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DUCHESSE D^OUI.ÉANS, H AD AME

Henriette-Anne d'Angleterre, fille de Charles I, roi d'Angleterre, et de Henriette-Marie de France, naquit le 16 juin i644- Les malheurs de sa famille semblaient lui interdire l'espoir de reprendre dans les cours , le rang où sa naissance l'avait placée : mais, lorsque son frère eut ressaisi la couronne qui était tombée de l'échafaud, Anne d'Autriche songea à donner Henriette pour épouse à Monsieur, son second fils. Louis XIV n'avait pas beaucoup d'inclination pour celte alliance; il disait lui-même qu'il sentait de l'antipathie pour les Anglais; cependant le vœu de la reine-mère fut rempli, et le mariage fut célébré au Palais-Royal, le dernier jour de mars 1661 , en présence du roi, de la reine et de la

reine d'Angleterre. Cette cérémonie se fit en particulier. Il n'y eut que mademoiselle d'Orléans, fille de Gaston , et le prince de Condé, qui furent invités à y assister, comme les plus proches parens.

« La princesse d'Angleterre, dit madame de Mot- » teville , était assez grande. Sa beauté n'était pas » des plus parfaites ; mais toute sa personne, quoi- » qu'elle ne fût pas bien faite, était néanmoins, par » ses manières et ses agrémens, tout-à-fait aima- » ble. Elle avait le teint fort délicat et blanc; il était » mêlé d'un incarnat naturel comparable à la rose » et au jasmin. Ses yeux étaient petits, mais doux » et brillans ; son nez n'était pas laid , sa bouche » était vermeille, et ses dents avaient toute la blan- » cheur et la finesse qu'on pouvait leur souhaiter; » mais son visage, trop long et trop maigre, sem- » blait menacer sa beauté d'une prompte fin. Elle » s'habillait et se coiffait d'un air qui convenait à » toute sa personne, et, comme il y avait en elle de » quoi se faire aimer, on pouvait croire qu'elle y » devait aisément réussir, et qu'elle ne serait point » fâchée de plaire. Elle n'avait pu être reine, et, » pour réparer ce chagrin , elle voulait régner dans » les cœurs, et trouver de la gloire dans le monde » par ses charmes et la beauté de son esprit. On

» voyait déjà en elle beaucoup de lumières et de » raison , et au travers de sa jeunesse il était aisé de » juger que, lorsqu'elle se verrait sur le grand théâ- » tre de la cour de France, elle y ferait un des prin- » cipaux rôles (i). »

En effet, cette princesse ne tarda pas à attirer tous les hommages; et son palais, dont elle faisait les honneurs avec une grâce parfaite, devint le rendez-vous de tout ce que la cour avait de plus aimable et de plus brillant. Le roi lui-même se mit au nombre de ses courtisans : mais on dit que la politique eut autant de part que la galanterie aux soins dont il aimait à l'entourer. « Madame était » sa confidente, dit la princesse Charlotte de Ba- » vière, seconde femme de Monsieur; on avait toujours tâché de mettre le roi mal avec Monsieur, » en disant à S. M. que «on frère était aimé de Paris » et de la cour, et qu'il y aurait de la politique à » inquiéter un peu Monsieur, afin de l'occuper » d'autre chose; c'est la raison pour laquelle le roi » se montrait si porté à favoriser la galanterie de

(1) On trouve dans le vin* volume des Mémoires de mademoiselle de Montpensier un portrait d'Henriette sous le nom de la princesse Cléopfttre, qui s'accorde avec la séduisante image tracée par madame de Mottevîlle. La comtesse de Brégy , auteur de ce portrait, ajoute que « cette princesse dan- » sait d'une grâce incomparable; qu'elle chantait comme un ange, et que » le clavecin n'était jamais mieux touché que par ses belles mains. -

» Madame. Je l'ai su du roi lui-même. D'ailleurs » Madame était très-tendrement aimée de son frère » Charles II , que Louis XIV voulait gagner par sa » sœur. Monsieur n'a jamais eu la moindre idée » de la galanterie que quelques brouillons ont gra- » tuitement supposée entre Madame et le roi. Je » suis persuadée qu'à cet égard on a fait tort à Ma- » dame. »

Louis XIV voulait punir les Hollandais de la ligue qu'ils avaient faite avec l'empereur et le roi d'Espagne. Il songea à s'assurer du roi d'Angleterre. 11 confia ce secret à Madame , et la chargea de cette négociation. Pour rendre son voyage en Angleterre moins suspect, le roi alla visiter ses conquêtes des Pays-Bas. Comme il publia que ce n'était qu'un voyage de plaisir, il voulut que toute la cour le suivît. La duchesse d'Orléans prit alors le prétexte du voisinage pour aller jouir à Londres du plaisir de voir son frère rétabli sur le trône. Elle agit si bien qu'elle parvint à le détacher de la triple alliance. Madame reparut à la cour de France avec tout le plaisir et l'éclat que peut donner un heureux succès. Louis XIV fêta sa gloire, et Henriette

vit la cour à ses pieds Tout-à-coup, « O nuit dés-

» astreuse î ô nuit effroyable ! où retentit comme un

» éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : itfa- » darne se meurt! Madame est morte ! Au premier » bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint- » Cloud de toutes parts. On trouve tout consterné, » excepté le cœur de cette princesse. Partout on en- » tend des cris ; partout on voit la douleur et le dés- « espoir et l'image de la mort. Le roi, la reine, Mon- » sieur, tout est abattu , tout est désespéré : et il me h semble que je vois l'accomplissement de cette » parole du prophète : « Le roi pleurera , le prince » sera désolé, et les mains tomberont au peuple de » douleur et d'élonnement (i). » Cette mort si rapide, arrivée en moins de huit heures, le 3o juin 1670, dix-huit jours après son retour d'Angleterre, fit dire que la princesse avait été empoisonnée. Les mémoires du temps ne s'accordent point à cet égard : nous avons pris soin de les consulter attentivement, et nous croyons ne pouvoir mieux faire que d'en mettre les extraits sous les yeux de nos lecteurs.

a Lorsque nous arrivâmes à Saint-Cloud , dit » M lle de Montpensier, nous la vîmes sur un petit » lit, tout échevelée, le visage pâle, le nez retiré : » elle avait la figure d'une personne morte. Elle fai-

(1) Bossuet , oraison funèbre de .Madame, Henriette d'Angleterre.

» sait (tes efforts horribles pour vomir. Elle deman- » dait l'émétique : les médecins disaient que cela » lui serait inutile. Le roi leur dit : « On n'a jamais » laissé mourir une femme sans lui donner aucun » secours, » Ils se regardaient et ne disaient mot. » Le roi embrassa la princesse et lui dit adieu. Elle » lui tint des discours fort tendres, reçut les secours » de la religion e^ expira. On parla du soupçon » qu'elle avait eu d'être empoisonnée. Sur ce bruit , » on fit assembler tous les médecins du roi , de feu » Madame et de Monsieur, quelques-uns de Paris, » celui de l'ambassadeur d'Angleterre, avec tous les » chirurgiens, qui ouvrirent Madame. Us lui trou- » vèrent les parties nobles bien saines; l'ambassa- » deur d'Angleterre y était présent, auquel ils firent » voir qu'elle ne pouvait être morte que d'une co- » lique qu'il appelèrent cholérq morbus. Le roi d'An- » gleterre se plaignit parce qu'il croyait que Madame » avait été empoisonnée. Tous ces sqts bruits me » faisaient de très-grandes peines (i). »

« Il n'est que trop vrai que Madame est morte » empoisonnée, dit la princesse palatine, seconde » femme de Monsieur; mais ce fut sans la moindre » participation de Monsieur. Ceux qui formèrent

(1) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

» le complot d'empoisonner Madame discutèrent » entre eux s'ils le diraient a Monsieur : l'un deux » les décida en leur disant : ISon, il nous ferait pen- » dre, fût-ce dix ans après. Ils firent croire à Mon- » sieur que les Hollandais avaient donné un poison » lent à Madame, et que le poison n'avait fait son «effet qu'ici; car, pour Je poison, il était impos- » sible de le nier ; eMe avait trois trous dans Testo- » mac. Un nommé Morel fut l'intermédiaire dont » on se servit pour faire venjr le poison d'Italie. Ce » ne fut point l'eaq de chicorée qu'on empoisqnna, » ce fut le gobelet de vermeil df Madame, Un va- » let-de-pied que j'ai eu moMuême pendant long- » temps, qui est mort maintenant, qui était alors » au service de Madame, et qui lui fut toujours » attaché, me dit que le jour de cette affreuse ca- » tastrophe, le matin, Monsieur étant à la messe, »d'Effiat était venu entrouvrir l'armoire, avait «pris la tasse, le gobelet de Madame, et l'avait » frotté avec un papier ; que lui, valet-de-chambre , » lui avait dit : « Monsieur, que faites-vous à notre » armoire ? pourquoi touchez-vous au. gobelet de » Madame ? » Que {'autre avait répondu : « Je crève de » soif; je cherchais à boire, et, voyant le gobelet de » Madame poudreux , je l'ai nettoyé avec du papier

» le mieux que j'ai pu. « L'après-diner, Madame dc- » manda de l'eau de chicorée; aussitôt qu'elle l'eut » avalée, elle s'écria :« Je suis empoisonnée ! » Tous » ceux qui étaient présens burent de cette même » eau de chicorée , mais pas dans le même gobelet: »cela ne leur fit rien. Pour Madame, elle devint » plus mal de moment en moment; elle expira à » deux heures après minuit, dans des souffrances » horribles (i).»

(f Le chevalier de Lorraine, dit le duc de Sainto Simon, possédait Monsieur avec empire, et le » faisait sentir à Madame comme à toute sa maison. » Madame, qui n'avait qu'un an moins que lui, et » qui était charmante, ne pouvait à plus d'un titre » souffrir cette domination. Elle était au comble « de faveur et de considération auprès du roi, dont » elle obtint enfin l'exil du chevalier. A cette nou- » velle, Monsieur s'évanouit; il fondit en larmes, » et alla se jeter aux pieds du roi, pour faire révo- » quer un ordre qui le mettait au dernier déses- » poir. 11 ne put réussir; il entra alors en fureur, » et s'en alla à Villers-Cotterets.

» D'Effiat, homme d'un esprit hardi, premier

(1) Souvenirs de Charlotte de Bavière, seconde femme de Monsieur, duc d'Orléans.

» écuyer de Monsieur, et le comte de Beuvron , ca- » pilai ne des gardes, regrettaient vivement l'ab- » sence du chevalier de Lorraine, qui était allé » promener son dépit à Rome. Le chevalier envoya » à ses deux amis un poison sûr et prompt, par un » exprès qui ne savait peut-être pas lui-même ce » qu'il portait.

» Le 27 juin 1690, d'Efïiat ouvre l'armoire où » était l'eau de chicorée de Madame, et jette le » poison.... Madame était morte à trois heures du » matin.

» Le roi, couché, se relève , envoie chercher Bris- » sac, qui dès lors était dans les gardes, et fort » sous sa main ; lui commande de choisir six gar- » des du corps bien sûrs et bien secrets, d'aller en- » lever Morel-Simon, maître-d'hôtel de Madame, » et de le lui amener dans son cabinet. Cela fut » exécuté avant le matin. Dès que le roi l'aperçut, » il fit retirer Brissac et son premier valet de cham- » bre, et, prenant un visage et un ton à faire la » plus grande terreur : « Mon ami, lui dit-il, en » le regardant depuis les pieds jusqu'à la tête, » écoutez-moi bien : si vous m'avouez tout, que » vous me répondiez la vérité sur ce que je veux » savoir de vous, quoi que vous ayez fait, je vous

» pardonne, et il n'en sera jamais mention; mais » prenez garde à ne me pas déguiser la moindre » chose; car, si vous le faites ,£vous êtes mort avant » de sortir d'ici. Madame n'â-t-elle pas été empoi- » sonnée? — Oui, sire, lui répondit-il. — Et qui » l'a empoisonnée? et comment? » dit le roi. Il ré- » pondit que c'était le chevalier de Lorraine qui » avait envoyé le poison à Betivrôn et à d'Effiat, et » il raconta au roi ce que je viens de dire.

» Alors le roi redoubla d'assurances de grâce ou » de menaces de mort. — Et mon frère , dit le roi , » le savait-il? — • Non, sire, aucun de nous trois » n'était assez sot pour le lui dire; il n'a point de » secret; il^ous aurait perdus. » À cette réponse, » le roi fit un grand Ah!.., comme un homme op- » pressé qui tout d'un coup respire, a Voilà, dit-il, » tout ce que je voulais savoir.... » Et Brissac rendit » la liberté à cet homme : c'est cet homme lui- » même qui l'a conté, longues années depuis, à » M. de Fleury, procureur-général du Parlement, » duquel je tiens cette anecdote (i). »

L'auteur du Siècle de Louis XIV dit à son tour : « On a prétendu que le chevalier de Lorraine , fa- » vori de Monsieur, pour se venger d'un exil et

(1) Mémoires de Saint-Simon. +

» d'une prison que sa conduite coupable envers » Madame lui avait attifés , s'était porté à cette hor- » rible vengeance. On ne fait pas attention que le » chevalier de Lorraine était alors à Rome, et qu'il » est bien difficile à un chevalier de Malte de vingt » ans, qui est à Rome, d'acheter à Paris la mort » d'une grande princesse (i). »

Ce raisonnement paraîtra bien faible à côté des faits présentés plus haut , et répétés dans les lettres et manuscrits du temps. Quoi qu'il en soit, on ne vengea point sa mort, et la cour de France perdit dans Henriette un de ses plus doux ornemens (2).

(1) Consulter aussi Grouvelle et le sentiment du docteur Vallot , médecin du roi , qui s'accordent avec l'opinion de Voltaire.

(2) Une pièce fort remarquable, c'est le procès-verbal qui fut rédigé dans le temps à Saint-Cloud, sur les derniers momens de cette princesse, et qui prouve à quel point elle fut tourmentée par ceux mêmes qui devaient lui offrir les plus saintes et les plus douces consolations. Nous plaçons ici ce procès-verbal dont nous avons cru devoir conserver tout, jusqu'à l'orthographe.

« Dimanche vingt-troisième du mois de juin mil six cent soixante-dix , » à cinq heures%i soir, Madame se trouva fort mal ; elle manda monsieur

le curé de Sain4(Poud pour la confesser -, ce qu'il lit un moment après. » Monsieur envoya dire à M. Fouillet de faire prier Dieu pour elle, ce qui » fut fait incontinent après. M. Fouillet alla au chasleau, il monla à la » chambre de Madame, il s'approcha de son licl, la salua, et, comme elle » ne luy disoit rien, il se retira sans luy rien dire aussi. A onze heures du » soir, se voyant pressée, elle envoya appeler en diligence M. Fouillet qui » estant arrivé proche de sou licl, elle fit retirer tout le monde et luy dit : ■ Vous voyez, monsieur Fouillet, en quel estât je suis réduicte.— En un bon » estât, luy répondit-il; vous confesserez apparemment qu'il y a un Dieu » que vous avez trop peu connu pendant vostre vie.— 11 est vrai, mon Dieu,

Son cercueil , que Ton transporta de Saint-Cioud à Saint-Denis, fut arrosé de nombreuses larmes. Monsieur se montra plus surpris qu'affligé. Son union avec cette princesse n'avait pas été exempte d'alarmes. Henriette ne s'était pas vue impunément

» quejenevous ay point connu, » dil-elle avec un grand sentiment de » douleur; cela luy donna bonne espérance. Il luy dit : « Hé bien, madame, » vous vous estes confessée ? — Oui, répondit-elle. — Je ne doute point » que vous ne vous soyez confessée d'avoir violé tant de fois les vœux » de votre baptême.— Non, dit-elle, je ne m'en suis jamais confessée et on » ne m'a jamais dit que ce fust offenser Dieu.— Quoy, madame, si vous » aviez faict : un contract avec un particulier et que vous n'en eussiez » gardé aucune clause, ne croiriez-vous pas avoir mal faict? — Hélas «• ouy. — Cela , madame, est un contract que vous aviez faict avec Dieu , » il a esté scellé du sang de Jésus-Christ; les anges à vostre mort vous » vont présenter à Dieu cette promesse , ce sera sur cela que vous serez » jugée; madame, vous n'avez jamais sceu la religion chrestienne. — O » mon Dieu! que ferai-je donc? je le vois bien, mes confessions et mes » communions n'ont jamais rien vallu.— Il est vrai, madame; vostre vie n'a » esté que péché, il faut employer le peu de temps qu'il vous reste à faire

■ pénitence.— Montrez-moy donc comme il faut que je fasse, confessez-moi » donc, je vous en prie —Volontiers, madame.» Pour lors elle se confessa, il » l'ayda, tant que temps luy pust permettre, à faire un confession entière; » Dieu luy donna pendant ce temps des sentimens qui me surprirent, et luy <> fit parler un langage qu'on n'entendoit pas dans le monde; elle fit des » actes de foy et de charité et demanda s'il la trouvoit digne de recevoir » Nostre Seigneur. Elle le demanda avec de grandes instances , il luy parla » hault, et luy dit : « Humiliez-vous, madame, voyla < < tk pompeuse . grandeur ensevelie sous la puissante main de Dieu "us n'estes qu'une

• misérable pécheresse , qu'un ver de terre qui va tomber et qui se cassera » en pièces, et de toute cette grandeur il n'en restera aucune trace.—» Il est

vrai, 0 mon Dieu! • s'écria-t-elle.« Madame, reprit-il, c'est qu'il faut avoir » de la confiance ; de tous vos péchés passés je n'en fais point de compte , pourvu que vous ayez une grande douleur de les avoir commis et une

• ferme résolution de ne jamais plus les commettre. Vous avez péché mille

■ fois, représentez-vous mille fois la miséricorde de Dieu qui ne s'arreste ny ;i l'heure ny au temps; le larron delà croix est monté dans lescieux. » Ces

» paroles remplirent son cirur de consolation et de joye, qui parut sur

l'objet des brillantes attentions du monarque. Lorsqu'elle apprit que les fêtes qu'elle croyait données pour elle-même avaient pour but principal de séduire une de ses filles d'honneur, mademoiselle de La Vallière, elle ne put déguiser son dépit contre le

» son visage ; elle demanda la croix de laquelle feu la reyne mère s'estoit » servie à la mort, elle la baisa Tort humblement. « Regardez, madame, sur » cette croix l'auteur et le conservateur de voslre foy afin, dit l'aposlre, que » vous ne perdiez point courage ; une seule goutte du sang qui est sorti de » ces veines avec une seule de vos larmes est capable d'effacer tous vos péchés, » et tous les péchés de tout le monde. » En ce temps-là Nostre Seigneur » arriva, elle l'adora profondément et dit tout haut : « Mon Dieu, je suis

• indigne de vous , et que vous veniez, visiter une misérable de pécheresse » comme moy.— Oui, madame, vous en estes indigne, mais il vous a faict la » grâce de préparer luy-inême vostre cœur avant d'y entrer par la contri-

■ tion qu'il vous a donnée. Renouveliez vostre ferveur en la présence de » ce Dieu de majesté , anéantissez-vous devant ce Dieu terrible et miséri- » cordieux. » On dit les prières ordinaires, elle dit sou.confiteor avec moi » et reçut son Dieu avec un grand respect et une grande joye, et adjouta :

• Je vous prie, pendant que mon Dieu me laisse le jugement libre, qu'on me » donne l'extrême-onction.— Volontiers, madame.— Eh, mon Dieu, cedit- » elle, qu'on me fasse la charité de me saigner au pied, j'eslouffe.— Laissez, » madame faire les médecins, ne pensez plus à voslre corps, sauvons seule- » ment vostre âme. » Cependant les médecins trouvèrent à propos de la sai- » gner du, pied, ce qu'ils firent. « Voilà madame les prémices du sacrifice » qu'il faut offrir à Dieu, offrez-luy ce sang que vous allez répandre comme » Jésus-Christ luy a offert celuy qu'il répandit sur la croix pour vos pér

■ cnés.— • De tout mon cœur », adjouta-t-elle. Après la saignée il deman tff

• qu'on apportast l'extrême-onction , elle lit toutes les prières avec moy. » Quand on appliquoit les sainctes huiles , il luy dit en françois : « L'église » demande à Dieu, madame, qu'il vous pardonne les péchés que vous avez » commis par tant de paroles mauvaises , par tant de regards illicites, pour » avoir entendu tant de rapports et tant de médisances par les ardeurs de la

• concupiscence , par tant de mauvaises œuvres , et par tant d'atouche- » mens qui estoient défendus par la loy de Dieu. Pendant qu'on huilloit les » athletles, qu'ils entroient dans la lice du combat, vous voylà sur le

• champ de bataille, vous avez eu teste de puissans ennemis, il faut com-

roi : et, pour s'en consoler, elle prêta, dit-on, une oreille complaisante aux tendres discours du comte deGuiche, un des seigneurs les mieux faits et les plus aimables de la cour. Il y avait entre eux un commerce de galanterie qui les avait portés au

» battre aydée de la grâce de Dieu. » Elle prit pour lors la croix en ma main

• et fit de nouveaux actes de foy , d'espérance et d'amour de Dieu , et dit : « Mon Dieu, ces grandes douleurs ne finiront-elles point bien tost.— Quoy,

• madame, vous vous oubliez : il y a vingt-six ans que vous offensez Dieu,

• il n'y a que six heures que vous faicles pénitence; dites phi s tost, avec

• saint-Augustin : Coupez, tranchez, taillez, que le cœur me fasse mal, que

■ je ressente en tous mes membres de très-sensibles douleurs, que l'ordure

• coule dans la mouelle de mes os, .que les vers grouillent dans mon sein

• pourvu, mon Dieu,que je vous aye acquis, c'est assez. J'espère, madame,

■ que vous vous ressouviendrez dés promesses et des protestations que vous » avez faictes présentement à votre Dieu.— Ouy , monsieur, je l'espère, •» je vous conjure , si Dieu m'envoyoit la santé... »

« Si j'estois assez malheureuse de ne les pas pratiquer...— Madame,quoi- » que vous deviez estre dans les dispositions de souffrir davantage, je vous » .puis assurer que vos peines finiront bien tosl. — A quelle heure Jésus- » Christ est-il mort , à trois heures ? — Ne vous mettez point en peine de » cela , madame, s'il fault supporter la vie et attendre la mort en patience. » » En ce temps-là elle prit les derniers breuvages que lui présentèrent les mé- » decins. En mesme temps monsieur de Condom arriva, elle fut aussi ayse

• de le voir qu'il fut affligé de la trouver aux abbois ; il se prosterna contre » terre, fit une prière qui me charma, il entremôloit les actes de foy, d'espé- ^ rance et de charité. Elle se retourna un peu , et , comme il eut cessé, elle ™ luy dit :« Croyez-vous, monsieur que je ne vous entende pas parce que je » me suis retournée. « H continua donc un peu; elle dit qu'elle eusl bien voulu 5 reposer. Pour lors M. de Condom se leva, il alla prendre l'air; elle se re-

■ tourna vers moy , elle me dit : « M. Fouillet, c'est à ce coup, c'est fait de

• moy. — Eh bien, madame, n'estes-vous pas bien heureuse d'avoir accom- » ply en sy peu de temps vostre course après un sy petit combat, vous allez

• recevoir des grandes récompenses. » M. de Condom arriva , mais elle ne » parlait plus ; il commença les prières de la mort; je luy parlois sans cesse,

• et en moins de deux ou trois instans elle rendit son aroe à Dieu : je le » prie qui luy fasse miséricorde , priez Dieu aussi pour elle. »

moins à de grandes imprudences. Henriette aimait les dangers en amour et les aventures romanesques. Elle recherchait mille inventions pour voir en particulier le comte de Guiche. On prétend même qu'elle le faisait entrer quelquefois en plein jour, déguisé en femme qui dit la bonne aventure, et qu'il avait toujours soin de la dire aux femmes de la princesse, qui ne le reconnaissaient pas, quoiqu'elles le vissent tous les jours; tant il était bien déguisé.

Monsieur, qui était naturellement jaloux, demanda au roi l'éloignement du comte de Guiche, qui eut ordre d'aller offrir ses services, comme volontaire, au roi de Pologne (i).

Quelque temps après la mort d'Henriette d'Angleterre, le bruit se répandit à Saint-Cloud que l'esprit de cette princesse y reparaissait auprès d'un puits, dans un jardin. Un laquais de M. de Clérambeau vit le fantôme et mourut de peur. Ce spectre était une pauvre femme du village, nommée Philippinette, âgée de 79 ans, qui n'avait plus de dents, dont les yeux étaient bordés d'écarlate ,

(1) Voir la Galerie de l'ancienne cour, les Mémoires de Saint-Simon, les Amours des Gaules, et l'Histoire d'Henriette d'Angleterre, par madame de La Fayette.

et. qu'un nez énorme et une bouche à l'avenant rendaient affreuse. La duchesse d'Orléans (Charlotte de Bavière) la fit venir et lui dit : « Quelle rage » vous tient de faire l'esprit, au lieu de vous aller » coucher et de vous reposer ? » Elle se mit à rire et répondit : « Hélas ! on dort si peu à mon âge ! » il faut bien avoir quelque petite chose qui égayé » l'esprit. Tout ce que j'ai jamais fait dans ma jeu- » nesse ne m'a jamais tant réjoui que de faire l'es- » prit : et j'étais bien sûre que ceux qui n'auraient j> pas peur de mon drap blanc seraient effrayés de » mon visage. Ceux qui avaient peur faisaient tant » de grimaces, que j'en riais à mourir, et cette joie » me récompensait de la peine d'avoir portéla hotte » toute la journée. »

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