REINE DE FRANGE
( En pied , peint d’après Vanloo.)
Marie Leczinska , fille de Stanislas , roi de Pologne et de Catherine, comtesse de Bnin-Opalinsfca, naquit à Posen le s *3 juin 1703.
Dans son enfance, elle fut plus d’une fois exposée au danger d’être enlevée , notamment lorsque le czar Pierre, qui était entré en Pologne avec une armée de soixante mille hommes , envova un détachement de cavalerie pour investir le château du roi Stanislas. On conduisit la princesse dans un hameau du voisinage, où une paysanne cacha dans un four celle qui devait un jour s’asseoir sur le plus beau trône de l’Europe. Elle partagea les infortunes, les exils et la retraite de son père, lorsque ce prince obtint du régent la permission de
se retirer dans l’Alsace (i). Là, sous les yeux vigilans de madame Moziuska, femme d une haute sagesse, croissaient, à l’école du malheur et de la piété filiale, les vertus qui devaient embellir une couronne : mais Stanislas était alors loin de penser qu’une couronne dût un jour parer le front de sa fille. Il avait été question de la marier à un colonel français, le comte, depuis maréchal duc d’Estrées (i); le régent mit obstacle à cette union , dans le dessein de la faire épouser par M. le duc de Bourbon; mais ce prince, devenu premier ministre, ne songea plus à cette alliance. Cependant la politique du cabinet de Versailles fait renvoyer en Espagne l’infante fille de Philippe V, destinée d’abord à épouser Louis XV; monsieur le duc, dirigé par la marquise de Prie, sa maîtresse, jette les
yeux sur Marie Leczinska ; et la fille d’un roi détrôné monte sur le trône de France. Stanislas était dans un château délabré près de Weissembourg,
(1) Le roi Auguste fit porter à la cour de France des plaintes de l’asile accordé à son ancien rival. Le duc d’Orléans , en répondant à l’ambassadeur de Pologne , se servit de ces nobles expressions : La. France a toujours été V asile des rois malheureux !
(2) Lorsque la duchesse d’Estrées vint lui faire sa cour à Versailles , Marie Leczinska dit aux personnes qui l’environnaient : « Je pourrais ce- » pendant être à la place de cette dame , et faire la révérence à la reine de » France. »
lorsqu’une lettre de monsieur le duc lui apprit celte prodigieuse faveur de la fortune. Transporté de joie, il entre dans la chambre où étaient sa femme et sa fille :
« Ah! ma fille, lui dit-il, tombons à genoux et » remercions Dieu! — Mon père, s’écria Marie, se- » riez-vous rappelé en Pologne? — Le ciel, reprit » Stanislas, nous est bien plus: favorable, ma fille. » Et en même temps il avance un fauteuil, l’y fait asseoir, et dit : « Permettez, Madame, que je sois le » premier à rendre mes hommages à la reine de «France!»
Ce fut le duc d’Orléans, fils du régent, qui épousa la princesse à Strasbourg au nom du roi, le 5 septembre 1725 ; le mariage fut célébré à Fontainebleau par le cardinal de Rohan. « Le roi, dit »» le maréchal de Villars, avait attendu la princesse » avec impatience : il en parut content. J’ai trouvé » sa personne fort aimable. - Elle a d’ailleurs la » vertu , l’esprit et toute la raison qu’on doit dési- » rer dans la femme d’un roi qui a quinze ans et » demi. » Le jour de son couronnement, lorsque le roi lui offrit les présens d’usage. « Je les reçois vo- » lontiers, lui dit-elle; mais, comblée du don » que vous me faites de votre cœur, je vous prie
» d’agréer que je fasse part de ceux-ci aux témoins » de mon bonheur. » Et elle en fit avec joie la distribution à toute la cour.
Ce premier acte révélait une bonté qui ne s’est jamais démentie sur le trône : c’était le fond du caractère de Marie Leczinska; aussi, l’a-t-on surnommée la bonne reine . Cette princesse n’était pas précisément jolie, mais elle avait de la jeunesse, de la grâce, et l’élégance des dames polonaises. On remarquait en elle cette timidité que donne l’habitude du malheur. Sa piété était vive, sincère, mais tolérante. Son esprit, remarquable par sa justes^, ne manquait ni de finesse ni de gaîté (1); elle r#-
(1) La reine surprit un jour la duchesse de Luynes écrivant au président Hénault,qui venait de publier son Abrégé chronologique de V Histoire de France ; elle prit la plume de la duchesse, et écrivit au bas de la lettre celle apostille : « Je pense que M. Hénault, qui parle très-peu pour dire beaucoup, » ne doit guère aimer le langage des femmes , qui parlent beaucoup pour » dire trop peu. » Et, au lieu de signer, elle ajouta : Devinez qui ? Le président répondit à cette apostille anonyme par ces vers ingénieux :
« Ces mots tracés par une main divine » Ne peuvent me causer que trouble et qu’embarras;
• C’est trop oser si mon coeur le devine,
» C’est être ingrat s’il ne devine pas. » . .
Un autre jour, le président Hénault lui ayant montré une pièce de vers que Fontenelle , alors âgé de quatre-vingt-douze ans , venait de faire sur le respect que l’on avait à Sparte pour les vieillards : « 11 me semble , dit » la reine, après avoir lu les vers, que le vieillard auteur de cette pièce » devrait retrouver Sparte partout. » Le président ayant rendu à Fontenelle le propos flatteur de la princesse, celui-ci lit sur-le-champ ce quatrain :
« Je ne me flatte point du tout
cevait avec affabilité, allait au-devant de l'embarras que cause la présence des têtes couronnées; cependant elle tenait beaucoup au respect, à la dignité, et se montrait sévère sur l’étiquette. Sesamusemens favoris étaient l’imprimerie et la peinture. Elle n’était pas sans talens; mais il paraît qu’un peintre retouchait en secret ses tableaux. Elle avait légué ceux de son cabinet à madame la comtesse de Noailles, sa dame d’honneur; l’article de son testament était ainsi concu : « Les tableaux de mon cabinet étant
» mon propre ouvrage, j’espère que madame la » «comtesse de Noailles les conservera par amour «pour moi. » Madame de Noailles, depuis maréchale de Mouchy, fit construire un pavillon de plus à son hôtel du faubourg Saint-Germain pour y placer dignement le legs de la reine, et fit graver en lettres d’or sur la porte d’entrée : H innocent mensonge de cette bonne princesse (i) ! Elle aimait à dîner en public, et toutes les personnes qui étaient admises à la voir dans ces momens ne recevaient d’elle que des regards de bienveillance ou
» De retrouver Sparte partout ;
» Mais vous, ô modèle des reines,
» Vous trouveriez partout Athènes. »
. (1) Mémoires de madame.Campan.
des mots pleins de grâce. Si elle se mêlait des affaires de l’État, c’était pour associer la modestie et la bonté à la majesté du pouvoir ; elle se piquait dédiscrélion. Lorsque, après la mort du roi Auguste» il fut question de porter de nouveau Stanislas au trône de Pologne , la reine fut mise dans le secret. Un de ses officiers l’invitait à le révéler au roi son père , ou du moins au maréchal de Villars , pour qu’il pressât dans le conseil les lenteurs du cardinal de Fleury : « Le roi, répondit-elle, en me confiant » son secret, n’a point excepté le maréchal de yil- » lars. » Elle n’avait sur l’esprit de Louis Jf.V que l’autorité de la vertu, et ce n’était pas la plus puissante influence sur ce moparque» cependant il la traitait avec beaucoup d’égards; et il donna à sa mort d’honorables regrets (j). Saps se mêler du gouvernement, elle répétait souvent au roi : « Un . » monarque est sur de se faire aimer et d’être obéi » quand il parle en roi et qu’il agit en père, v Elle était simple dans sa parure, et gémissait souvent de l’édat et de la pompe que réclamait sa dignité
(1) Louis XV, malgré ses nombreuses infidélités, aimait la raine. Le premier médecin , M. 4e Lampes, étant venu lui apprendre la funeste nouvelle de sa mort , il courut daHS l’appartement de la reine , approcha du lit où étaient ses restes , et les embrassa pour la dernière fais.
Elle voyait succéder les modes sans s’y soumettre;
et, au lieu de changer ses habits, ses équipages, elle aimait mieux réserver cet argent pour secourir l’indigence. « J’ai assez de robes, disait-elle, et » nos pauvres manquent de chemises. » Lorsque le roi lui offrit le joli pavillon de Lucienne , à la mort de la comtesse de Toulouse, elle le refusa : « Il m’en coûterait plus , s’écria-t-elle , pour aller » passer un jour à Lucienne, que pour dormir un » an à Versailles. »
Marie Leczinska aimait le roi , et ses nombreuses infidélités lui étaient pénibles; cependant elle éprouva du chagrin en apprenant la mort de madame de Châteauroux. On raconte que la nuit suivante elle crut voir son ombre au pied de son lit. Dans sa frayeur, elle ordonna à sa femme de chambre , qui se nommait madame Boirot, de veiller et de conter des histoires pour distraire son insomnie. « Je ne suis pas malade, lui disait-elle, mais cette » pauvre madame de Châteauroux, si elle reve- » nait!... — Eh! Jésus, Madame! lui répondit sa » femme de chambre , si madame de Châteauroux » revient, ce n’est pas Votre Majesté qu’elle vien- ?> dra chercher. » La reine partit d’un éclat de rire, et son agitation fut dissipée.
Madame de Pompadour excita plus vivement la jalousie de Marie Leczinska. Un jour que cette nouvelle maîtresse du roi était entrée chez la reine portant une corbeille de fleurs , la reine fit l’éloge de sa grâce et de la beauté de ses bras, et, avec le ton de supériorité qui donne aux louanges mêmes quelque chose d’offensant , elle la pria ensuite de chanter dans l’attitude où elle était. La marquise sentit tout ce que cet ordre avait d’humiliant pour elle , et , pour s’en venger, elle chanta le monologue d’Armide : Enfin , il est en ma puissance ! Madame Campan dit que « toutes les dames présentes » à cette scène eurent à composer leur visage en » remarquant l’altération de celui de la reine. »
Au milieu de la corruption qui avait envahi la cour de Louis XV, la vertu pure et modeste de Marie Leczinska n’était que plus amirable et plus éclatante. Lorsqu’elle apprit qu’elle était appelée au trône , elle s’était écriée : a Je serais bien mal-
» heureuse si la couronne que m’offre le roi de
» France me faisait perdre celle que me destine le » roi du ciel. » Elle porta l’une pendant quarantetrois ans; et, si l’autre peut s’acquérir par une vie toute composée de vertus et de bienfaits, par le respect le plus vrai pour la religion, la charité la
plus active, le courage à supporter la douleur et les infirmités, enfin par la résignation et l’espérance dans les bras de la mort, Marie Lçczinska justifia hautement ces paroles de l’évêque de Troyes à l’archevêque de Paris, au service funèbre de cette princesse :
« Pontife du Dieu vivant, ne craignez pas d’offrir » sur son tombeau un encens quon offrira peut- » être un jour sur ses autels(i)! »
La bonne reine mourut le a 4 juin 1 7 68.
(1) L’auditoire , oubliant la sainteté du lieu où il était réuni pour entendre ML Pencet de La Rivière , ancien évêf ne de Troyes , éclata en longs applaudissemens.
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