise dit , la lanterne à la main : .
» J’ai beau chercher, où diable est mon armée ?
„• Elle était là pourtant hier matin.
» Me l’a-t-on prise, ou l’aurais-je égarée?
*> Ah! je perds tout, je suis un étourdi;
» Mais attendons au grand jour, à midi.
» Que vois-je , ô ciel ! que mon âme est ravie!
» Prodige heureux! la voilà! la voilà!...
- Ah ! ventre-bleu ! qu’est-ce donc que cela ?
» Je me trompais , c’est l’armée ennemie! »
à Villingshausen, contre le maréchal de Brogiie. Dans l’Inde et dans T Amérique, les affaires du roi n’allaient pas mieux : notre pavillon avait été partout humilié, et la France avait perdu en six années trente-trois vaisseaux de ligne et cinquantesix frégates. Louis XV désirait la paix; sur le refus de l’Angleterre , il conclut avec l’Espagne , en 1761, par le ministère du duc deChoiseul,le traité connu sous le nom de pacte de famille. Cet acte stipulait des secours respectifs entre toutes les branches de la maison de Bourbon pour le maintien de leurs États. L’Angleterre, inquiète de ce nouveau pacte, prêta l’oreille aux propositions des ambassadeurs français ; le traité de Paris, signé le 10 février 1 763, termina la guerre de sept ans, mais, à la honte de la France, qui vit démolir Dunkerque et perdit le Canada et la plupart: de ses colonies.
Louis XV, endormi dans la mollesse, semblait
oublier auprès de madame de Pompadour (1) et sa
(1) Madame de Pompadour, jeune et jolie, jouait à merveille la comédie, chantait , protégeait les lettres à condition qu’elles la loueraient. Elle a eu Voltaire pour courtisan ; elle avait inspiré au roi le goût des bàlimens, qu’on appelait les hospices des ennuis de S. M. Voici l’épitaphe qui fut publiée après sa mort : *
« Ci-gît d’Étiolc-Pompadour,
» Qui charmait la ville et la cour,
» Femme infidèle et maîtresse accomplie.
gloire et les intérêts de l’État. Un homme habile, fui, spirituel, mais asservi aux caprices de la favorite, le duc de Choiseul, gouvernait le royaume. L’acte le plus remarquable de son ministère fut l’expulsion des Jésuites. En 1762, un procès pour banqueroute, intenté à deux pères jésuites, fut porté au Parleraient de Paris. Le Parlement, vivement excité par le ministre, en prit occasion pour dénoncer au roi l’ordre des Jésuites comme dangereux. On songea d’abord à modifier l’existence de
cet ordre en France; on proposa un plan d’accom-
modement qu’011 envoya à Rome : le général de l’ordre répondit : « Sint ut sunt , aut non sintî (Qu’ils » soient ce qu’ils sont, ou qu’ils ne soient point.) » Ce fut l’arrêt de leur proscription : le 6 août 1672,la société des Jésuites fut dissoute en France. Le pape^Clément XIV l’anéantit dans tout l’univers
en 1773. Mais
Le roi, alarmé de ces querelles religieuses, espérait du moins rentrer dans le repos dont il faisait ses délices près de la nouvelle maîtresse (1) qui
» L’Hymen cl l’Amour n’ont pas tort,
» Le premier de pleurer sa vie ,
» Le second de pleurer sa mort. »
(J) Madame Dubarry. Cette femme, sortie d’une classe honteuse , avait été habilement choisie pour amuser les dernières années d’un homme im-
avait remplacé madame de Pompadour. Mais la résistance du Parlement vint agiter la fin de son règne. Les impôts levés pour la guerre devaient être diminués au retour de la paix : le gouvernement, embarrassé dans ses finances, ne tint point parole. Le Parlement de Besançon refusa d’enregistrer l’édit qui les continuait; il fut exilé. Ees autres Parlemensdu royaume embrassèrent sa cause ; on sévit également «contre eux. Le duc de Fitz-James, commandant en Languedoc, fit mettre aux arrêts dans leurs maisons les membres du Parlement de Tou-
louse. Le cours de la justice fut suspendu, le peuple murmurait. Le Parlement de Paris évoqua le procès intenté par le Parlement de Toulouse contre le duc de Fitz-James, et rendit un arrêt équivoque qui ne satisfit personne. Quelque temps après, l'affaire de Bretagne mit le comble à la di^orde qui régnait entre la cour et les Parlemens. Le duc d’ Aiguillon, nommé commandant en Bretagne,
porluné des grandeurs , ennuyé des plaisirs, rassasié de volupté. Elle gouvernait Louis XV au point qu’elle obtint un jour de sa faiblesse d’assister au conseil. Là, assise sur le bras de son fauteuil, elle faisait toutes les singeries enfantines qui allaient si bien à sa jolie figure, et elle jeta au feu un paquet de lettres encore cachetées , qu’elle avait saisies entre les mains du roi. Dans les fêtes qui eurent lieu à Versailles pour le mariage du dauphin , Louis XV poussa le mépris des convenances , ou la faiblesse pour sa maîtresse , jusqu’à faire asseoir une courtisane à la même table que la dauphine et la famille royale.
exerçait cette charge avec autant de hauteur que de dureté. Il s’éleva des plaintes contre lui; le Parlement en prit connaissance. La Chalotais, procureur-général, porta la parole à ce sujet avec véhémence. Le duc d’Aiguillon, sûr de l’appui de madame Dubarry, dédaigna ces attaques. Les magistrats suspendirent leurs fonctions : la province se trouva fans justice : la confusion se répandit partout. Une
guerre de plume donna naissance à une foule de
libelles diffamatoires. La cour, prenant parti pour
le duc d’ Aiguillon, fit enlever, dans la nuit du 1 1 novembre 1 765 , MM. de La Chalotais père et fils , et trois autres conseillers , et les fit jeter dans les cachots de la citadelle de Saint-Malo , avec ordre d’instruire leur procès. Les accusés, ayant décliné la » juri dicti on du Parlement de Rennes, l’affaire fut évo^Jp au conseil, le 22 novembre 1766, et les prisonniers -transférés à la Bastille. Le roi, éclairé
sur les prétendus crimes qu’on leur imputait, dé-
tourna de leur tête le glaive qui les menaçait; cependant ils furent exilés, et le duc d’ Aiguillon reprit son commandement. Le triomphe qu’il avait remporté n’avait pas servi à diminuer son orgueil et sa haine contre le Parlement : il signala son retour par de nouvelles vexations. La Bretagne était
en feu. La cour crut alors prudent de faire la concession que d’abord elle avait refusée; eBe rappela le duc d’ Aiguillon, et rétablit au Parlement LaClia-
lotaiset les autres exilés. Cette lueur de justice fut
passagère. Le Parlement intenta un procès au duc d’ Aiguillon le roi voulut être présent lui-même à la procédure; mais, après quelques séances f i ) ,41
revint aux moyens que la cour croyait toujours les
plus efficaces , parce qu’ils étaient les plus absolu».
Elle fit enlever du greffe les pièces*du procès , per-
mit au duc d’ Aiguillon de continuer ses fonctions de pair de France, et ordonna au Parlement de garder le silence sur toute accusation . Les Parlemens protestèrent. Le duc de Choiseul, qui favorisait leur parti, est disgracié ( 2 ); et, la nuit du
(t) On craignait que Louis XV, qui paraissait se plaire àflBr ces discussions, ne fût éclairé par elles sur la véritable situation oWoyaunie; on l’en détourna , tantôt en lui proposant des plaisirs plus conformes à ses habitudes, tantôt en rintimidanl par l’exemple de Charles I, dont madame Dubarry avait à dessein acheté le portrait. Elle le conduisait devant ce tableau. « Voyez ce monarque infortuné, disait-elle : vos Parlemens, » peut-être , finiraient par vous iraiter comme il le fut par le Parlement » d’Angleterre, si vous n’aviez assez de fermeté pour vous opposer à leurs » entreprises et braver leurs menaces. » Elle aurait dû plutôt mettre sous ses yeux le livre du célèbre Clarendon, afin de bien lui rappeler que ce sont les actes de mépris et de violence exercés par Charles 1 contre les Parlemens qui ont excité leur animadversion, et préparé la fin déplorable de ce monarque et le renversement momentané de son trône.
(2) La cabale du duc d’Aiguïllon et du chancelier Maupeou , protégée par madame Dubarry, obtint le renvoi du duc de Choiseul. Le duc de La
19 janvier 1771, tous les membres du Parlement sont réveillés en même»temps chacun par deux mousquetaires, qui leur présentent l’ordre de reprendre leurs fonctions , et de signer leur consentement ou leur refus par ce seul mot wt ou non. Sur refus, ils sont exilés, et remplacés par un nouveau Parlement, qu’on' appela le Parlement Maupeou , du nom du chancelier qui avait entraîné le roi à cet acte arbitraire. Le i 3 avril 1771 , le roi tint un lit de justice pour installer les nouveaux
magistrats : c’est le dernier qu’il ait tenu ; et c’est
là que, s’armant d’une fermeté intempestive, ou
plutôt croyant mal à propos que les formes de la riguéur donnent plus de force à l’autorité, il s’écria d’uqe voix élevée : « Telle est rna volonté , et » je ne changerai jamais ( 1 ). »
Vrillière lui porta cette lettre de la part du roi : « Le mécontentement que
* me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup , où vous » vous rendrez dans vingt-quatre heures. Je vous aurais envoyé beaucoup
* plus loin , si ce n’était l’estime particulière que j'ai pour madame la *> duchesse de Choiseul , dont la santé m’est fort intéressante. Prenez garde
* que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. — Monsieur le » duc, lui dit M. de Choiseul , je suis persuadé de tout le plaisir que vous •» avez à m’apporter une pareille nouvelle. » Sa disgrâce devint un triomphe pour lui. Tout Paris alla se faire écrire à son hôtel, et, le lendemain , jour <le son départ , la route était bordée de carrosses formant une double haie.
(1) Le duc de Nivemois avait adhéré à la protestation des princes. Madame Dubarry, l’ayant rencontré peu après le lit de justice , l’arrêta et lui dit : « Monsieur le duc, il faut espérer que vous vous départirez de votre
Les trois années qui s’écoulèrent depuis la dissolution du Parlement jusqu’à la mort de Louis XV ne présentent point d’événemens dignes de figurer dans l’histoire, et ses chastes pinceaux se refusent à retracer le tableau de sa vie privée (i). La cour était devenue un foyer de scandale et d’intrigues, l’administration la source de tous les abus de pouvoir, les finances un gouffre de dilapidations.
* C’est au milieu de ces désordres de tous genres que le roi, attaqué de la petite-vérole, mourut à
» opposition ; car, vous l’avez entendu , le roi a dit qu’il ne changerait » jamais. — Oui , Madame , répondit-il , mais il vous regardait. »
(1) L’opinion publique , incessamment froissée ou humiliée par les désordres de la cour, se vengeait par des épigrammes , des libelles et des bons mots. On trouva un jour au bas de la statue du roi : Statua statua.
On répandit dans tout Paris le Pater suivant : « Notre père qui êtes à » Versailles , votre nom soit glorilié : votre règne est ébranlé ; votre vo- • lonté n’est pas plus exécutée sur la terre que dans le ciel. Reqdez-nous no- » tre pain quotidien que vous nous avez ôté. Pardonnez à vos Parlemens , » qui ont soutenu vos intérêts , comme vous pardonnez à vos ministres » qui les ont vendus. Ne succombez plus aux tentations de la Dubarry, » mais délivrez-nous du diable de chancelier. »
Enfin on chercha à dépouiller Louis XV de ce litre si flatteur qu’il avait reçu de son peuple pendant sa maladie à Metz , et qu’il n’avait rien fait pour justifier :
« Le bien-aimé de l’almanach » N’est plus le bien-aimé de France:
* 11 fait tout ab hoc et ab hoc ,
» Le bien-aimé de l’almanach.
» 11 met tout dans le même sac ,
» Et la justice et la finance.
» Le bien-aimé de l’almanach » N’est plus le bien-aimé de France. »
Versailles, le io mai 1774? à l’âge de soixantequatre ans. « Toute la cour, dit madame Campan , » se rendit au château; l’œil-de-bœuf se remplit » de courtisans, le palais de curieux. Le dauphin
» avait décidé qu’il partirait avec la famille royale
» au moment où le roi rendrait le dernier soupir.
» Les chefs des écuries étaient donc convenus avec »*'les gens qui étaient dans la chambre du roi que » ceux-ci placeraient une bougie allumée auprès » d’une fenêtre , et qu’à l’instant où le mourant
» cesserait de vivre un d’eux éteindrait la bougie.
» La bougie fut éteinte. A ce signal, les gardes du » corps, les pages* les écuyers montèrent à cheval,
d tout fut prêt pour le départ. Le dauphin était » chez la dauphine. Ils attendaient ensemble la » nouvelle de la. mort de Louis XV. Un bruit ter-
» rible eft absolument semblable à celui du ton-
» nerre se fit entendre dans la première pièce de
a l’appartement. C’était la foule des courtisans » qui désertaient l’antichambre du souverain ex- » piré, pour venir saluer la nouvelle puissance de » Louis XVI. A ce bruit étrange, Marie-Antoinette » et son époux reconnurent qu’ils allaient ré-
» gner Madame la comtesse de Noailles entra,
. » la salua la première comme reine de France,
» et demanda à LL. MM. de vouloir bien quitter » les cabinets intérieurs pour venir dans la cham- » bre recevoir les princes et tous les grands-ofli-
» ciers, qui désiraient ofti'ir leurs hommages à leurs
» nouveaxu souverains. Appuyée sur son époux , » un mouchoir sur les yeux et dans l’attitude la » plus touchante, Marie-Antoinette reçut ces pre- » mières visites. Les voitures avancèrent, les gar- » des, les écuyers étaient à cheval. Le château resta » désert : tout le monde s’empressait de fuir une » contagion qu’aucun intérêt ne donnait plus le » courage de braver ( i). En sortant de la chambre » de Louis XV, le duc de VillequierenjoignitàM. An- » douillé, premier chirurgien du roi, d’ouvrir le
» corps et de l’embaumer. Le premiercbirurgiende- » vait nécessairement en mourir, «.le suis prêt, répi i-
» que Andouillé; mais, pendant quej’opérerai, vous
(i) Rien ne fui plus admirable et plus touchant que le courage avec lequel Mesdames affrontèrent la maladie du roi. « Le roi est à toute extré- * mité : outre la petite-vérole , il a le pourpre ; on ne peut sans danger » entrer dans sa chambre. Les médecins eux-mêmes prennent toutes sor- » tes de précautions pour se préserver de la contagion de ce mal affreux , « et Mesdames , qui n’ont jamais'eu la petite vérole , qui ne sont plus jeu- » nés , et dont la santé est naturellement mauvaise , sont toutes trois dans » la chambre, assises près de son lit et sous ses rideaux; elles passent là » le jour et la nuit. Tout le monde leur a fait à ce sujet les plus fortes re- •> présentations ; on leur ajjdit que c’était plus que d’exposer leur vie , que « c’était la sacrifier. Rien n’a pu les empêcher de remplir ce pieux devoir. »
{Souvenirs de Fblicie.)
» tiendrez la tête, votre charge vous l’ordonne.»
» Le duc s’en alla sans mot dire, et le corps ne fut ni » ouvert ni embaumé. Quelcj ues serviteurs subalter- » nés et de pauvres ouvriers demeurèrent près de » ces restes pestiférés; ils rendirent les derniers de- » voirsà leur maître; les chirurgiens prescrivirent » de verser de l’esprit-de-vin dans le cercueil (i). » *
On plaça à la hâte le corps du roi dans un carrosse de chasse, et ce fut dans ce déplorable équipage qu’une escorte de quarante hommes courut
le déposer, la nuit, comme un fardeau importun,
dans le tombeau des rois de France.
Louis XV avait dans la figure, dans la taille, dans la tournure, une majesté vraiment royale; mais ses goûts, son caractère, ses habitudes, tout, jusqu’à son langage dans l’intérieur de sa famille (2), semblait antipathique au rôle de roi. L’héritier de
(1) Mémoires de madame Campan, lome 1 . •
(2) « Louis XV descendait tous les matins , par un escalier dérobé ,
» dans l'appartement de madame Adélaïde , sa fille; souvent il y apportait » et prenait du café qu’il avait fait lui-méme. Madame Adélaïde tirait un » cordon de sonnette qui avertissait madame Victoire, sa sœur, de la vi- » site du roi ; madame Victoire , en se levant pour aller chez sa sœur „
» sonnait madame Sophie , qui à son tour sonnait madame Louise... Tous » les soirs , à six heures , Mesdames se rendaient avec les princes chez » Louis XV : cette visite s’appelait le débotter du roi. 11 avait donné à » ses sœurs de singuliers noms d’amitié. Ces façons de parler triviales tra- » hissaient les habitudes et les goûts du roi. »
{Mémoires de madame Campan.)
Louis. XIV n’ avait ni cet amour du travail qui donna à l’administration de ce monarque une éclatante activité, ni cet amour de la gloire qui imprima à son règne un caractère de grandeur, ni cette dignité personnelle qui ennoblissait jusqu’aux infidélités de l’amant des La Vallière et des # Montespan. Effrayé du poids dé la vaste administration de son prédécesseur, Louis XV s’estimait trop heureux de trouver des mains complaisantes qui lui épargnaient la peine de le porter. Le tumulte des camps effarouchait sa mollesse. Dans les affaires de l’État, il avait l’esprit judicieux, le sens droit; mais lorsqu’il énonçait son avis au conseil, comme s’il était épuisé par ce premier effort, il ne se donnait pas la peine de le faire valoir. Aussi, quand les opérations des ministres n’avaient pas de succès, il disait : « Ils Vont voulu , ils ont » pense que c'était pour le mieux! » La chasse était sa principale ou plutôt son unique occupation ; car, les jours où Louis XV ne chassait pas, les courtisans
disaient très-sérieusement : « Le roi ne fait rien au - » jourdhui! » Il n’était jamais à son aise en public; mais, en petit comité, il était aimable, bon (i) et
(1) Un jour le’ roi trouva dans l’appartement du dauphin cette petite • pièce de vers :
spirituel : il fuyait l’éclat des palais-, la pompe des cours, les ennuis de l’étiquette, pour se réfugier dans ses petits appartemens , qu’il avait fait décorer à grands frais pour servir de temples à ses mystérieux plaisirs. Prodigue des trésors de l’État pour ses voluptueux caprices, il avait la manie avare de se composer un trésor particulier qu’on prétend qu’il grossissait par un intérêt dans la ferme générale. On a dit du règne 'de Henri 411 que c’était le règne des favoris; on peut ajouter avec non moins de raison que celui de Louis XV a été le règne des favorites. En effet, le trône fut tour à tour transporté , sous madame de Châteauroux, dans les camps; sous madame de Pompadour, dans les petits appartemens ; sous madame Dubarry, dans le Parc-aux-Cerfs : c’est de là qu’il
« Si le fils du roi mon maître » Par son crédit faisait renaître » En son entier ma pension ,
» ( Chose dont j’aurais grande envie ! )
» Je chanterais comme Arion:
» Un dauphin m’a sauvé la vie. »
C’était la requête d’un pauvre officier dont on avait réduit la pension : le roi la fit rétablir en son entier. C’était le temps des chansons , des madrigaux ; il était impossible de se présenter à la cour, dans un salon , à la toilette des dames , sans avoir au moins dans sa poche un bouquet à Chions ou une épigramme contre le ministère. L’esprit de l’hôtel de Rambouillet avait envahi et Paris et Versailles.
a roulé sur le bord de l’abime où devait l’en traîner un orage préparé dès cette époque par tant de désordres, et surtout par le mépris impolitique de l’opinion publique et la violation des libertés nationales. *
34 2 bis.
LE MEME*
( En pied , en habits royaux. )
LE MÊME
( En pied , peint par Vanloo. )
3 f 2 qualer .
LE MÊME
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