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DUCHESSE DE LONGUE VILLE

Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri de Bourbon II , prince de Condé, et de Charlotte-Marguerite de Montmorency; née le 27 août 161 9; mariée le 2 juin 1642; morte le i5 août 1679.

Son père la força de donner sa main à Henri d'Orléans II, duc de Longueville, dont la fortune était très-considérable, mais pour lequel elle se sentait peu d'inclination, soit à cause de son âge, soit parce qu il passait pour être amoureux de la belle duchesse de Montbazon. « Aussi, dit le cardinal de » Retz, ne fut-il pas l'homme de France le mieux » avec elle. » Cette princesse avait eu la petite vérole depuis la régence; mais, quoiqu'elle eût perdu quelque peu de la perfection de son teint, l'éclat de sa

beauté, joint à sa qualité, à son esprit, et à sa lanm. 8

gueur, qui avait en elle un charme particulier, la rendait une des plus aimables personnes de France. Elle avait la taille admirable, et l'air de sa personne avait un agrément irrésistible. Il était impossible de la voir sans l'aimer et sans^ désirer de lui plaire. « Ses yeux n'étaient pas grands, mais beaux, doux » et brillans, et le bleu en était admirable; il était » pareil à celui des turquoises. Les poètes ne pou- » vaient jamais comparer qu'aux lis et aux roses le » blanc et l'incarnat qu'on voyait sur son visage; » et ses cheveux blonds et argentés, qui accompa- » gnaient tant de choses merveilleuses, faisaient » qu'elle ressemblait plus à un ange qu'à une » femme. »

D'après ce portrait séduisant, tracé par madame de Motteville, il était difficile qu'à une époque où la galanterie se mêlait à la politique, madame de Longueville ne se trouvât pas bientôt en butte à la jalousie et aux intrigues des femmes de la cour. Les duchesses de Chevreuse et de Montbazon se déclarèrent contre elle. On a vu (i) quelle importance on donna à une lettre amoureuse que ces dames

(1) Notice de la princesse de Condé.

Madame de Moltcvillc dit « qu'on a su certainement que cette lettre » trouvée chez madame de Montbazon était écrite à Manlevrier par une

» dame forl indigne d'être comparée à madame de Longueville. »

supposèrent avoir été écrite par madame de Longueville à Coligny; la solennité des plaintes de la princesse de Condé, le cérémonial fixé par Mazarin pour terminer cette grande affaire, l'attitude hostile des partis, enfin le duel de Coligny avec le duc de Guise. On dit que la duchesse de Longueville observa le combat, cachée derrière une fenêtre de la Place-Royale : on lui envoya cette chanson à la

suite du duel :

Essuyez vos beaux yeux , Madame de Longueville , Essuyez vos beaux yeux, Coligny se porte mieux.

S'il a demandé la vie, Ne l'en blâmez nullement ; Car c'est pour être votre amant Qu'il veut vivre éternellement.;

Cette éternité ne fut que de quelques jours : Coligny mourut de ses blessures. Au surplus, ce n'était pas lui qui était appelé à régner sur le cœur de la duchesse de Longueville : c'était celui qui, blessé au fameux combat de la porte Saint-Antoine, le a' juillet i55s, fit pour cette princesse ces vers si connus :

« Faisant la guerre au roi , j'ai perdu les deux yeux , » Mais pour un tel objet je l'eusse faite aux dieux (1)/ »

(1) Retz (tome m) les cite ainsi. On les a refaits de cette manière :

« Pour captiver son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, » J'ai fait la guerre au roi , je l'aurais faite aux dieux. •

C'était le prince de Marsillac , devenu célèbre sous le nom de duc de La Rochefoucauld.

Madame de Longueville n'était point personnellement ambitieuse; mais, comme il entrait dans son caractère, naturellement paresseux, de se laisser gouverner par celui qu'elle aimait, elle embrassa avec joie les espérances de grandeur qu'avait conçues La Rochefoucauld en s'attachant à la Fronde. « Elle n'était point d'ailleurs sans vanité : » elle avait envie de faire du bruit sans autre objet » que de produire de l'effet dans le monde; elle était » enchantée de paraître avoir de l'influence dans » les affaires (i). » Jeune, belle, spirituelle, épouse d'un prince gouverneur de la Normandie, sœur de Condé, déjà grand par la victoire, et du prince de Conti, dont elle était tendrement aimée; environnée des hommages des plus brillans seigneurs et des plus beaux génies de son temps (2), il ne lui devint que trop facile de jouer un rôle important. Le coadjuteur, toujours prêt à caresser les influences, ne négligea rien pour attacher la duchesse de Longueville à ses intérêts. Il songea même, pendant l'absence du duc de La Rochefoucauld, à lui

ri) Mémoires d'Anne deGonzague.

(2 Rotrou lui a dédié un de ses ouvrages.

rendre des soins plus tendres que ceux de la politique. « Le bénéfice n'était pas vacant, dit-il plaisamment, mais il n'était point desservi. » Il se borna toutefois à séduire sa vanité. Flattée de se voir à la tête du parti de l'opposition , madame de Longueville, prenant pour prétexte sa grossesse, refusa de se rendre à Saint-Germain, lorsque, le 6 janvier 1649, Anne d'Autriche enleva de Paris le jeune roi. Déjà elle s'enivrait de l'idée de son triomphe : pour le mieux assurer, elle attire à Paris le prince de Conti et le duc de Longueville , qui avaient suivi la cour; et, comme pour servir d'otage au peuple de Paris, elle va elle-même loger à l'Hôtel-de-Ville, accompagnée de la duchesse de Bouillon. « Elles parurent, dit le coadjuteur, qui » était avec elles sur le perron de l'Hôtel-de-Ville , » plus belles en ce qu'elles paraissaient négligées , » quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenaient » chacune un de leurs enfans entre leurs bras, qui » étaient beaux comme les mères : tous les hommes » jetaient des cris de joie; toutes les femmes pleu- » raient de tendresse. » C'était aux pieds de ces héroïnes que les jeunes officiers venaient déposer les trophées- de leurs victoires; c'était de leurs mains qu'ils allaient recevoir le prix de leur vaillance.

Madame de Longue ville ajouta encore à sa popularité en faisant ses couches à l'Hôtel-de-Ville , où elle mit au jour un fils, qui fut nommé Charles Paris. Mais le brillant échafaudage de cette royauté factice tomba devant la régente, ramenant le jeune monarque. L'encens qu'on brûlait devant l'idole du peuple fut transporté aux pieds des maîtres de la cour; et plus tard, lors de l'arrestation des princes, celle qui commandait à la capitale fut forcée de fuir en criminelle d'État. « Madame de Longue- » ville était chez moi, dit la princesse Palatine, » lorsqu'un gentilhomme de M. le prince de Conti » accourut hors d'haleine l'avertir que ses frères et » son mari étaient arrêtés. Elle jeta un cri et s'éva- » nouit. M. de La Rochefoucauld arriva dans le » moment où elle commençait à reprendre l'usage » de ses sens... ; leur entrevue fut très-touchante. Il » s'exposa, pour la mettre en sûreté, à beaucoup » de dangers , en la conduisant avec une escorte » considérable en Normandie; ils ne furent manj> qués à leur départ que d'un quart d'heure; et, «poursuivis sur la route, ils n'échappèrent aux » gardes envoyés par la reine que par un hasard » miraculeux (i). » Le Parlement de Rouen, où

(1) Mémoires d'Anne de Gonzague.

madame de Longueville s'était rendue, l'envoya prier de sortir de la ville; le duc de Richelieu ne la voulut pas recevoir dans le Havre : elle se retira à Dieppe; mais là, pressée par le Plessis-Bellièvre, qui, au nom de la reine, menaçait d'assiéger le château où elle résidait, elle résolut de se sauver par mer en Hollande. Elle fit deux lieues à pied pour gagner un petit port, où elle ne trouva que deux barques de pêcheurs : le vent était violent. Le marinier qui l'avait prise dans ses bras pour la porter dans la chaloupe du vaisseau qu'elle faisait tenir à la rade pour protéger sa fuite la laissa tomber dans la mer. Arrachée à ce péril, elle prit un cheval , monta en croupe derrière son guide, marcha toute la nuit dans cet état, et arriva chez un gentilhomme du pays de Caux, qui la reçut et la cacha avec beaucoup d'affection et de bonté. Après avoir encore erré pendant quinze jours, elle gagna le capitaine d'un vaisseau qui était au Havre; elle fut reçue à bord sous le nom d'un gentilhomme qui s'était battu en duel , et passa en Hollande , où le prince d'Orange vint la visiter. De là elle se rendit à Stenay , où elle fut accueillie par Turenne. Tourmentée du désir de reconquérir son influence politique, e\\c conclut un traité avec les Espagnols contre

Mazarin; mais en même temps elle faisait négocier par la princesse Palatine son retour à la cour : elle y reparut sans pouvoir regagner les bonnes grâces de la reine, ni reprendre" l'ascendant dont elle avait joui pendant les troubles civils. Enfin, désabusée de ses brillantes erreurs, abandonnée parle duc de La Rochefoucauld , qu'elle avait elle-même un moment oublié pour le duc de Nemours, madame de Longueville alla demander pardon à Dieu de sa fausse gloire; et, retirée à Moulins, dans le couvent des filles de Sainte-Marie, auprès de madame de Montmorency, sa tante, elle acheva dans les principes du jansénisme et dans les austérités d'une pénitence exemplaire une vie que l'amour, la fortune et là puissance avaient tour à tour embellie de leurs charmes d'un jour et de leur éclat passager.

483 bis .

LA MÊME

( Peint d'après le portrait qui est au Musée Royal. )

tu

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