DUC D^ORLÉANS
(Peint par Mignard.)
Philippe de France , fils de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, né le ai septembre 1640; marié en premières noces à Henriette-Anne d'Angleterre, le 3i mars 1661 ; en secondes noces, le 21 novembre 1671, à Elisabeth-Charlotte de Bavière; mort le 9juini70i.
Voici le portrait que mademoiselle de Montpensier a tracé de ce prince à l'âge de dix-huit ans, lorsqu'il était encore duc d'Anjou.
a La taille de Monsieur est bien faite et bien pro- » portionnée. Il a les jambes belles et ses pieds » sontaussi bien faitsqu'il se peut. Ses cheveux sont » noirs et d'un ktstre admirable. fl en a grande » quantité, et ils sont bouclés naturellement avec «plus de justesse que s'ils l'étaient par artifice:
» enfin c'est la plus belle tête du monde. Son vi- » sage est long et de belle forme; son nez aquilin, » comme celui d'Henri IV; et assurément Monsieur » ne lui ressemble pas moins en ses inclinations » qu'en cela; car il est aussi galant qu'il était. Il a » les yeux beaux, fins, brillans et doux, comme » il convient à un homme de les avoir. Son re- » gard est fier et gracieux; son teint blanc et vif. » Pour sa bouche, on ne peut mieux la louer qu'en *> disant qu'elle est tout-à-fait semblable à celle de » la reine. Le rire de Monsieur est agréable; il ne » montre point ses dents en riant, quoiqu'il les ait » blanches. Enfin rien n'est si beau, si agréable ni » si bien fait que ce grand prince. Il a l'âme bonne; » il est libéral par discernement et charitable par » piété : et, du reste, il ira à Vêpres, ensuite chez les » dames, et du salut au bal, où il réussit à mer- » veille, car il danse bien et de bonne grâce. Il aime » le jeu, est beau joueur, et perd son argent en » grand prince; il est magnifique; il aime toutes » sortes de plaisirs. L'on doit aussi louer Monsieur » de son respect et de sa tendresse envers le roi et » la reine, et n'oublier pas la beauté de ses mains, » qu'il tient d'elle. Elles sont sans doute dignes » des sceptres. Il est à souhaiter qu'il en puisse con-
» quérir : et, si la prophétie que l'on fit à Henri IV, » qu'un de ses enfans conquerrait l'empire des » Ottomans, a son effet, Ton doit désirer qu'elle » s'accomplisse en lui (i). »
Élisabeth-Charlotte de Bavière, seconde femme de Monsieur, a laissé , sur le caractère de son époux , des notes précieuses à recueillir, surtout lorsqu'on se rend compte de l'impartiale franchise de cette princesse, douée d'un esprit si original et d'un style si pittoresque!
« Monsieur, dit-elle , aimait la parure , avait beau- » coup de soin de son teint, aimait les ouvrages de » femmes et toutes les cérémonies. Monsieur se » comportait bien à la guerre, et n'aimait point à » en entendre parler. 11 voyait dans les femmes d'ai- » mables compagnes, et était toujours dans leur » société. Le roi les recherchait de plus près. Les » deux frères se chérissaient cordialement; il était » fort intéressant de les voir ensemble; ils se rail- » laient l'un l'autre avec tout l'esprit et la délica- » tesse possible, sans se fâcher jamais.
» Il n'aimait ni les chevaux ni la chasse. Il n'ai- » mait que le jeu, à tenir cercle, à bien manger, à » danser, à se parer, en un mot tout ce que pré- Ci) Mémoires de mademoiselle de Montpensier, tome vin.
» fèren t et recherchent les femmes ( i ). Le roi aimait j» la chasse, la musique, les spectacles; mon époux » n'aimait que les assemblées, les mascarades. Le » roi était galant auprès des femmes; mon époux » n'a jamais été amoureux de personne. Dans le )> fond, Monsieur était un très-bon prince, et, s'il » avait eu un peu plus de force pour résister aux » impressions malfaisantes, aux suggestions mali- » gnes de ses favoris (a), il aurait été le meilleur » des princes de la terré.
» Le cardinal Mazarin, voyant que le roi avait » moins de vivacité que Monsieur, craignit que Mon- » sieur ne fût plus instruit que le roi , et, dans cette » singulière appréhension , il ordonna au précep- » teur de ne pas faire étudier du tout le frère de » S. M. De quoi vous avisez-vous, lui dit-il, mon- » sieur de Lamothe-le-Vayer, de faire un habile
(1) Ceci s'accorde avec ce que madame de La Fayette pensait de ce prince. « Ses inclinations, dit-elle, étaient aussi conformes aux occupa- » tions des femmes que celles du roi en étaient éloignées. Il était beau , » bien lait, mais d'une beauté et d'une taille plus convenables à une prin-
• cesse qu'à un prince. Aussi avait-il plus songé à faire admirer sa beauté
• de tout le monde qu'à s'en servir pour se faire aimer des femmes , quoi- » qu'il fût continuellement avec elles. Son amour-propre semblait ne le
• rendre capable que d'attachement pour lui-même. »
(2) Celui qui avait le plus d'influence sur son esprit, et même sur son cœur , était le chevalier de Lorraine , dont les mœurs rappelaient celles de la cour de Henri 111.
» homme du frère du roi? S'il devenait plus savant » que le roi, il ne saurait plus ce que c'est que » d'obéir aveuglément. »
» Monsieur écrivait si mal que souvent il m'ap- » portait ses propres lettres à lire en me disant : » Madame , vous êtes accoutumée à mon écriture ; » lisez- moi un peu cela, je ne sais ce que j'ai » écrit. »
» Quand il faisait quelque chose à l'instigation » de ses favoris, il s'éloignait de sa justice naturelle. » Je lui disais alors : « Vous mettez encore, par com- » plaisance pour le chevalier de Lorraine, votre » bon esprit dans votre poche, et vous l'enfermez » si bien qu'il ne peut se montrer. »
» Il aimait tant le bruit des cloches, qu'il ne » manquait jamais de se trouver à Paris la nuit de » la Toussaint : toutes les cloches sonnent tant que » la nuit dure; il n'aimait pas d'autre musique.
» Monsieur a toujours été dévot.
» A l'armée , les soldats disaient de Monsieur :« li » craint plus que le soleil ne le hâle qu'il ne craint » la poudre et les coups de mousquet. »
» Il parlait aux personnes uniquement pour leur » parler. Un jour, Monsieur demanda à un gentii- » homme qu'on lui présentait : a Monsieur, vous