MARQUIS DE CINQ-MARS
Henri Ruzé Coiffier, marquis de Cinq-Mars, fils d'Antoine Coiffier, marquis d'Effiat, et de Marie de Fourcy , naquit eh 1620.
Ce gentilhomme, paré de tous les dons de la nature, devint, à la fleur de son âge, le favori de Louis XIII, qui lui donna la charge de grand-écuyer. « Tout conspirait à l'enivrer, dit Anne de Gonza- » gue; son lever était comme celui du roi ou du » cardinal. Deux cents gentilshommes le suivaient » chez le roi, et il surpassait tous les courtisans » par la magnificence de ses habits, la noblesse et » le charme de sa figure et les agrémens de ses ma- » nières. Les femmes se jetaient à sa tête; les mi- » nistres étaient à ses ordres. Comment résister à ' » tant de séductions ?» La raison de Cinq-Mars se perdit en effet dans ce nuage d'encens que la flat-
terie élevait autour de lui. Il ne pouvait se condamner à subir aucune de ces compensations dont il faut payer la faveur des cours; il ne savait pas s'ennuyer; son impatience s'irritait des heures fastidieuses qu'il fallait passer à Saint-Germain auprès de Louis XIII. Son orgueil s'indignait de la puissance de Richelieu. Il rêva qu'il pourrait être le connétable de Luynes; mais le cardinal était un autre adversaire que le maréchal d'Ancre. Cependant Cinq-Mars ose former le projet de renverser ce colosse. Tout semble l'enhardir; les mécontens excitent le favori contre le ministre; le duc d'Orléans , le duc de Bouillon encouragent son animosité; le roi lui-même semble ne pas repousser ses espérances, ou du moins le grand-écuyer prend pour une approbation tacite les dégoûts, les plaintes que Louis XIII laisse échapper contre Richelieu dans de secrets épanchemens (i)/Un gentilhomme
(1) Madame de Motteville dit formellement dans ses Mémoires que le roi était tacitement le chef du complot. C'est aussi l'opinion de Levassor, de Lederc et d'Anquetil.
Lorsque la princesse Marie de Gonzague , dont Cinq-Mars était amoureux, lui écrivit : « Votre affaire est connue à Paris comme on y sait que » la Seine passe sous le Pont-Neuf, le grand-écuyer lui répondit : « Ne » soyez point inquiète, ma chère princesse; le roi et l'armée sont pour moi.
• J'ai passé hier deux heures au chevet du lit du roi, il m'a appelé son
» cher ami : il a soupiré , jeté des propos en l'air , en me disant qu'il était '
• bien malheureux. — Ahî sire, lui ai-je dit, que votre état me touche et
nommé Fontrailles (i) est envoyé à Madrid auprès du comte duc Olivarès, premier ministre du roi d'Espagne. Ce monarque promefcun secours d'hommes et d'argent, et Cinq-Mars ne doute plus du succès. Louis Xlll et Richelieu étaient malades à Narbonne. C'est là qu'ils apprirent le traité conclu avec l'Espagne; c'est là, dans la chambre de sa maîtresse , que fut arrêté le grand-écuyer. On expédiait en même temps l'ordre de s'emparer de la personne du duc de Bouillon : quant à Gaston , le danger lui rendit ses lâches terreurs; il ne rougit pas de s'humilier devant ce même Richelieu dont il avait menacé les jours et la puissance, et de lui sacrifier le jeune imprudent dont il était le complice. La confession fut entière. Il dévoila toutes les confidences, tous les projets de Cinq-Mars et du duc de Bouillon, et fit remettre au cardinal une copie du traité, demandant pour toute grâce de n'être pas confronté avec les malheureux que ses
• me surprend , en songeant que vous êtes le maître! Si vous daigniez vous » en rapporter à moi , V. M. n'aurait plus rien demain qui la gênât. —
• Cher ami , m'a-t-il répondu , ne précipitez rien. — Je ne puis lien mé- » nager quand il s'agit de mon maître , ai- je répondu. Votre Majesté a de » fidèles serviteurs , permettez-moi de leur parler. » Le roi s'est retourné » et m 'a dit d une voix attendrie : « Bonsoir , faites pour le mieux , mais ne » commettez point d'imprudence. •
(1) Voir la relation de sa mission en Espagne dans les mémoires de Montrésor.
honteuses délations allaient envoyer à l'échafaud. Louis XIII lui-même trembla devant la sévérité de son ministre; et, comme s'il avait besoin de se faire pardonner d'avoir souhaité peut-être en secret le succès des vœux de Cinq-Mars, il rentra avec une complaisance affectée sous le joug dont il avait paru bien aise qu'on le délivrât. Il alla visiter Richelieu, qui s'était rendu a Tarascon. « Ce fut un » spectacle extraordinaire, dit M. Jay; le roi, à peine » convalescent, était couché sur "un lit près de celui » du cardinal : tous deux , oubliant la mort prête à » les frapper, ne semblaient occupés que de pro- » soriptions et de supplices (i). » Après cette entrevue , le roi regagna tristement Paris , et le cardinal remonta le Rhône jusqu'à Lyon, traînant à sa suite son prisonnier enchaîné dans une barque attachée à son bateau. Appareil barbare, digne plutôt d'un proconsul de Tibère que d'un ministre du roi de France et d'un prince de l'église!
La commission établie pour ce procès fut composée de conseillers d'État et de magistrats tirés du Parlement de Grenoble et présidée par le chancelier Séguier. On y remarquait avec effroi Laubardemont, complaisant exécrable des sanglantes ven-
(1) Histoire du ministère du cardinal de Richelieu.
geances de Richelieu. Le roi descendit lui-même au rang de dénonciateur (i), et cette indigne faiblesse est encore une preuve du désir qu'il avait de regagner les bonnes grâces de son ministre. « M. de » Cinq-Mars arriva à Lyon le 4 septembre 1642; on » lui donna pour prison le château de Pierre-En- » cise; il reçut plusieurs visites, entre autres celle » du père Malavalette , jésuite, qui , depuis , continua » à le voir tous les jours pendant sa captivité. Le 1 1 , » il fut mis sur la sellette. « C'est fait de moi , dk-il ; » le roi m'a abandonné : je ne me considère que » comme mie victime qu'on va immoler à la passion » de nos ennemis et à la facilité du roi.» Il dénia d'a- » bord toutes choses; on lui confronta M. deBouil- » Ion ; on lui fit lecture de la déposition de Mon- » sieur; alors il confessa ingénument ses liaisons » avec Monsieur et le duc de Bouillon, et le traité » fait avec l'Espagne; sur quoi il fut condamné. » Aussitôt que M. le chancelier eut recueilli les voix , » on lui vint prononcer son arrêt de mort. Durant » cette triste lecture, qui tirait des larmes des juges
(1) Voir l'écrit du roi au chancelier Séguier : pièce d'autant plus remarquable que ce monarque laisse entrevoir, malgré lui, quil avait souffert les mauvais offices de Cinq-Mars contre Richelieu , quand ils demeuraient dans les bornes d'une certaine modération.
(Histoire du ministère du cardinal de Richelieu.)
» et des gardes, il ne changea jamais de couleur ni » de contenance, et ne perdit rien de sa gaîté.
» Cependant, sur les dix heures, M. de Thou (i) » fut conduit du château de Pierre-Encise au palais, » et fut présenté aux juges pour être interrogé. « Ma » vie, ma mort, ma condamnation, mon absolu- » tion, dit-il à ses juges, sont dans ma bouche; car » je niai parlé ni écrit à homme du monde : pour- » tant, messieurs, j'avoue et je confesse que j'ai su » la conspiration. J'ai fait tout mon possible pour » en détourner M. de Cinq-Mars. Il m'a cru son ami, » unique et fidèle, et je ne l'ai pas voulu trahir... » « Là-dessus il fut condamné à mort (2). Sortant de
(1) Tous les historiens s'accordent à dire que de Thou savait seulement qu'il existait un traité avec l'Espagne, mais qu'il en ignorait les dispositions. A la première confidence que lui en fit Cinq-Mars , il lui représenta l'excès de son imprudence; mais, n'ayant pu le détourner de son projet, il ne voulut pas du moins trahir son ami. On assure que le cardinal de Richelieu avait dit : « De Thou le père a mis mon nom dans son histoire : je t mettrai le nom du fils dans la mienne. » Richelieu Taisait allusion à un passage de la grande histoire du président de Thou , livre xxiv, où il est dit : « Le roi créa une nouvelle compagnie d'arquebusiers dont il » donna le commandement à Antoine Du pics sis Riclœlieu t appelé » communément le moine ; il l'avait effectivement été ; mais , ayant
• renoncé à ses vœux, il avait mené depuis une vie licencieuse et dis- » solue. t
(2) Laubardemont, qui remplissait les fonctions de rapporteur, évoqua cette ordonnance de Louis XI , qui était restée ensevelie dans l'oubli : « Ceux qui auront su quelque conspiration seront punis de même peine - que les principaux auteurs, s'ils ne la révèlent à nous ou à nos princi-
• paux juges. » I^a majorité des juges, intimidée ou séduite, adopta ces conclusions.
» la salle, il se jeta dans les bras du révérend père » Membrun, son confesseur, auquel il dit tout » transporté de joie : « Allons, mon père , allons à la » mort et au ciel ; allons à la véritable gloire... » Con- » duit ensuite à la chambre où était M. de Cinq- » Mars , celui-ci , dès qu'il l'eut aperçu , courut à lui , » disant : « Ami , ami,, que je regrette ta mort! » Mais » M. de Thou l'embrassant lui répondait: «Que nous » sommes heureux de mourir de la sorte!... » Ils » montèrent tous deux dans le carrosse qui les devait » conduire au lieu du supplice. Quand ils furent » arrivés sur la descente du pont de Saône, M. de » Thou dit à M. de Cinq-Mars : « Eh bien! cher ami, » qui mourra le premier? » Le père Malavalette fit » observer à M. de Thou qu'il était le plus vieux. « Il » est vrai, » dit M. de Thou , qui, s'adressant à M. de » Cinq-Mars, ajouta : «Vous êtes le plus généreux, » vous voulez bien me montrer le chemin du ciel. » «Hélas! dit M. de' Cinq-Mars, je vous ai ouvert » celui du précipice; mais précipitons-nous dans » la mort] généreusement, nous surgirons dans la » gloire. » Et il monta en souriant sur l'échafaud; » il prit le crucifix, l'adora à genoux, le baisa avec » tendresse , s'approcha du billot, essayant de s'ajus- » ter dessus, embrassa le poteau , mit le cou dessus,
» et reçut le coup mortel d'un gros couteau de bou- » cher dont il fut tué d'un coup, encore qu'il restât » un peu de peau au gosier. Le bourreau était un » vieil gagne-denier, tout drileux, qui fut étourdi » en coupant ce peu de peau qui restait; et lais- » sant rouler la tête sur l'échafaud elle tomba » jusques à terre. Le peuple, qui était nombreux, » tant en la place qu'aux fenêtres, rompit le profond » silence qu'il avait gardé, par un cri effroyable.
» M. de Thou monta ensuite sur l'échafaud avec » tant de promptitude, qu'on eût dit qu'il volait; » il récita le psaume : Credidi propter quod locutus » sum , baisa le sang de M. de Cinq-Mars, et se banda » les yeux lui-même avec un mouchoir. S'étant » ajusté sur le plot, il reçut un coup sur l'os de la » tête, qui ne fit que l'écorcher, où il porta la main » tombant à la renverse. Le bourreau redoubla un » autre coup qui ne fit encore que l'écorcher au- » dessus de l'oreille; il lui en donna un troisième » au gosier, qui le fit mourir, et il en reçut encore » deux autres pour achever de lui couper la tête. » Les deux corps, étant mis dans un carrosse, furent » emportés dans l'église des Feuillans. Le lende- » main, "celui de M. de Thou fut embaumé par le » soin de madame de Pontac, sa sœur, et enlevé;
» celui de M. le grand-écuyer fut enterré sous le ba- » lustre de ladite église (i).
Et, le jour de cette sanglante exécution, Louis XIII , se promenant dans les jardins de Saint-Germain , tirait froidement sa montre, et disait en la regardant : « Dans tant de minutes , cher ami passera mal *> son temps ; » et Richelieu partait de Lyon en triomphateur, porté par ses gardes dans une chambre où était son lit, et faisant abattre sur son passage des pans de muraille lorsque les portes des villes ou des maisons étaient trop étroites pour l'étrange et orgueilleux équipage de son éminence; et Bouillon rachetait sa liberté en cédant au roi sa principauté de Sedan , et Gaston obtenait la grâce d'aller cacher à Blois son humiliation et ses remords.
(1) Ce récit est extrait d'une lettre de M. de Marca , conseiller d'État qui assistait le chancelier Séguier dans cette affaire , et du journal qui en lut publié à Lyon. Ces deux pièces fort remarquables se trouvent dans les Mémoires de Montrésor, qui a aussi conservé la lettre écrite par M. de Cinq-Mars à madame sa mère après la prononciation de son arrêt. (Tomé n, page 228 à 259.)