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LE CARDINAL DE RICHELIEU

'Peint par Philippe de Cha mpaign e. )

Armand-Jean Duplessis, cardinal , duc de Richelieu, fils de François Duplessis, seigneur de Richelieu, et de Suzanne de La Porte, naquit à Paris le 5 septembre i585.

C'est une de ces grandes figures qui dominent dans le tableau de l'histoire, mais qui, plus imposantes, deviennent par cela même plus difficiles à reproduire. Peindre la vie de Richelieu, ce serait retracer le règne de Louis XIII, car le ministre fut le maître. La pourpre romaine couvrait le trône, et le diadème disparaissait sous le chapeau du cardinal. Les études de Richelieu furent brillantes, son élévation rapide , sa puissance absolue. Tour à tour homme du monde et prélat , politique et guerrier, il écrivait des billets d'amour ou des mandemens religieux, gouvernait le conseil et dirigeait la

guerre. Haï de Marie de Médicis, que son ingratitude laissa mourir dans l'exil ; redouté de Louis XIII , qui supportait impatiemment l'ascendant de son génie; menacé par les puissances étrangères, dont il abaissa l'orgueil; envié de tous les courtisans, qu'il forçait à s'humilier devant son autorité; exposé sans cesse aux intrigues, aux attaques, aux poignards de ses ennemis, il triompha de toutes les haines, de tous les obstacles, de tous les dangers, par l'inflexibilité de son caractère, et balaya sans pitié, sur les avenues du trône, tout ce qui pouvait embarrasser sa marche ou gêner son ambition. C'est ainsi que Gaston expia, par l'exil, la disgrâce et la honte, les intrigues qu'il avait formées pour renverser sa puissance; c'est ainsi qu'Anne d'Autriche fut mandée au conseil et contrainte à se déclarer coupable; Ornano mourut dans les fers à Vincennes; le grand-prieur, fils naturel de Henri IV, dans les cachots de Blois : Bassompierre fut mis à la Bastille; la duchesse de Chevreuse, le duc de La Valette, le duc de Guise, César Vendôme furent obligés de fuir sur des terres étrangères; Talleyrand, Chalais, Marillac, Montmorency (i), deThou,

(1) Voir dans les manuscrits de Dupuy l'intéressante relation de la mort de ce maréchal. On y remarque cette déposition d'un témoin :

Cinq-Mars rougirent de leur sang les échafauds dressés par ordre du cardinal; une foule de victimes moins illustres, mais non moins malheureuses, furent sacrifiées capricieusement aux moindres soupçons d'un prélat qui disait de lui-même : « Je » renverse tout, je fauche tout, et ensuite je couvre » tout de ma soutane rouge. » En un mot , le génie de la vengeance planait partout , et partout la hache était levée sur l'imprudent qui osait menacer Richelieu dans sa gloire et dans sa grandeur.

C'était peu de diriger les affaires de France , il aspirait à maîtriser les destinées de l'Europe, auxquelles présidaient alors Olivarès en Espagne , Buckingham en Angleterre, Oxenstiern en Suède; il ressuscita contre l'Autriche, qui paraissait affecter la monarchie universelle, le projet dans lequel la mort avait arrêté Henri IV , et il se servit avec succès de l'épée de Gustave-Adolphe. Les armes

« Les commissaires s'assirent au bout delà table, et firent asseoir M. de > Montmorency à leur main gauche, et les témoins venaient parler à lui, la

• table entre deux. U avoua tout ce que les officiers du régiment des gardes » déposèrent sur la journée de Castelnaudary ; et un d'eux, qu'on dit être » M. de Guitaut, étant interrogé s'il avait connu M. de Montmorency dans » le combat, il répondit en pleurant que, le voyant tout couvert de feu, ■ de sang et de fumée, il eut de la peine à le reconnaître : mais qu'enfin ,

• lui ayant vu rompre six de leurs rangs et tuer des soldats dans le septième,

• il jugea bien que ce ne pouvait être autre que lui ; ce qu'il sut certaine- » ment lorsque, son cheval étant mort sous lui, il demeura au milieu de » ses compagnons. »

françaises furent victorieuses en Allemagne, en Flandre, en Italie, jusqua ce qu'enfin les Espagnols vinrent camper dans la Picardie. Richelieu trembla à son tour; mais sa fortune l'emporta, et la levée du siège de Corbie , et la mort du comte de Soissons , tué à propos sur le champ de bataille de la Marfée, et le supplice du grand-écuyer , que, mourant lui-même , il avait traîné à la mort sur le Rhône dans un bateau (i), permirent au cardinal de conserver sa toute-puissance jusqu'à son dernier soupir. Son retour de Lyon à Paris, en i64a, ressemblait à une marche triomphale, ou plutôt à une pompe funèbre ; car déjà la pâleur de la mort était sur son front, et la chambre ornée d'or et de fleurs , dans laquelle il se faisait porter sur les épaules de ses gardes , allait se changer en tombeau. 11 mourut à l'âge de cinquante-huit ans, « laissant » le roi , dit Voltaire , satisfait de l'avoir perdu et » embarrassé d'être le maître. Le cardinal, ajoute » ce même écrivain , fut peut-être plus malheureux » encore que Louis XIII, parce qu'il était le plus » haï, et que, avec une mauvaise santé, il avait à » soutenir , de ses mains teintes de sang, un fardeau » immense, dont il fut souvent près d'être écrasé.

(1) Voir la notice de Cinq-Mars, n. 176.

» Dans ce temps de conspirations et de supplices, » le royaume fleurit pourtant. Louis XIII n'y con- » tribua en rien, mais le cardinal de Richelieu ser- » vit beaucoup à ce changement. L'amour de la » gloire lui faisait rechercher J'empire des lettres v et du bel -esprit jusque dans la «rise des affaires » publiques et parmi les attentats contre sa per- » sonne. Il érigeait dans ce temps-là même l'Acadé- » mie française, et donnait dans son palais des pièces » de théâtre auxquelles il travaillait quelquefois.... » Corneille commença, en i636, par la tragédie du » Cid, le siècle qu'on appelle celui de Louis XIV. » Le Poussin égala Raphaël d'Urbin dans quelques » parties de la peinture; la sculpture fut bientôt » perfectionnée par Girardon, et le mausolée même » du cardinal en est une preuve. Tout chez lui » était splendeur et faste, tandis que chez le roi tout » était simplicité et négligence : ses gardes entraient » jusqu'à la porte de la chambre quand il allait » chez son maître ; il précédait partout les princes du » sang : il ne lui manquait que la couronne (i). »

Lorsqu'on montra à Pierre-le-Grand le tombeau de Richelieu , il s'écria : « Si un tel homme pouvait » revivre, je lui donnerais sans regret la moitié

(1; État de la France sous le ministère de Richelieu.

» de mon empire pour qu'il m'aidât à gouverner » l'autre. » I<e czar rendait hommage au génie de ce ministre célèbre; mais c'était un hommage imprudent. Richelieu n'était pas homme à partager la puissance: il la voulait entière, absolue; et Pierre n'eût pas tardé %se repentir de son vœu , à moins qu'il n'eût accepté sans regret ce que Montesquieu a dit sur Louis XIII , « que Richelieu fit de lui le » premier roi de l'Europe et le second homme de » la France. »

La postérité conservera avec admiration la mémoire de ce grand ministre; mais, quels que soient les droits de la politique , c'est payer cher la gloire que d'y arriver les pieds dans le sang !

M. le comte Boissy d'Anglas, dans son charmant poèmedeBougival,a consacré à Ruel, maison de plaisance de Richelieu, des vers où le noble poète juge sévèrement le cardinal. Les notés qu'il a recueillies, pour justifier son opinion, sont extrêmement curieuses : nous renvoyons aux Études littéraires dun Vieillard le lecteur qui voudra les

connaître. Nous nous bornerons à citer ici le morceau de poésie :

« C'est Kuel que je voi ,

» Kuel , séjour «le faste et de gloire cl d'effroi , » Où naquit la terreur, où régna la vengeance,

• Où Richelieu , joignant l'adresse à la puissance ,

• De Louis onze même heureux imitateur,

• Du trône dégradé releva la splendeur;

» Et, du chapeau sacré couvrant le diadème, » Agrandit pour lui seul l'autorité suprême.

» Des abus du pouvoir déplorant les excès , » Même en les admirant j'accuse ses hauts faits. » Quel contraste , en effet , et quel triste mélange, » De grandeurs, de faiblesse, et d'éclat et de fange!

• Par son grand caractère il régit l'univers, » Et ne peut échapper à ses désirs pervers :

» 11 venge dans le sang ses plus faibles injures; » 11 soumet la justice à ses haines obscures;

• 11 livre à l'échafaud , moins juge qu'ennemi ,

• Cinq-Mars et Marillac , de Thou , Montmorenci ;

» Grandier, l'obscur Grandier meurt par ses artifices ; » Il blessa son orgueil , il meurt dans les supplices : » Médicis , qu'il trahit , défend son fils Gaston , » Elle meurt dans l'exil, en fuyant sa prison. S'il dirige l'Europe, il opprime la France :

Aux partis menaçans s'il impose silence, S'il courbe tous les grands sous une égale loi, 11 outrage sa reine, il asservit son roi.

Presque tous ses succès furent aussi des crimes, Et Ruel fume encor du sang de ses victimes.

Qu'importe à son honneur qu'il ait chéri les arts, Qu'il ait bâti leur temple au sein de nos remparts?, 11 méprise le Cid , il laisse des Corneilles Dans un triste abandon la gloire et les merveilles : 11 n'aime le talent que pour sa vanité; Et, s'il n'est son esclave, il est persécuté.... »

HENRI RUZE COIFFIER,

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